Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 19:38

1. Fin 1932- début 1933, Charlotte Beradt (1901-1986), jeune militante communiste juive allemande, fait un rêve étrange qu’elle retranscrit : « Je me réveillai trempée de sueur, claquant des dents. Une fois de plus, comme tant d'autres innombrables nuits, on m'avait pourchassée en rêve d'un endroit à l'autre - on m'avait tiré dessus, torturée, scalpée. Mais cette nuit-là, à la différence de toutes les autres, la pensée m'est venue que parmi des milliers de personnes, je ne devais pas être la seule à avoir été condamnée à rêver de la sorte par la dictature. Les choses qui remplissaient mes rêves devaient aussi remplir les leurs - fuir par les champs à perdre haleine, se cacher en haut de tours hautes à en donner le vertige, se recroqueviller tout en bas derrière des tombes, les troupes de SA partout à mes trousses. » Ce rêve prémonitoire lui donne l’idée d’interroger son entourage. Patiemment, à la manière d’un analyste et sans dévoiler son projet, elle recueille trois cents rêves d’hommes et de femmes ordinaires qui témoignent sans la nommer de l’emprise progressive et profonde de la propagande nazie sur les cerveaux dès les lendemains de la prise du pouvoir par Hitler jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1939, Charlotte Beradt quitte l’Allemagne pour l’Angleterre puis les Etats-Unis où elle est obligée de travailler comme coiffeuse. Son mari Martin meurt en 1949 et Charlotte reprend ces précieux témoignages qu’elle avait fait passer à l’étranger. Son livre Rêver sous le IIIe Reich, d’abord publié en allemand en 1966 et en anglais en 1968, passe relativement inaperçu dans un après-guerre soucieux de se reconstruire sur les bases d’une certaine amnésie des souvenirs les plus traumatisants. Il faudra attendre 2002 pour que le livre sorte en France aux éditions de l’Arche dans la petite bibliothèque Payot.

rêvez2. Depuis le 9 janvier 2012, le théâtre des Déchargeurs à Paris propose une adaptation théâtrale de ce texte précieux et troublant. Théâtre ? Plutôt huis clos intimiste et oppressant. Petite salle d’une centaine de places, sièges exigus et peu confortables où le spectateur est si près des acteurs qu’il pourrait pratiquement les toucher, qu’il entend leur respiration et qu’il pénètre dans leur intimité et pour tout dire dans leur conscience. Une Marjorie Leblanc protéiforme, tonique et séduisante prête sa voix à Charlotte pour dire ce rêve initial et décisif, et à la narratrice qui explique l’enchaînement de son livre et le contexte de chaque rêve ; puis, à la faveur d’un changement d’accessoire (chapeau, châle, veste) elle incarne ces différents personnages de femmes pendant que Renaud Durand, d’un chapeau l’autre, joue ces multiples personnages masculins qui finissent, peu à peu, par se ressembler comme l’infernale machine de déshumanisation le souhaite. Belles performances de comédiens. Suivons quelques tableaux de cette parabole du processus d’assujettissement de l’être, la mise en œuvre de la vaste centrifugeuse à décoller des cerveaux les derniers restes de personnalité critique.

 3. Au 3e jour de la prise de pouvoir d’Hitler, c’est-à-dire le 2 février 1933, un chef d’entreprise se rêve dans son usine, inspectée par Goebbels. Il lui faut une demi-heure pour faire le salut hitlérien ; il se console en regardant le pied bot de Goebbels. 1934, un médecin rêve que les murs de son appartement disparaissent parce qu’il n’a pas mis un drapeau nazi aux fenêtres. 1933, une femme cultivée voit sur un panneau vingt mots interdits, notamment « Dieu » et « Je » ; elle essaie de rêver en anglais pour avoir le droit de les prononcer. Un deuxième rêve : alors qu’elle est à l’Opéra pour voir son œuvre favorite La Flûte enchantée, la police arrive et des hommes crachent sur elle. L’humiliation comme moyen politique d’asservissement. Vision d’autodafés  de livres : elle veut protéger son Don Carlos de Schiller, c’est son atlas qu’elle cache. 1934, rêves de factures et règlement de comptes privés. Le SchornSteinfeger (qui dans la famille symbolisait le SS à cause de ses initiales), c’est-à-dire le ramoneur noirci  vient demander un prix exorbitant. Il faut payer le bras levé. Pas de l’oie, rêves de plomb ; les gens en plomb ne peuvent pas se lever. 1934, service de surveillance du téléphone et rêve d’atrocités bureaucratiques, longtemps avant l’invention de la carte à puce et de l’espionnage informatique : l’homme n’a plus de joie à rien. 1933, rêve d’un homme âgé : le poêle en faïence de l’appartement où il discute  tous les soirs à la veillée avec ses amis répète systématiquement les phrases qu’ils ont dites contre le régime à un homme des SA. Tout est connu. On l’entraîne avec une laisse à chien. Chez le dentiste un système d’écoute est disposé dans la machine. Instiller la peur pour pousser chacun des hommes à se rendre collaborateurs volontaires du système de terreur. Puis dans une lumière stroboscopique insupportable, la voix nasillarde de la lampe comme le hurlement des nazis et les objets qui disent tout sur Goering qu’on a traité de « gros ». Beaucoup d’autres rêves vont suivre que l’on vous invite à découvrir sur la scène de ce théâtre.

rever-sous-le-IIIe-Reich.gif4. Suffocation, sidération, tétanisation, halètement, comme les deux acteurs qui, au terme d’une performance physique et psychique intense d’une heure vingt, finissent dans une sorte d’œil de cyclone brun, le spectateur reste collé à son siège comme prisonnier de cet espace noir qui symbolise si bien sa conscience qu’il ne sait plus où est le rêve et le réveil, la fiction et la prémonition, la folie et la lucidité. Il fallait que cela cesse pour que cette épreuve initiatique de dessillement n’emprunte les troubles sentiers de la manipulation qu’elle dénonce. On sort sonnés comme d’un ring de boxe, troublés que ces scénarios ne sortent pas des fantaisies d’un scénariste un peu surréaliste (on n’y aurait pas cru)  mais des cauchemars des futures victimes du massacre.  Là est la force de cette pièce : ces rêves sont l’antichambre d’une réalité infernale. Nous pénétrons dans les chambres interdites de l’expérimentation psychique totalitaire.  Bravo à Renaud Durand pour son interprétation à la fois grave et comique (si si), à mi-chemin entre Chaplin et Beckett. Bravo à Marjorie Leblanc qui est non seulement l’interprète polymorphe de ces nombreux personnages féminins tantôt sensuels tantôt fragiles, mais aussi productrice du spectacle. C’est elle qui porte ce projet à bout de bras depuis qu’Augustin Burger a décidé de monter ce spectacle, aujourd’hui mis en scène avec subtilité et vivacité par Laure Godfrin. Les psychanalystes commenteront la signification des rêves, les critiques de théâtre décomposeront la mécanique théâtrale. Pour le spectateur simplement sensible aux courants souterrains de son temps, les fantômes de Freud et de Jung, d’Huxley et d’Orwell, de Beckett et de Brecht, de Jarry et de Kafka continuent d’errer dans l’air de ces rêves nauséabonds. A ces corps qui n’ont pas eu de sépultures, à ces disparus qui n’ont pu témoigner, ces lambeaux de consciences déchirées viennent rendre hommage et nous remobiliser dans la placidité somnolente de nos lendemains de fêtes. Car comme  le dit Bertolt Brecht dans l’épilogue de la résistible ascension d’Arturo Ui « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Si le mal a pu s’immiscer au plus profond des âmes il y a soixante-dix ans au point de hanter les nuits les plus inconscientes, rien ne dit qu’il ne peut pas revenir subrepticement.

 

Rêvez !D’après Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt, adaptation d’Augustin Burger et Laure Godfrin, mise en scène Laure Godfrin avec Renaud Durand et Marjorie Leblanc. 19h30 les lundis du 9 janvier au 16 avril 2012 au théâtre des déchargeurs, 3 rue des déchargeurs, 75001 Paris. Co- réalisation les déchargeurs- Bonjour l’humeur

 

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Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 23:45

On veut des mots riches d’émotions

Et de nombreuses phrases en phases

Là sur des lignes à haute tension

Désinvoltes malgré leur emphase

 

Moisson de verbes comme herbes folles

Des adjectifs comme objectifs

De ces histoires dont on raffole

Tous ces cas qu’on qualifie d’ « hâtifs »

 

On veut de longues épîtres en chapitres

Et des personnages pas très sages

Et plus de titres sur nos pupitres

De paix ou rage d’épais ouvrages

 

De gros romans nous sommes gourmands

Tant de comptes de fées ou des faits

Ces serments où l’on ment sûrement

L’imparfait qui est un temps parfait

 

Quel joyeux délire que de lire

Tous ces livres que l’avis nous livre

Rien de tel contre l’ire que la lyre

Qui de nos vies ivres nous délivre.

Par POT ETHIQUE A LENTS TICS - Publié dans : Poésie
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Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 23:42

dupont lajoieLe Dr Pierre Dukan, condamné en juillet pour procédure abusive dans son différend avec  le nutritionniste Jean-Michel Cohen s’est encore fait remarquer en proposant d’attribuer des points d’option au baccalauréat aux élèves s’engageant à garder le même poids et à rester dans un indice de masse corporelle (IMC) entre 18 et 25. Six pesées seraient prévues et l’élève svelte gagnerait quelques points après une série de cours de sensibilisation à la nutrition. Cette idée saugrenue et discriminatoire a été largement condamnée par les éducateurs, les médecins et le monde politique. Elle aura en tout cas permis au gourou des régimes de revenir au devant des médias et de s’engraisser des futurs bénéfices de la vente de sa Lettre ouverte au futur président de la République  largement médiatisée par ce scandale facile et gratuit.

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Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 19:02

Triple-A.jpgRedoutée  depuis plusieurs semaines, la dégradation par l’agence Standard & Poor’s de AAA à AA+ avec perspective négative de la France (mais aussi de l’Autriche) le vendredi 13 janvier, à cent jours de la Présidentielle, pourrait bien avoir des conséquences décisives sur la vie économique et politique françaises des prochains mois. En termes économiques, cette décision devrait entraîner un surenchérissement des crédits, un effet domino sur toutes les finances des institutions dépendant de l’Etat et des collectivités locales avec de probables hausse d’impôts, une aggravation de la dette de l’Etat, de lourdes menaces sur le Fonds d’aide européen (FESF). De fait, la France abandonne le pilotage de l’Europe à la seule Allemagne qui se voit confirmée dans son rôle de bon élève de la classe européenne. Pour Nicolas Sarkozy, qui déclarait  le  6 décembre dernier : « Si on perd le triple A, je suis mort », cet abaissement d’un cran  de la note des dettes souveraines est une très mauvaise nouvelle à quelques jours de sa probable candidature pour un second mandat. Mais les autres candidats qui rient sous cape de ce revers du chef de l’Etat pourraient bien ne pas se réjouir longtemps de cette situation.

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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 10:39

du-domaine-des-murmures.gifI. Un jour de mai 1187, Esclarmonde, demoiselle des Murmures est conduite  par son père au château de Montfaucon où elle doit épouser Lothaire, le cadet de la famille, un garçon brutal, qui sent le vin, la guerre et la chair des filles de serfs. Mais au moment de dire « oui » devant l’archevêque Thierry II, oncle du promis, la jeune fille de quinze ans se tranche l’oreille et déclare qu’elle s’est déjà offerte à Dieu. Elle demande que sa dot serve à lever une chapelle  en pierre dédiée à Sainte-Agnès aux Murmures et qu’on aménage contre ses murs un réduit où on l’enfermera à jamais. Un agneau entre dans l’église à ce moment-là, contribuant à écrire les premières pages de la légende. Le père est furieux de ce déshonneur mais consent à bâtir la chapelle comme son grand-père Achard avait édifié la grosse tour du château en enterrant vivante la dame Emengarde dans les fondations du bâtiment. C’est ce qu’expliquera Esclarmonde à Douce quand elle entendra des murmures pendant son sommeil. La construction de la chapelle dure deux ans que Esclarmonde partage avec Jehanne, sa sœur de lait à qui Pierre, le bien nommé tailleur de pierres, fait les yeux doux et qui pourtant propose à sa maîtresse de l’accompagner dans sa réclusion, et sa vieille tante Gertrude. Au matin de son « ensevelissement », Esclarmonde qui veut profiter une dernière fois de la forêt, est violée par un homme qu’elle ne peut identifier puis elle entre dans le reclusoir où elle pourra voir l’autel et la colombe eucharistique par l’hagioscope et recevoir ses repas par la fenestrelle. Elle assiste ensuite, prosternée, à ses propres funérailles célébrées par l’archevêque en présence de son frère Benoît qui s’est, lui aussi, donné à Dieu.

 

ATTENTION ! CE QUI SUIT REVELE UNE PARTIE DE L’INTRIGUE.

Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au II.

 

Perceval à la recluserie

Perceval à la recluserie (XVe siècle)

Assistée à distance par Ivette la sœur de Jehanne qui a donné naissance à un petit Paul à Vézelay après son départ du château, Esclarmonde  devient une prophétesse qui attire les pèlerins sur la route de Compostelle. Depuis qu’il a été éconduit comme son frère Amey qui se morfond d’amour pour la belle Berthe mariée au puissant Amaury de Joux, Lothaire a troqué son épée pour une vièle et commence à aimer passionnément la seule femme qui se soit refusée à lui. Au cinquième mois de son enfermement, la jeune recluse comprend qu’elle est enceinte. Seule dans sa geôle, elle accouche d’un garçon, Elzéar, quelques jours avant Pâques. Elle demande alors qu’on aille chercher son père pour la première fois ; le seigneur prend l’enfant mais le rapporte bientôt après… lui avoir percé les paumes. Dans le pays, la rumeur enfle et s’amplifie de jour en jour : « Esclarmonde, la pucelle emmurée avait enfanté un petit ange en ce vendredi, s’extasiait-on, et cet enfant merveilleux portait les stigmates du Christ, cet enfant parlait le latin, récitait les Evangiles et avait déjà guéri deux lépreux et trois paralytiques. » (74) L’archevêque Thierry II vient de Besançon et balaie le scepticisme de quelques clercs : cet enfant né d’une vierge sur la paille comme le Christ ne peut être qu’un présent de Dieu. Ce cadeau divin est aussi une véritable aubaine pour le diocèse ; il attirera pèlerins et dons. Les marchands du temple s’installent autour de la chapelle et parmi eux Martin, un grand colosse chauve qui fait un commerce inépuisable de bondieuseries et de pseudo-reliques et la cour à Bérengère, l’accorte servante de Douce.

Frederic-Barberousse.jpgLa jeune belle-mère de la sainte, elle, ne croit pas à ces miracles. Elle vient néanmoins lui parler car son mari, qui est en proie à tous les tourments, a tenté de se crucifier à la tête de son lit. Quand Esclarmonde lui répond que son père doit rejoindre l’empereur Frédéric Barberousse (voir la miniature de 1188 ci-contre) à Ratisbonne et le suivre en Terre Sainte, la colère de la jeune épouse redouble. Depuis son mariage avec Béatrice de Bourgogne en 1156,  l’empereur germanique est aussi Comte palatin de Bourgogne. Le château des Murmures est édifié à Hautepierre sur une falaise qui domine la Loue, à une trentaine de kilomètres de Besançon (actuellement en Franche-Comté).  Après le baptême d’Elzéar, Douce revient, les mains tachées de sang. La deuxième main du seigneur des Murmures a été clouée. Elle accepte, cette fois-ci de demander à son époux de partir à la croisade avec ses fils Guillaume, Jean et Benjamin. Une semaine après les relevailles de Douce qui a donné un nouveau fils, prénommé Phébus au seigneur de Hautepierre, les hommes partent pour la croisade accompagnés de l’archevêque. « Il me semblait parfois que les Murmures s’étaient définitivement dégagés du pouvoir des hommes, et que Bérengère, Douce et moi-même tenions désormais, chacune dans notre domaine, les fils du monde ». Depuis la réclusion d’Esclarmonde, plus personne n’est mort dans le pays qui vit dans la paix et la prospérité. Mais à travers les trous des paumes de son fils, la jeune femme peut voir la déroute des croisés en Palestine face aux armées de Saladin. Son fils lui sera bientôt enlevé avant qu’il ne puisse plus franchir les barreaux de la fenestrelle. Par ses dons divinatoires, Esclarmonde sait déjà qu’avec les rares survivants de cette guerre sainte désastreuse, la mort reviendra sur les bords de la Loue emportant dans le silence éternel le terrible secret de cette malédiction en forme de sanctification.

 

II. Voix d’outre-tombe, d’outre-lieu, le murmure de cette recluse qu’une dernière décision humaine masculine condamne au silence, nous parvient pourtant à travers les siècles en résonnant dans les branches du livre comme les murmures d’Emengarde glissent le long des parois d’Hautepierre (voir photo), écho lointain et troublant d’un siècle gorgé de mysticisme qui se nourrit à la fois du triomphe du Christianisme et d’un mélange hétéroclite mais virulent de paganisme superstitieux et de croyances animistes archaïques dans un monde encore mouvant où les nervis de l’Inquisition n’ont pas encore condamné les sorcières au bûcher et les audacieux à la question ou au silence. Bérengère la Dame verte et Esclarmonde la Vierge crucifiée sont les figures complémentaires d’une croyance populaire qui a besoin d’admirer et de craindre aux confins d’un Moyen-Age qui invente la langue, la littérature, les villes et les cathédrales. Etrange attachement de ce peuple à son idole qui fait dire à Esclarmonde : « J’ignorais qu’il arrivait que le menu peuple, aveuglé par la terreur, commît des meurtres pour qu’un saint ne quittât pas son pays. » (193) Condamnée à n’être que la matrice servile d’une lignée paillarde et belliqueuse, Esclarmonde choisit la liberté par la réclusion et se découvre un pouvoir par la soumission à la contrainte la plus austère. Elle qui voulait se donner à Dieu découvre le monde au fond de sa cellule et réussit même à transformer son brutal mari en fiancé éploré et énamouré. Elle s’est coupé l’oreille mais écoute les confidences de chacun. On vient voir ou deviner cette recluse invisible mais c’est elle qui regarde le monde, au-delà des murs et des océans comme une observatrice détachée du temps. Métaphore de l’écrivain peut-être, Esclarmonde éclaire le monde par le poids conjugué de son imagination et d’une forme de voyance quasi-rimbaldienne. Lucide, vivante au fond de son tombeau, la jeune ascète qui se rêvait mystique et s’est découverte mère, nous révèle un Moyen-Age troublant : « Le ciel en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux ».

HautepierreQuatre ans après un Cœur cousu qui racontait l’histoire de Frasquita Carasco, jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs et obligée de partir avec ses quatre enfants, Carole Martinez revient avec ce conte merveilleux qu’elle porte en elle depuis des années et qui a subi bien des évolutions. A l’origine, elle voulait faire parler les fantômes des femmes de Barbe-Bleue puis, après avoir cherché en vain le château de ses rêves romanesques qu’elle a donc inventé elle-même, on a fini par le lui présenter en lui racontant l’histoire de Jeanne de Balzac qui édifia au XVIe siècle un livre-château en hommage à son fils Amaury. Et puis Esclarmonde, qui ne devait, initialement, qu’occuper une trentaine de pages parmi d’autres personnages de femmes recluses a fini par s’imposer à son auteur et à chasser toutes les autres. Dès le prologue, Carole Martinez nous entraîne sur le chemin de ce château endormi qui tient autant du palais de la Belle au Bois dormant qu’au domaine d’Yvonne de Galais qu’Augustin Meaulnes découvre en se perdant dans la forêt. Grâce à une langue poétique qui se déroule autour de la narration comme le rosier de Lothaire autour de la chapelle de son aimée, Carole Martinez donne sa plume à la voix tantôt émue tantôt coléreuse de cette enfant qui se découvre femme à défaut de se reconnaître sainte. Le choix habile du conte et de cette voix qui traverse les âges permet de déjouer les pièges de la reconstitution historique et du pastiche d’une langue médiévale difficile à restituer. Morte très jeune, cette voix traverse les âges et nous parle certes d’une époque révolue mais de cœurs et de corps éternels dans leurs attentes et leurs doutes. Dans sa chambre noire, Esclarmonde voit l’envers du monde et le cœur des hommes. Huit cents ans plus tard, Carole Martinez, encore sous le charme de cette prêtresse développe ces négatifs et nous offre cet apologue élégant et émouvant. Peut-être parce qu’elle-même est un peu une fée.

« Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. » (184)

 

 Du domaine des murmures, Carole Martinez, éditions Gallimard, 2011, 16,90 €. 

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