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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 22:21

Novembre 1918, à quelques jours de l’armistice, trois hommes vont unir leurs destins. Henri d’Aulnay-Pradelle qui, après avoir envoyé deux soldats à la mort, tente d’éliminer Albert Maillard, témoin involontaire de son crime et Edouard Péricourt, sauveur de Maillard, enseveli par une explosion d’obus. Alors que Pradelle, l’ambitieux arriviste et sans scrupule, épouse Madeleine Péricourt, la sœur d’Edouard et se lance dans une vaste escroquerie aux exhumations des soldats, Edouard, l’artiste à la gueule cassée, qui ne veut pas retourner dans sa famille, s’associe avec Albert, le petit comptable pusillanime, pour monter une arnaque aux monuments aux morts. Pierre Lemaître, en maître du polar, nous conduit dans cette France d’après-guerre plus soucieuse de ses monuments que des survivants, jusqu’au bout du suspens.

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique.

  1. Résumé détaillé.

NOVEMBRE 1918

Le 2 novembre 1918, jour des morts, alors que des rumeurs de plus en plus pressantes commencent à parler d’armistice et que la plupart des soldats, comme Albert Maillard, veulent attendre la fin de la guerre, les chefs cherchent encore à en découdre pour tenter de passer de l’autre côté de la Meuse. Le lieutenant  Henri d’Aulnay-Pradelle « terriblement civilisé et foncièrement brutal » envoie ainsi en reconnaissance  un vieux soldat, Gaston Grisonnier et un jeune de vingt-deux ans, Louis Thérieux, qui se font immédiatement tuer. C’est l’engrenage. Albert monte à l’assaut derrière Berry et le jeune Péricourt et, en trébuchant, il  remarque que les deux éclaireurs ont reçu des balles… dans le dos. Mais déjà le lieutenant  d’Aulnay-Pradelle se précipite sur lui et le fait tomber dans un trou d’obus. Une autre explosion l’ensevelit. Il s’agrippe à une tête de cheval que l’obus vient de déterrer. Il sombre… « Albert Maillard, soldat, vient de mourir ».

Le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, hobereau lessivé et ambitieux, s’était donné du mal pour imaginer cette charge que le général Morieux désirait. Il fallait trouver un prétexte pour déclencher les hostilités et assurer sa promotion mais voilà que le soldat Maillard a découvert les corps. Heureusement, un obus a fait disparaître ce témoin gênant. Sur le champ de bataille, Edouard Péricourt  tombe à son tour, la jambe fracassée par une balle. Soudain, il sent vibrer le sol sous lui. Il parvient à dégager le corps d’un soldat. En se laissant tomber de tout son poids sur lui, il ramène Albert Maillard à la vie. Un nouvel obus éclate. Après la victoire de la cote 113 qui a fait trente-huit morts, vingt-sept blessés et deux disparus, Albert Maillard veille son sauveur qui, après la déflagration, a subi plusieurs opérations. « L’éclat d’obus lui a emporté toute la mâchoire inférieure ; en dessous du nez, tout est vide, on voit la gorge, la voûte, le palais et seulement les dents du haut, et en dessous un magma de chairs avec au fond quelque chose, ça doit être la glotte, plus de langue, la trachée fait un trou rouge humide… Edouard Péricourt a vingt-quatre ans ». Pour le soulager, le chirurgien accepte de lui donner de la morphine. Albert cherche alors par tous les moyens à le faire transférer à l’arrière et il finit par découvrir que « Pradelle » a fait disparaître son bon de transport. En fait, Edouard Péricourt, qui a rompu avec sa famille, ne veut pas rentrer chez lui. Grâce à Albert, Edouard prend l’identité d’un certain Eugène Larivière. Rapatrié à l’hôpital Rollin à Paris, il subit de nouvelles opérations mais refuse les prothèses et les greffes  du Pr. Maudret. Les deux hommes s’écrivent et le pseudo-Eugène envoie à Albert le dessin d’une tête de cheval. « Maintenant qu’il avait donné à son camarade sa tête de cheval, il posa son crayon et décida de ne plus le reprendre. Il ne dessinerait jamais plus. » (111) Pendant ce temps-là, Madeleine Péricourt dont le père est un grand ami du général Morieux vient réclamer la dépouille de son frère. Le désormais « capitaine » d’Aulnay-Pradelle, qui a flairé l’embrouille, veut apurer son différend avec Maillard. Ils offrent un cadavre, prélevé dans le cimetière de Pierreval, à la sœur éplorée pour solde de tous comptes.

NOVEMBRE 1919 :

Henri d’Aulnay-Pradelle  a épousé Madeleine en juillet et s’est lancé dans le juteux business de récupération et de revente des stocks militaires puis, quand l’Etat cherche à confier à des entreprises privées le soin de rassembler les dépouilles des soldats enterrés au front dans de vastes nécropoles, il fonde la société Pradelle et Cie avec Ferdinand Morieux, le petit-fils du général et Léon Jardin-Beaulieu dont le père est député.  Ce qui n’empêche pas Henri de mépriser ses deux associés. Selon lui, Morieux est un crétin, Léon, un incapable et un cocu. Yolande et Denise, sœur et épouse de Léon font, en effet, partie des nombreuses maîtresses de Pradelle. Avec son assistant, l’ancien sergent-chef Dupré, d’Aulnay-Pradelle signe un accord avec la menuiserie Lavallée pour la production de deux cents cercueils par jour à des prix cassés (de qualité médiocre).

M. Péricourt qui a rompu toute relation avec Edouard commence à réaliser son absence et propose à Labourdin, le maire d’arrondissement (que Pradelle a fait nommer à la commission d’adjudication des marchés publics) de payer le prochain monument aux morts. Il souhaite également  rencontrer le soldat Maillard qui leur a donné des nouvelles de son fils et leur a envoyé son carnet de dessins.

Depuis sa démobilisation, Albert vit pauvrement. La banque où il travaillait avant-guerre ne l’a pas repris et il a vite abandonné son emploi de liftier à la Samaritaine en tombant nez à nez, dans l’ascenseur, sur Cécile, son ancienne fiancée, en galante compagnie. Il fait donc des petits boulots, comme celui d’homme-sandwich et passe surtout le plus clair de son temps à s’occuper d’Edouard qui s’est installé au 9 de l’impasse Pers dans un logement appartenant à une veuve de guerre, Madame Belmont qui vit avec sa fille Louise, onze ans. Au début, la fillette a été effrayée par la gueule d’Edouard puis ils sont devenus amis en commençant à fabriquer des masques en pâte à papier. Mais Edouard est surtout devenu dépendant de la morphine et c’est à Albert que revient la tâche délicate de lui en trouver. Au début, il s’est fourni auprès d’un certain Basile que le Dr Martineau lui avait présenté. Mais il s’est fait arrêté. Albert a maintenant affaire à un Grec nommé Antonapoulos dit Poulos avec lequel il se bat en volant son stock.

Albert Maillard qui a toujours peur de tout et met du temps à se décider, finit par accepter l’invitation à dîner chez les Péricourt, boulevard de Courcelles. Dans le salon d’attente, il découvre l’album de mariage de Madeleine Péricourt avec Henri d’Aulnay-Pradelle et redoute de le rencontrer mais il comprend vite que M. Péricourt ne s’intéresse qu’à son fils. Alors Albert brode. Il ne dit rien évidemment de cette visite à Edouard mais, quand il rentre, son ami lui fait part d’un projet qu’il prépare en secret : vendre des monuments aux morts qui n’existent pas et partir avec la caisse. Edouard a dessiné tout le catalogue du SOUVENIR PATRIOTIQUE Stèles, monuments et statues à la gloire de nos Héros et de la France Victorieuse. Pour Edouard, il faut agir vite : profiter de la ferveur commémorative et de l’effet de surprise. Le pusillanime et velléitaire Albert ne voit que des risques à ce projet. Ils finissent par se battre et Albert finit par mettre son poing dans la figure d’Edouard, du moins ce qu’il en reste. Edouard décide de s’en aller. Quelques jours plus tard, alors qu’il s’est fait agresser dans la rue par Antonapoulos et qu’il a abandonné son emploi publicitaire, Albert retrouve Edouard et dit qu’il sait comment il va trouver les premiers sous qui leur manquent pour monter leur affaire. Il va accepter l’emploi de comptable à la banque que M. Péricourt lui avait proposé lors de leur rencontre.

MARS 1920

Albert, le peureux, se lance alors dans un jeu compliqué de faux en écritures comptables, une arnaque appelée « le pont des Soupirs » qui lui permet de détourner de l’argent qui sert à faire imprimer le catalogue du SOUVENIR PATRIOTIQUE qui doit servir d’appât. Le nom de Jules d’Epremont, sa respectabilité « Membre de l’Institut », son discours patriotique, ses offres financières (réduction de 32% sur l’ensemble des œuvres, gratuité des frais d’acheminement), tout est fait pour ferrer le client.

Pendant ce temps, un envoyé du Ministère des Pensions, Primes et Allocations de guerre a fait un rapport accablant à l’issue de sa première visite d’un cimetière militaire de Chazières-Malmont (dont la gestion avait été confiée à la société Pradelle et Cie et suite à une note du préfet  Gaston Plerzec sur des anomalies à la nécropole de Dampierre) où des milliers de soldats ont été inhumés dans des cercueils trop petits « Quelle que soit leur taille, d’un mètre soixante à plus d’un mètre quatre-vingts […] tous se voyaient mis dans des bières d’un mètre trente. Pour les faire entrer, il fallait briser des nuques, scier des pieds, casser des chevilles ; en somme, on procédait avec les corps des soldats comme s’il agissait d’une marchandise tronçonnable. Le rapport entrait dans des considérations techniques particulièrement morbides, expliquant que, « ne disposant ni de connaissances anatomiques, ni de matériel adapté, le personnel en était réduit à fracasser les os du tranchant de la pelle ou d’un coup de talon sur une pierre plate, parfois à la pioche ; que, même ainsi, il n’était pas rare qu’on ne puisse faire tenir les restes des hommes trop grands   dans ces cercueils trop petits, qu’on y entassait alors ce qu’on pouvait et qu’on déversait les surplus dans un cercueil servant de poubelle, qu’une fois plein on refermait avec la mention « soldat non identifié » (385). Son rapport a été enterré mais il décide d’aller à Pontaville-sur-Meuse.

A Paris, Péricourt examine les cinq œuvres retenues pour le monument aux morts de son arrondissement qu’il a décidé de payer. Il penche d’abord pour Victoire des martyrs puis il est attiré par le triptyque Gratitude : un soldat ressemble vaguement aux jeunes hommes qu’on trouvait parfois dans les travaux d’Edouard. Il veut rencontrer l’auteur de cette œuvre, Jules d’Epremont. Jules d’Epremont, alias Eugène Larivière ou Edouard Péricourt, précisément, répond, de son côté, à tous les courriers et fait toutes les concessions qu’on lui demande. Le compte qu’Albert a ouvert au nom du SOUVENIR PATRIOTIQUE s’enrichit mais les commandes n’arrivent pas. Pour faire signer à M. Péricourt le PV d’une réunion dont il s’était éclipsé, Albert doit se rendre chez Péricourt qu’il vole méthodiquement. Il retrouve Pauline, la jolie bonne : « C’est ainsi qu’il était entré dans la vie de Pauline […]. Pas vierge, mais vertueuse ». Vers le 22 juin, tout s’accélère. L’argent se met à couler… à flots. Les commandes affluent. Albert achète des billets pour partir le 14 juillet. Un au nom d’Eugène Larivière, un autre pour M. et Mme Louis Evrard.

Henri d’Aulnay-Pradelle s’inquiète. Un second rapport a révélé  qu’à Pontaville, des dizaines de soldats étaient enterrés sous un nom qui n’était pas le leur et des valeurs personnelles avaient disparu. Malgré les rapports orageux qu’il entretient avec son beau-père, Henri va le voir pour lui demander d’intervenir auprès du Ministère. « J’ai toujours su que vous étiez une crapule. Avec une particule, mais ça ne change rien. Vous êtes un homme sans scrupule, d’une totale cupidité, et je vous prédis la pire des fins » dit Péricourt. Henri d’Aulnay-Pradelle décide donc de changer de méthode. Il rencontre Joseph Merlin et, alors que celui-ci lui annonce qu’il a fait un troisième rapport sur le cimetière de Dargonne-le-Grand révélant d’une part que certains cercueils ont été remplis de terre, d’autre part que des soldats allemands ont été enterrés dans des tombes françaises (« imaginer des familles entières se recueillir devant des emplacements sous lesquels seraient inhumés des soldats ennemis, les corps de ceux qui avaient tué leurs enfants, était proprement insupportable et confinait à la profanation de sépulture. ») (452) et qu’il lui montre une réclame (« La société Frépaz proposait de racheter « à bon prix, tous les dentiers usagés, même brisés ou hors d’usage » (454), Henri d’Aulnay-Pradelle propose deux enveloppes contenant chacune cinquante mille francs. Merlin accepte.

Edouard Péricourt s’est installé dans une suite de l’hôtel Lutétia.  Ce visiteur mystérieux dont personne n’a jamais vu le visage ni entendu la voix, intrigue le personnel auquel il donne de généreux pourboires. Il n’a pour seule visite que celle d’une petite fille. Celui qu’on surnomme Monsieur Eugène n’a jamais cru à son départ. Quand il se retrouve seul dans sa suite, il se fait une injection d’héroïne. Samedi 10 juillet, Louise, affolée, vient chercher Albert : « On dirait qu’il est mort ! ». Edouard a fait une overdose mais Albert réussit à le remettre sur pied. Puis, il va lui acheter des vêtements au Bon Marché voisin pour son prochain voyage : un costume de ville et une tenue « pour les colonies ».

La situation d’Aulnay-Pradelle, qu’il croyait avoir rétablie en corrompant l’inspecteur, s’aggrave soudain. Lucien Dupré, avant de partir en congé exceptionnel, l’avertit que les cimetières de Dargonne, Dampierre et Pontaville ont été fermés sur décision de la Préfecture. Puis Henri appelle Jardin-Beaulieu : Merlin a rendu l’argent, dénoncé la tentative de corruption et décrit des faits graves au cimetière d’Argonne qui ont forcé le père de Léon à fermer les chantiers. Pire encore, Léon annonce à Henri qu’il a déjà revendu ses actions. Ferdinand Morieux a fait de même. Pour couronner le tout, Madeleine signifie à son mari qu’elle ne s’intéresse plus à lui maintenant qu’elle a son fils. Labourdin, de son côté, fait des révélations à M. Péricourt : Jules d’Epremont n’existe pas et le 52 rue du Louvre, siège du Souvenir Patriotique,  n’est qu’une adresse postale. Marcel Péricourt fait venir son gendre. Il lui parle de sa commande, de l’escroquerie aux morts et veut qu’il retrouve les escrocs avant la police : « Pour trouver une crapule, il faut une crapule du même acabit » (505). Pradelle part en chasse, en commençant par l’imprimeur Rendot, rue des Abbesses.  Grâce à Coco, le commissionnaire manchot qui a livré les catalogues, Pradelle remonte jusqu’à l’impasse Pers et suit Louise qui se précipite à l’hôtel Lutétia pour avertir Edouard. Puis il prévient son beau-père que Larivière occupe la suite 40. Quand le ministre des Pensions annonce l’inculpation prochaine de son gendre : « trucage sur des marchés de l’Etat, couverture de malfaçons, vols, trafics, tentative de corruption » (550). M. Péricourt lui demande de ne pas intervenir.

Au matin du 13 juillet, le Petit Journal a titré timidement  « De faux monuments aux morts… allons-nous vers un scandale national ? ». Les autres journaux ont repris l’affaire et le lendemain, au défilé militaire de Vincennes tout le monde ne parle que de cela. Pauline est choquée. De retour du défilé, Albert avoue pourtant qu’il est impliqué dans l’affaire et doit partir. Pauline décide alors de l’accompagner. Au même moment, Eugène Larivière sort de l’hôtel avec sa veste coloniale, des plumes collées dans le dos. Il s’élance dans la rue. Une voiture le percute. C’est M. Péricourt qui est au volant. Il n’a pas eu le temps de l’éviter. A midi, Albert est dans le train avec Pauline. Il comprend qu’Edouard ne viendra pas.

EPILOGUE :

Le 16 juillet, Henri d’Aulnay-Pradelle est arrêté à son domicile et il est placé en détention provisoire. Il est condamné à cinq ans de prison dont trois ferme et quitte le tribunal. Madeleine a obtenu le divorce et Henri est ruiné. Il meurt seul en 1961. Son fils, né le 1er octobre 1920, le revoit à peine. Marcel Péricourt s’éteint en février 1927 après avoir fait enterrer son fils dans le caveau familial aux côtés de sa femme, Léopoldine Péricourt, née de Margis et après avoir remboursé tous les souscripteurs spoliés. Albert et Pauline s’installent à Beyrouth sous le nom d’Evrard. Louise Belmont hérite de la maison de sa mère et touche une somme de cent mille francs venant d’Edouard et Albert. Quant à Joseph Merlin qui est mis à la retraite sans gloire le 29 janvier 1921, il retrouve, en 1925, un emploi de gardien dans le cimetière militaire de Saint-Sauveur.

2. Critique.

L’auteur nous le précise à la fin de son livre, l’arnaque aux monuments aux morts imaginée par Edouard est fictive et les malversations attribuées à Henri d’Aulnay-Pradelle s’inspirent en grande partie du « Scandale des exhumations militaires » qui éclata en 1922. « Ainsi, l’un des faits est réel, l’autre non, ç’aurait pu être l’inverse ». La double originalité du roman tient d’abord à  la mise en parallèle de ces deux histoires réunies par un lien familial inattendu : Henri, l’escroc aristocrate, cynique et ambitieux, cupide et méprisant, Don Juan à la belle et grande gueule a épousé Madeleine, la sœur d’Edouard, l’arnaqueur dessinateur, provocateur et suicidaire, flambeur et humain, homosexuel à la gueule cassée et condamné au silence. Marcel Péricourt qui n’a pas su aimer son fils scandaleux et différent à une époque où lui-même était proprement plus proche d’un Pradelle, le tue une deuxième fois au moment où il croyait l’avoir retrouvé et s’être retrouvé. Une rédemption avortée. Quant à son gendre, il ne le connaît que trop pour lui accorder la moindre sympathie. Comme Madeleine, il l’abandonne quand il a donné un enfant à celle-ci. Au milieu de cette tragédie antique digne de Sophocle ou d’Eschyle (les masques d’Edouard ne rappellent-ils pas d’ailleurs le théâtre antique ?), Albert Maillard, tranche par sa fragilité et son indécision toutes prolétaires et velléitaires. Il a été la première victime de Pradelle à la cote 113, il a ressuscité d’entre les morts grâce à Edouard, il a ramené à son tour Edouard à la vie et il a entretenu la mémoire du fils auprès du père et de la sœur avant de voler la banque et de fuir avec l’argent et la bonne. Curieux destin pour celui dont la mort est annoncé à la page 36 et dont les tergiversations semblent en permanence menacer jusqu’à la dynamique du roman. Et si c’était lui le héros inconnu ? « A sa libération, il avait eu le choix entre un vêtement ou 52 francs. Il avait opté pour le vêtement parce qu’il avait froid. En réalité, l’Etat refourguait aux anciens poilus de vieilles vareuses militaires reteintes à la hâte. Le soir même, sous la pluie, la teinture avait commencé à dégouliner » (172). Il le disait déjà dans un courrier à Edouard : « L’affectueux merci de la France reconnaissante s’est transformé en tracasseries permanentes, on nous mégote 52 francs de pécule, on nous pleure les vêtements, la soupe et le café. On nous traite de voleurs » (124). Il a donc fini par le devenir. L’autre originalité du roman tient évidemment au choix de la période. Alors qu’en un siècle (puisque nous célébrons le centenaire du début de la Grande Guerre), de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques ont traité du conflit des deux côtés, Pierre Lemaître choisit cette période originale de la fin de la guerre où  « Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants » (307). On est prêts à dépenser beaucoup d’argent pour élever des statues mais on n’en a pas pour les hommes. On n’a plus de travail pour eux et pour peu qu’ils aient la gueule cassée et des humeurs comme Septimus Warren Smith dans Mrs Dalloway de Virginia Woolf, on les enferme. « Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après » écrit l’auteur sur la quatrième de couverture. Après avoir vendu des canons, on vend des symboles et des cadavres. La Grande Guerre a tué dix millions d’hommes, elle n’a pas tué la vénalité, la cupidité et la naïveté.

Auteur de romans policiers (Travail soigné, 2006, Robe de marié, 2009, Cadres noirs, 2010, Sacrifices, 2012, Alex, 2013), nourri de solides références littéraires et sevrés de récits sur la guerre, Pierre Lemaître sait ménager son suspens entre l’assaut initial et l’accident final. A plusieurs reprises, il brouille les pistes : Maillard est mort, Edouard ne dessinera plus, Merlin a accepté le pot-de-vin, Pradelle a retrouvé le soldat Maillard puis Eugène Larivière. Blasphème, sacrilège, profanation, les escrocs et les héros vampirisent les morts et vandalisent le chagrin des familles. Pire encore, Albert, le minable comptable s’en sort. «  L’artiste n’a pas de préférences morales. Une préférence morale, chez l’artiste, est un maniérisme de style impardonnable. […] Le vice et la vertu sont, pour l’artiste, la matière de son art » écrit Oscar Wilde dans la préface du Portrait de Dorian Gray. Quand les hommes travestissent la réalité de la guerre en bâtissant des statues martiales, il est bien qu’un auteur replonge sa plume dans la fange et le sang de l’histoire. Il faut bien l’avouer, on adore en littérature les caractères et les portraits : Joseph Merlin, l’intègre puant inspiré de Louis Guilloux, Antonapoulos, la brute empruntée à Carson Mac Cullers, Labourdin le servile édile imbécile, la pure Louise (mais que veut dire la phrase de l’auteur p.562 : « Louise n’eut pas un destin remarquable, du moins jusqu’à ce qu’on la retrouve au début des années 40. »), la martyr Madeleine, fille sans mère, femme trompée et oubliée entre un père dur, un frère fantasque et un mari voyou. Ah, Pradelle, il y a longtemps qu’on n’avait pas eu un aussi beau salaud en littérature, un Bel Ami que n’aurait pas renié Maupassant.

Pierre Lemaître rappelle tout ce qu’ « il doit à la littérature romanesque de l’après-guerre, d’Henri Barbusse à Maurice Genevoix, de Jules Romains à Gabriel Chevallier. Deux romans m’ont été particulièrement utiles : Le réveil des morts, de Roland Dorgelès, et Le retour d’Ulysse, de J. Valmy-Baysse ». On pourrait ajouter à ces références, Août 14 de Roger-Martin du Gard, La Chambre des officiers de Marc Dugain, Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot, 14 de Jean Echenoz, Les champs d’honneur de Jean Rouaud ou encore les romans de Jünger et d’E.-M. Remarque.

Au revoir là-haut a obtenu le Prix Goncourt 2013.

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commentaires

YG 03/05/2015 17:34

Je me demandais, mais qu'est devenue Louise Belmont en 40 ? Google est mon ami dit-on...
Et via Google je tombe sur votre analyse du roman, dans laquelle vous vous posez la même question.
Bon. La question reste ouverte.
Peut-être la reverrons nous dans un prochain roman de Pierre Lemaître sur les années 40 ?
Cordialement,
Yves Girard

laurent 06/08/2018 22:46

Il me semble qu'elle sera l'héroïne du livre 3 de cette trilogie

Lauf 24/10/2016 04:51

Idem pour la question, comme quoi les citations ça aide chez Google...

Pooky 08/07/2015 18:35

Je me suis posé la même question et suis arrivee ici via la même recherche
peut être la réponse dans un futur roman. ..

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