1. Fin 1932- début 1933, Charlotte Beradt (1901-1986), jeune militante communiste juive allemande, fait un rêve étrange qu’elle retranscrit : « Je me réveillai trempée de sueur, claquant des dents. Une fois de plus, comme tant d'autres innombrables nuits, on m'avait pourchassée en rêve d'un endroit à l'autre - on m'avait tiré dessus, torturée, scalpée. Mais cette nuit-là, à la différence de toutes les autres, la pensée m'est venue que parmi des milliers de personnes, je ne devais pas être la seule à avoir été condamnée à rêver de la sorte par la dictature. Les choses qui remplissaient mes rêves devaient aussi remplir les leurs - fuir par les champs à perdre haleine, se cacher en haut de tours hautes à en donner le vertige, se recroqueviller tout en bas derrière des tombes, les troupes de SA partout à mes trousses. » Ce rêve prémonitoire lui donne l’idée d’interroger son entourage. Patiemment, à la manière d’un analyste et sans dévoiler son projet, elle recueille trois cents rêves d’hommes et de femmes ordinaires qui témoignent sans la nommer de l’emprise progressive et profonde de la propagande nazie sur les cerveaux dès les lendemains de la prise du pouvoir par Hitler jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1939, Charlotte Beradt quitte l’Allemagne pour l’Angleterre puis les Etats-Unis où elle est obligée de travailler comme coiffeuse. Son mari Martin meurt en 1949 et Charlotte reprend ces précieux témoignages qu’elle avait fait passer à l’étranger. Son livre Rêver sous le IIIe Reich, d’abord publié en allemand en 1966 et en anglais en 1968, passe relativement inaperçu dans un après-guerre soucieux de se reconstruire sur les bases d’une certaine amnésie des souvenirs les plus traumatisants. Il faudra attendre 2002 pour que le livre sorte en France aux éditions de l’Arche dans la petite bibliothèque Payot.
2. Depuis le 9 janvier 2012, le théâtre des Déchargeurs à Paris propose une adaptation
théâtrale de ce texte précieux et troublant. Théâtre ? Plutôt huis clos intimiste et oppressant. Petite salle d’une centaine de places, sièges exigus et peu confortables où le spectateur est
si près des acteurs qu’il pourrait pratiquement les toucher, qu’il entend leur respiration et qu’il pénètre dans leur intimité et pour tout dire dans leur conscience. Une Marjorie Leblanc
protéiforme, tonique et séduisante prête sa voix à Charlotte pour dire ce rêve initial et décisif, et à la narratrice qui explique l’enchaînement de son livre et le contexte de chaque rêve ;
puis, à la faveur d’un changement d’accessoire (chapeau, châle, veste) elle incarne ces différents personnages de femmes pendant que Renaud Durand, d’un chapeau l’autre, joue ces multiples
personnages masculins qui finissent, peu à peu, par se ressembler comme l’infernale machine de déshumanisation le souhaite. Belles performances de comédiens. Suivons quelques tableaux de cette
parabole du processus d’assujettissement de l’être, la mise en œuvre de la vaste centrifugeuse à décoller des cerveaux les derniers restes de personnalité critique.
3. Au 3e jour de la prise de pouvoir d’Hitler, c’est-à-dire le 2 février 1933, un chef d’entreprise se rêve dans son usine, inspectée par Goebbels. Il lui faut une demi-heure pour faire le salut hitlérien ; il se console en regardant le pied bot de Goebbels. 1934, un médecin rêve que les murs de son appartement disparaissent parce qu’il n’a pas mis un drapeau nazi aux fenêtres. 1933, une femme cultivée voit sur un panneau vingt mots interdits, notamment « Dieu » et « Je » ; elle essaie de rêver en anglais pour avoir le droit de les prononcer. Un deuxième rêve : alors qu’elle est à l’Opéra pour voir son œuvre favorite La Flûte enchantée, la police arrive et des hommes crachent sur elle. L’humiliation comme moyen politique d’asservissement. Vision d’autodafés de livres : elle veut protéger son Don Carlos de Schiller, c’est son atlas qu’elle cache. 1934, rêves de factures et règlement de comptes privés. Le SchornSteinfeger (qui dans la famille symbolisait le SS à cause de ses initiales), c’est-à-dire le ramoneur noirci vient demander un prix exorbitant. Il faut payer le bras levé. Pas de l’oie, rêves de plomb ; les gens en plomb ne peuvent pas se lever. 1934, service de surveillance du téléphone et rêve d’atrocités bureaucratiques, longtemps avant l’invention de la carte à puce et de l’espionnage informatique : l’homme n’a plus de joie à rien. 1933, rêve d’un homme âgé : le poêle en faïence de l’appartement où il discute tous les soirs à la veillée avec ses amis répète systématiquement les phrases qu’ils ont dites contre le régime à un homme des SA. Tout est connu. On l’entraîne avec une laisse à chien. Chez le dentiste un système d’écoute est disposé dans la machine. Instiller la peur pour pousser chacun des hommes à se rendre collaborateurs volontaires du système de terreur. Puis dans une lumière stroboscopique insupportable, la voix nasillarde de la lampe comme le hurlement des nazis et les objets qui disent tout sur Goering qu’on a traité de « gros ». Beaucoup d’autres rêves vont suivre que l’on vous invite à découvrir sur la scène de ce théâtre.
4. Suffocation, sidération, tétanisation, halètement,
comme les deux acteurs qui, au terme d’une performance physique et psychique intense d’une heure vingt, finissent dans une sorte d’œil de cyclone brun, le spectateur reste collé à son siège comme
prisonnier de cet espace noir qui symbolise si bien sa conscience qu’il ne sait plus où est le rêve et le réveil, la fiction et la prémonition, la folie et la lucidité. Il fallait que cela cesse
pour que cette épreuve initiatique de dessillement n’emprunte les troubles sentiers de la manipulation qu’elle dénonce. On sort sonnés comme d’un ring de boxe, troublés que ces scénarios ne
sortent pas des fantaisies d’un scénariste un peu surréaliste (on n’y aurait pas cru) mais des cauchemars des futures victimes du
massacre. Là est la force de cette pièce : ces rêves sont l’antichambre d’une réalité infernale. Nous pénétrons dans les chambres interdites de
l’expérimentation psychique totalitaire. Bravo à Renaud Durand pour son interprétation à la fois grave et comique (si si), à mi-chemin entre Chaplin
et Beckett. Bravo à Marjorie Leblanc qui est non seulement l’interprète polymorphe de ces nombreux personnages féminins tantôt sensuels tantôt fragiles, mais aussi productrice du spectacle. C’est
elle qui porte ce projet à bout de bras depuis qu’Augustin Burger a décidé de monter ce spectacle, aujourd’hui mis en scène avec subtilité et vivacité par Laure Godfrin. Les psychanalystes
commenteront la signification des rêves, les critiques de théâtre décomposeront la mécanique théâtrale. Pour le spectateur simplement sensible aux courants souterrains de son temps, les fantômes
de Freud et de Jung, d’Huxley et d’Orwell, de Beckett et de Brecht, de Jarry et de Kafka continuent d’errer dans l’air de ces rêves nauséabonds. A ces corps qui n’ont pas eu de sépultures, à ces
disparus qui n’ont pu témoigner, ces lambeaux de consciences déchirées viennent rendre hommage et nous remobiliser dans la placidité somnolente de nos lendemains de fêtes. Car comme le dit Bertolt Brecht dans l’épilogue de la résistible ascension d’Arturo Ui « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Si le mal a
pu s’immiscer au plus profond des âmes il y a soixante-dix ans au point de hanter les nuits les plus inconscientes, rien ne dit qu’il ne peut pas revenir subrepticement.
Rêvez !D’après Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt, adaptation d’Augustin Burger et Laure Godfrin, mise en scène Laure Godfrin avec Renaud Durand et Marjorie Leblanc. 19h30 les lundis du 9 janvier au 16 avril 2012 au théâtre des déchargeurs, 3 rue des déchargeurs, 75001 Paris. Co- réalisation les déchargeurs- Bonjour l’humeur.
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Le Dr Pierre Dukan, condamné en juillet pour procédure abusive dans son différend
avec
Redoutée
I. Un jour de mai 1187, Esclarmonde, demoiselle des Murmures
est conduite 
La jeune belle-mère de la sainte, elle, ne croit pas à ces
miracles. Elle vient néanmoins lui parler car son mari, qui est en proie à tous les tourments, a tenté de se crucifier à la tête de son lit. Quand Esclarmonde lui répond que son père doit
rejoindre l’empereur Frédéric Barberousse (voir la miniature de 1188 ci-contre) à Ratisbonne et le suivre en Terre Sainte, la colère de la jeune épouse redouble. Depuis son mariage avec
Béatrice de Bourgogne en 1156,
Quatre ans après un Cœur cousu qui racontait l’histoire de Frasquita Carasco, jouée et perdue par son mari lors
d’un combat de coqs et obligée de partir avec ses quatre enfants, Carole Martinez revient avec ce conte merveilleux qu’elle porte en elle depuis des années et qui a subi bien des évolutions. A
l’origine, elle voulait faire parler les fantômes des femmes de Barbe-Bleue puis, après avoir cherché en vain le château de ses rêves romanesques qu’elle a donc inventé elle-même, on a fini par
le lui présenter en lui racontant l’histoire de Jeanne de Balzac qui édifia au XVIe siècle un livre-château en hommage à son fils Amaury. Et puis Esclarmonde, qui ne devait, initialement,
qu’occuper une trentaine de pages parmi d’autres personnages de femmes recluses a fini par s’imposer à son auteur et à chasser toutes les autres. Dès le prologue, Carole Martinez nous entraîne
sur le chemin de ce château endormi qui tient autant du palais de la Belle au Bois dormant qu’au domaine d’Yvonne de Galais qu’Augustin Meaulnes découvre en se perdant dans la forêt. Grâce à une
langue poétique qui se déroule autour de la narration comme le rosier de Lothaire autour de la chapelle de son aimée, Carole Martinez donne sa plume à la voix tantôt émue tantôt coléreuse de
cette enfant qui se découvre femme à défaut de se reconnaître sainte. Le choix habile du conte et de cette voix qui traverse les âges permet de déjouer les pièges de la reconstitution historique
et du pastiche d’une langue médiévale difficile à restituer. Morte très jeune, cette voix traverse les âges et nous parle certes d’une époque révolue mais de cœurs et de corps éternels dans leurs
attentes et leurs doutes. Dans sa chambre noire, Esclarmonde voit l’envers du monde et le cœur des hommes. Huit cents ans plus tard, Carole Martinez, encore sous le charme de cette prêtresse
développe ces négatifs et nous offre cet apologue élégant et émouvant. Peut-être parce qu’elle-même est un peu une fée.
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