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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:39

A Pâques, ils partirent en voiture pour Lisbonne. Un voyage de rêve jusqu’au coup de téléphone que Valérie reçut du père, le cadet venait d’être hospitalisé pour une péritonite, elle dut rentrer en urgence. En rentrant en pleine nuit, Dany tomba sur Léna qui sortait de la chambre d’Antoine. Finalement, Antoine émigra dans la chambre de Léna. Antoine réussit son bachelor en informatique, Léna le poussa à renouer avec sa mère pour lui annoncer la bonne nouvelle. (319) elle était contente pour lui. Mais elle avait été mutée deux mois plus tôt à la gendarmerie maritime d’Anglet. Dany poussa Antoine à poursuivre ses études. Apparemment Carole les avait oubliés. * La nouvelle de leur arrestation laissa Dany et Léna KO debout. Ils abandonnèrent leurs activités, prirent la route à 2h du matin et arrivèrent à Fleury-Mérogis en fin de matinée. On les renvoya au Palais de justice de Paris… Quand Dany et Carole se retrouvèrent face à face au parloir, ils n’eurent pas grand-chose à se raconter. Dany ressentit un malaise à parler de ses activités d’homme libre. Alors, il se mit à son niveau. (320) Le mois suivant, la veille du départ, il renonça au long déplacement et Léna prit sa place. Les deux sœurs discutèrent… 16 mois après le décès de Maggie McKelly débuta le procès de Carole Moreno aux assises de Paris. Les deux premiers jours semblaient avancer dans le bon sens (321) et puis le 3e jour, Lucy avait débarqué. Dany était allé la chercher à l’aéroport. Hector devait être opéré le samedi ; elle ne ferait qu’un aller-retour. * Puis Carole avait aperçu sa mère et elle avait fait sa déclaration de culpabilité. * L’avocat était furieux. Il avait presque risque réussi à la sauver et elle s’était sabordée. Léna avait fait des reproches à Lucy : c’est à cause d’elle que Carole avait fait cette déclaration. Lucy ne comprenait pas : « Je me demande si tu le fais exprès ou si tu es inconsciente ? … Je ne veux plus jamais te voir, ni entendre parler de toi ! » Léna tourna les talons. (323) Dany et Lucy s’installèrent dans un restaurant de la place Dauphine. Il excusa sa fille et affirma qu’il était content de la voir. Lucy se mit à pleurer. Elle était venue dans l’intention de proposer à Léna de venir les voir au Canada. * 15 ans. * Après le procès, Dany dut affronter la colère de Léna qui lui reprocha d’avoir fait venir Lucy. (324) Dany n’avait prévu ni la réaction de Lucy, ni celle de Carole. « Tu lui trouves toujours des excuses… Tu l’aimes toujours, tu n’as jamais cessé de l’aimer, tu es le seul pour qui elle est restée indispensable… Vous avez poursuivi votre histoire comme si de rien n’était ». Dany ne regrettait rien. Pendant des années, il avait été convaincu que la plus grosse erreur de sa vie avait été d’avoir quitté la foire familiale pour seconder Patrick dans ce coup foireux. 25 ans avaient passé et il se demandait encore ce que sa mère était devenue. Mais Dany fut troublé par l’admonestation de Léna. Pour elle, la plus grosse erreur de Dany, c’était de ne pas avoir rompu avec Lucy. Et il se demandait s’il commettrait une 3e erreur (325) * La vie reprit, amputée de Carole et de Lucy. On faisait comme si elles n’existaient pas. Léna allait à Rennes une fois par mois. Dany ne pouvait plus y aller. Antoine obtint son master en informatique et il reçut plusieurs propositions d’embauche. Il accepta un poste dans la sécurité informatique d’un laboratoire pharmaceutique en banlieue parisienne. Il voulait que Léna l’accompagne mais elle ne voulait pas quitter Sète pour Paris. (326) Il aménagea en août dans un appartement à Antony. Dany poussait Léna à le rejoindre. Quand Antoine la prévint que sa période d’essai était terminée, elle pensa que c’était la fin de leur histoire. *

Léna et Jérôme.  En février, Léna passa son entretien d’évaluation annuel : son manager appréciait sa ponctualité et sa disponibilité. Depuis 3 ans, il lui proposait d’évoluer mais Léna avait toujours refusé. Ce jour-là, c’est elle qui anticipa. Le lendemain, le manager passa la voir à l’accueil pour lui proposer une formation de croupière de 3 mois et demi à Marseille. Pour ce métier, il fallait être bon en calcul mental (327), être concentré, souriant et courtois même quand on ferme à 5h du matin. Depuis le temps qu’elle travaillait au casino, elle avait fini par en mémoriser les règles, elle maîtrisait les principaux jeux de table. Léna fit ses premiers pas de croupière 2 jours après son retour sous l’œil discret du chef de partie, qui l’accompagna durant 15 jours et fut rassuré par ses débuts. Son nouveau job n’entraîna pas de changements majeurs dans sa vie. Elle aimait cette vie à l’envers où la routine n’existe pas. (328) Et elle apprit à gérer les clients. De tous les jeux, son préféré était le black-jack. * 2 ans et demi après l’incarcération de Carole, la chanson Don’t Be Angry With Me émergea de l’au-delà et connut un succès fulgurant. (329) Dany lui-même ne savait rien. Léna non plus. Le soufflet retomba et on n’entendit plus parler de Carole. * Les années passèrent. Entre le restaurant, le karaoké et les répétitions, Dany était assez occupé. Léna gravissait les échelons, devint chef de table polyvalent. Elle se lia avec un croupier qui s’appelait Jérôme. Elle emménagea avec lui dans une maison à Balaruc, ils firent le tour des Baléares en voilier et récidivèrent l’année suivante. Dany attendait un enfant, mais au bout de 5 ans, Jérôme reçut une (330) proposition pour travailler comme chef de partie sur un bateau de croisière basé à Nassau. Léna aurait pu se faire embaucher aussi, ils en discutèrent pendant 3 mois, Jérôme voulait qu’ils s’installent à Miami. Mais Léna tergiversa et finit par renoncer et il partit sans elle. Léna fut surprise d’être si peu triste de son départ. Elle revint chez Dany. Chaque mois, elle faisait le voyage à Rennes pour voir Carole qui ne parlait pas beaucoup. *

Léna et Juliusz. C’était un mois de novembre gris et venteux. Les clients avaient disparu (331) et Dany rentra à la maison avant le début du service pour dîner avec Léna. Ils prirent l’apéritif en regardant la télévision. Elle proposa à Dany de monter avec elle pour voir Carole. Dany n’avait pas envie. A la télévision, une journaliste évoquait un grave accident de manège à Caen. Il crut reconnaître son copain Nino. Il décida de partir dès le lendemain matin avec la Clio de Léna. * Le même jour, Juliusz Martin courait le long de la mer. Quand il avait quitté son hôtel pour son jogging quotidien, le réceptionniste (332) l’avait mis en garde sur le mauvais temps. A la sortie d’un virage, il croisa une femme qui promenait son chien. Il lui demanda où menait la route : Marseillan. Il avait l’habitude de courir par tous les temps. Il avait décidé de continuer à vivre comme à (333) 20 ans le plus longtemps possible. Il avait connu des années flamboyantes et des déroutes mémorables. Son ancienne femme affirmait qu’il était immature. Elle avait demandé le divorce et obtenu la garde de leurs deux enfants. Elle était repartie au Danemark et il avait perdu contact avec ses enfants. Sa fille l’avait appelé pour l’inviter à son mariage mais c’était avant la Coupe du monde et il avait décliné parce qu’il devait superviser deux équipes africaines. Elle avait raccroché sèchement. Il s’en fichait. Entre le divorce, la pension, les séparations, les séparations ruineuses, les investissements catastrophiques et le poker, il vivait comme un oiseau funambule. Michaël son ancien coéquipier et patron le poussait à acheter un appartement mais Juliusz n’avait pas envie de finir ses jours à Nancy. Il faisait froid sur cette digue, il dut faire un effort pour maintenir l’allure. Depuis quelques mois, il se sentait moins fringant, même si son médecin lui disait qu’il allait bien. (334) « Tu vas avoir 50 ans, Juliusz. Le moment du bilan ». Les mots à ne pas prononcer. * La 1ère fois que Juliusz aperçut Léna, ce fut comme une apparition. Elle était figée dans son uniforme du casino. Juliusz avait dîné dans un restaurant médiocre en bordure du canal. Le patron l’avait reconnu et lui avait proposé de l’armagnac. Ses deux voisins s’étaient joints à eux et ils avaient discuté football. Ils voulaient connaître la raison de sa venue à Sète mais il avait éludé en souriant. (335) Le patron avait gardé l’addition. Minuit était passé quand ils étaient sortis du restaurant. Il aurait dû retourner à son hôtel mais il avait remonté la rue et il était arrivé devant le casino. Il avait beaucoup perdu dans les casinos et s’était fait interdire de jeu pour 6 ans. Puis il avait tenu bon. Le jeu était sorti de sa vie. Il décida d’entrer. (336) Dans une vie antérieure, il avait fréquenté des casinos dans tous les pays, où il avait dilapidé son argent. Juliusz n’avait rien à craindre dans cet endroit. Il fit le tour du local, arriva dans le secteur des jeux de table. Et il remarqua Léna. Il lui dit qu’il ne voulait pas jouer. Elle lui expliqua que la mise minimum était de 2 €. « C’est dans mes moyens. Mais je me suis juré de ne plus jamais jouer et j’ai l’intention de tenir bon. (337) – Un homme qui tient ses promesses, c’est rare. – Sans mauvais jeu de mots, je suis assez vieux jeu ». Léna fixait cet inconnu et eut le sentiment qu’elle n’avait pas à s’en méfier. Il lui proposa de boire un verre après son service. A Sète, lui dit-elle, tout est fermé. « Je ne voudrais pas que vous croyiez que… mais je vous trouve très belle. – C’est gentil. Merci ». Il prit un billet de 20 €. Elle lui donna 10 jetons qu’il laissa sur le tapis. « Et votre promesse ? – Je n’ai pas envie de jouer, j’ai envie de rester un peu avec vous ». Il perdit. Quand Léna sortit du casino à 2h15, accompagnée d’une collègue, elle l’aperçut qui attendait de l’autre côté de l’avenue. Il lui demanda son prénom. Elle précisa : « On n’a pas le droit d’être en relation avec des clients. (338) – Je ne joue pas, je ne mettrai plus jamais les pieds dans ce casino, on ne pourra rien vous reprocher ». Elle voyait qu’il avait froid. Elle lui donna son foulard. « Vous me le rendrez demain. – Je vous invite à dîner ». * Ce fut une journée interminable pour l’un et pour l’autre. Elle changea d’avis 3 fois. Juliusz passa au stade pour annuler son rendez-vous du soir avec le président. Il avait besoin de se dégourdir les jambes. Il arriva devant le Café du Square avant l’heure prévue. Il s’installa en terrasse, lut L’Equipe. Léna arriva elle aussi en avance. (339) Elle le retrouva. Il lui rendit son foulard. Il lui expliqua son métier : il était chargé du recrutement de jeunes joueurs pour un club de première division, il en supervisait une quinzaine en France et une dizaine à l’étranger… (340) Il y avait un gamin qui l’intéressait à Sète. Léna confessa qu’elle n’y connaissait rien au foot. Lui était un ancien joueur de footballeur professionnel. Il avait eu une belle carrière en club et en équipe de France. Il avait arrêté à 35 ans après une rupture du tendon et il s’était reconverti. (341) Elle lui proposa de se tutoyer. Il lui demanda pourquoi elle travaillait au casino. Il voulut l’inviter au restaurant. Elle devait prendre son service dans une heure. « Si tu veux, on peut dîner ce soir. – Ça va être difficile d’attendre jusque-là ». * Léna retrouva Juliusz au Café du Square. Il avait peur qu’elle ne vînt pas. Elle avait regardé sur Internet et vu qu’il était une star. Il avait même raté un pénalty en finale de Coupe du monde. (342) Il s’était marié quand il était à Arsenal avec une Danoise, sous la loi danoise. Elle voulut lui montrer le panorama du mont Saint-Clair. (343) Ils s’assirent sur un banc au sommet du belvédère et restèrent à admirer l’immense baie et l’étang de Thau. Elle lui proposa de dîner chez elle. Elle lui proposa des spaghettis à la tomate. Juliusz se dit qu’il n’allait pas recommencer une aventure sans lendemain avec une femme qui (344) aurait pu être sa fille. Il ne supportait plus de répéter le même discours de séduction. Il n’avait plus envie de faire le beau. Pas avec elle. Il n’avait rien d’autre à lui proposer que sa vie de nomade. Il s’apprêta à partir. « C’était pas une bonne idée. Nous deux, c’est pas possible ». Elle le serra contre elle. * Elle prépara le petit-déjeuner. Ils s’assirent de part et d’autre de la table de la cuisine. « Je suis un enfant trouvé dans une église de Juvisy, au pied d’une (345) Vierge à l’Enfant. La veille, le sacristain avait remarqué une grosse écharpe au pied de la statue. Le lendemain, il a entendu un cri qui sortait de cette couverture, une sorte de miracle, j’avais survécu à une nuit de novembre. Sur un papier, une main avait tracé « Il s’appelle Juliusz ». La seule chose qui le rattachait à sa mère, ainsi qu’une petite empreinte de sang sur le côté gauche. Il l’avait fait analyser sans trouver la moindre correspondance. J’ai été confié à l’Aide sociale à l’enfance et j’ai eu la chance d’être adopté par des braves gens qui m’ont élevé, un garagiste de Saint-Nazaire, dont je porte le nom. Ils m’ont tout expliqué, on a discuté et j’ai voulu garder mon prénom, je suis probablement d’origine polonaise, et à 2 jours près je ne connais pas la date exacte de ma naissance. J’ai fait rechercher ma mère par des détectives privés en France et en Pologne, ça m’a coûté une fortune En vain. Ils ont retrouvé le sacristain. (346) Quand j’étais en équipe de France, j’ai participé à une émission de télé, on en a beaucoup parlé, mais ça n’a servi à rien. J’ai vécu toute ma vie avec ce fantôme qui me tenait dans ses bras. On m’a affirmé 100 fois : « Avec le temps, la blessure va se refermer, un jour tu n’y penseras plus », mais les années ont passé et la cicatrice est toujours à vif ». * C’était un pauvre terrain de foot, sans gradins. Depuis la ligne médiane, Juliusz et Léna suivaient un match d’adolescents. Juliusz photographiait le n°6. (347) Léna était incapable d’évaluer la performance du joueur. Juliusz lui expliqua. * La nuit enveloppait la maison sur colline. Depuis la fenêtre du salon, Léna guettait l’arrivée de Juliusz mais il n’arrivait pas. L’histoire était finie avant même d’avoir commencé. Elle monta se coucher. (348) Quand elle ouvrit les yeux, Léna devina son ombre près du lit. Il avait été retenu par les parents du gamin, un couple de fous. * Le lendemain, Juliusz disparut jusqu’au soir. Ils se retrouvèrent au Café du Square. Il avait passé d’une mauvaise journée. Au milieu de la nuit, il se rendit compte qu’elle ne dormait pas. (349) Quand elle se réveilla, il n’était plus dans le lit. Elle entendit la porte du rez-de-chaussée s’ouvrir. Elle courut pour le rattraper. « Je ne vais pas t’embêter avec mes problèmes, mais ce n’est pas une bonne journée qui commence… il y a qu’aujourd’hui, j’ai 50 ans, à 1 ou 2 journées près, je ne saurai jamais ». Elle lui proposa de fêter ça. Il ne voulait pas. « Nous deux ça ne tient pas la route, notre histoire n’a aucun sens ». Dany avait 53 ans. Pour Léna, ça lui était égal. « Tu ne diras pas ça dans 10 ans, parce que là je serai vraiment vieux et tu seras encore jeune femme. Alors (350) il vaut mieux s’arrêter avant que ça devienne trop dur ». Mais Léna ne voulait pas vivre avec lui. Elle n’avait pas envie de faire de projets. En attendant, elle comptait bien acheter un gâteau. * Quand elle avait demandé ce qu’il comptait faire ce jour-là, il avait répondu qu’il ne pouvait pas rester un jour sans courir. Il proposa à Léna de l’accompagner. Elle lui parla de la voile. (351) Et elle essaya de le suivre. * Juliusz ne voulait pas fêter son anniversaire mais Léna était tenace, elle voulut l’inviter au restaurant. Elle ne tenait pas à parler de sa famille. (352) Elle avait continué à regarder sur Internet ce qu’on disait de lui. Il était retourné voir son footballeur en herbe et il était revenu avec une promesse de signature. N’allait-il pas repartir ? Le lendemain, au petit-déjeuner, il faisait une drôle de tête. « Faut que je te dise la vérité. Je ne suis pas venu dans cette ville par hasard. Le gamin que je supervise, ce n’était qu’un prétexte. Voilà, il y a 3 ans, sur les conseils d’un ami, j’ai publié mon histoire sur un site de recherche en ligne d’enfants abandonnés ou nés sous X et sur des pages spécialisées de réseaux sociaux, ça a généré une certaine effervescence et puis le souffle est retombé. Il y a 4 mois, j’ai été contacté par une ancienne assistante sociale qui avait travaillé ici, je suis allé la voir à Granville où elle a pris sa retraite. Il y a 7 ans, quand elle était encore en activité, (353) elle avait rencontré une Polonaise qui avait abandonné son bébé à la naissance et qui le regrettait amèrement. Cette femme était allée se renseigner au Centre d’action sociale mais il n’y avait rien à faire pour l’aider, l’assistante sociale se souvenait bien d’elle, elle travaillait comme vendeuse dans une boulangerie de Sète. J’ai tourné dans la ville, j’ai repéré plusieurs boulangeries, ma mère devrait avoir 67 ou 68 ans aujourd’hui, peut-être plus. » Il avait fini par entrer dans une boulangerie, tétanisé. Et il était ressorti. * Léna accompagna Juliusz dans sa visite des boulangeries. Il en était à le 3e boutique. Dans les 3 boulangeries suivantes, Léna n’eut guère plus de succès. La suivante était à 5 mn. Juliusz voulait arrêter. Elle parla de son père qui était à la recherche de sa propre mère, perdue de vue depuis 35 ans. (354) Ils étaient tous les deux dans la même situation. Le jour commençait à baisser quand Léna pénétra dans la boulangerie de la rue Carnot. Elle expliqua ce qu’elle cherchait : « On a bien eu Agnieszka mais elle a pris sa retraite il y a quelques années, je ne sais pas si je peux vous donner son adresse. » * Agnieszka habitait au 3e étage d’un petit immeuble de la cité Pasteur à Frontignan. L’ascenseur était en panne. Sur le palier, ils restèrent figés. Léna lui dit de sonner. Une femme leur ouvrit. (355) Il dit qu’il s’appelait Juliusz et qu’il était son fils. Elle répondit qu’elle n’avait eu qu’un fils qui s’appelait Piotr. Elle l’avait retrouvé 3 ans plus tôt. Ils avaient fait le test. Le visage de Juliusz se décomposa. Agnieszka voulut lui proposer un remontant. Agnieszka reconnut Juliusz Martin, l’idole de son fils. Elle lui demanda une dédicace. Quand ils sortirent, Juliusz semblait désorienté. (356) Léna essaya de le rassurer. Il lui confia que s’il ne buvait plus d’alcool, c’est qu’il en avait beaucoup abusé. Il avait eu un accident de voiture et il avait été aux Alcooliques anonymes pendant 2 ans. Il craignait de replonger. * Ils préférèrent ne pas aborder le sujet de la séparation. Ce fut une nuit d’adieu. Quand Juliusz se réveilla, Léna était une chaise, elle le regardait dormir. Ce fut un repas silencieux. (357) Et puis le smartphone de Juliusz sonna : sa fille venait d’accoucher d’un petit garçon, Lars. Il ne savait même pas qu’elle était enceinte. La suite du message disait : « Je viens d’avoir un bébé, je pense à toi ». Léna lui conseilla de manifester sa joie. (358) Léna était mal placée pour donner des conseils avec Hector et Lucy. Mais elle regrettait de s’être braquée. Juliusz proposa à Léna d’aller au Danemark avec lui. « Partons aujourd’hui, le plus vite possible, le plus loin possible, je vais prévenir mon employeur ». *

Carole et Inès. Léna était en train de faire le tri dans ses affaires quand le carillon sonna. Une femme d’une quarantaine d’années attendait à la grille. (359) Madame Meyer, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation voulait voir Dany Moreno. Elle devait faire un rapport suite à la demande de libération conditionnelle formulée par Carole, qui avait purgé les 2/3 de sa peine. Dany avait fourni une promesse d’embauche et une attestation de logement. Elle voulait évaluer les conditions de sa libération. Léna lui fit visiter la maison. Mme Meyer savait combien Léna était attentive à sa sœur. (360) Mme Meyer rappela les conditions que Carole devait respecter. * Bientôt, Juliusz arriva. Léna lui expliqua qu’elle ne pouvait pas partir. (361) Il valait mieux qu’ils arrêtent là. Juliusz quitta la maison. * Quand Dany ouvrit la porte de la maison, Léna s’activait dans la cuisine. Il dit qu’il n’avait trouvé personne et lui demanda ce qu’elle avait fait : « Oh, rien de spécial… Ah si, je me suis remise au footing ». * Carole Moreno fut libérée 11 jours plus tard, après 10 ans et 5 mois de détention. La veille, elle avait eu 30 ans. Dany et Léna eurent à peine le temps de faire le voyage en voiture. (362) Ils durent patienter 2h devant le centre pénitentiaire. Carole sortit et se jeta dans les bras de Dany et de Léna. Ils rentrèrent à Sète. * La vie reprit son cours. Carole allait nager avant de prendre son service au Pressing. Elle refusait désormais de chanter. Au casino, Léna poursuivait son activité nocturne à la satisfaction du manager qui l’informa qu’elle passerait chef de salle adjointe à la retraite de Jean-Paul. Elle n’avait aucune nouvelle de Juliusz. (363) Dany pensait à Inès dans son monastère. Inès l’envahissait. * C’était un mardi. Le seul soir où ils étaient réunis tous les 3. Il se décida à leur parler d’Inès. Il raconta son histoire. « A l’époque, (364) y avait pas de téléphones portables, comme aujourd’hui, et chez nous y avait même pas de téléphone fixe, bien sûr ». Il raconta sa rencontre avec Lucy. Il avait fini par retrouver Inès, devenue religieuse chez les clarisses dans le Jura sous le nom de Marie-Anne. Carole proposa d’aller voir cette grand-mère dont elle ignorait l’existence. Pour Léna, ce n’était pas le moment. * Carole assis à une table dans la salle d’accueil du monastère de Poligny, (365) Inès apparut. Inès et Carole restèrent un moment à se dévisager. Dany n’était pas là. Elles se prirent la main et se parlèrent. (366) Carole demanda à Inès pourquoi elle était devenue religieuse. « Je te demande ça parce que moi aussi, je pense à devenir religieuse ». (367) Inès était surprise. Carole ne croyait pas en Dieu. C’était le minimum. Carole ne savait pas ce qu’elle voulait faire de sa vie. (368) Inès lui proposa de rester quelques jours au monastère, le temps qu’elle réfléchisse. * (369)

Lucy, la mère qui aimait trop et pas assez.

Lucy n’avait jamais aimé le Canada mais ce n’était pas son choix. Pour être près d’Hector, elle se résigna aux hivers sans fin, aux printemps boueux, aux centres commerciaux souterrains. Hector avait changé de nom. Il avait des papiers canadiens. En fermant le restaurant, comme elle le faisait chaque soir, Lucy avait passé un coup de fil à Hector pour l’avertir. Toronto était enseveli sous 60 cm de neige. Elle mit 1h30 pour rentrer chez elle. Elle entendit un air d’opéra qu’elle détestait. Elle trouva Hector installé sur le canapé. Elle comprit que sa vie (373) à elle aussi allait s’achever.  Quand elle attrapa sa main, il se produisit un miracle. La musique recommença. Ce fut la 1ère fois que Lucy écouta un opéra et elle fut conquis par cet air de Lucia du Lammermoor de Donizetti. Elle se dit qu’Hector lui avait fait le plus beau des cadeaux d’adieu. Cette migration musicale se fit naturellement. Répudié le rock de sa jeunesse. Elle se mit à écouter les albums d’Hector. (374) * Lucy fit semblant de s’intéresser encore plus à son travail. Mais la vie sans Hector n’avait plus de sens. Elle se détacha progressivement du restaurant. Elle reçut un mail de Dany lui annonçant que Carole allait être libérée. Une nuit d’insomnie, Lucy décida de repartir à Sète. Elle vendit son restaurant, son appartement et prit l’avion avec 4 valises dont une entière de disques d’opéra. Depuis son départ, 22 ans plus tôt, la terre avait changé. Elle ne prévint personne. Le taxi s’arrêta devant la maison. (375) Elle tenait l’urne funéraire d’Hector. Elle vit la porte de la maison s’ouvrir (376)

2. Critique.

Manuel, patron des auto-tamponneuses sur une fête foraine itinérante est un excellent guitariste manouche avec son ami Chico et trois autres musiciens. Mais quand les quatre autres musiciens décident de monter à Paris pour former un groupe, les Lover men, Inès menace Manuel de le quitter s’il part avec eux. Il cède. Et les Lover Men connaissent la gloire.  Inès et Manuel essayent pendant 12 ans d’avoir un enfant, sans succès. Ils se résolvent à faire un pèlerinage au sanctuaire des clarisses de Poligny et le miracle a lieu. En 1971, Inès accouche de Dany, un garçon… blond aux yeux bleus. En grandissant, les relations entre Dany et ses parents deviennent difficiles avec Manuel, qui meurt subitement d’une crise cardiaque, à 50 ans, et avec Inès qui lui refuse le moindre salaire. Un jour, Dany fait la connaissance de Patrick, un mauvais garçon qui lui promet de gagner de l’argent facile en participant à un mauvais coup. Le cambriolage tourne mal, Patrick et son complice sont arrêtés, et Dany est sauvé par Lucy, une jeune femme, qui servait de chauffeur aux malfrats. Ils se planquent le temps des recherches de la police. Mais quand Lucy ramène Dany à Lodève, il ne trouve plus personne. Dany a 18 ans, il pense que sa mère, avec qui il est en conflit, l’a abandonné. Dany est alors recueilli par Lucy et son compagnon Hector, qui habitent une maison sur le mont Saint-Clair, à Sète. Hector, 40 ans et Lucy, 25 ans, sont propriétaires d’une pizzéria, Le Napoli. Hector, braqueur neurasthénique insomniaque et géant mélomane initie Dany à l’opéra. Il disparaît régulièrement, au grand dam de Lucy. Mais un jour, le GIGN débarque dans la maison de la colline, à la recherche d’Hector : lors du braquage d’une bijouterie sur la Croisette, Hector a tué un gendarme en s’enfuyant. En 1991, Lucy accouche d’une petite fille, inscrite sous le seul nom de sa mère, Léna Caron. Dany a fini par tomber amoureux de Lucy, malgré leurs 7 ans d’écart et l’indifférence de Lucy qui travaille maintenant comme guide touristique pour des tours dans les vignobles. Lucy est souvent absente, se lie avec Denis, un maître de chai avec lequel elle finit par rompre. Dany s’occupe de plus en plus du restaurant. Et un jour, Lucy cède aux avances de Dany. Un vendredi 8 avril 1994, jour de la découverte du suicide de Kurt Cobain, son idole, Lucy accouche de Carole, fille de Dany. Après 12 ans de relations avec Dany, en 2003, Lucy retrouve Hector qui lui propose de le suivre à Toronto où il a ouvert un restaurant sous une nouvelle identité. Lucy n’hésite pas à laisser Dany et ses deux filles qui ont décidé, d’un commun accord que leur mère était « morte ». Un jour, en regardant les infos à la télévision, Dany croit reconnaître Nino, un de ses cousins qui travaillait avec lui sur les stands de la fête foraine. Il part à sa recherche et finit par retrouver, 35 ans après, la trace de sa mère. Inès est devenue sœur Marie-Anne au couvent des Clarisses à Poligny où elle avait, jadis, prié sainte Colette pour avoir un enfant. Avant le départ de Dany, Inès lui avoue que son père n’est pas Manuel, mais Sven, un trapéziste suédois, rencontré juste avant son départ pour le pèlerinage.

Carole grandit dans l’indifférence de sa mère. un jour, celle-ci lui fait cadeau de son vieux walkman à cassettes et Carole découvre Chrissie Hynde. 6 mois après, Lucy s’envole avec Hector. Carole délaisse l’école sauf quand elle fait la connaissance d’Aline qui la pousse momentanément à travailler.  Mais alors que les deux amies s’apprêtent à partir en vacances en Espagne, Aline disparaît. Carole voit d’autres filles et fréquente le Pressing, un karaoké que son père a ouvert à côté du Napoli. Carole prend l’habitude d’y chanter, jusqu’au jour où Maggie MacKelly, l’interprète célèbre de No joke ! l’entend chanter sa propre chanson. La star reconnaît les qualités vocales exceptionnelles de Carole et décide de prendre en charge sa carrière. Contre l’avis de Dany, Carole suit Maggie à Paris et coupe involontairement les ponts avec sa famille, après la perte de son portable. Maggie lui a composé une chanson Don’t Be Angry With Me qui promet d’être un tube. Mais, alors que Carole doit chanter pendant son émission de télévision, le trac la prend. Maggie en veut à Carole et l’impensable se produit. Carole bouscule Maggie qui tombe et se tue. Carole est arrêtée puis jugée. Le jour de son procès, elle plaide coupable après avoir entrevu Lucy dans la salle d’audience et elle est condamnée à 15 ans de réclusion criminelle à la prison de Rennes. Pendant son incarcération, son tube ressort sur les réseaux sociaux et connaît un grand succès qui la laisse indifférente. Après 10 ans et 5 mois de réclusion, Carole est libérée, le 9 avril 2024, le lendemain de son 30e anniversaire.

A 8 ans, Léna s’intéresse à la voile. Et elle fait la connaissance d’Antoine dont les parents gendarmes sont divorcés. Mais ils ne supportent pas que leur fils sorte avec la fille d’un tueur de gendarme. Antoine, mis à la porte de chez sa mère, s’installe chez Dany et Léna. Après son bac, Léna est engagée comme intérimaire à l’accueil d’un casino, où elle va rapidement grimper les échelons.  Antoine continue ses études et obtient un poste en région parisienne mais Léna refuse de le suivre. Elle se lie ensuite avec un croupier, Jérôme. Mais quand celui-ci, obtient une mutation, Léna met un terme à leur relation. C’est à ce moment-là qu’elle rencontre Juliusz Martin, une ancienne gloire du football cinquantenaire, reconverti en agent de joueur. Juliusz et Léna se rapprochent et l’homme lui révèle qu’il est à la recherche de sa mère qui l’a abandonnée à la naissance. Juliusz propose à Léna de partir avec lui au Danemark où sa propre fille vient d’accoucher. Mais une fois encore, Léna renonce. Elle reste à Sète avec Dany. Au retour de Carole, Dany leur révèle l’existence d’Inès. Carole décide d’aller voir sa grand-mère.

A Toronto, Hector meurt et Lucy décide de tout vendre et de rentrer à Sète, 22 ans après son départ. Elle sonne chez Dany, Léna et Carole.

« Familles, je vous hais ! » écrit André Gide dans les Nourritures terrestres. La vie impair et passe, c’est d’abord l’histoire de familles fracassées, déchirées, broyées : Dany Moreno n’est pas le fils de Manuel, sa mère, Inès l’a eue lors d’une brève rencontre avec un trapéziste suédois. Ils ne considèrent jamais leur fils tant attendu comme leur véritable enfant. Manuel et Inès se fâchent souvent avec lui au point que Dany se croit véritablement abandonné par sa mère. L’enfant béni devient l’enfant honni. Dany sera hanté par le fantôme de sa mère pendant 35 ans, en se demandant pourquoi elle l’avait abandonné. Léna et Carole ont le même rapport d’amour et de haine avec Lucy, leur mère qui ne les aime guère et les abandonne vraiment (ce n’est pas un quiproquo pour le coup) pour suivre Hector au Canada du jour au lendemain. A 18 ans, Lucy, avait fui, déjà, de chez son beau-père, à Lyon, pour suivre un braqueur en cavale, croisé dans la rue, de 15 ans son aîné. Du côté d’Hector, le sort n’avait guère été plus enviable : son père le battait et l’avait mis à la porte à 16 ans.  Pendant 12 ans, Dany vit avec Lucy avec le fantôme d’Hector immiscé entre eux, comme le cadavre de Camille entre Thérèse Raquin et Laurent. Quand Dany fréquente Valérie, l’infirmière rencontrée à la chorale, les enfants de celle-ci manifestent leur hostilité à son égard. Denis, le maître de chai, quitte sa femme et ses deux ados pour vivre avec Lucy. Son fils ne veut plus lui parler. Le père d’Aline, l’amie de Carole, est parti avec une collègue. Celui de Maggie MacKelly, lui aussi, était parti et sa mère s’était mise à boire en délaissant ses enfants. Au procès, le psychiatre fait remarquer que « La sujette a établi une relation forte, ambiguë et bivalente avec la victime, à la fois amante et repère maternel… transfert sur la victime au tempérament directif de l’image de la mère, associé à un projet de vie et professionnel… avec un engagement à sens unique pour l’une et de circonstance pour l’autre ». Les parents d’Antoine, l’ami de Carole, se sont séparés après la découverte d’une relation extra-conjugale du père avec une collègue. Juliusz Martin s’est séparé de sa femme qui avait demandé le divorce et obtenu la garde de leurs deux enfants. Elle était repartie au Danemark et il avait perdu contact avec ses enfants. Et Juliusz apprend à Léna que lui-même a été abandonné à la naissance par une mère d’origine polonaise qu’il cherche encore 50 ans plus tard. « Nul ne guérit de son enfance », chantait Jean Ferrat. Bien peu de familles résistent dans ce roman partagé entre des amours irrésistibles, irrépressibles et des haines tenaces, des rancunes, des rancœurs tenaces, quand elles ne sont pas exacerbées par l’incompréhension et l’aveuglement. Pourtant, au milieu de ce déluge de fin du monde, la maison de la colline apparaît comme l’arche de Noé et le mont Saint-Clair, à Sète, comme le mont Ararat, sous le patronage de Valéry et de Brassens. Dany en Noé, sauve dans cette arche Léna, Carole et peut-être même Lucy. Et celui qui a été le moins aimé, devient finalement celui qui est le meilleur, le plus généreux, le plus aimable.

Un autre thème majeur du roman est la musique : Manuel, le grand-père, est doué pour la guitare manouche et il passe à côté de la gloire en refusant de suivre ses amis gitans qui fondent le groupe Lover Men, à cause d’Inès. Dany, est calmé, dans son enfance, par la musique classique qui passe à la radio. A Sète, Hector, le passionné d’art lyrique, l’initie à l’opéra. Dany veut devenir chanteur d’opéra mais rechigne à apprendre le solfège. Pour cette raison, il est recalé au Conservatoire et doit se rabattre sur une chorale. Deuxième échec. Lucy, qui déteste l’opéra, écoute du rock. Elle est fan de Nirvana et attribue à la nouvelle du suicide de Kurt Cobain, la naissance prématurée de sa fille Léna.  A sa fille Carole, elle fait cadeau de son walkman et de 145 cassettes. Ainsi naîtra la passion de Carole qui la conduira à une gloire éphémère et tragique, grâce à la rencontre de Maggie Mac Kelly. La carrière de Carole est à la fois celle d’une catastrophe et d’un triomphe quasi « posthume ». Du grand-père à la petite-fille, la vocation musicale tourne court. Et pourtant, c’est la musique qui les fait vivre. Le roman de Jean-Michel Guenasia est d’ailleurs saturé de musique : Django Reinhardt, Manitas de Plata, Téléphone, Claude François, Johnny Hallyday, Les Démons de minuit, Ouragan, Joe Dassin, Carmen, Nabucco, Luis Mariano, Django’s Tiger, Minor Swing, Dom Juan, Raimondi, Karajan, La Bohème, Madame Butterfly, About a Girl de Kurt Cobain, Turandot, Caballé, Pavarotti dans Le Trouvère, Norma, la Tosca, José van Dam, Figaro, le comte Almaviva, Mozart, l’orchestre du Maggio Musicale Fiorentino, l’Opéra de Rome, Zubin Mehta, José Carreras, Placido Domingo, Nessun dorma, La Vie en rose, le Maria de West side Story, O Sole Mio, Chrissie Hynde, Largi al factotum du Barbier de Séville, Madamina de Don Giovanni, Sardou, Goldman, Garou, Notre-Dame-de-Paris, Debbie Harry, Amy Winehouse, Céline Dion, Nirvana, les Blues Brothers, Everybody Needs Somebody to Love, Pink, Adele, Lady Gaga, Back to Black, Yesterday, Paul McCartney, No Joke ! de Maggie McKelly, Madonna, Material Girl, Like a Virgin, White Flag, Skyfall, Smells Like Teen Spirit, Comme d’habitude, Don’t Let Me Be Misunderstood, Don’t Be Angry With Me, It’s Over,  Ram, Monkberry Moon Delight, My Serenade, Georgia on my Mind, Ricochet, Black Out, Pharell, Lana Del Rey, Souchon, Je te donne, I Want to Break Free, Frank Sinatra, Shakira… Cette passion omniprésente des personnages et de l’auteur pour la musique nous fait fortement penser à De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, roman de Jean-Michel Guenassia, paru en 2017. Carole et Maggie McKelly fréquentent d’ailleurs Le Petit Béret, sur le canal Saint-Martin, qui était déjà le quartier général de Paul et Léna dans le roman. Léna, la mère de Paul avait cru faire l’amour avec David Bowie. Lucy n’est pas loin de considérer que Carole est la fille de Kurt Cobain, plus que celle de Dany. Dans La Vie rêvée d’Ernest G., le héros Joseph Kaplan, est un grand amateur de Carlos Gardel. Les noms des artistes, des morceaux et des albums sont autant de repères chronologiques dans La vie impair et passe.

 

Dans ses précédents romans, Jean-Michel Guenassia nous avait habitué à voyager dans le monde, du Quartier Latin au Pays de l’Est, de New-Delhi à Londres, de Prague à Alger, d’Israël à la Russie, à plonger dans l’histoire, en croisant des grands témoins de l’histoire et de l’art, de Guevara à Van Gogh, de Sartre et Kessel à Bowie. La vie impair et passe dresse un tableau bien différent. L’histoire ne quitte pas les frontières de la France, et même si les personnages voyagent pour leur travail (les forains, Lucy), par obligation familiale (pour rendre visite à Carole en prison ou pour retrouver Inès au couvent), ou pour fuir (Lucy et Hector au Canada), leur situation est relativement sédentaire. Dany s’installe à Sète, Léna refuse de suivre Antoine en région parisienne, Jérôme à Miami, Juliusz au Danemark, pour rester à Sète, près de Dany. Carole revient dans la maison sur la colline, comme Lucy. Aucun témoin de l’Histoire, non plus dans ce roman. Les principaux protagonistes sont même des invisibles dans la société : les forains sont des marginaux, Hector, Lucy, Pat sont des délinquants qui se cachent, Carole devient une criminelle, Léna vit la nuit, Juliusz et Maggie sont des stars oubliées et meurtries. Plus qu’une fresque historique ou panoramique, La vie impair et passe nous propose donc plutôt une galerie de portraits, pas toujours flatteurs mais souvent attachants. On aime ces personnages non pour leur héroïsme, leur gloire, leur succès, leur cohérence, leur intelligence, leur supériorité mais pour leurs failles, leur fragilité, leurs échecs, leur impulsivité et leur sensibilité exacerbée et souvent désordonnée. Même Inès et Lucy, les mères indignes, même Hector, le voleur, même Carole, la criminelle, même ces maris infidèles et ces enfants dépassés et pleins de colère contre leurs parents. Guenassia plonge ces existences fragiles dans le tourment de destins qui leur échappent et leur fait faire souvent les mauvais choix.  L’expression « impair et passe » vient du jeu de roulette au casino. Léna est croupière au casino de Sète ; Sur France Info, Jean-Michel Guenassia a cet échange avec le journaliste qui l’interroge : « La vie, impair et passe. Finalement, la vie avance comme si on lançait des dés ? – À peu près, oui. Cela signifie qu’on ne maîtrise pas nos vies. Nous sommes tributaires des aléas, de mauvaises rencontres, de mauvais choix, et qu’une fois qu’on a raté la bifurcation, on ne revient pas en arrière. C’est une part de loterie. » A la fête foraine, on reproche à Dany d’avoir réglé le rhéostat de la machine à pinces trop haut ce qui faisait gagner trop de gens. Dany à la fête foraine, Léna au casino participent à ces jeux de hasard qui offrent du rêve et des espoirs de richesse et se concluent souvent par la perte. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », disait Stéphane Mallarmé. La Vie, impair et passe, c’est le jeu de dés que le destin s'amuse à lancer. Mais laisser a-t-il sa chance à chacun de retomber sur ses pieds ? Dans On ne badine pas avec l’amour, Perdican déclare : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ». Les (anti)héros de La vie impair et passe, et en tout premier lieu Dany, se trompent souvent, souffrent, sont malheureux, mais ils vivent. Et le roman de Guenassia est diablement vivant. Car, comme le dit Maupassant à la fin d’Une Vie : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ».

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