Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 15:41

Il paraît que la France est de droite comme le réalisme, la rigueur, l’ordre, le travail et la bonne gestion et que les seules célébrations dignes de sa grandeur sont celles de la place de la Concorde qui voisine l’Assemblée Nationale, le palais de l’Elysée et les Champs-Elysées. Pour un  mai 1981 de roses, on a fait la leçon pendant trente ans à tout ce peuple de la Bastille et d’outres lieux coupable d’avoir usurpé les jouets nationaux  et la grande fabrique de l’Etat : enfants indolents et gaspilleurs d’un pays soucieux d’économiser les lumières de son passé rebelle pour mieux se conformer aux austères étés des servitudes libérales. Mais voilà que le sort électoral en a aujourd’hui décidé autrement et qu’un placide bonhomme et jovial est choisi pour remplacer le Super Mario du grand jeu vidéo de la console médiatique internationale. Les Cassandre experts crient déjà aux désastres et les tailleurs mondains retournent les doublures. Quant aux euphoriques dont les derniers souvenirs de victoire présidentielle gondolaient déjà dans des boîtes de diapositives, ils respirent de cette assurance un temps retrouvée que leur choix soit pour une fois  reconnu sans croire naïvement aux miracles mystiques des paradis inventés, des irénismes soudains et des  sérendipités providentielles. Il sera temps un jour de remplacer l’eau des fleurs fanées et de faire rimer « décevoir » avec « devoir » mais qu’il soit permis quelques heures, quelques jours ou quelques semaines encore de garder sur nos joues la douce ride d’un sourire.

 
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 19:26

Nicolas Sarkozy confiait en off, en marge d’un déplacement à Nice le vendredi 9 mars : « Je vais gagner et je vais même te dire pourquoi. Il n'est pas bon et ça commence à se voir. Hollande est nul ! Il est nul, tu comprends ? Royal, on peut en dire ce qu'on veut, mais elle avait du charisme. Bien sûr, tu gardes ça pour toi... » François Hollande

 

Liste des candidats

Voix

% exprimés

M. François HOLLANDE 

18 004 656  

51,63

M. Nicolas SARKOZY 

16 865 340

48,37

 

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Samedi 21 avril 2012 6 21 /04 /Avr /2012 10:16

1ère partie : Acte I scènes 1 à 6

2e partie : Acte I scènes 7 à 14

3e partie : Acte I scène 15 à 17- Acte II scènes 1 à 7

4e partie : Acte II scènes 8 à 13

5e partie : Acte II scènes 14 à 17 – Acte III scènes 1 à 6

6e partie : Acte III scènes 7 à 13

 

PERSONNAGES

§  ARAMINTE, fille de Madame Argante.

§  DORANTE, neveu de Monsieur Remy.

§  MONSIEUR REMY, procureur.

§  MADAME ARGANTE.

§  ARLEQUIN, valet d'Araminte.

§  DUBOIS, ancien valet de Dorante.

§  MARTON, suivante d'Araminte.

§  LE COMTE.

§  Un domestique parlant.

§  Un garçon joaillier.

 

La scène est chez Madame Argante.

 

ACTE PREMIER

 

SCENE PREMIÈRE. - DORANTE, ARLEQUIN

ARLEQUINintroduisant Dorante.-  Ayez la bonté, Monsieur, de vous asseoir un moment dans cette salle ; Mademoiselle Marton est chez Madame et ne tardera pas à descendre.

DORANTE. - Je vous suis obligé.

ARLEQUIN. - Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de peur que l'ennui ne vous prenne ; nous discourrons en attendant.

DORANTE. - Je vous remercie ce n'est pas la peine, ne vous détournez point.

ARLEQUIN.- Voyez, Monsieur, n'en faites pas de façon : nous avons ordre de Madame d'être honnête, et vous êtes témoin que je le suis.

DORANTE. - Non, vous dis-je, je serai bien aise d'être un moment seul.

ARLEQUIN. - Excusez, Monsieur, et restez à votre fantaisie.

 

SCENE II. - DORANTE, DUBOIS

Dubois, entrant avec un air de mystère.

DORANTE. - Ah ! te voilà ?

DUBOIS. - Oui, je vous guettais.

DORANTE. - J'ai cru que je ne pourrais me débarrasser d'un domestique qui m'a introduit ici, et qui voulait absolument me désennuyer en restant. Dis-moi, Monsieur Remy n'est donc pas encore venu ?

DUBOIS. - Non, mais voici l'heure à peu près qu'il vous a dit qu'il arriverait. (Il cherche et regarde.) N'y a-t-il là personne qui nous voie ensemble ? Il est essentiel que les domestiques ici ne sachent pas que je vous connaisse.

DORANTE. - Je ne vois personne.

DUBOIS. - Vous n'avez rien dit de notre projet à Monsieur Remy, votre parent ?

DORANTE. - Pas le moindre mot. Il me présente de la meilleure foi du monde, en qualité d'intendant, à cette dame-ci dont je lui ai parlé, et dont il se trouve le procureur ; il ne sait point du tout que c'est toi qui m'as adressé à lui, il la prévint hier ; il m'a dit que je me rendisse ce matin ici, qu'il me présenterait à elle, qu'il y serait avant moi, ou que s'il n'y était pas encore, je demandasse une Mademoiselle Marton. Voilà tout, et je n'aurais garde de lui confier notre projet, non plus qu'à personne, il me paraît extravagant, à moi qui m'y prête. Je n'en suis pourtant pas moins sensible à ta bonne volonté, Dubois, tu m'as servi, je n'ai pu te garder, je n'ai pu même te bien récompenser de ton zèle ; malgré cela, il t'est venu dans l'esprit de faire ma fortune : en vérité, il n'est point de reconnaissance que je ne te doive.

DUBOIS. - Laissons cela, Monsieur ; tenez, en un mot, je suis content de vous, vous m'avez toujours plu ; vous êtes un excellent homme, un homme que j'aime ; et si j'avais bien de l'argent, il serait encore à votre service.

DORANTE. - Quand pourrai-je reconnaître tes sentiments pour moi ? Ma fortune serait la tienne ; mais je n'attends rien de notre entreprise, que la honte d'être renvoyé demain.

DUBOIS. - Eh bien, vous vous en retournerez.

DORANTE. - Cette femme-ci a un rang dans le monde ; elle est liée avec tout ce qu'il y a de mieux, veuve d'un mari qui avait une grande charge dans les finances ; et tu crois qu'elle fera quelque attention à moi, que je l'épouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai point de bien ?

DUBOIS. - Point de bien ! Votre bonne mine est un Pérou ! Tournez-vous un peu, que je vous considère encore ; allons, Monsieur, vous vous moquez, il n'y a point de plus grand seigneur que vous à Paris : voilà une taille qui vaut toutes les dignités possibles, et notre affaire est infaillible, absolument infaillible ; il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l'appartement de Madame.

DORANTE. - Quelle chimère !

DUBOIS. - Oui, je le soutiens. Vous êtes actuellement dans votre salle et vos équipages sont sous la remise.

DORANTE. - Elle a plus de cinquante mille livres de rente, Dubois.

DUBOIS. - Ah ! vous en avez bien soixante pour le moins.

DORANTE. - Et tu me dis qu'elle est extrêmement raisonnable ?

DUBOIS. - Tant mieux pour vous, et tant pis pour elle. Si vous lui plaisez, elle en sera si honteuse, elle se débattra tant, elle deviendra si faible, qu'elle ne pourra se soutenir qu'en épousant ; vous m'en direz des nouvelles. Vous l'avez vue et vous l'aimez ?

DORANTE. - Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble !

DUBOIS. - Oh ! vous m'impatientez avec vos terreurs : eh que diantre ! un peu de confiance ; vous réussirez, vous dis-je. Je m'en charge, je le veux, je l'ai mis là ; nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises ; je connais l'humeur de ma maîtresse, je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis, et on vous aimera, toute raisonnable qu'on est ; on vous épousera, toute fière qu'on est, et on vous enrichira, tout ruiné que vous êtes, entendez-vous ? Fierté, raison et richesse, il faudra que tout se rende. Quand l'amour parle, il est le maître, et il parlera : adieu ; je vous quitte ; j'entends quelqu'un, c'est peut-être Monsieur Remy ; nous voilà embarqués, poursuivons. (Il fait quelques pas, et revient.) À propos, tâchez que Marton prenne un peu de goût pour vous. L'Amour et moi nous ferons le reste.

 

SCENE III. - MONSIEUR REMY, DORANTE

MONSIEUR REMY. - Bonjour, mon neveu ; je suis bien aise de vous voir exact. Mademoiselle Marton va venir, on est allé l'avertir. La connaissez-vous ?

DORANTE. - Non, Monsieur ; pourquoi me le demandez-vous ?

MONSIEUR REMY. - C'est qu'en venant ici, j'ai rêvé à une chose… Elle est jolie, au moins.

DORANTE. - Je le crois.

MONSIEUR REMY. - Et de fort bonne famille, c'est moi qui ai succédé à son père ; il était fort ami du vôtre ; homme un peu dérangé ; sa fille est restée sans bien ; la dame d'ici a voulu l'avoir, elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie ; lui a fait beaucoup de bien, lui en fera encore, et a offert même de la marier. Marton a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle hérite, et qui est à son aise ; vous allez être tous deux dans la même maison ; je suis d'avis que vous l'épousiez : qu'en dites-vous ?

DORANTE sourit à part.- Eh !… mais je ne pensais pas à elle.

MONSIEUR REMY. - Eh bien, je vous avertis d'y penser ; tâchez de lui plaire. Vous n'avez rien, mon neveu, je dis rien qu'un peu d'espérance ; vous êtes mon héritier, mais je me porte bien, et je ferai durer cela le plus longtemps que je pourrai, sans compter que je puis me marier ; je n'en ai point d'envie, mais cette envie-là vient tout d'un coup, il y a tant de minois qui vous la donnent ; avec une femme on a des enfants, c'est la coutume, auquel cas, serviteur au collatéral ; ainsi, mon neveu, prenez toujours vos petites précautions, et vous mettez en état de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous ôterai demain peut-être.

DORANTE. - Vous avez raison, Monsieur, et c'est aussi à quoi je vais travailler.

MONSIEUR REMY. - Je vous y exhorte. Voici Mademoiselle Marton, éloignez-vous de deux pas, pour me donner le temps de lui demander comment elle vous trouve. (Dorante s'écarte un peu.)

 

SCENE IV. - MONSIEUR REMY, MARTON, DORANTE.

MARTON. - Je suis fâchée, Monsieur, de vous avoir fait attendre ; mais j'avais affaire chez Madame.

MONSIEUR REMY. - Il n'y a pas grand mal, Mademoiselle, j'arrive. Que pensez-vous de ce grand garçon-là ? (Montrant Dorante.)

MARTONriant.- Eh ! Par quelle raison, Monsieur Remy, faut-il que je vous le dise ?

MONSIEUR REMY. - C'est qu'il est mon neveu.

MARTON. - Eh bien ! Ce neveu-là est bon à montrer ; il ne dépare point la famille.

MONSIEUR REMY. - Tout de bon ? C'est de lui dont j'ai parlé à Madame pour intendant, et je suis charmé qu'il vous revienne : il vous a déjà vue plus d'une fois chez moi quand vous y êtes venue ; vous en souvenez-vous ?

MARTON. - Non je n'en ai point d'idée.

MONSIEUR REMY ; - On ne prend pas garde à tout. Savez-vous ce qu'il me dit la première fois qu'il vous vit ? Quelle est cette jolie fille-là ? (Marton sourit.) Approchez, mon neveu. Mademoiselle, votre père et le sien s'aimaient beaucoup, pourquoi les enfants ne s'aimeraient-ils pas ? En voilà un qui ne demande pas mieux ; c'est un cœur qui se présente bien.

DORANTEembarrassé.- Il n'y a rien là de difficile à croire.

MONSIEUR REMY. -Voyez comme il vous regarde ; vous ne feriez pas là une si mauvaise emplette.

MARTON. - J'en suis persuadée ; Monsieur prévient en sa faveur, et il faudra voir.

MONSIEUR REMY. - Bon, bon ! Il faudra ! Je ne m'en irai point que cela ne soit vu.

MARTONriant. - Je craindrais d'aller trop vite.

DORANTE. -  Vous importunez Mademoiselle, Monsieur.

MARTONriant.- Je n'ai pourtant pas l'air si indocile.

MONSIEUR REMYjoyeux.- Ah ! je suis content, vous voilà d'accord. Oh ! çà, mes enfants (il leur prend les mains à tous deux). Je vous fiance, en attendant mieux. Je ne saurais rester ; je reviendrai tantôt. Je vous laisse le soin de présenter votre futur à Madame. Adieu, ma nièce. (Il sort.)

MARTONriant.- Adieu donc, mon oncle.

 

SCENE V. - MARTON, DORANTE.

MARTON. - En vérité, tout ceci a l'air d'un songe. Comme Monsieur Remy expédie ! Votre amour me paraît bien prompt, sera-t-il aussi durable ?

DORANTE. - Autant l'un que l'autre, Mademoiselle.

MARTON. - Il s'est trop hâté de partir. J'entends Madame qui vient, et comme, grâce aux arrangements de Monsieur Remy, vos intérêts sont presque les miens, ayez la bonté d'aller un moment sur la terrasse, afin que je la prévienne.

DORANTE. - Volontiers, Mademoiselle.

MARTONle voyant sortir.- J'admire le penchant dont on se prend tout d'un coup l'un pour l'autre.

 

SCENE VI. - ARAMINTE, MARTON.

ARAMINTE. - Marton, quel est donc cet homme qui vient de me saluer si gracieusement, et qui passe sur la terrasse ? Est-ce à vous à qui il en veut ?

MARTON. - Non, Madame, c'est à vous-même.

ARAMINTEd'un air assez vif.- Eh bien, qu'on le fasse venir, pourquoi s'en va-t-il ?

MARTON. - C'est qu'il a souhaité que je vous parlasse auparavant. C'est le neveu de Monsieur Remy, celui qu'il vous a proposé pour homme d'affaires.

ARAMINTE. - Ah ! c'est là lui ! Il a vraiment très bonne façon.

MARTON. - Il est généralement estimé, je le sais.

ARAMINTE. - Je n'ai pas de peine à le croire : il a tout l'air de le mériter. Mais, Marton, il a si bonne mine pour un intendant, que je me fais quelque scrupule de le prendre ; n'en dira-t-on rien ?

MARTON. - Et que voulez-vous qu'on dise ? Est-on obligé de n'avoir que des intendants mal faits ?

ARAMINTE. - Tu as raison. Dis-lui qu'il revienne. Il n'était pas nécessaire de me préparer à le recevoir. Dès que c'est Monsieur Remy qui me le donne, c'en est assez ; je le prends.

MARTONcomme s'en allant.- Vous ne sauriez mieux choisir. (Et puis revenant.) Êtes-vous convenue du parti que vous lui faites ? Monsieur Remy m'a chargée de vous en parler.

ARAMINTE. - Cela est inutile. Il n'y aura point de dispute là-dessus. Dès que c'est un honnête homme, il aura lieu d'être content. Appelez-le.

MARTONhésitant à partir.- On lui laissera ce petit appartement qui donne sur le jardin, n'est-ce pas ?

ARAMINTE. - Oui, comme il voudra ; qu'il vienne. (Marton va dans la coulisse.)

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Samedi 21 avril 2012 6 21 /04 /Avr /2012 10:14

SCENE VII. - DORANTE, ARAMINTE, MARTON.

MARTON. - Monsieur Dorante, Madame vous attend.

ARAMINTE. - Venez, Monsieur ; je suis obligée à Monsieur Remy d'avoir songé à moi. Puisqu'il me donne son neveu, je ne doute pas que ce ne soit un présent qu'il me fasse. Un de mes amis me parla avant-hier d'un intendant qu'il doit m'envoyer aujourd'hui ; mais je m'en tiens à vous.

DORANTE. - J'espère, Madame, que mon zèle justifiera la préférence dont vous m'honorez, et que je vous supplie de me conserver. Rien ne m'affligerait tant à présent que de la perdre.

MARTON. - Madame n'a pas deux paroles.

ARAMINTE. - Non, Monsieur ; c'est une affaire terminée, je renverrai tout. Vous êtes au fait des affaires apparemment ; vous y avez travaillé ?

DORANTE. - Oui, Madame ; mon père était avocat, et je pourrais l'être moi-même.

ARAMINTE. - C'est-à-dire que vous êtes un homme de très bonne famille, et même au-dessus du parti que vous prenez.

DORANTE. - Je ne sens rien qui m'humilie dans le parti que je prends, Madame ; l'honneur de servir une dame comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit, et je n'envierai la condition de personne.

ARAMINTE. - Mes façons ne vous feront point changer de sentiment. Vous trouverez ici tous les égards que vous méritez ; et si, dans les suites, il y avait occasion de vous rendre service, je ne la manquerai point.

MARTON. - Voilà Madame : je la reconnais.

ARAMINTE. - Il est vrai que je suis toujours fâchée de voir d'honnêtes gens sans fortune, tandis qu'une infinité de gens de rien, et sans mérite, en ont une éclatante ; c'est une chose qui me blesse, surtout dans les personnes de son âge ; car vous n'avez que trente ans, tout au plus ?

DORANTE. - Pas tout à fait encore, Madame.

ARAMINTE. - Ce qu'il y a de consolant pour vous, c'est que vous avez le temps de devenir heureux.

DORANTE. - Je commence à l'être d'aujourd'hui, Madame.

ARAMINTE. - On vous montrera l'appartement que je vous destine ; s'il ne vous convient pas, il y en a d'autres, et vous choisirez. Il faut aussi quelqu'un qui vous serve et c'est à quoi je vais pourvoir. Qui lui donnerons-nous, Marton ?

MARTON. - Il n'y a qu'à prendre Arlequin, Madame. Je le vois à l'entrée de la salle et je vais l'appeler. Arlequin ? Parlez à Madame.

 

SCENE VIII. - ARAMINTE, DORANTE, MARTON, ARLEQUIN, UN DOMESTIQUE.

ARLEQUIN. - Me voilà, Madame.

ARAMINTE. - Arlequin, vous êtes à présent à Monsieur ; vous le servirez ; je vous donne à lui.

ARLEQUIN. - Comment, Madame, vous me donnez à lui ! Est-ce que je ne serai plus à moi ? Ma personne ne m'appartiendra donc plus ?

MARTON. - Quel benêt !

ARAMINTE. - J'entends qu'au lieu de me servir, ce sera lui que tu serviras.

ARLEQUINcomme pleurant.- Je ne sais pas pourquoi Madame me donne mon congé : je n'ai pas mérité ce traitement ; je l'ai toujours servie à faire plaisir.

ARAMINTE. - Je ne te donne point ton congé, je te payerai pour être à Monsieur.

ARLEQUIN. - Je représente à Madame que cela ne serait pas juste : je ne donnerai pas ma peine d'un côté, pendant que l'argent me viendra d'un autre. Il faut que vous ayez mon service, puisque j'aurai vos gages ; autrement je friponnerais, Madame.

ARAMINTE. - Je désespère de lui faire entendre raison.

MARTON. - Tu es bien sot ! Quand je t'envoie quelque part, ou que je te dis : fais telle ou telle chose, n'obéis-tu pas ?

ARLEQUIN. - Toujours.

MARTON. - Eh bien, ce sera Monsieur qui te le dira comme moi, et ce sera à la place de Madame et par son ordre.

ARLEQUIN. - Ah ! c'est une autre affaire. C'est Madame qui donnera ordre à Monsieur de souffrir mon service, que je lui prêterai par le commandement de Madame.

MARTON. - Voilà ce que c'est.

ARLEQUIN. - Vous voyez bien que cela méritait explication.

UN DOMESTIQUE vient. - Voici votre marchande qui vous apporte des étoffes, Madame.

ARAMINTE. - Je vais les voir et je reviendrai. Monsieur, j'ai à vous parler d'une affaire ; ne vous éloignez pas.

 

SCENE IX. - DORANTE, MARTON, ARLEQUIN.

ARLEQUIN. - Oh çà, Monsieur, nous sommes donc l'un à l'autre, et vous avez le pas sur moi ? Je serai le valet qui sert, et vous le valet qui serez servi par ordre.

MARTON. - Ce faquin avec ses comparaisons ! Va- t'en.

ARLEQUIN. - Un moment, avec votre permission. Monsieur, ne payerez-vous rien ? Vous a-t-on donné ordre d'être servi gratis ? (Dorante rit.)

MARTON. - Allons, laisse-nous. Madame te payera ; n'est-ce pas assez ?

ARLEQUIN. - Pardi, Monsieur, je ne vous coûterai donc guère ? On ne saurait avoir un valet à meilleur marché.

DORANTE. - Arlequin a raison. Tiens, voilà d'avance ce que je te donne.

ARLEQUIN. - Ah ! voilà une action de maître. À votre aise le reste.

DORANTE. - Va boire à ma santé.

ARLEQUINs'en allant.- Oh ! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, tant que je vivrai, je vous la promets excellente. (À part.) Le gracieux camarade qui m'est venu là par hasard !

 

SCENE X. - DORANTE, MARTON, MADAME ARGANTE, qui arrive un instant après.

MARTON. - Vous avez lieu d'être satisfait de l'accueil de Madame ; elle paraît faire cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici Madame Argante ; je vous avertis que c'est sa mère, et je devine à peu près ce qui l'amène.

MADAME ARGANTEfemme brusque et vaine.- Hé bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a donné, m'a-t-elle dit : j'en suis fâchée ; cela n'est point obligeant pour Monsieur le Comte, qui lui en avait retenu un ; du moins devait-elle attendre, et les voir tous deux. D'où vient préférer celui-ci ? Quelle espèce d'homme est-ce ?

MARTON. - C'est Monsieur, Madame.

MADAME ARGANTE. - Eh ! c'est Monsieur ! Je ne m'en serais pas doutée ; il est bien jeune.

MARTON. - À trente ans on est en âge d'être intendant de maison, Madame.

MADAME ARGANTE. - C'est selon. Êtes-vous arrêté, Monsieur ?

DORANTE. - Oui, Madame.

MADAME ARGANTE. - Et de chez qui sortez-vous ?

DORANTE. - De chez moi, Madame : je n'ai encore été chez personne.

MADAME ARGANTE. - De chez vous ! Vous allez donc faire ici votre apprentissage ?

MARTON. - Point du tout. Monsieur entend les affaires ; il est fils d'un père extrêmement habile.

MADAME ARGANTEà Marton, à part.- Je n'ai pas grande opinion de cet homme-là. Est-ce là la figure d'un intendant ? Il n'en a non plus l'air…

MARTONà part aussi.- L'air n'y fait rien : je vous réponds de lui ; c'est l'homme qu'il nous faut.

MADAME ARGANTE. - Pourvu que Monsieur ne s'écarte pas des intentions que nous avons, il me sera indifférent que ce soit lui ou un autre.

DORANTE. - Peut-on savoir ces intentions, Madame ?

MADAME ARGANTE. - Connaissez-vous Monsieur le comte Dorimont ? C'est un homme d'un beau nom ; ma fille et lui allaient avoir un procès ensemble, au sujet d'une terre considérable ; il ne s'agissait pas moins que de savoir à qui elle resterait, et on a songé à les marier, pour empêcher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un homme qui était fort considéré dans le monde, et qui l'a laissée fort riche. Mais Madame la comtesse Dorimont aurait un rang si élevé, irait de pair avec des personnes d'une si grande distinction, qu'il me tarde de voir ce mariage conclu ; et, je l'avoue, je serai charmée moi-même d'être la mère de Madame la comtesse Dorimont, et de plus que cela peut-être ; car Monsieur le comte Dorimont est en passe d'aller à tout.

DORANTE. - Les paroles sont-elles données de part et d'autre ?

MADAME ARGANTE. - Pas tout à fait encore, mais à peu près ; ma fille n'en est pas éloignée. Elle souhaiterait seulement, dit-elle, d'être bien instruite de l'état de l'affaire et savoir si elle n'a pas meilleur droit que Monsieur le Comte, afin que, si elle l'épouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une défaite. Ma fille n'a qu'un défaut ; c'est que je ne lui trouve pas assez d'élévation. Le beau nom de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez ; elle ne sent pas le désagrément qu'il y a de n'être qu'une bourgeoise. Elle s'endort dans cet état, malgré le bien qu'elle a.

DORANTEdoucement.- Peut-être n'en sera-t-elle pas plus heureuse, si elle en sort.

MADAME ARGANTEvivement.- Il ne s'agit pas de ce que vous pensez, gardez votre petite réflexion roturière, et servez-nous, si vous voulez être de nos amis.

MARTON. - C'est un petit trait de morale qui ne gâte rien à notre affaire.

MADAME ARGANTE. - Morale subalterne qui me déplaît.

DORANTE. - De quoi est-il question, Madame ?

MADAME ARGANTE. - De dire à ma fille, quand vous aurez vu ses papiers, que son droit est le moins bon ; que si elle plaidait, elle perdrait.

DORANTE. - Si effectivement son droit est le plus faible, je ne manquerai pas de l'en avertir, Madame.

MADAME ARGANTEà part, à Marton.- Hum ! Quel esprit borné ! (À Dorante.) Vous n'y êtes point ; ce n'est pas là ce qu'on vous dit ; on vous charge de lui parler ainsi, indépendamment de son droit bien ou mal fondé.

DORANTE. - Mais, Madame, il n'y aurait point de probité à la tromper.

MADAME ARGANTE. - De probité ! J'en manque donc, moi ? Quel raisonnement ! C'est moi qui suis sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous ? C'est moi, moi.

DORANTE. - Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

MADAME ARGANTEà part, à Marton.- C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, Monsieur l'homme d'affaires qui n'avez fait celles de personne. (Elle sort.)

 

SCENE XI. - DORANTE, MARTON.

DORANTE. - Cette mère-là ne ressemble guère à sa fille.

MARTON. - Oui, il y a quelque différence, et je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de vous prévenir sur son humeur brusque. Elle est extrêmement entêtée de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce que vous direz à la fille ? Dès que la mère sera votre garant, vous n'aurez rien à vous reprocher, ce me semble ; ce ne sera pas là une tromperie.

DORANTE. - Eh ! vous m'excuserez : ce sera toujours l'engager à prendre un parti qu'elle ne prendrait peut-être pas sans cela. Puisque l'on veut que j'aide à l'y déterminer, elle y résiste donc ?

MARTON. - C'est par indolence.

DORANTE. - Croyez-moi, disons la vérité.

MARTON. - Oh çà, il y a une petite raison à laquelle vous devez vous rendre ; c'est que Monsieur le Comte me fait présent de mille écus le jour de la signature du contrat ; et cet argent-là, suivant le projet de Monsieur Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.

DORANTE. - Tenez, Mademoiselle Marton, vous êtes la plus aimable fille du monde ; mais ce n'est que faute de réflexion que ces mille écus vous tentent.

MARTON. - Au contraire, c'est par réflexion qu'ils me tentent. Plus j'y rêve, et plus je les trouve bons.

DORANTE. - Mais vous aimez votre maîtresse : et si elle n'était pas heureuse avec cet homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribué pour une si misérable somme ?

MARTON. - Ma foi, vous avez beau dire. D'ailleurs, le Comte est un honnête homme, et je n'y entends point de finesse. Voilà Madame qui revient ; elle a à vous parler. Je me retire ; méditez sur cette somme, vous la goûterez aussi bien que moi. (Elle sort.)

DORANTE. - Je ne suis plus si fâché de la tromper.

 

SCENE XII. - ARAMINTE, DORANTE.

ARAMINTE. - Vous avez donc vu ma mère ?

DORANTE. - Oui, Madame, il n'y a qu'un moment.

ARAMINTE. - Elle me l'a dit, et voudrait bien que j'en eusse pris un autre que vous.

DORANTE. - Il me l'a paru.

ARAMINTE. - Oui, mais ne vous embarrassez point, vous me convenez.

DORANTE. - Je n'ai point d'autre ambition.

ARAMINTE. - Parlons de ce que j'ai à vous dire ; mais que ceci soit secret entre nous, je vous prie.

DORANTE. - Je me trahirais plutôt moi-même.

ARAMINTE. - Je n'hésite point non plus à vous donner ma confiance. Voici ce que c'est : on veut me marier avec Monsieur le comte Dorimont, pour éviter un grand procès que nous aurions ensemble au sujet d'une terre que je possède.

DORANTE. - Je le sais, Madame et j'ai le malheur d'avoir déplu tout à l'heure, là-dessus, à Madame Argante.

ARAMINTE. - Eh ! d'où vient ?

DORANTE. - C'est que si, dans votre procès, vous avez le bon droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à ce mariage ; et j'ai prié qu'on m'en dispensât.

ARAMINTE. - Que ma mère est frivole ! Votre fidélité ne me surprend point ; j'y comptais. Faites toujours de même, et ne vous choquez point de ce que ma mère vous a dit, je la désapprouve ; a-t-elle tenu quelque discours désagréable ?

DORANTE. - Il n'importe, Madame ; mon zèle et mon attachement en augmentent : voilà tout.

ARAMINTE. - Et voilà pourquoi aussi je ne veux pas qu'on vous chagrine, et j'y mettrai bon ordre. Qu'est-ce que cela signifie ? Je me fâcherai si cela continue. Comment donc, vous ne seriez pas en repos ! On aura de mauvais procédés avec vous, parce que vous en avez d'estimables ; cela serait plaisant !

DORANTE. - Madame, par toute la reconnaissance que je vous dois, n'y prenez point garde : je suis confus de vos bontés, et je suis trop heureux d'avoir été querellé.

ARAMINTE. - Je loue vos sentiments. Revenons à ce procès dont il est question. Si je n'épouse point Monsieur le Comte…

 

SCENE XIII. - DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS. - Madame la Marquise se porte mieux, Madame (Il feint de voir Dorante avec surprise) , et vous est fort obligée… fort obligée de votre attention. (Dorante feint de détourner la tête, pour se cacher de Dubois.)

ARAMINTE. - Voilà qui est bien.

DUBOISregardant toujours Dorante.- Madame, on m'a chargé aussi de vous dire un mot qui presse.

ARAMINTE. - De quoi s'agit-il ?

DUBOIS. - Il m'est recommandé de ne vous parler qu'en particulier.

ARAMINTEà Dorante.- Je n'ai point achevé ce que je voulais vous dire ; laissez-moi, je vous prie, un moment, et revenez.

 

SCENE XIV. - ARAMINTE, DUBOIS.

ARAMINTE. - Qu'est-ce que c'est donc que cet air étonné que tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante ? D'où vient cette attention à le regarder ?

DUBOIS. - Ce n'est rien, sinon que je ne saurais plus avoir l'honneur de servir Madame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.

ARAMINTEsurprise.- Quoi ! Seulement pour avoir vu Dorante ici ?

DUBOIS. - Savez-vous à qui vous avez affaire ?

ARAMINTE. - Au neveu de Monsieur Remy, mon procureur.

DUBOIS. - Eh ! Par quel tour d'adresse est-il connu de Madame ? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici ?

ARAMINTE. - C'est Monsieur Remy qui me l'a envoyé pour intendant.

DUBOIS. - Lui, votre intendant ! Et c'est Monsieur Remy qui vous l'envoie : hélas ! le bon homme, il ne sait pas qui il vous donne ; c'est un démon que ce garçon-là.

ARAMINTE. - Mais, que signifient tes exclamations ? Explique-toi : est-ce que tu le connais ?

DUBOIS. - Si je le connais, Madame ! si je le connais ! Ah, vraiment oui ; et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait de peur que je ne le visse ?

ARAMINTE. - Il est vrai ; et tu me surprends à mon tour. Serait-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme ?

DUBOIS. - Lui ! Il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre ; il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c'est une probité merveilleuse ; il n'a, peut-être, pas son pareil.

ARAMINTE. - Eh ! De quoi peut-il donc être question ? D'où vient que tu m'alarmes ? En vérité j'en suis toute émue.

DUBOIS. - Son défaut, c'est là. (Il se touche le front.) C'est à la tête que le mal le tient.

ARAMINTE. - À la tête ?

DUBOIS. - Oui, il est timbré ; mais timbré comme cent.

ARAMINTE. - Dorante ! Il m'a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?

DUBOIS. - Quelle preuve ? Il y a six mois qu'il est tombé fou ; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu ; je dois bien le savoir, car j'étais à lui, je le servais ; et c'est ce qui m'a obligé de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore ; ôtez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTEun peu boudant.- Oh bien, il fera ce qu'il voudra mais je ne le garderai pas. On a bien affaire d'un esprit renversé et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine, car les hommes ont des fantaisies…

DUBOIS. - Ah ! vous m'excuserez ; pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien à dire. Malepeste ! sa folie est de bon goût.

ARAMINTE. - N'importe, je veux le congédier. Est-ce que tu la connais, cette personne ?

DUBOIS. - J'ai l'honneur de la voir tous les jours : c'est vous, Madame.

ARAMINTE. - Moi, dis-tu ?

DUBOIS. - Il vous adore ; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu'il a l'air enchanté, quand il vous parle.

ARAMINTE. - Il y a bien, en effet, quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh ! juste ciel ! Le pauvre garçon, de quoi s'avise-t-il ?

DUBOIS. - Vous ne croiriez pas jusqu'où va sa démence ; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n'est pas riche et vous saurez qu'il n'a tenu qu'à lui d'épouser des femmes qui l'étaient, et de fort aimables, ma foi, qui offraient de lui faire sa fortune et qui auraient mérité qu'on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n'en saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours ; je le sais, car je l'ai rencontrée.

ARAMINTEavec négligence.- Actuellement ?

DUBOIS. - Oui, Madame, actuellement, une grande brune très piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen ; Monsieur refuse tout. Je les tromperais, me disait-il ; je ne puis les aimer, mon cœur est parti ; ce qu'il disait quelquefois la larme à l'œil car il sent bien son tort.

ARAMINTE. - Cela est fâcheux. Mais, où m'a-t-il vue, avant que de venir chez moi, Dubois ?

DUBOIS. - Hélas ! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra, qu'il perdit la raison c'était un vendredi, je m'en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse ; il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.

ARAMINTE. - Quelle aventure !

DUBOIS. - J'eus beau lui crier : Monsieur ! Point de nouvelles, il n'y avait plus personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré. Je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J'espérais que cela se passerait, car je l'aimais : c'est le meilleur maître ! Point du tout, il n'y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié. Et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi, d'épier depuis le matin jusqu'au soir où vous alliez.

ARAMINTE. - Tu m'étonnes à un point !…

DUBOIS. - Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus ; un garçon fort exact, et qui m'instruisait, et à qui je payais bouteille. C'est à la Comédie qu'on va, me disait-il ; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C'est chez Madame celle-ci ; c'est chez Madame celle-là ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière ; tous deux morfondus et gelés ; car c'était dans l'hiver ; lui, ne s'en souciant guère ; moi, jurant par-ci par-là pour me soulager.

ARAMINTE. - Est-il possible ?

DUBOIS. - Oui, Madame. À la fin, ce train de vie m'ennuya ; ma santé s'altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne, il le crut, et j'eus quelque repos. Mais n'alla-t-il pas, deux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attrister de votre absence. Au retour, il était furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu'il ne troquerait pas contre la place d'un empereur.

ARAMINTE. - Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l'avoir, parce qu'il a de la probité ; ce n'est pas que je sois fâchée, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS. - Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'achève.

ARAMINTE. - Vraiment, je le renverrai bien ; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs, je ne sais que dire à Monsieur Remy, qui me l'a recommandé et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire, honnêtement.

DUBOIS. - Oui, mais vous ferez un incurable, Madame.

ARAMINTEvivement.- Oh ! Tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant ; et puis, il n'y a pas tant de risque que tu le crois : au contraire, s'il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait, ce serait même un service à lui rendre.

DUBOIS. - Oui, c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot ; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAMINTE. - En es-tu bien sûr ?

DUBOIS. - Oh ! il ne faut pas en avoir peur ; il mourrait plutôt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe à être aimé ? Nullement. Il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le mérite ; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille et puis c'est tout : il me l'a dit mille fois.

ARAMINTEhaussant les épaules.- Voilà qui est bien digne de compassion ! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j'en aie un autre au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi ; je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu me quittes ; entends-tu, Dubois.

DUBOIS. - Madame, je vous suis dévoué pour la vie.

ARAMINTE. - J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite ; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'à Marton, ignore ce que tu m'as dit ; ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.

DUBOIS. - Je n'en ai jamais parlé qu'à Madame.

ARAMINTE. - Le voici qui revient ; va- t'en.

Par POT ETHIQUE A LENTS TICS - Publié dans : CPGE
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Samedi 21 avril 2012 6 21 /04 /Avr /2012 10:07

SCENE XV. - DORANTE, ARAMINTE.

ARAMINTEun moment seule.- La vérité est que voici une confidence dont je me serais bien passée moi-même.

DORANTE. - Madame, je me rends à vos ordres.

ARAMINTE. - Oui, Monsieur ; de quoi vous parlais-je ? Je l'ai oublié.

DORANTE. - D'un procès avec Monsieur le comte Dorimont.

ARAMINTE. - Je me remets ; je vous disais qu'on veut nous marier.

DORANTE. - Oui, Madame, et vous alliez, je crois, ajouter que vous n'étiez pas portée à ce mariage.

ARAMINTE. - Il est vrai. J'avais envie de vous charger d'examiner l'affaire, afin de savoir si je ne risquerais rien à plaider ; mais je crois devoir vous dispenser de ce travail ; je ne suis pas sûre de pouvoir vous garder.

DORANTE. - Ah ! Madame, vous avez eu la bonté de me rassurer là-dessus.

ARAMINTE. - Oui ; mais je ne faisais pas réflexion que j'ai promis à Monsieur le Comte de prendre un intendant de sa main ; vous voyez bien qu'il ne serait pas honnête de lui manquer de parole ; et du moins faut-il que je parle à celui qu'il m'amènera.

DORANTE. - Je ne suis pas heureux ; rien ne me réussit, et j'aurai la douleur d'être renvoyé.

ARAMINTEpar faiblesse.- Je ne dis pas cela. Il n'y a rien de résolu là-dessus.

DORANTE. - Ne me laissez point dans l'incertitude où je suis, Madame.

ARAMINTE. - Eh ! mais, oui, je tâcherai que vous restiez ; je tâcherai.

DORANTE. - Vous m'ordonnez donc de vous rendre compte de l'affaire en question ?

ARAMINTE. - Attendons ; si j'allais épouser le Comte, vous auriez pris une peine inutile.

DORANTE. - Je croyais avoir entendu dire à Madame qu'elle n'avait point de penchant pour lui.

ARAMINTE. - Pas encore.

DORANTE. - Et d'ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce.

ARAMINTEà part.- Je n'ai pas le courage de l'affliger !… Eh bien, oui-da ; examinez toujours, examinez. J'ai des papiers dans mon cabinet, je vais les chercher. Vous viendrez les prendre, et je vous les donnerai. (En s'en allant.) Je n'oserais presque le regarder !

 

SCENE XVI. - DORANTE, DUBOIS, venant d'un air mystérieux et comme passant.

DUBOIS. - Marton vous cherche pour vous montrer l'appartement qu'on vous destine. Arlequin est allé boire ; j'ai dit que j'allais vous avertir. Comment vous traite-t-on ?

DORANTE. - Qu'elle est aimable ! Je suis enchanté ! De quelle façon a-t-elle reçu ce que tu lui as dit ?

DUBOIScomme en fuyant.- Elle opine tout doucement à vous garder par compassion. Elle espère vous guérir par l'habitude de la voir.

DORANTEcharmé.- Sincèrement ?

DUBOIS. - Elle n'en réchappera point ; c'est autant de pris. Je m'en retourne.

DORANTE. - Reste, au contraire ; je crois que voici Marton. Dis-lui que Madame m'attend pour me remettre des papiers, et que j'irai la trouver dès que je les aurai.

DUBOIS. - Partez ; aussi bien ai-je un petit avis à donner à Marton. Il est bon de jeter dans tous les esprits les soupçons dont nous avons besoin.

 

SCENE XVII. - DUBOIS, MARTON

MARTON. - Où est donc Dorante ? Il me semble l'avoir vu avec toi.

DUBOISbrusquement.- Il dit que Madame l'attend pour des papiers ; il reviendra ensuite. Au reste, qu'est-il nécessaire qu'il voie cet appartement ? S'il n'en voulait pas, il serait bien délicat : pardi, je lui conseillerais…

MARTON. - Ce ne sont pas là tes affaires : je suis les ordres de Madame.

DUBOIS. - Madame est bonne et sage ; mais prenez garde, ne trouvez-vous pas que ce petit galant-là fait les yeux doux ?

MARTON. - Il les fait comme il les a.

DUBOIS. - Je me trompe fort, si je n'ai pas vu la mine de ce freluquet considérer, je ne sais où, celle de Madame.

MARTON. - Eh bien, est-ce qu'on te fâche quand on la trouve belle ?

DUBOIS. - Non ; mais je me figure quelquefois qu'il n'est venu ici que pour la voir de plus près.

MARTONriant.- Ah ! ah ! Quelle idée ! Va, tu n'y entends rien ; tu t'y connais mal.

DUBOISriant.- Ah ! ah ! Je suis donc bien sot.

MARTONriant en s'en allant.- Ah ! ah ! l'original avec ses observations !

DUBOISseul.- Allez, allez, prenez toujours ; j'aurai soin de vous les faire trouver meilleures. Allons faire jouer toutes nos batteries.

 

ACTE II

 

SCENE PREMIÈRE. - ARAMINTE, DORANTE.

DORANTE. - Non, Madame, vous ne risquez rien ; vous pouvez plaider en toute sûreté. J'ai même consulté plusieurs personnes, l'affaire est excellente ; et si vous n'avez que le motif dont vous parlez pour épouser Monsieur le Comte, rien ne vous oblige à ce mariage.

ARAMINTE. - Je l'affligerai beaucoup, et j'ai de la peine à m'y résoudre.

DORANTE. - Il ne serait pas juste de vous sacrifier à la crainte de l'affliger.

ARAMINTE. - Mais avez-vous bien examiné ? Vous me disiez tantôt que mon état était doux et tranquille ; n'aimeriez-vous pas mieux que j'y restasse ? N'êtes-vous pas un peu trop prévenu contre le mariage, et par conséquent contre Monsieur le Comte ?

DORANTE. - Madame, j'aime mieux vos intérêts que les siens, et que ceux de qui que ce soit au monde.

ARAMINTE. - Je ne saurais y trouver à redire en tout cas, si je l'épouse, et qu'il veuille en mettre un autre ici, à votre place, vous n'y perdrez point ; je vous promets de vous en trouver une meilleure.

DORANTEtristement.- Non, Madame : si j'ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus à personne ; et apparemment que je la perdrai ; je m'y attends.

ARAMINTE. - Je crois pourtant que je plaiderai ; nous verrons.

DORANTE. - J'avais encore une petite chose à vous dire, Madame. Je viens d'apprendre que le concierge d'une de vos terres est mort, on pourrait y mettre un de vos gens ; et j'ai songé à Dubois, que je remplacerai ici par un domestique dont je réponds.

ARAMINTE. - Non, envoyez plutôt votre homme au château, et laissez-moi Dubois ; c'est un garçon de confiance, qui me sert bien, et que je veux garder. À propos, il m'a dit, ce me semble, qu'il avait été à vous quelque temps ?

DORANTEfeignant un peu d'embarras.- Il est vrai, Madame : il est fidèle, mais peu exact. Rarement, au reste, ces gens-là parlent-ils bien de ceux qu'ils ont servis. Ne me nuirait-il point dans votre esprit ?

ARAMINTEnégligemment.- Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voilà tout. Que me veut Monsieur Remy ?

 

SCENE II. - ARAMINTE, DORANTE, MONSIEUR REMY.

MONSIEUR REMY. - Madame, je suis votre très humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonté que vous avez eue de prendre mon neveu à ma recommandation.

ARAMINTE. - Je n'ai pas hésité, comme vous l'avez vu.

MONSIEUR REMY. - Je vous rends mille grâces. Ne m'aviez-vous pas dit qu'on vous en offrait un autre ?

ARAMINTE. - Oui, Monsieur.

MONSIEUR REMY. - Tant mieux ; car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d'importance.

DORANTEd'un air de refus.- Et d'où vient, Monsieur ?

MONSIEUR REMY. - Patience !

ARAMINTE. - Mais, Monsieur Remy, ceci est un peu vif ; vous prenez assez mal votre temps, et j'ai refusé l'autre personne.

DORANTE. - Pour moi, je ne sortirai jamais de chez Madame qu'elle ne me congédie.

MONSIEUR REMYbrusquement.- Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir ; vous allez voir. Tenez, Madame, jugez-en vous-même ; voici de quoi il est question. C'est une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction ; qui ne déclare pas son nom ; qui dit que j'ai été son procureur ; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle prouvera ; qui a vu Monsieur chez moi ; qui lui a parlé ; qui sait qu'il n'a pas de bien, et qui offre de l'épouser sans délai. Et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse, et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net ? Y a-t-il à consulter là-dessus ? Dans deux heures, il faut être au logis. Ai-je tort, Madame ?

ARAMINTEfroidement.- C'est à lui à répondre.

MONSIEUR REMY. - Eh bien ! à quoi pense-t-il donc ? Viendrez-vous ?

DORANTE. - Non, Monsieur, je ne suis pas dans cette disposition-là.

MONSIEUR REMY. - Hum ! Quoi ? Entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres de rente ? Entendez-vous ?

DORANTE. - Oui, Monsieur ; mais en eût-elle vingt fois davantage, je ne l'épouserais pas ; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre : j'ai le cœur pris ; j'aime ailleurs.

MONSIEUR REMYd'un ton railleur, et traînant ses mots.- J'ai le cœur pris : voilà qui est fâcheux ! Ah, ah, le cœur est admirable ! Je n'aurais jamais deviné la beauté des scrupules de ce cœur-là, qui veut qu'on reste intendant de la maison d'autrui pendant qu'on peut l'être de la sienne. Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle ?

DORANTE. - Je ne saurais changer de sentiment, Monsieur.

MONSIEUR REMY. - Oh! le sot cœur, mon neveu ! Vous êtes un imbécile, un insensé ; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon, si elle n'est pas de mon sentiment, n'est-il pas vrai, Madame, et ne le trouvez-vous pas extravagant ?

ARAMINTEdoucement.- Ne le querellez point. Il paraît avoir tort, j'en conviens.

MONSIEUR REMYvivement.- Comment, Madame ! Il pourrait…

ARAMINTE. - Dans sa façon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, Dorante, tâchez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez. Je sais bien que cela est difficile.

DORANTE. - Il n'y a pas moyen, Madame, mon amour m'est plus cher que ma vie.

MONSIEUR REMYd'un air étonné.- Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents en voilà un des plus curieux qui se fassent. Vous trouverez donc cela raisonnable, Madame ?

ARAMINTE. - Je vous laisse ; parlez-lui vous-même. (À part.) Il me touche tant, qu'il faut que je m'en aille ! (Elle sort.)

DORANTEà part.- Il ne croit pas si bien me servir.

 

SCENE III. - DORANTE, MONSIEUR REMY, MARTON.

MONSIEUR REMYregardant son neveu. Dorante, sais-tu bien qu'il n'y a pas de fol aux petites-maisons de ta force (Marton arrive.) Venez, Mademoiselle Marton.

MARTON. - Je viens d'apprendre que vous étiez ici.

MONSIEUR REMY. - Dites-nous un peu votre sentiment : que pensez-vous de quelqu'un qui n'a point de bien, et qui refuse d'épouser une honnête et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venants ?

MARTON. - Votre question est bien aisée à décider. Ce quelqu'un rêve.

MONSIEUR REMYmontrant Dorante.- Voilà le rêveur ; et, pour excuse, il allègue son cœur que vous avez pris ; mais comme apparemment il n'a pas encore emporté le vôtre, et que je vous crois encore, à peu près, dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu'il y a que vous le connaissez, je vous prie de m'aider à le rendre plus sage. Assurément vous êtes fort jolie, mais vous ne le disputerez point à un pareil établissement ; il n'y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-là.

MARTON. - Quoi ! Monsieur Remy, c'est de Dorante que vous parlez ? C'est pour se garder à moi qu'il refuse d'être riche ?

MONSIEUR REMY. - Tout juste, et vous êtes trop généreuse pour le souffrir.

MARTONavec un air de passion.- Vous vous trompez, Monsieur, je l'aime trop moi-même pour l'en empêcher, et je suis enchantée. Oh ! Dorante, que je vous estime ! Je n'aurais pas cru que vous m'aimassiez tant.

MONSIEUR REMY. - Courage je ne fais que vous le montrer, et vous en êtes déjà coiffée ! Pardi, le cœur d'une femme est bien étonnant ! le feu y prend bien vite.

MARTONcomme chagrine.- Eh ! Monsieur, faut-il tant de bien pour être heureux ? Madame, qui a de la bonté pour moi, suppléera en partie par sa générosité à ce qu'il me sacrifie. Que je vous ai d'obligation, Dorante !

DORANTE. - Oh ! non, Mademoiselle, aucune ; vous n'avez point de gré à me savoir de ce que je fais ; je me livre à mes sentiments, et ne regarde que moi là-dedans. Vous ne me devez rien ; je ne pense pas à votre reconnaissance.

MARTON. - Vous me charmez : que de délicatesse ! Il n'y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.

MONSIEUR REMY. - Par ma foi, je ne m'y connais donc guère ; car je le trouve bien plat. (À Marton.) Adieu, la belle enfant ; je ne vous aurais, ma foi, pas évaluée ce qu'il vous achète. Serviteur. Idiot, garde ta tendresse, et moi ma succession.

(Il sort.)

MARTON. - Il est en colère, mais nous l'apaiserons.

DORANTE. - Je l'espère. Quelqu'un vient.

MARTON. - C'est le Comte, celui dont je vous ai parlé, et qui doit épouser Madame.

DORANTE. - Je vous laisse donc ; il pourrait me parler de son procès : vous savez ce que je vous ai dit là-dessus, et il est inutile que je le voie.

 

SCENE IV. - LE COMTE, MARTON.

LE COMTE. - Bonjour, Marton.

MARTON. - Vous voilà donc revenu, Monsieur ?

LE COMTE. - Oui. On m'a dit qu'Araminte se promenait dans le jardin, et je viens d'apprendre de sa mère une chose qui me chagrine. Je lui avais retenu un intendant, qui devait aujourd'hui entrer chez elle, et cependant elle en a pris un autre, qui ne plaît point à la mère, et dont nous n'avons rien à espérer.

MARTON. - Nous n'en devons rien craindre non plus, Monsieur. Allez, ne vous inquiétez point, c'est un galant homme ; et si la mère n'en est pas contente, c'est un peu de sa faute : elle a débuté tantôt par le brusquer d'une manière si outrée, l'a traité si mal, qu'il n'est pas étonnant qu'elle ne l'ait point gagné. Imaginez-vous qu'elle l'a querellé de ce qu'il est bien fait.

LE COMTE. - Ne serait-ce point lui que je viens de voir sortir d'avec vous ?

MARTON. - Lui-même.

LE COMTE. - Il a bonne mine, en effet, et n'a pas trop l'air de ce qu'il est.

MARTON. - Pardonnez-moi, Monsieur ; car il est honnête homme.

LE COMTE. - N'y aurait-il pas moyen de raccommoder cela ? Araminte ne me hait pas, je pense ; mais elle est lente à se déterminer et pour achever de la résoudre, il ne s'agirait plus que de lui dire que le sujet de notre discussion est douteux pour elle. Elle ne voudra pas soutenir l'embarras d'un procès. Parlons à cet intendant s'il ne faut que de l'argent pour le mettre dans nos intérêts, je ne l'épargnerai pas.

MARTON. - Oh, non ; ce n'est point un homme à mener par là ; c'est le garçon de France le plus désintéressé.

LE COMTE. - Tant pis ! ces gens-là ne sont bons à rien.

MARTON. - Laissez-moi faire.

 

 

SCENE V. - LE COMTE, ARLEQUIN, MARTON.

ARLEQUIN. - Mademoiselle, voilà un homme qui en demande un autre savez-vous qui c'est ?

MARTONbrusquement.- Et qui est cet autre ? À quel homme en veut-il ?

ARLEQUIN. - Ma foi, je n'en sais rien ; c'est de quoi je m'informe à vous.

MARTON. - Fais-le entrer.

ARLEQUINle faisant sortir des coulisses.- Hé ! le garçon ! Venez ici dire votre affaire.

 

SCENE VI. - LE COMTE, MARTON, LE GARÇON, ARLEQUIN.

MARTON. - Qui cherchez-vous ?

LE GARÇON. - Mademoiselle, je cherche un certain Monsieur à qui j'ai à rendre un portrait avec une boîte, qu'il nous a fait faire ; il nous a dit qu'on ne la remit qu'à lui-même, et qu'il viendrait la prendre, mais comme mon père est obligé de partir demain pour un petit voyage, il m'a envoyé pour la lui rendre, et on m'a dit que je saurais de ses nouvelles ici. Je le connais de vue ; mais je ne sais pas son nom.

MARTON. - N'est-ce pas vous, Monsieur le Comte ?

LE COMTE. - Non, sûrement.

LE GARÇON. - Je n'ai point affaire à Monsieur, Mademoiselle, c'est une autre personne.

MARTON. - Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez ?

LE GARÇON. - Chez un procureur qui s'appelle Monsieur Remy.

LE COMTE. - Ah ! n'est-ce pas le procureur de Madame ? Montrez-nous la boîte.

LE GARÇON ; - Monsieur, cela m'est défendu, je n'ai ordre de la donner qu'à celui à qui elle est : le portrait de la dame est dedans.

LE COMTE. - Le portrait d'une dame ! Qu'est-ce que cela signifie ? Serait-ce celui d'Araminte ? Je vais tout à l'heure savoir ce qu'il en est.

 

SCENE VII. - MARTON, LE GARÇON

MARTON. - Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant lui. Je sais qui vous cherchez ; c'est le neveu de Monsieur Remy, de chez qui vous venez.

LE GARÇON. - Je le crois aussi, Mademoiselle.

MARTON. - Un grand homme qui s'appelle Monsieur Dorante.

LE GARÇON. - Il me semble que c'est son nom.

MARTON. - Il me l'a dit : je suis dans sa confidence. Avez-vous remarqué le portrait ?

LE GARÇON. - Non ; je n'ai pas pris garde à qui il ressemble.

MARTON. - Eh bien, c'est de moi dont il s'agit. Monsieur Dorante n'est pas ici, et ne reviendra pas sitôt. Vous n'avez qu'à me remettre la boîte ; vous le pouvez en toute sûreté ; vous lui feriez même plaisir. Vous voyez que je suis au fait.

LE GARÇON. - C'est ce qui me paraît. La voilà, Mademoiselle. Ayez donc, je vous prie, le soin de la lui rendre quand il sera venu.

MARTON. - Oh, je n'y manquerai pas.

LE GARÇON. - Il y a encore une bagatelle qu'il doit dessus, mais je tâcherai de repasser tantôt, et s’il n'y était pas, vous auriez la bonté d'achever de payer.

MARTON. - Sans difficulté. Allez. (À part.) Voici Dorante. (Au garçon.) Retirez-vous vite.

Par POT ETHIQUE A LENTS TICS - Publié dans : CPGE
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