Elle vouait, en particulier, une dévotion à Burt Lancaster dont elle n’avait vu pourtant que deux films. Au point de collectionner les articles qui parlaient de lui. Un mardi, alors qu’ils venaient de s’installer à Tarascon pour la fête des comices, Viviane lui proposa d’aller au cinéma. On passait Le Guépard. (26) Inès ne voulut pas partager ce tête-à-tête avec Burt avec sa cousine. Elle décida de revenir le lendemain ; mais le film n’était plus à l’affiche. Inès rêvait d’une famille nombreuse et heureuse. Elle se reprochait de ne pas aimer assez cet enfant que le Ciel lui avait envoyé et de ne pas lui consacrer assez de temps. Le couple réitéra le pèlerinage à Poligny deux années de suite mais le miracle ne se reproduisit pas. (27) Ils tentèrent le pèlerinage de Saint-Joseph, à Cotignac. En vain. Quelque chose se cassa entre eux. Dany, était le seul à se réjouir de ne pas avoir de frère ou de sœur. A l’église, il priait dans ce sens. Et c’est lui qui fut exaucé. * Dany acquit la conviction qu’il n’était pas comme les autres. Dans la caravane, Dany dormait à 2,50m de ses parents. (28) Un soir, où il était censé dormir, il saisit une conversation chuchotée. « Ce n’est pas grave après tout, disait Inès, si Dieu ne veut pas que nous ayons d’autres enfants, on doit se contenter de ce qu’IL nous a donné. – Je sais pas, répondit Manuel, mais ce môme n’est pas comme nous, tu vois ce que je veux dire ? - Moi, je l’accepte tel qu’il est. Il est différent, cela ne doit pas être un problème pour nous. » C’est cette nuit-là que Dany apprit avec stupéfaction qu’il posait à ses parents un problème insoluble même s’il ne savait pas encore à quelle différence son père et sa mère faisaient allusion. Dany n’avait que 8 ans. Il constatait que son père l’ignorait ou semblait toujours lui reprocher quelque chose. Pourtant, il observait son père pour tenter de reproduire ses gestes, mais jamais Manuel ne lui demandait de l’aider. Il n’avait pas envie que son fils lui succède. Manuel lui reprocha même de traîner dans ses pattes. (29) Il voyait aussi que les autres enfants ne voulaient pas jouer avec lui. Il intégra l’idée qu’il était différent. Samuel, le père de Nino, avait hérité par sa femme d’un Palais des glaces qu’il fallait entretenir en permanence. Nino s’acquittait de cette tâche avec application. Dany lui donnait un coup de main. Samuel leur donnait à chacun une pièce de 2 F. Dany faisait aussi le baby-sitter quand une femme ne trouvait personne pour garder son enfant ou qu’elle devait tenir la caisse de son manège. C’est ainsi qu’il apprit à s’occuper des bébés ; il était d’une patience d’ange. Un soir, à Privas, Dany, qui venait d’avoir 15 ans, commit l’erreur de réclamer une augmentation à son oncle. Il le chassa : « Ton père a raison, t’es un crétin, va-t’en ! » Celui qui pâtit le plus de cette dispute fut Nino, qui (31) devait maintenant faire le travail tout seul. Dany passa pour un garçon cupide. Pendant ses 10 premières années, il vécut seul, personne ne s’occupait de lui. Un soir, Dany entendit sa grand-mère faire la leçon à sa mère. « Chez nous, ma fille, le divorce ça existe pas ». Les disputes étaient de plus en plus nombreuses entre ses parents. Inès faisait des reproches à Manuel qui ne répondait pas. (32) Avec les années, Inès avait gardé sa silhouette et son visage de jeune fille ; elle avait la réputation d’être très discrète et elle parlait peu. Si bien qu’elle finit par se sentir seule au sein de sa communauté. A défaut de divorcer, Manuel et Inès vivaient chacun de leur côté, laissant Dany grandir comme il voulait. Le seul moment où Inès était heureuse, c’était quand elle franchissait la porte d’une église. Dans chaque ville, elle se faisait un devoir d’aller allumer un cierge. Dany était beaucoup moins pieux que sa mère. Ce qui l’intéressait, c’était qu’elle (33) lui donne de l’argent pour jouer au flipper dans les bistrots et s’amuser pendant des heures à ces jeux vidéo idiots avec Nino. Revenant chaque année aux mêmes endroits, Inès noua une relation cordiale avec le père Brémond, qui officiait à Sainte-Thérèse et l’écoutait avec attention. Elle lui confia ses états d’âme. * Dany, lui aussi, à 16 ans, avait besoin d’autre chose. Mais il n’avait aucune formation ni métier, (34) ni argent. Comme il avait gardé une clé des machines à pinces, il se servait directement dans la caisse. Un matin, à Gap, alors qu’il essayait à nouveau d’ouvrir la trappe d’accès, son père le surprit et lui asséna une gifle et des coups de pied. Manuel dût intervenir. « Mon fils est un voleur ! » cria Manuel. Pendant 6 mois, il n’adressa plus la parole à Dany et les autres membres de la communauté l’ignorèrent. Même sa tante se détourna de lui. * Nino savait où trouver Dany quand il avait disparu : (35) aux terrasses de café où ils discutaient avec les jeunes du coin. Un dimanche soir, Dany était seul au comptoir, face à un verre vide. Nino s’approcha de lui. « Un jour, je vais me barrer et personne m’en empêchera. – Ça fait des années que tu répètes la même chose… On est pas si mal. » Mais Dany en avait marre de vivre dans une caravane. « Ton père veut que tu le remplaces à la caisse. – Il doit être bien fatigué pour me demander de l’aide, je suis pas à sa disposition, tout d’un coup, il se souvient que j’existe, il a besoin de moi ? Alors il va faire comme moi, il va attendre. » (36) Nino avait si souvent entendu ces menaces, qu’il ne les prit pas au sérieux. Il retourna au camp en laissant son ami. * La foire se terminait. Dany arriva près des auto-tamponneuses. « C’est à cette heure que tu débarques ? dit Manuel. J’ai plus besoin de toi, c’est trop tard. » Dany s’approcha : « Je viens de voir Nino. » Il voulait aider son père qui refusa. « Laisse-moi tranquille, j’ai du travail. – J’en ai marre de tout, je vais me barrer ! (37) – Ah oui ? Et tu feras quoi ? Tu finiras balayeur. – Si je m’en vais, je reviendrai pas. Et on est pas près de se revoir. – Tu veux t’en aller ? eh ben, bon débarras ! » Manuel lui tourna le dos et Dany se dirigea vers le fond du campement où se trouvaient les caravanes. Manuel reprit ses activités, en proie à ses angoisses. Il avait l’impression d’avoir tout raté, sa vie, son mariage, son fils. Pourquoi n’avait-il pas suivi les autres ? (38) Pour cette vie médiocre. Il essuya son visage, renifla, il ne serait jamais qu’un pauvre type. Il se promit de racheter une guitare, de rattraper le temps perdu. Il n’avait que 50 ans. Il mit une cassette de Django dans le magnétophone et se sentit revivre. (39) Il fit quelques tours d’auto-tamponneuse sur l’air de Django’s Tiger. Soudain, il ressentit une douleur inouïe dans la poitrine. Sa vue se troubla, il poussa un râle, sa souffrance diminua, sa main se crispa une dernière fois sur le volant, puis retomba. * Dany attendait à l’arrêt des autocars. Un bus devait passer d’ici 10 mn pour le conduire à Millau, mais ça faisait ½ heure déjà, il commençait à faire nuit. Ses affaires tenaient dans deux sacs. Il avait pris 200 F dans le porte-monnaie de sa mère, de quoi (40) survivre quelques jours, il ignorait où il allait dormir mais il s’en fichait. Il était parti sans dire au revoir à personne. Il avait l’intention d’aller jusqu’à Marseille, pour trouver un emploi de serveur ou de vendeur. Soudain, il aperçut une silhouette qui s’approchait. C’était Nino. Il était arrivé malheur à son père. *
Inès et Marco. Manuel fut enterré dans un cimetière de campagne, à Séverac, loin du caveau familial. Les Lover Men n’avaient pas pu interrompre leur tournée en Allemagne. Sitôt après le cimetière, Manuel fut oublié. * Dany grandit d’un coup. Il prit la place de Manuel après l’enterrement, c’est lui qui démonta les 500 m2 du manège avec la grue, plaça les 1223 pièces dans leurs compartiments (41) et les rangea dans la remorque. Nino et son père lui donnèrent un coup de main. A eux 3, ils rentrèrent les 30 t du manège dans le camion et la remorque. Tous le regardaient, épatés qu’un môme de son âge soit aussi débrouillard. A se demander ce qu’il avait attendu pour s’y mettre. La seule chose que Dany ne pouvait pas faire, c’était conduire le camion parce qu’il n’avait pas le permis, et Inès non plus. On lui donna des conseils, et ce jour-là, ils arrivèrent à Mazamet sans problème. Dany, aidé par Nino, monta le manège et le stand de tir mais il régla trop haut le rhéostat des machines à pinces si bien que tout le monde gagna. Inès râla et il remédia au problème. Elle le cantonna à la baraque de tir (42) et refusa qu’il la remplace à la caisse des auto-tamponneuses. Elle n’avait pas oublié le vol des 200 F dans son porte-monnaie. Elle lui en voulait aussi pour ce qui s’était passé le jour de la mort de son père. Ces deux incidents restèrent des plaies ouvertes. Il redoubla d’efforts mais il se sentait en liberté surveillée et découvrit que sa mère avait mis un cadenas sur la caisse des machines à pinces. * Le dernier jour de la foire, arriva un homme d’une quarantaine d’années. Marco, un petit-cousin d’Inès. Il allait travailler avec eux. Dany dut se rendre à l’évidence, Marco s’y connaissait en fête foraine. Il répara (43) les quatre voitures en panne, régla la vitesse, améliora la rentabilité du manège et des autres attractions. Avec toutes ces améliorations, les affaires redémarrèrent comme jamais. Inès retrouva le sourire mais elle refusa toujours que Dany s’occupe de la caisse. A la fin du mois, Dany demanda à Marco de lui donner un peu d’argent pour s’acheter des Ray-Ban. Il lui dit d’aller voir sa mère… qui lui donna 10 F par semaine. Dany ne pouvait rien s’acheter avec ça mais il n’insista pas. (44) Dany pensait que sa situation s’améliorerait avec le temps mais une année passa sans évolution. Il subissait des réflexions. Il voyait que les affaires étaient florissantes, les dettes avaient été remboursées et 8 voitures neuves achetées. Inès envisageait d’acheter une caravane plus confortable. Il avait remarqué que Marco et Inès discutaient avec Emile qui voulait vendre son Grand Huit. On lui avait répondu que ça ne le regardait pas. A l’arrivée à Carpentras, Inès demanda à Dany de vider la caravane. 4h plus tard, Marco et Inès revinrent avec une caravane flambant neuve qui fit l’admiration de tous. Quelque chose tracassait Dany, qu’il n’arrivait pas à nommer. Nino vint le féliciter et dit à Dany que Marco avait racheté la moitié du manège d’auto-tamponneuses et envisageait de reprendre le Grand Huit avec Inès. (45) Dany sentit la colère monter en lui. Il retourna dans la caravane, se fraya un passage parmi les invités et apostropha Inès : « C’est quoi cette histoire d’association avec Marco ? C’est vrai que tu lui as vendu la moitié du manège ? – Ça te regarde pas, j’ai aucun compte à te rendre. Maintenant, le patron, c’est moi. » Cette nuit-là, Dany ne dormit pas dans la belle caravane, il se réfugia dans la remorque. Sa mère avait été trop loin. Il songea de nouveau à partir. Mais pour aller où ? Il voulait faire la guerre à sa mère mais il ignorait comment. * La vie de Dany bascula après leur arrivée à Miramas. Les forains ne purent monter les manèges à cause de la boue. (46) Nino invita Dany à faire une partie de Super Mario dans leur caravane quand Samuel entra de fort mauvaise humeur. Ils avaient perdu 2 ou 3 journées, il fallait cravacher pour rattraper le retard. Il se jeta sur le canapé et alluma la télévision qui passait un vieux film, qui n’intéressait pas du tout Nino. Dany, au contraire, trouva le film passionnant. Samuel commenta la morale du film : « Dans la (47) vie, rien n’est donné, quand tu veux obtenir quelque chose, il faut te battre à mort pour l’avoir. » * Après une nuit de réflexion, Dany décida d’appliquer la leçon qu’il avait tirée du film et il était déterminé à aller à la confrontation. Deux affrontements furent plus graves que les autres car ils eurent lieu en public. Le 1er se produisit en début d’après-midi quand Inès le vit passer devant elle, mains dans les poches. Elle venait d’ouvrir le stand de tir à la carabine et voulait que Dany aille chercher des cartons de peluches. Celui-ci répondit qu’il en avait marre de mendier de l’argent, il voulait un vrai salaire. Faute de quoi, il irait travailler ailleurs. Dany fit le tour de la foire et proposa ses services à ses cousins et à ses oncles qui esquivèrent ses questions. Il se rendit au stand de confiserie de sa tante. (48) Mais celle-ci ne voulait pas d’histoires avec Inès. Dany remonta le champ de foire où chacun s’affairait. Inès lui demanda d’aider Marco : « Alors, on est d’accord, je suis payé comme un ouvrier. – On verra à la fin de la fête comment ça s’est passé. – C’est maintenant que je veux le savoir. » Inès s’énerva. Il n’avait besoin de rien. Alors, Dany se déclara en grève : « T’es devenu fou ? murmura Inès. – Je suis juste un exploité. Comme Lantier. (49) – Qui c’est celui-là ? – Tu connais pas… Alors, tu décides quoi ? Je demande un salaire pour mon travail. » Inès s’apprêta à le gifler mais il bloqua son bras : « C’est fini ! dit-il. Je me laisserai plus faire. Je veux être payé comme un homme. – Et moi, je te dis que c’est pas possible ! cria-t-elle. J’en ai assez des parasites ! Si tu vas pas travailler tout de suite, c’est pas la peine de remettre les pieds dans la caravane, tu peux prendre tes affaires et t’en aller ! – Tu fais ce que tu veux, et moi aussi », dit Dany en s’éloignant. Dany s’aménagea un coin pour dormir dans la remorque, passait à la caravane pour se laver quand sa mère était sortie, mangeait ce qu’il pouvait, sa tante lui donnait un peu d’argent. Son cas divisait la communauté, la quasi-totalité prit partie pour Inès. Seul Samuel refusait de le condamner et trouvait Inès trop dure avec lui. Dès qu’elle apercevait Dany, Inès ne pouvait s’empêcher de lui crier dessus. Comme son père, il avait décidé de ne pas répondre. Samuel, qui était l’homme le plus écouté de la communauté (50) joua les intermédiaires. Il dut renoncer à essayer de les rabibocher quand Inès déclara que non seulement elle attendait que son fils travaille pour mériter d’être nourri mais qu’elle exigeait de surcroît des excuses publiques. * Un 2e incident majeur eut lieu à Millau en avril quand le curé de Saint-François, accompagné de 3 enfants de chœur vint bénir la foire qui s’ouvrait pour 15 jours à Pâques sur le parking derrière la mairie. Quand la procession arriva devant les autos-tamponneuses, Inès se signa et mit une liasse de billets dans la corbeille de la quête. C’est à ce moment-là que Dany surgit de nulle part. Il s’empara des billets et les compta : « Quoi ! cria-t-il, (51) tu lui donnes 1.000 F ! Et moi quand j’en demande 50, tu refuses et tu dis que t’as pas d’argent ! C’est dégueulasse ! » Il jeta 5 billets dans la corbeille et partit avec le reste. Inès lui barra le passage en criant : « Ah oui, et qu’est-ce que tu vas faire ? Me frapper ? … Eh bien, qu’est-ce que t’attends ? … Frappe ! allez ! Vas-y ! » Finalement Dany s’éloigna en ignorant sa mère. Inès s’excusa auprès du prêtre en lui promettant de lui rendre les 500 F que Dany avait pris. A cet instant, Dany perdit les derniers soutiens car il avait commis un acte sacrilège en volant la quête censée porter chance à la foire. A partir de ce hold-up, les incidents se multiplièrent. De mémoire de forains, on n’avait jamais entendu autant de cris et d’insultes dans un lieu où pourtant on était habitué aux éclats de voix. (52) En réalité, Dany ne répliquait pas aux insultes de sa mère. Quand il se mit à geler la nuit, Samuel l’accueillit dans sa caravane en lui demandant de ne pas s’en vanter auprès de sa mère. Mais il ne voulait pas le retrouver mort de froid. « T’inquiète pas, bientôt t’entendras plus parler de moi, je vais me barrer. – Et tu feras quoi ? Hein ? Quand on est né forain, on reste avec les siens. Faut que tu fasses un effort, mon grand, ou ça va pas aller. Fais un petit effort. » *
L’abandon. Le 3e incident fut gravissime, mais sur le coup personne ne s’en rendit compte. A Lodève, Dany poursuivit sa grève du zèle. Le jour de ses 18 ans, personne ne lui souhaita son anniversaire. Inès fit semblant de l’ignorer. Il avait toujours envie de partir mais il ne (53) savait pas où et pour quoi faire. L’occasion se présenta dans ce Café du Progrès où il faisait des stages prolongés, donnant un coup de main à François le patron et à Katy, la serveuse, quand il y avait foule en terrasse. En échange de son aide, on lui donnait un billet. Mais quand un soir il demanda à François s’il avait besoin d’un serveur, celui-ci répondit qu’il avait seulement besoin d’un extra de temps à autre. C’est sur un Devil Riders que Dany fit la connaissance de Patrick qui n’appréciait pas qu’un gamin le batte régulièrement au flipper. Le vendredi après-midi, Pat perdit 6 parties d’affilée et fixa Dany d’un air détaché. « On parie 50 F que je te bats ? » (54) Dany hésita quelques secondes, le temps d’évaluer le risque. Il était sûr de gagner mais le flipper étant un appareil capricieux, il avait peur de perdre le peu qu’il avait mis de côté. Il déclina la proposition. Pat n’insista pas. Il invita Dany à s’asseoir et voulut tout savoir sur lui. Dany fut agréablement surpris que quelqu’un s’intéresse à lui Il raconta sa vie. Il y eut une sympathie soudaine, une fraternité de bistrot entre Dany et Pat. « J’ai tout de suite vu que t’étais le genre de mec à qui on pouvait faire confiance, c’est bizarre, t’as pas une tête de manouche. – Je sais, ça a toujours été le hic. Depuis que je suis petit, tout le monde me regarde comme si j’étais un intrus. Mes parents se disputaient à mon sujet, mon père disait que je ressemblais à un Anglais et ma mère à je ne sais pas quoi. (55) – Même si t’es blond, l’important pour moi c’est que tu sois manouche… J’ai une affaire à te proposer. » Pat avait un coup en or à lui proposer. Il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser le pognon. Il tenait le pognon de quelqu’un de sûr et il avait besoin de quelqu’un comme Dany, juste pour faire le guet. Pat et son copain s’occuperaient de la villa dont le système de sécurité était tombé en panne. Il fallait agir avant la réparation. Pour Dany, il y aurait 5.000 F. le coup aurait lieu le lendemain, quelque part entre Nîmes et Montpellier. Dany accepta. (56) Ils partirent 1h plus tard dans une R5 grise qu’un ami avait prêtée à Pat. Ils arrivèrent à Lunel, devant un immeuble ancien du centre-ville. Ils montèrent au 2e et furent accueillis par Philippe, un Vietnamien qui ignora Dany. Il annonça à Pat que le fils du propriétaire venait de débarquer à l’improviste de Marseille où il faisait des études de commerce. Les deux décidèrent d’attendre deux longues journées. Le dimanche en début de soirée, on les prévint que la maison était vide. Mais Le Grand ne pouvant venir lui-même, il envoyait quelqu’un pour les conduire. Ils quittèrent l’appartement un peu avant 3h du matin. Une Golf les attendait, Philippe monta devant, Pat et Dany derrière. Le conducteur était une femme d’environ 25 ans, un peu nerveuse. Elle roula pendant près de 30 mn, (57) se gara, donna un trousseau de clés à Philippe avant de repartir. Elle les récupèrerait de l’autre côté. Pendant que Pat et Philippe disparurent dans la maison, Dany fit le guet. Soudain, il perçut le gyrophare d’une voiture de police et se précipita dans la maison pour prévenir les deux autres. Puis il se précipita vers la Golf. * Sur le parc municipal de Lodève, on chargeait les camions. (58) On ne savait pas où était passé Dany. Il avait souvent dit qu’il allait se barrer. Marco finissait de démonter le manège d’auto-tamponneuses. Inès vint le voir, l’air inquiet. Dany avait disparu depuis 3 jours, en laissant ses affaires. Elle était inquiète. Marco essaya de la rassurer. Il avait dû rencontrer une fille. « On part dans la nuit, demain on déballe à Alès, comment il va nous retrouver ? – On peut pas l’attendre, si ça se trouve il va revenir dans 2 semaines. » Il lui conseilla d’aller au bistrot où il passait ses journées (59) et de leur laisser un message avec un peu d’argent pour ses frais. Inès se rendit au Progrès et prévint le patron qu’ils allaient partir jusqu’à Alès. Elle lui remit 500 F pour Dany. * La fille sortit de la Golf pour téléphoner depuis une cabine et elle retourna dans la voiture où Dany l’attendait. Pat et Philippe s’étaient fait prendre. Elle attendrait l’aube pour le ramener à Lodève (60) pour éviter qu’il se fasse ramasser par les gendarmes. Dany voulut savoir le nom de la fille, et son âge. Mais elle refusa de lui répondre. Ils arrivèrent à Lodève un peu avant 10h, en respectant strictement le code de la route. Quand ils arrivèrent près du parc, Dany constata qu’il n’y avait plus les caravanes. Ils étaient partis. (61) Ils s’installèrent à la terrasse du Progrès où Katy vint les servir. Elle hésita à parler d’Alès et des 500 F et finit par dire qu’ils étaient partis sans rien dire. Cette décision coupable de Katy eut des conséquences que cette dernière était incapable d’appréhender. En ne voyant pas Dany arriver à Alès, Inès se dit que son fils avait sauté le pas et décidé de vivre sa vie. Elle regretta qu’il soit parti sans l’embrasser. L’année suivante, quand elle revint à Lodève, Katy mentit une seconde fois en disant qu’elle avait indiqué l’adresse et donné l’argent à Dany. (62) Quant à Dany, il fut chamboulé par la défection si brutale de sa mère. La jeune femme n’avait pas l’intention de le prendre en charge. Elle lui demanda ce qu’il allait faire. Il n’en savait rien. Mais elle craignait qu’il se fasse arrêter par les gendarmes. A son âge, elle s’était sauvée de chez elle et sans Hector qui l’avait aidée, elle aurait sombré. Elle décida de l’aider et lui dit son nom : Lucy. Dany n’avait guère envie de parler. (63) Il n’arrivait pas à croire que ses parents l’aient laissé tomber. Lucy essaya de le consoler. Au moins, il allait pouvoir vivre sa vie. Il était décidé à ne plus remettre les pieds dans une fête foraine. *
Lucy et Hector. Ils débarquèrent à Sète en fin de matinée. Elle habitait, sur le mont Saint-Clair, une maison submergée par le désordre. Elle lui donna une pièce qui donnait sur l’arrière et qui servait de débarras. A leur arrivée, Dany remarqua un homme en chemise blanche qui dormait dans un hamac tendu entre deux oliviers. (64) Lucy lui présenta Hector et laissa Dany dans sa chambre. Il s’étendit sur le lit, s’efforça de chasser Inès de sa mémoire. Pourquoi l’avait-elle abandonné ? Il essaya de se convaincre que c’était une chance. Au bout d’1h, il se leva, il commençait à avoir faim, il descendit au rez-de-chaussée, Hector avait quitté le hamac. Dany appela Lucy, personne ne répondit. Il fit le tour de la salle à manger en désordre. Il n’y avait pas grand-chose dans le frigo. Il sortit de la maison et hésita à s’engager vers le sommet de la colline, (65) prit un escalier et déboucha sur une place ombragée, descendit, longea le quai. Et en passant devant un restaurant, il entendit son nom. Lucy déjeunait à la terrasse d’une pizzeria avec Hector. Elle lui demanda s’il voulait manger quelque chose, elle commanda une pizza reine pour lui puis lui proposa un verre de vin blanc. Ce restaurant était leur quartier général, elle y travaillait le week-end et en saison. La serveuse apporta la pizza à Dany. Hector prit la parole. Pour l’instant, il valait mieux que Dany reste chez eux. Et il lui demanda comment il connaissait Pat. (66) Dany expliqua qu’il l’avait rencontré en jouant au flipper dans un bistrot de Lodève. Pat ne connaissait que le prénom de Dany. Dany assura que c’était la 1ère fois qu’on lui proposait un coup. Hector lui conseilla de ne pas récidiver. Il devait faire environ 1,90 m. Bientôt, Hector s’éloigna et disparut dans une ruelle. Lucy expliqua qu’il lui arrivait d’avoir des crises d’angoisse. Dany promit de ne pas les embêter très longtemps. (67) Il resterait quelques jours avant de trouver une solution. * C’est ainsi que Dany s’installa dans la maison de Lucy et d’Hector avec l’intention de partir assez vite. Il visita la ville, engagea la conversation avec la population. Le 1er jour, quand il était rentré de son tour, Hector jouait de la guitare. Dany s’assit sur le bord d’un fauteuil pour l’écouter. (68) quand il eut fini, Dany lui fit des compliments. Hector lui fit remarquer qu’il n’avait pas une tête de forain. Et il tendit 300 F à Dany avant de sortir de la pièce. * La 1ère nuit où Dany dormit dans la maison sur la colline, il eut du mal à trouver le sommeil. Il se leva en pleine nuit et descendit dans la cuisine pour boire un verre d’eau. Hector était là, lui aussi. (69) Il était malade. * La vie s’organisait autour du sommeil d’Hector. Il s’assoupissait en pleine journée. Quand on entendait des accords de guitare, la vie pouvait reprendre. (70) Au bout de 3 jours, Dany connaissait la ville comme s’il y était né. Un matin, il se réveilla à 9h et fut surpris du silence qui régnait dans la maison. Hector et Lucy étaient sortis. Devant l’ampleur du désordre, il se décida d’agir. (71) Il fit la vaisselle, passa le balai et ouvrit la fenêtre. * Dany retrouva Hector et Lucy au Napoli. « Je me plais bien ici, dit Dany, ça vous pose un problème si je reste ? – Pas du tout. – Mais il faut que je me trouve un boulot. » Il avait vu qu’on embauchait à la conserverie du port. En voyant Marthe, la serveuse, qui apportait une pizza, elle lui demanda s’ils cherchaient un serveur. * C’est ainsi que Dany fut embauché au Napoli. Il déjeunait avant le service avec Marthe, Jacky le cuistot et le pizzaïolo. Proche de la cinquantaine, Jacky était célibataire et après le travail, il allait en boîte de nuit. Il ne fallait lui confier aucun secret. Grâce à lui, Dany apprit que la pizzeria appartenait à Hector et que la gérante était Lucy. (72) Lorsque Hector avait besoin d’argent, il ouvrait le tiroir-caisse et se servait. Leur table près de la fenêtre était réservée en permanence. Dany proposa de payer un loyer à Hector mais celui-ci refusa. « Alors j’aiderai comme je pourrai ». * Dany prit l’habitude de faire la vaisselle, de nettoyer la cuisine, de débarrasser les bouteilles vides. Souvent, Lucy déjeunait ou dînait seule au Napoli alors qu’Hector restait à la maison. Elle ne savait plus comment l’aider. Un samedi, il y eut un anniversaire au restaurant et Dany rentra vers minuit, en veillant à ne pas faire de bruit. Lorsqu’il alluma, Hector était assis dans le fauteuil vert. Dany s’installa sur le canapé. (73) Hector demanda à Dany de lui apporter une autre bière. Dany lui dit qu’il devait manger. Et Hector parla de lui : un petit voyou d’1,92 m qui avait commencé par voler des bonbons puis ses parents. Son père le battait et l’avait mis à la porte à 16 ans. Il avait alors rêvé de devenir basketteur mais au bout de 3 ans, il s’était cassé le genou. Il avait alors commencé à trafiquer. A près de 40 ans, il ne savait rien faire d’autre que cambrioler et voler. Et il était épuisé. Son seul ami avait émigré au Canada. « La seule personne qui m’a à la bonne, c’est cette poire de Lucy, parce qu’elle espère me changer, mais moi je sais que je ne changerai jamais ». (74) Il avait mis la pizzeria au nom de Lucy pour qu’elle ait quelque chose à elle mais il ne se voyait pas passer sa vie à vendre des pizzas. A 23 ans, Hector s’était fait prendre : 3 mois de préventive, peine de 1 an dont 9 mois avec sursis, il n’avait pas parlé. Il avait continué avec un type rencontré en prison. Il ne voulait pas retourner en prison. (75) Pour tous les délits qu’il avait commis, il avait eu beaucoup de chances de ne pas se faire attraper plus souvent. Mais il ne fallait pas tenter le diable. Dany monta se coucher. Il entendit le son de la guitare. Il se réveilla en pleine nuit, quelqu’un chantait. Il descendit dans le noir. Hector était toujours dans son fauteuil. (76) Dany lui demanda ce qu’il écoutait : Le Dom Juan de Raimondi. Hector se leva pour retourner le disque et tous les deux écoutèrent la musique. Mais Lucy vint les interrompre et leur rappeler l’heure qu’il était. Elle avait besoin de dormir. Dans son lit, Dany se demanda où il avait déjà entendu cette musique. Manuel adorait la rumba flamenco et les (77) airs manouches. Il était sûr que ni son père ni sa mère n’avaient jamais apprécié l’opéra. * Lucy travaillait dur mais personne n’y prêtait attention, elle s’occupait de la gestion du Napoli. Le week-end, quand il y avait du monde, elle donnait un coup de main. Sinon, elle restait à la maison pour travailler son anglais. Le mardi, elle se rendait au marché de gros de Montpellier pour s’approvisionner. Elle prenait des cours d’anglais avec Emily, une Gibraltarienne dont elle était l’unique élève. Celle-ci était tombée amoureuse de Pierrot, un jouteur paresseux, obèse et gourmand qui prenait des paris sur les joutes dans l’arrière-salle d’un bistrot du port. (78) Emily qui gagnait sa vie comme vendeuse de souvenirs l’été sur les marchés, n’avait aucune compétence en matière d’enseignement et aucune patience. Lucy payait Emily en pizzas que Pierrot engloutissait. Depuis 6 mois, Lucy apprenait l’anglais car elle voulait être guide touristique. Elle aimait voyager, ce qui était difficile avec Hector. Lucy écoutait de la musique avec un baladeur et elle répétait les paroles qu’elle entendait avec un accent franchouillard. Hector la faisait réviser et il l’encourageait dans ce projet. (79) Dany avait remarqué qu’Hector prenait grand soin de sa chaîne stéréo et n’aimait guère que quiconque la manipule. Il mit La Bohème. Dany aimait beaucoup l’opéra. Le matin, avant d’aller au Napoli et l’après-midi, à so retour, Dany se mit à explorer la discothèque d’Hector : 2 étagères sur 4 étaient consacrées à l’opéra. (80) Cette découverte progressive l’occupa beaucoup. (81) Notamment avec les airs de Carmen. A plusieurs reprises, Dany oublia l’heure et arriva en retard au restaurant. Sitôt le restaurant fermé, il reprenait le cours de son exploration. Il s’aventura dans un opéra en italien, découvrit Madame Butterfly. Lucy lui fit le même reproche qu’à Hector. Il n’allait pas s’y mettre lui aussi ! Elle ne comprenait pas qu’il puisse aimer ce genre de musique poussiéreuse. (82) Il n’osait pas la contredire. Alors il lui demanda ce qu’elle écoutait : About a Girl de Kurt Cobain. * A 4 reprises dans l’année qui suivit, Hector reçut un appel téléphonique rapide et disparut sans prévenir Lucy. Il semblait alors avoir oublié sa fatigue et on ne le voyait plus pendant 3-4 jours. La 1ère fois, à son retour, Lucy avait compris. Elle l’avait menacé de partir s’il recommençait. (83) Et elle avait disparu en claquant la porte. La 2e fois, son absence dura 6 jours. Ce furent comme des jours de deuil pour Lucy. A son retour, elle l’ignora ; l’ambiance devint électrique. * Un lundi après-midi, jour de fermeture du Napoli, en fin de journée, après l’écoute du 3e disque de Turandot, Hector tourna la tête vers Dany qui semblait pétrifié. (84) Décidément, c’était ça que Dany voulait faire, être chanteur d’opéra. Hector lui dit qu’il fallait avoir une voix… particulière. Dany fredonna les premières lignes de l’opéra. Hector lui dit qu’il était plutôt baryton. Dany voulait savoir comment on devenait chanteur d’opéra. Il fallait étudier dans un conservatoire et travailler longtemps. * Hector ne savait pas comment aider Dany. Au conservatoire de la rue Jean-Moulin, on lui dit que les inscriptions pour la classe de chant étaient closes et qu’il faudrait attendre la rentrée suivante pour postuler. Quand Hector annonça à Lucy qu’il voulait l’aider dans cette voix, (85) Lucy pouffa de rire. Il proposa de lui donner des cours de chant. Il en parla à Dany. L’école, ça n’avait jamais été son truc. Hector lui avoua qu’il regrettait de ne pas avoir appris assez tôt le solfège pour jouer de la guitare. Dany n’y croyait guère. « Tu peux pas vouloir une chose et refuser de faire ce qu’il faut pour y arriver. Suffit de s’y mettre. Et à partir de maintenant, tu arrêtes la cigarette, tu dois protéger tes cordes vocales ». Ça non plus, il n’était pas sûr d’y arriver. Là-dessus, Hector prit le paquet de Gauloises et le jeta. Aventure dont Hector ne mesurait pas les embûches. * (87) Hector connaissait la détestation de Lucy pour l’opéra. Au début de leur relation, il avait tenté de la convaincre mais elle avait éclaté de rire. Il avait renoncé, troublé par sa véhémence et par le vide qui se creusait entre eux sur ce sujet. Hector attendait que Lucy parte au restaurant ou à son cours d’anglais et il appelait Dany. Et la leçon commençait. Il lui expliqua en quoi consistait le métier de chanteur d’opéra : il ne suffisait pas d’être bon chanteur, il fallait aussi être un bon acteur. (88) Hector commença. Il fit lire à Dany le texte en italien d’un opéra (le personnage de Cavardossi). Il lui demanda de placer sa voix. (89) * Hector eut le plus grand mal à convaincre Dany de se mettre à la course. Il n’avait pas de souffle, pas les bonnes chaussures. Chaque séance commençait par la descente de la colline, puis ils se dirigeaient vers le port avant de remonter. Dany avait du mal à suivre Hector. Ils enchaînaient les exercices de ventilation comme des boxeurs. * Dans la cuisine, Hector inventa un exercice pour qu’il maîtrise son souffle. Dany ne voyait pas l’utilité de tous ces exercices ; il était pressé de chanter le rôle d’Escamillo dans Carmen. Dany choisit la version de Régine Crespin. (91) Mais en pleine séance, le téléphone sonna. « Va falloir que j’y aille », dit Hector. Dany le vit bientôt monter dans sa Golf et s’éloigner. * Avec les beaux jours, les touristes commençaient à revenir, la terrasse du Napoli était pleine, deux jeunes femmes attendaient qu’une place se libère. Dany et Marthe assuraient le service. Soudain, Dany vit apparaître Lucy. Elle avait l’air pâle. (92) « Où il est ? – Je ne sais pas. – Qu’est-ce qu’il a dit ? Avec qui il est ? – Il a reçu un coup de fil, il a pris ses affaires et il est parti. » Lucy empoigna Dany et le secoua pour obtenir une réponse. Les clients les dévisagèrent. Dany accompagna Lucy à l’intérieur du restaurant et la fit asseoir. * La 2e nuit de cette 4e disparition, Lucy décida de quitter Hector. Sur-le-champ. Le lendemain, elle prendrait ses affaires et partirait, probablement pour aller à Lyon. Elle n’entendrait plus leurs airs d’opéra. Tant pis pour la pizzéria. Elle avait tout sacrifié pour ce type, s’était installée dans ce trou pour lui, elle avait perdu ses amies. (93) Ça faisait 7 ans qu’elle endurait tout pour lui. Elle le laisserait à ses angoisses et à sa solitude. A chacune de ses disparitions, elle avait voulu partir et avait renoncé. Mais cette fois, elle tiendrait bon. Elle fit sa valise. Elle réquisitionna Dany (94) pour qu’il l’aide à porter ses affaires. Lucy s’installa chez Emily. Pierrot n’apprécia pas l’arrivée de Lucy car il connaissait Hector depuis toujours. Mais Emily fit preuve de solidarité féminine. Elles en profitèrent pour travailler l’anglais quand la sonnette de la porte d’entrée sonna. Elle se trouva en face d’Hector. Il venait la chercher. Elle n’avait pas l’intention de rentrer. (95) Et la vie reprit comme avant. Un matin, Lucy signifia à Dany qu’elle n’avait apprécié qu’il révélât où elle se cachait. Il assura qu’il n’avait rien dit. Hector reprit ses habitudes (hamac, santiags, guitare) et proposa à Dany de reprendre ses cours d’opéra. Il fallait reprendre les exercices de ventilation. Dany avait repris la cigarette. (96) Finalement, Hector avait des préjugés de vieux, comme son père Manuel. Il n’avait aucune nostalgie de son père mais sa mère lui manquait. Dany n’était pas convaincu par cette histoire de respiration, mais il suivait les ordres d’Hector. Il s’arrangea pour fumer en cachette d’Hector. Un jour, Hector décida qu’il fallait se mettre au solfège. Dany rechignait. (97) Hector se fâcha d’une telle mauvaise volonté. Hector commença à lui expliquer le principe du solfège. Hector en vint à douter de sa méthode. (98) Et il ne trouva pas vraiment de réconfort auprès de Lucy. Il proposa de lui offrir des cours avec son ancienne prof qui avait pris sa retraite mais Dany refusa. Quelques jours plus tard, Hector trouva la solution. Il en parla à Dany. Ils commenceraient par des vocalises et du chant. Désormais, tous les matins, après le départ de Lucy, Dany rejoignait Hector dans le salon. Hector choisissait un morceau pour baryton, ils l’écoutaient 2 ou 3 fois et Dany reprenait l’air de mémoire. (99) * Un jour, Hector demanda à Dany quelles étaient ses opinions, s’il était de droite ou de gauche. Il n’en savait rien. Hector parla de lui. Quand il était jeune, il voulait tout casser, ses copains étaient anars. Mais ils avaient perdu. (100) Certains jours, Hector était de mauvaise humeur. Il n’avait pas envie de jouer le prof sympa et il ne réveillait pas Dany. Un jour, Hector proposa à Dany d’attaquer Figaro, le personnage du comte Almaviva. Mais le téléphone sonna. Il s’absenta. Lorsqu’il revint, il dit à Dany qu’ils arrêtaient. * Quand Hector et Lucy repensaient à leur rencontre, ils étaient toujours aussi étonnés de s’être trouvés. Leur rencontre était fort improbable. Hector détestait Lyon où vivait Lucy. Ce jour-là, seul un diamantaire des Terreaux l’intéressait : ce bijoutier allait recevoir une livraison pour une parure exceptionnelle. Il n’aurait pas beaucoup de temps pour agir, quand le livreur sortirait de son (101) véhicule avec la valisette. Lucy habitait à la Croix-Rousse et enchaînait les petits boulots. A 18 ans, elle n’attendait qu’une occasion pour fuir de chez son beau-père. Elle avait trouvé un boulot de vendeuse de glaces dans une pâtisserie des Jacobins, mais ce jour-là, il faisait si mauvais que sa patronne lui avait dit de rentrer chez elle. Elle venait de mettre la clé dans la porte d’entrée quand elle entendit une sorte de coup de feu. Elle vit un homme courir dans la ruelle. Deux policiers surgirent de la rue René-Leynaud. L’homme allait se faire arrêter. Il s’approcha d’elle. Et sans réfléchir, elle le fit entrer dans son immeuble. L’homme la suivit dans le dédale des rues et des cours. (102)