SCENE VII. - DORANTE,
ARAMINTE, MARTON.
MARTON.
- Monsieur Dorante, Madame vous
attend.
ARAMINTE.
- Venez, Monsieur ; je suis
obligée à Monsieur Remy d'avoir songé à moi. Puisqu'il me donne son neveu, je ne doute pas que ce ne soit un présent qu'il me fasse. Un de mes amis me parla avant-hier d'un intendant qu'il doit
m'envoyer aujourd'hui ; mais je m'en tiens à vous.
DORANTE.
- J'espère, Madame, que mon zèle
justifiera la préférence dont vous m'honorez, et que je vous supplie de me conserver. Rien ne m'affligerait tant à présent que de la perdre.
MARTON.
- Madame n'a pas deux
paroles.
ARAMINTE.
- Non, Monsieur ; c'est une
affaire terminée, je renverrai tout. Vous êtes au fait des affaires apparemment ; vous y avez travaillé ?
DORANTE.
- Oui, Madame ; mon père
était avocat, et je pourrais l'être moi-même.
ARAMINTE.
- C'est-à-dire que vous êtes un
homme de très bonne famille, et même au-dessus du parti que vous prenez.
DORANTE.
- Je
ne sens rien qui m'humilie dans le parti que je prends, Madame ; l'honneur de servir une dame comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit, et je n'envierai la condition de
personne.
ARAMINTE.
- Mes façons ne vous feront point
changer de sentiment. Vous trouverez ici tous les égards que vous méritez ; et si, dans les suites, il y avait occasion de vous rendre service, je ne la manquerai point.
MARTON.
- Voilà Madame : je la
reconnais.
ARAMINTE.
- Il
est vrai que je suis toujours fâchée de voir d'honnêtes gens sans fortune, tandis qu'une infinité de gens de rien, et sans mérite, en ont une éclatante ; c'est une chose qui me blesse,
surtout dans les personnes de son âge ; car vous n'avez que trente ans, tout au plus ?
DORANTE.
- Pas tout à fait encore,
Madame.
ARAMINTE.
- Ce
qu'il y a de consolant pour vous, c'est que vous avez le temps de devenir heureux.
DORANTE.
- Je
commence à l'être d'aujourd'hui, Madame.
ARAMINTE.
- On
vous montrera l'appartement que je vous destine ; s'il ne vous convient pas, il y en a d'autres, et vous choisirez. Il faut aussi quelqu'un qui vous serve et c'est à quoi je vais pourvoir.
Qui lui donnerons-nous, Marton ?
MARTON.
- Il
n'y a qu'à prendre Arlequin, Madame. Je le vois à l'entrée de la salle et je vais l'appeler. Arlequin ? Parlez à Madame.
SCENE VIII. - ARAMINTE,
DORANTE, MARTON, ARLEQUIN, UN DOMESTIQUE.
ARLEQUIN.
- Me
voilà, Madame.
ARAMINTE.
- Arlequin, vous êtes à présent à
Monsieur ; vous le servirez ; je vous donne à lui.
ARLEQUIN.
- Comment, Madame, vous me donnez
à lui ! Est-ce que je ne serai plus à moi ? Ma personne ne m'appartiendra donc plus ?
MARTON.
- Quel benêt !
ARAMINTE.
- J'entends qu'au lieu de me
servir, ce sera lui que tu serviras.
ARLEQUIN, comme
pleurant.- Je ne sais pas pourquoi Madame me donne mon congé : je n'ai pas mérité ce traitement ; je l'ai toujours servie à faire plaisir.
ARAMINTE.
- Je
ne te donne point ton congé, je te payerai pour être à Monsieur.
ARLEQUIN.
- Je
représente à Madame que cela ne serait pas juste : je ne donnerai pas ma peine d'un côté, pendant que l'argent me viendra d'un autre. Il faut que vous ayez mon service, puisque j'aurai vos
gages ; autrement je friponnerais, Madame.
ARAMINTE.
- Je
désespère de lui faire entendre raison.
MARTON.
- Tu
es bien sot ! Quand je t'envoie quelque part, ou que je te dis : fais telle ou telle chose, n'obéis-tu pas ?
ARLEQUIN.
- Toujours.
MARTON.
- Eh
bien, ce sera Monsieur qui te le dira comme moi, et ce sera à la place de Madame et par son ordre.
ARLEQUIN.
- Ah ! c'est une autre
affaire. C'est Madame qui donnera ordre à Monsieur de souffrir mon service, que je lui prêterai par le commandement de Madame.
MARTON.
- Voilà ce que c'est.
ARLEQUIN.
- Vous voyez bien que cela
méritait explication.
UN
DOMESTIQUE vient. - Voici
votre marchande qui vous apporte des étoffes, Madame.
ARAMINTE.
- Je
vais les voir et je reviendrai. Monsieur, j'ai à vous parler d'une affaire ; ne vous éloignez pas.
SCENE IX. - DORANTE, MARTON,
ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
- Oh
çà, Monsieur, nous sommes donc l'un à l'autre, et vous avez le pas sur moi ? Je serai le valet qui sert, et vous le valet qui serez servi par ordre.
MARTON.
- Ce
faquin avec ses comparaisons ! Va- t'en.
ARLEQUIN.
- Un
moment, avec votre permission. Monsieur, ne payerez-vous rien ? Vous a-t-on donné ordre d'être servi gratis ? (Dorante rit.)
MARTON.
- Allons, laisse-nous. Madame te
payera ; n'est-ce pas assez ?
ARLEQUIN.
- Pardi, Monsieur, je ne vous
coûterai donc guère ? On ne saurait avoir un valet à meilleur marché.
DORANTE.
- Arlequin a raison. Tiens, voilà
d'avance ce que je te donne.
ARLEQUIN.
- Ah ! voilà une action de
maître. À votre aise le reste.
DORANTE.
- Va
boire à ma santé.
ARLEQUIN, s'en
allant.- Oh ! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, tant que je vivrai, je vous la promets excellente. (À part.) Le gracieux camarade qui m'est venu là par
hasard !
SCENE X. - DORANTE, MARTON,
MADAME ARGANTE, qui arrive un instant après.
MARTON.
- Vous avez lieu d'être satisfait
de l'accueil de Madame ; elle paraît faire cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici Madame Argante ; je vous avertis que c'est sa mère, et je devine à peu près ce
qui l'amène.
MADAME
ARGANTE, femme brusque et
vaine.- Hé bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a donné, m'a-t-elle dit : j'en suis fâchée ; cela n'est point obligeant pour Monsieur le Comte,
qui lui en avait retenu un ; du moins devait-elle attendre, et les voir tous deux. D'où vient préférer celui-ci ? Quelle espèce d'homme est-ce ?
MARTON.
- C'est Monsieur, Madame.
MADAME
ARGANTE. - Eh ! c'est Monsieur !
Je ne m'en serais pas doutée ; il est bien jeune.
MARTON.
- À
trente ans on est en âge d'être intendant de maison, Madame.
MADAME
ARGANTE. - C'est selon. Êtes-vous arrêté,
Monsieur ?
DORANTE.
- Oui, Madame.
MADAME
ARGANTE. - Et de chez qui
sortez-vous ?
DORANTE.
- De
chez moi, Madame : je n'ai encore été chez personne.
MADAME
ARGANTE. - De chez vous ! Vous allez
donc faire ici votre apprentissage ?
MARTON.
- Point du tout. Monsieur entend
les affaires ; il est fils d'un père extrêmement habile.
MADAME
ARGANTE, à Marton, à
part.- Je n'ai pas grande opinion de cet homme-là. Est-ce là la figure d'un intendant ? Il n'en a non plus l'air…
MARTON, à
part aussi.- L'air n'y fait rien : je vous réponds de lui ; c'est l'homme qu'il nous faut.
MADAME
ARGANTE. - Pourvu que Monsieur ne s'écarte
pas des intentions que nous avons, il me sera indifférent que ce soit lui ou un autre.
DORANTE.
- Peut-on savoir ces intentions,
Madame ?
MADAME
ARGANTE. - Connaissez-vous Monsieur le
comte Dorimont ? C'est un homme d'un beau nom ; ma fille et lui allaient avoir un procès ensemble, au sujet d'une terre considérable ; il ne s'agissait pas moins que de savoir à
qui elle resterait, et on a songé à les marier, pour empêcher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un homme qui était fort considéré dans le monde, et qui l'a laissée fort riche. Mais Madame
la comtesse Dorimont aurait un rang si élevé, irait de pair avec des personnes d'une si grande distinction, qu'il me tarde de voir ce mariage conclu ; et, je l'avoue, je serai charmée
moi-même d'être la mère de Madame la comtesse Dorimont, et de plus que cela peut-être ; car Monsieur le comte Dorimont est en passe d'aller à tout.
DORANTE.
- Les paroles sont-elles données
de part et d'autre ?
MADAME
ARGANTE. - Pas tout à fait encore, mais à
peu près ; ma fille n'en est pas éloignée. Elle souhaiterait seulement, dit-elle, d'être bien instruite de l'état de l'affaire et savoir si elle n'a pas meilleur droit que Monsieur le Comte,
afin que, si elle l'épouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une défaite. Ma fille n'a qu'un défaut ; c'est que je ne lui trouve pas assez
d'élévation. Le beau nom de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez ; elle ne sent pas le désagrément qu'il y a de n'être qu'une bourgeoise. Elle s'endort dans cet état,
malgré le bien qu'elle a.
DORANTE, doucement.-
Peut-être n'en sera-t-elle pas plus heureuse, si elle en sort.
MADAME
ARGANTE, vivement.- Il ne
s'agit pas de ce que vous pensez, gardez votre petite réflexion roturière, et servez-nous, si vous voulez être de nos amis.
MARTON.
- C'est un petit trait de morale
qui ne gâte rien à notre affaire.
MADAME
ARGANTE. - Morale subalterne qui me
déplaît.
DORANTE.
- De
quoi est-il question, Madame ?
MADAME
ARGANTE. - De dire à ma fille, quand vous
aurez vu ses papiers, que son droit est le moins bon ; que si elle plaidait, elle perdrait.
DORANTE.
- Si
effectivement son droit est le plus faible, je ne manquerai pas de l'en avertir, Madame.
MADAME
ARGANTE, à part, à
Marton.- Hum ! Quel esprit borné ! (À Dorante.) Vous n'y êtes point ; ce n'est pas là ce qu'on vous dit ; on vous charge de lui parler ainsi,
indépendamment de son droit bien ou mal fondé.
DORANTE.
- Mais, Madame, il n'y aurait
point de probité à la tromper.
MADAME
ARGANTE. - De probité ! J'en manque
donc, moi ? Quel raisonnement ! C'est moi qui suis sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous ? C'est moi, moi.
DORANTE.
- Il
y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.
MADAME
ARGANTE, à part, à
Marton.- C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, Monsieur l'homme d'affaires qui n'avez fait celles de personne. (Elle sort.)
SCENE XI. - DORANTE,
MARTON.
DORANTE.
- Cette mère-là ne ressemble guère
à sa fille.
MARTON.
- Oui, il y a quelque différence,
et je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de vous prévenir sur son humeur brusque. Elle est extrêmement entêtée de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce que vous direz
à la fille ? Dès que la mère sera votre garant, vous n'aurez rien à vous reprocher, ce me semble ; ce ne sera pas là une tromperie.
DORANTE.
- Eh ! vous
m'excuserez : ce sera toujours l'engager à prendre un parti qu'elle ne prendrait peut-être pas sans cela. Puisque l'on veut que j'aide à l'y déterminer, elle y résiste donc ?
MARTON.
- C'est par indolence.
DORANTE.
- Croyez-moi, disons la
vérité.
MARTON.
- Oh
çà, il y a une petite raison à laquelle vous devez vous rendre ; c'est que Monsieur le Comte me fait présent de mille écus le jour de la signature du contrat ; et cet argent-là, suivant
le projet de Monsieur Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.
DORANTE.
- Tenez, Mademoiselle Marton, vous
êtes la plus aimable fille du monde ; mais ce n'est que faute de réflexion que ces mille écus vous tentent.
MARTON.
- Au
contraire, c'est par réflexion qu'ils me tentent. Plus j'y rêve, et plus je les trouve bons.
DORANTE.
- Mais vous aimez votre
maîtresse : et si elle n'était pas heureuse avec cet homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribué pour une si misérable somme ?
MARTON.
- Ma
foi, vous avez beau dire. D'ailleurs, le Comte est un honnête homme, et je n'y entends point de finesse. Voilà Madame qui revient ; elle a à vous parler. Je me retire ; méditez sur
cette somme, vous la goûterez aussi bien que moi. (Elle sort.)
DORANTE.
- Je
ne suis plus si fâché de la tromper.
SCENE XII. - ARAMINTE,
DORANTE.
ARAMINTE.
- Vous avez donc vu ma
mère ?
DORANTE.
- Oui, Madame, il n'y a qu'un
moment.
ARAMINTE.
- Elle me l'a dit, et voudrait
bien que j'en eusse pris un autre que vous.
DORANTE.
- Il
me l'a paru.
ARAMINTE.
- Oui, mais ne vous embarrassez
point, vous me convenez.
DORANTE.
- Je
n'ai point d'autre ambition.
ARAMINTE.
- Parlons de ce que j'ai à vous
dire ; mais que ceci soit secret entre nous, je vous prie.
DORANTE.
- Je
me trahirais plutôt moi-même.
ARAMINTE.
- Je
n'hésite point non plus à vous donner ma confiance. Voici ce que c'est : on veut me marier avec Monsieur le comte Dorimont, pour éviter un grand procès que nous aurions ensemble au sujet
d'une terre que je possède.
DORANTE.
- Je
le sais, Madame et j'ai le malheur d'avoir déplu tout à l'heure, là-dessus, à Madame Argante.
ARAMINTE.
- Eh ! d'où
vient ?
DORANTE.
- C'est que si, dans votre procès,
vous avez le bon droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à ce mariage ; et j'ai prié qu'on m'en dispensât.
ARAMINTE.
- Que ma mère est frivole !
Votre fidélité ne me surprend point ; j'y comptais. Faites toujours de même, et ne vous choquez point de ce que ma mère vous a dit, je la désapprouve ; a-t-elle tenu quelque discours
désagréable ?
DORANTE.
- Il
n'importe, Madame ; mon zèle et mon attachement en augmentent : voilà tout.
ARAMINTE.
- Et
voilà pourquoi aussi je ne veux pas qu'on vous chagrine, et j'y mettrai bon ordre. Qu'est-ce que cela signifie ? Je me fâcherai si cela continue. Comment donc, vous ne seriez pas en
repos ! On aura de mauvais procédés avec vous, parce que vous en avez d'estimables ; cela serait plaisant !
DORANTE.
- Madame, par toute la
reconnaissance que je vous dois, n'y prenez point garde : je suis confus de vos bontés, et je suis trop heureux d'avoir été querellé.
ARAMINTE.
- Je
loue vos sentiments. Revenons à ce procès dont il est question. Si je n'épouse point Monsieur le Comte…
SCENE XIII. - DORANTE,
ARAMINTE, DUBOIS.
DUBOIS.
- Madame la Marquise se porte
mieux, Madame (Il feint de voir Dorante avec surprise) , et vous est fort obligée… fort obligée de votre attention. (Dorante feint de détourner la tête, pour se cacher
de Dubois.)
ARAMINTE.
- Voilà qui est bien.
DUBOIS, regardant
toujours Dorante.- Madame, on m'a chargé aussi de vous dire un mot qui presse.
ARAMINTE.
- De
quoi s'agit-il ?
DUBOIS.
- Il
m'est recommandé de ne vous parler qu'en particulier.
ARAMINTE, à
Dorante.- Je n'ai point achevé ce que je voulais vous dire ; laissez-moi, je vous prie, un moment, et revenez.
SCENE XIV. - ARAMINTE,
DUBOIS.
ARAMINTE.
- Qu'est-ce que c'est donc que cet
air étonné que tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante ? D'où vient cette attention à le regarder ?
DUBOIS.
- Ce
n'est rien, sinon que je ne saurais plus avoir l'honneur de servir Madame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.
ARAMINTE, surprise.-
Quoi ! Seulement pour avoir vu Dorante ici ?
DUBOIS.
- Savez-vous à qui vous avez
affaire ?
ARAMINTE.
- Au
neveu de Monsieur Remy, mon procureur.
DUBOIS.
- Eh ! Par quel tour
d'adresse est-il connu de Madame ? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici ?
ARAMINTE.
- C'est Monsieur Remy qui me l'a
envoyé pour intendant.
DUBOIS.
- Lui, votre intendant ! Et
c'est Monsieur Remy qui vous l'envoie : hélas ! le bon homme, il ne sait pas qui il vous donne ; c'est un démon que ce garçon-là.
ARAMINTE.
- Mais, que signifient tes
exclamations ? Explique-toi : est-ce que tu le connais ?
DUBOIS.
- Si
je le connais, Madame ! si je le connais ! Ah, vraiment oui ; et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait de peur que je ne le visse ?
ARAMINTE.
- Il
est vrai ; et tu me surprends à mon tour. Serait-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme ?
DUBOIS.
- Lui ! Il n'y a point de
plus brave homme dans toute la terre ; il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c'est une probité merveilleuse ; il n'a,
peut-être, pas son pareil.
ARAMINTE.
- Eh ! De quoi peut-il donc
être question ? D'où vient que tu m'alarmes ? En vérité j'en suis toute émue.
DUBOIS.
- Son défaut, c'est
là. (Il se touche le front.) C'est à la tête que le mal le tient.
ARAMINTE.
- À
la tête ?
DUBOIS.
- Oui, il est timbré ; mais
timbré comme cent.
ARAMINTE.
- Dorante ! Il m'a paru de
très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?
DUBOIS.
- Quelle preuve ? Il y a six
mois qu'il est tombé fou ; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu ; je dois bien le savoir, car j'étais à lui, je le
servais ; et c'est ce qui m'a obligé de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore ; ôtez cela, c'est un homme incomparable.
ARAMINTE, un peu
boudant.- Oh bien, il fera ce qu'il voudra mais je ne le garderai pas. On a bien affaire d'un esprit renversé et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine, car
les hommes ont des fantaisies…
DUBOIS.
- Ah ! vous
m'excuserez ; pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien à dire. Malepeste ! sa folie est de bon goût.
ARAMINTE.
- N'importe, je veux le congédier.
Est-ce que tu la connais, cette personne ?
DUBOIS.
- J'ai l'honneur de la voir tous
les jours : c'est vous, Madame.
ARAMINTE.
- Moi, dis-tu ?
DUBOIS.
- Il
vous adore ; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu'il a l'air enchanté, quand il vous
parle.
ARAMINTE.
- Il
y a bien, en effet, quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh ! juste ciel ! Le pauvre garçon, de quoi s'avise-t-il ?
DUBOIS.
- Vous ne croiriez pas jusqu'où va
sa démence ; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n'est pas riche et vous saurez qu'il n'a tenu
qu'à lui d'épouser des femmes qui l'étaient, et de fort aimables, ma foi, qui offraient de lui faire sa fortune et qui auraient mérité qu'on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n'en
saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours ; je le sais, car je l'ai rencontrée.
ARAMINTE, avec
négligence.- Actuellement ?
DUBOIS.
- Oui, Madame, actuellement, une
grande brune très piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen ; Monsieur refuse tout. Je les tromperais, me disait-il ; je ne puis les aimer, mon cœur est parti ; ce qu'il disait
quelquefois la larme à l'œil car il sent bien son tort.
ARAMINTE.
- Cela est fâcheux. Mais, où
m'a-t-il vue, avant que de venir chez moi, Dubois ?
DUBOIS.
- Hélas ! Madame, ce fut un
jour que vous sortîtes de l'Opéra, qu'il perdit la raison c'était un vendredi, je m'en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous
suivit jusqu'à votre carrosse ; il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.
ARAMINTE.
- Quelle aventure !
DUBOIS.
- J'eus beau lui crier :
Monsieur ! Point de nouvelles, il n'y avait plus personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré. Je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison.
J'espérais que cela se passerait, car je l'aimais : c'est le meilleur maître ! Point du tout, il n'y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante,
vous aviez tout expédié. Et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi, d'épier depuis le matin jusqu'au soir où vous alliez.
ARAMINTE.
- Tu
m'étonnes à un point !…
DUBOIS.
- Je
me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus ; un garçon fort exact, et qui m'instruisait, et à qui je payais bouteille. C'est à la Comédie qu'on va, me disait-il ; et je courais
faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C'est chez Madame celle-ci ; c'est chez Madame celle-là ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée
habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière ; tous deux morfondus et gelés ; car c'était dans l'hiver ; lui, ne s'en
souciant guère ; moi, jurant par-ci par-là pour me soulager.
ARAMINTE.
- Est-il possible ?
DUBOIS.
- Oui, Madame. À la fin, ce train
de vie m'ennuya ; ma santé s'altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne, il le crut, et j'eus quelque repos. Mais n'alla-t-il pas, deux jours après, vous
rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attrister de votre absence. Au retour, il était furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon
bonheur ensuite m'a mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu'il ne troquerait pas contre la place d'un empereur.
ARAMINTE.
- Y
a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l'avoir, parce qu'il a de la probité ; ce n'est pas que je sois fâchée, car
je suis bien au-dessus de cela.
DUBOIS.
- Il
y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'achève.
ARAMINTE.
- Vraiment, je le renverrai
bien ; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs, je ne sais que dire à Monsieur Remy, qui me l'a recommandé et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire,
honnêtement.
DUBOIS.
- Oui, mais vous ferez un
incurable, Madame.
ARAMINTE, vivement.-
Oh ! Tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant ; et puis, il n'y a pas tant de risque que tu le crois : au contraire, s'il y avait
quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait, ce serait même un service à lui rendre.
DUBOIS.
- Oui, c'est un remède bien
innocent. Premièrement, il ne vous dira mot ; jamais vous n'entendrez parler de son amour.
ARAMINTE.
- En
es-tu bien sûr ?
DUBOIS.
- Oh ! il ne faut pas en
avoir peur ; il mourrait plutôt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe à être aimé ? Nullement. Il dit que
dans l'univers il n'y a personne qui le mérite ; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille et puis c'est tout : il me l'a dit mille
fois.
ARAMINTE, haussant
les épaules.- Voilà qui est bien digne de compassion ! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j'en aie un autre au surplus, ne crains rien, je suis contente de
toi ; je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu me quittes ; entends-tu, Dubois.
DUBOIS.
- Madame, je vous suis dévoué pour
la vie.
ARAMINTE.
- J'aurai soin de toi. Surtout
qu'il ne sache pas que je suis instruite ; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'à Marton, ignore ce que tu m'as dit ; ce sont de ces choses qui ne doivent jamais
percer.
DUBOIS.
- Je
n'en ai jamais parlé qu'à Madame.
ARAMINTE.
- Le
voici qui revient ; va- t'en.
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