/image%2F0549392%2F20260829%2Fob_6da2bc_image.webp)
Elle n’avait aucune nouvelle de Dany et de Léna. Elle hésitait à les contacter. Maggie se réveilla à 14h. Ce fut un dimanche banal, une journée fastidieuse de travail. Carole savait que Dany n’aurait jamais oublié son anniversaire. Sur le coup de 6h, Carole profita de l’absence de Maggie pour appeler Le Napoli. La ligne était toujours occupée, pareil au Pressing. Maggie rentra et finalement elle n’appela pas. (248) Malgré la cohue de la vie parisienne, elle s’était mise à aimer la liberté de cette ville et avait appris à y circuler. Carole s’était faite au mode de vie nocturne de Maggie. Elles dînaient tous les soirs dans un restaurant différent. (249) Un peu avant minuit, quand elle se sentait prête à aller en boîte, elle envoyait Carole se coucher. Pour la cohorte des copines, elles formaient un couple qui alimentait les commérages. Maggie expliquait qu’il n’y avait rien entre elles, que c’était une artiste dont elle s’occupait. Quant Melinda demanda l’autorisation de tenter sa chance, elle s’attira un refus de la part de Maggie. Elle décida de ne plus fréquenter ces restos familiers, ce qui n’empêcha pas les rumeurs de courir. * Pendant les 4 premiers mois, Maggie attendit un appel de sa vieille copine Jenna Sands avec qui elle avait (250) eu une histoire compliquée une vingtaine d’années plus tôt. C’était la meilleure coach du monde mais elle n’avait rien pu faire pour la guérir de son trac. Elles avaient fini par se fâcher. Début mai, Maggie se résolut à appeler. Celle-ci était très occupée et elle n’avait pas de temps à perdre avec des débutantes. 6 chansons à ce jour. Don’t Be Angry With Me faisait toujours de la résistance. En juin, Maggie eut des nouvelles de son amie Olga qui venait de rentrer de Miami. 3 jours plus tard, elle reçut Carole dans son atelier de la place des Victoires. (251) Olga prit ses mensurations. * Maggie jouait du piano à des heures tardives, sans gêner apparemment ses voisins. Avec une préférence pour Fats Domino et Roy Orbison. Elle se chauffait la voix avec It’s Over avant de reprendre les chansons du futur album. Don’t Be Angry With Me ne se laissait pas dompter. (252) Alors elle se souvint de l’album Ram de Paul McCartney et écouta Monkberry Moon Delight. Elle sut qu’elle avait trouvé la solution. Et elle réveilla Carole en pleine nuit. (253) « Tu ne te rends pas compte, grâce à ce que je viens de trouver, tu vas devenir une star ». Maggie commença à jouer la chanson. Maggie lui parla de McCartney. Elle avait enfoncé des punaises dorées dans les marteaux couverts de feutre du piano pour donner un son métallique. Elles restèrent face à face silencieuses (254) puis Maggie embrassa Carole et la serra dans ses bras. C’est de cette façon que commença leur histoire, malgré leurs promesses.
Carol Moreno : Don’t Be Angry With Me. Maggie avait cru qu’elle était assez forte pour résister à cette tentation. Elle n’avait connu que des histoires douloureuses qui se finissaient avec des cris et des disputes. Elle savait qu’elle était difficile à vivre. (255) Elle n’avait pas vécu avec quelqu’un depuis 12 ans. Elles devaient continuer à vivre comme avant, sans rien dire à personne. * Elles continuèrent en effet à vivre comme si de rien était mais les frontières étaient floues. Carole découvrit que Maggie n’était pas seulement une femme compliquée mais aussi quelqu’un d’angoissé. Elle n’avait pas digéré son éclipse définitive. Le pire c’était ce trac qui l’avait éliminée du métier. (256) Elle avait fait plusieurs analyses pour comprendre d’où ça venait. Pour l’un la scène symbolisait le père, pour l’autre la mère. Elle avait laissé tomber. Avec ces confessions, Maggie réussit à transmettre son malaise à Carole. Au Pressing, Carole chantait sans aucun trac. (257) Mais chanter dans un karaoké et sur une scène, ce n’est pas pareil. Pour en avoir le cœur net, Carole se rendit à la gare de Lyon où elle avait repéré un piano en libre accès. Le 1er jour, elle ne put accéder à l’instrument. Elle revint le lendemain puis les autres jours mais chaque jour, elle repartait sans oser interpréter quoi que ce soit. (258) Un mardi en début d’après-midi, elle se jeta à l’eau mais elle ne put jouer. Elle attendit encore une semaine. Réessaya puis renonça. * 8 chansons, peut-être 9. * Maggie choisit SON label, celui avec lequel elle avait triomphé 25 ans auparavant. Cedric Vaughn, originaire de Cardiff (259) était le seul créatif qui restait de cette époque, il ne cessait de la relancer pour qu’elle revienne dans le circuit. Maggie invita Cedric à dîner à la maison. Carole les écouta évoquer les derniers potins du show-biz. Vaughn n’adressa la parole qu’à la fin du repas : « Maggie me jure que vous êtes la nouvelle Annie Lennox ». Carole se mit au piano et commença Don’t Be Angry With Me, en ralentissant le temps. « Je n’ai rien entendu d’aussi beau depuis Georgia on my Mind », dit Vaughn. La comparaison était écrasante. (260) Il s’interrogeait sur la sonorité du piano. Cedric voulut faire une maquette pour la présenter à son patron. * Ce fut une année de travail intense. D’abord, il y eut les contrats. Compliqué. Cedric s’engagea auprès de Tom Krienko. (261) Le contrat resta sur son bureau plusieurs semaines. Et puis il écouta deux nouvelles maquettes réalisées par Maggie et fut impressionné. « Cette fille a une voix étonnante, on dirait Rod Stewart ». Et il signa. Il y eut une passe d’armes à propos du nom de scène de Carole. Krienko penchait pour Carol Moreno. Pour le contrat de Carol, ce fut plus rapide. Carol n’y comprenait rien et s’apprêtait à le signer mais Maggie lui conseilla de prendre un avocat. Maggie lui trouva une avocate qui gratta quelques avantages… et une coach de danse à Saint-Germain-en-Laye. Elles commencèrent à répéter la chorégraphie. Maggie avait proposé 11 chansons et Krienko en refusa (262) 2 : Ricochet et Black Out. Krienko suggéra qu’il y ait une chanson en français. Pour Maggie, la tâche de traduire deux de ses chansons en français fut difficile. (263) Un soir, Maggie s’endormit dans le lit de Carol et quand elle se réveilla, elle réalisa que c’était la 1ère fois qu’elle avait fait une nuit complète depuis longtemps. La nuit suivante, l’expérience se renouvela. Elle dormait mieux dans les bras de Carol. * Depuis 16 mois que Carol avait quitté Sète, elle n’avait pas donné signe de vie à Dany et Léna. (264) Au cours d’un dîner, elle confia à Maggie que son père lui manquait. « Eh bien, appelle-le ». Le lendemain, Carol attendit l’heure du déjeuner pour être certaine de joindre Dany au Napoli. Dany finit par décrocher : « Allô oui, j’écoute… C’est pour une réservation ? » Carol fut incapable de parler. Et Dany raccrocha. * Début juin, 18 mois après son arrivée à Paris, Carol commença l’enregistrement de son album au studio de Montrouge avec les meilleurs musiciens et techniciens. (265) Au bout de 3 semaines, on arriva à la fin du parcours quand il faut choisir l’ordre des chansons. « On a réussi quelque chose qui va marquer le monde de la musique », dit Maggie. Krienko avait l’air plus sombre que d’habitude. « Je crois que Don’t Be Angry ne fonctionne pas comme il faudrait. C’est un problème parce que c’est la chanson qui donne son titre à l’album. Ce sera un tube mais telle qu’elle est, c’est trop sec et abrupt, ça manque de vibrations. Il faut que ce soit plus mélodieux ». Les 15 personnes présentes dans le studio se figèrent. On attendait l’explosion maos Maggie se contenta de sourire. Mais elle n’était pas d’accord. « Si on veut que cet album entre dans l’histoire, qu’il marque son époque, on doit garder cette orchestration ». (266) Dès lors, les avis et les ordres divergèrent. Krienko avait l’avantage du contrat. * A partir de ce jour, ils s’ignorèrent. Maggie savait qu’elle avait perdu la bataille et que Krienko ne changerait pas d’avis. Elle devait prendre une décision. Carol attendait et pensait que c’était foutu ! (267) Elle décida de repartir à Sète. * Un matin, quand Carol se réveilla, Maggie n’était plus dans le lit, elle était assise dans le fauteuil : « J’ai réfléchi, je crois que je n’ai pas le droit de te priver de ta chance. Cela me fait mal au cœur mais je suis obligée d’admettre que j’ai perdu la partie. Il faut avancer. – J’aurais préféré garder notre version, elle est géniale, mais je suis coincée aussi. Je me dis qu’avec des violons, c’est peut-être pas si mal. – Je comprends, je vais appeler Krienko ». * L’album Don’t Be Angry With Me parut le 8 septembre dans sa version revisitée, avant les poids lourds de la musique. L’été studieux avait été occupé à toute la présentation de cette sortie. (268) Les attachées de presse du label ne ménagèrent pas leurs efforts pour faire connaître Carol Moreno. Mais les programmateurs n’étaient guère enthousiastes. Fin septembre, Krienko pensa que c’était perdu. Carol ne comprenait pas. (269) Grâce à une amie bien placée, Maggie réussit à obtenir le passage de Carol chez Michel Hoffman lors du Grand Music-Hall. Maggie regrettait d’avoir cédé à Krienko. * Elle voulait revenir à la version originale de la chanson, en court-circuitant le label. Le problème, c’était le piano. On accepta sa condition. Maggie était aux anges. (270) Le jeudi matin, elles se présentèrent au Studio Monceau et Maggie passa 2h à vérifier les punaises sur les marteaux du piano. Michel Hoffman arriva. Carol procéda à une répétition et exécuta la chanson avec une maestria qui impressionna Hoffman, convaincu d’assister à la naissance d’un succès mondial. Il fallut attendre 2h avant le début de l’enregistrement. Elles se préparèrent. Un assistant vint les chercher. (271) Les téléspectateurs eurent droit à une rétrospective de la carrière de Maggie. Puis Hoffman présenta Carol Moreno et sa chanson. Carol était tétanisée. Elle dut sortir sur le boulevard de Courcelles. (272) Maggie essaya de la rassurer. Le trac elle connaissait. Elle lui demanda de chanter. Mais c’était lus fort qu’elle. (273) Maggie insista : « Tu n’as pas le choix, sinon tu vas finir dans ton karaoké merdique. Si tu n’y vas pas, si tu ne chantes pas, tout s’arrête…. C’est maintenant ou jamais ». Carol parla d’amour : « Tu es beaucoup trop jeune pour moi, je ne suis pas amoureuse de toi, mais de ta foutue voix et de ton énergie. – Tu t’es servie de moi parce que tu as une revanche à prendre. – Je n’ai aucun compte à régler. J’ai fait ça uniquement pour la musique. Alors je vais être claire, ou tu retournes (274) dans ce studio et tu chantes cette putain de chanson, ou tu t’en vas ce soir. – Tu pourrais m’aider au lieu de m’enfoncer. – Mais dans quel monde tu vis ? Quel âge as-tu ? Je ne suis pas ta mère ! – Qu’est-ce que tu dis ? – Je ne suis pas ta mère ! » Carol poussa violemment Maggie, qui partit à la renverse, tituba entre deux voitures stationnées où une camionnette blanche la percuta de plein fouet. *
Carole à Fleury-Mérogis et procès. Maggie MacKelly décéda durant son transport à l’hôpital Bichat. La nouvelle de sa disparition fit les gros titres des journaux télévisés du soir en France et en Angleterre. Carole fut conduite au commissariat central du 8e arrondissement, le capitaine de service ne put enregistrer sa déposition car la jeune femme était hagarde. Un médecin conclut que son état de santé était compatible avec la garde à vue. Le policier recueillit de nombreux témoignages, dont celui de deux passants qui affirmèrent que Carole avait poussé volontairement Maggie sous les roues de la camionnette, l’enregistrement d’une caméra confirmait cette thèse. Durant les 48h suivantes, Carole tint des propos incohérents, affirmant ne se souvenir de rien. Le parquet la présenta à un juge d’instruction qui n’obtint pas plus d’informations. Lors de l’audience devant le juge des libertés, (275) l’avocat commis d’office ne dit pas grand-chose d’utile et Carole fut incarcérée à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Pendant des mois, des admiratrices déposèrent des leurs sur les lieux du drame. Lors de ses funérailles au cimetière du Père-Lachaise, une foule lui rendit un dernier hommage et ses fans chantèrent No Joke ! * Ce jeudi, comme avant chaque service, Dany dînait avec Marthe, Jacky et Omar et les serveuses. Jacky jeta un œil à son smartphone : « Ils disent que Carole a été arrêtée, paraît qu’elle a tué une femme. » Il donna son téléphone à Dany qui lut l’information. Son visage se décomposa. Léna apprit la nouvelle à son travail. Elle contacta Dany. Ils décidèrent tous les deux de monter à Paris. (276) Ils prirent la route à 2h du matin et se relayèrent au volant et roulèrent sans s’arrêter jusqu’en région parisienne où ils arrivèrent en fin de matinée. Dany se présenta à l’entrée de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Mais il ne put voir Carole car il ne disposait pas d’un permis de parloir, le gardien lui expliqua la procédure. Ils repartirent pour l’île de la Cité, se perdirent dans les couloirs du Palais de justice. Le juge d’instruction ne put les recevoir. Ils patientèrent plus de 3h dans le couloir avant que le greffier leur annonce qu’ils devaient formuler leur demande par écrit… Ces contraintes administratives expliquent que personne ne visita Carole pendant 3 mois. * Carole avait pris conscience que le cours de sa vie venait de s’interrompre brutalement et que le plus mauvais restait à venir. Elle était résignée à son destin. (277) Elle se regardait subir sa peine comme détachée d’elle-même. Elle n’éprouvait ni le besoin ni l’envie de se défendre. Que Dany et Léna ne se manifestent pas ne la dérangea pas, elle avait coupé les ponts avec le monde d’avant. Quand la police judiciaire vint l’interroger, Carole répondit qu’elle s’était disputée avec Maggie à cause de son trac imprévu, affirma qu’elle ne l’avait pas poussée mais que son amie avait glissé à cause de ses talons, elle avait tenté en vain de la retenir. Les policiers objectèrent que deux témoins soutenaient le contraire. Carole maintint sa version. * Le 1er parloir avait été étrange : 30 mn assis de part et d’autre d’une table à se dévisager. (278) Dany lui avait apporté des affaires et de l’argent. Personne n’avait envie de formuler des reproches ou des regrets. Le mois suivant, ce serait Léna qui viendrait. Dany avait pris contact avec maître Leguen pour la défendre. Celui-ci promit de plaider l’accident et l’acquittement. * 16 mois après la mort de Maggie débuta le procès de Carole devant la cour d’assises de Paris, prévu pour durer (279) 4 jours. La 1ère matinée démarra par la sélection des 6 jurés. L’après-midi, le président procéda à un rappel des faits et à un interrogatoire sur la jeunesse de l’accusée et sur sa relation avec Maggie McKelly. Elle expliqua le contexte de l’émission et son trac. Puis l’accident. Le 2e jour, le psychiatre lut son rapport. (280) Il parla de l’abandon de sa mère, la victime avait 6 ans de moins que sa mère, un an de moins que son père, 24 ans de plus qu’elle. « La sujette a établi une relation forte, ambiguë et bivalente avec la victime, à la fois amante et repère maternel… transfert sur la victime au tempérament directif de l’image de la mère, associé à un projet de vie et professionnel… avec un engagement à sens unique pour l’une et de circonstance pour l’autre ». Le reste de la matinée et de l’après-midi furent consacrés à l’audition des premiers témoins : Vaughn, Krienko, Hoffman, la productrice de l’émission, le responsable de la sécurité, les 2 témoins. Maître Leguen avait relevé de subtiles discordances dans leur déclaration. L’avocat demanda à revoir la vidéo de la caméra de surveillance : il soutint que le mari ne pouvait pas voir clairement la scène. (281) Le président décida de reconvoquer les témoins pour le lendemain. Le 3e jour, Carole remarqua tout de suite l’absence de Dany. Le président rappela les 2 témoins, l’avocat essaya de les mettre face à leurs contradictions. Le mari maintint sa version. Carole aperçut l’entrée de Dany mais ne remarqua pas la femme qui l’accompagnait. En 12 ans, Lucy avait à peine changé ! Carole sentit un frisson la parcourir. Elle n’entendit pas la passe d’armes entre l’avocat et le procureur au sujet des témoins. Le président finit par la rappeler à l’ordre. Soudain, elle dit qu’elle avait quelque chose à déclarer. (282) « Je l’ai tuée… je ne regrette rien ». Un brouhaha s’éleva de l’assistance. Le président demanda au greffier de noter les propos de l’accusée sur le PV. Le matin du 4e jour, avant le début de l’audience, son avocat demanda à voir le président. Sans cette intervention Carole aurait pu être acquittée. Avant de retourner au Canada, Lucy voulait voir sa fille. Le président autorisa une visite de 30 mn durant le délibéré. Mais Carole refusa cet entretien. Le soir, Carole fut condamnée à 15 ans de réclusion criminelle. Contre l’avis de Dany, de Léna et de son avocat, elle décida de ne pas faire appel. 2 semaines plus tard, elle fut (283) transférée au centre pénitentiaire pour femmes de Rennes pour y purger sa peine. *
Reconnaissance tardive et libération de Carole. L’histoire de Carole aurait pu s’arrêter là. Léna venait la voir une fois par mois, Dany beaucoup moins souvent. Il préférait lui écrire. Carole ne se fit aucune amie pendant sa détention. Léna était la seule qui la rattachait au monde d’avant, lui racontait la vie à Sète. Dany avait fini par apprendre le solfège. Le miracle s’appelait Valérie, une chanteuse de la chorale, une infirmière avec 2 enfants. (284) 2ans et demi après son incarcération, l’affaire oubliée revint à l’actualité sous une forme inattendue. Quelqu’un publia la vidéo de Don’t Be Angry With Me sur YouTube. L’original avec les punaises. Un enregistrement sur smartphone. La vidéo eut rapidement beaucoup de vues. Un directeur artistique avait fait cet enregistrement dans l’appartement de Maggie McKelly 4 ans auparavant. Le label mit près d’un mois à réagir avant de republier l’album remastérisé. Personne ne fut capable d’expliquer pour quelle raison un tel succès arrivait aujourd’hui alors qu’on n’avait rien fait pour. Les chiffres donnaient le tournis. En un an, la vidéo dépassa les 800 millions de vues, l’album se vendit à plus de 320.000 exemplaires en France, à près de 90.000 en Angleterre et obtint de nombreux passages à la radio et sur les plates-formes musicales. Il y eut de nombreux articles. Les vies brisées de (285) Maggie et Carole passionnaient le public et alimentaient les spéculations. Cedric Vaughn pilota l’opération, s’en attribua la réussite. Mais on ne pouvait interroger la chanteuse qui avait tué son pygmalion. Krienko décida de faire comme si la petite était morte. Cedric s’arrangea pour esquiver les questions gênantes. Du fond de sa cellule, Carole apprit la nouvelle par la bande. Un matin, elle reçut deux lettres éperdues d’admiration. Et beaucoup d’autres arrivèrent à la suite. (286) Elle comprit que la version originale était ressortie mais elle ne chercha pas à découvrir le pourquoi et le comment. Quand, un lundi, la surveillante apporta un sac contenant une centaine de lettres, Carole refusa de les prendre et la pria de les jeter. La direction refusa sa demande. Chaque jour, la gardienne déposait une cinquantaine de lettres que Carole déchirait au fur et à mesure. Elle refusa tous les cadeaux. Elle fit comme tout cela ne la concernait pas. Le problème apparut quand le service comptable du label voulut verser les droits d’auteur sur le compte bancaire de Carole et qu’il s’avéra que celui-ci avait été clôturé. Cedric Vaughn formula une demande de droit de visite qui fut acceptée et fit le voyage au centre pénitentiaire de Rennes. * Il attendit dans la salle des parloirs pendant 30 mn, redoutant que Carole refuse de le voir (287) mais celle-ci apparut. Il voulut lui parler du succès de ses chansons. Ils envisageaient de les lancer en Asie. Il essayait de s’attribuer les mérites de l’opération. Il aborda la question des droits d’auteur : son compte bancaire étant clôturé, (288) ils ne pouvaient effectuer le virement. Elle ne voulait rien. « Je comprends, mais un jour ou l’autre, vous sortirez et vous aurez besoin d’argent pour repartir dans la vie, vous aurez de quoi voir venir, vous pourrez vous acheter une maison, être tranquille ». Elle n’avait besoin de rien. Mais Cedric insistait : il ne faisait qu’appliquer le contrat. Elle ne l’écoutait plus. « Cet argent est maudit ! Je veux qu’on me laisse seule ». * Après 7 ans et demi de détention, Carole reçut un document qu’elle était (289) admissible à formuler une demande de libération conditionnelle. Elle attendit encore 18 mois. Dany remplit une attestation d’embauche comme serveuse au Napoli et une de prise en charge. Carole fut libérée après 10 ans et 5 mois de détention. Elle avait eu 30 ans la veille. Dany et Léna vinrent la chercher à Rennes, la ramenèrent à Sète. Le lendemain de son arrivée, elle se prépara pour aller travailler mais Dany lui dit de se reposer. Il lui proposa de faire un tour en voiture jusqu’à Marseillan ; ils marchèrent sur la digue. Carole ne parlait pas de ce qu’elle avait vécu. Dany ne savait pas quelle attitude adopter. Il en discuta avec Léna et ils aboutirent à la conclusion qu’il fallait la laisser tranquille. Un après-midi, alors qu’ils étaient dans le jardin, Dany dit à Carole : « Tu (290) sais, si tu veux parler de quoi que ce soit, tu peux, je suis là, Léna aussi ». Carole baissa son livre, réfléchit un instant : « Oui ». Et elle reprit sa lecture. * Carole chercha un marteau et s’appliqua à détruire les 145 cassettes que Lucy lui avait léguées. Il lui fallut plus d’1h pour venir à bout du dernier cadeau de sa mère. * Carole ne faisait rien de la journée allongée dans un transat. Au bout d’une semaine, elle quitta la maison, fit un tour dans la ville et prit l’habitude d’aller à la piscine. (291) Un jeudi, Carole commença so service au Napoli. A son arrivée, elle fit la bise à tout le monde comme si elle les avait quittés la veille. Marthe lui expliqua le nouveau système informatique de prise de commandes. Dany appréhendait l’ouverture du Pressing. Mais ça se passa bien. Carole assurait le service en professionnelle. Mais elle refusait toujours de chanter. Et à ce jour, plus personne ne l’a entendue chanter. (292)
Léna, la fille qui se trompait à chaque fois.
Léna et Antoine. Dany avait tenu à mettre les choses au point dès qu’elle avait été en âge de parler, Léna l’appelait papa et il lui répondait : « Je ne suis pas ton père, ma chérie, je suis Dany ». A la naissance de Carole, elle ne vit pas de changement immédiat, ce fut 2 ans plus tard, quand sa sœur commença à lancer des « Papa ! » sans se faire reprendre, qu’elle se demanda : « Pourquoi elle et pas moi ? » Dany tenta de lui expliquer mais Léna fut persuadée d’être victime d’une injustice. Pendant des années, le sujet ne fut pas abordé, Léna semblait s’être résignée. A 8 ans, Léna demanda à suivre sa copine Amélie qui faisait un stage au Club nautique 5 ½ journées pendant les vacances de Pâques, il fallait se décider rapidement car il ne restait que deux places. Dany et Léna laissèrent plusieurs messages sur le répondeur de Lucy. En vain. Il ne restait plus qu’une place. Finalement, Dany put remplir le dossier d’inscription et Léna (295) passa sans problème le test de natation. Quand Lucy revint, Léna lui parla de son stage qui lui avait beaucoup plu. Lucy ne posa aucune question. C’est de là que naquit la passion de Léna pour la voile. L’année suivante, elle passa au 420, 2 ans plus tard au catamaran. A Noël, elle demanda comme cadeau un abonnement à Voiles et voiliers. Dans sa chambre, il y avait des posters de skippers. Et quand on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait : équipière sur une transat avant d’avoir son propre bateau et de faire des courses elle aussi. En attendant ce jour, elle s’entraînait au Club nautique et partageait sa passion avec ses amis. Sur l’eau, elle était sereine. (296) Elle vivait avec sa mère une relation en montagnes russes faite de brefs rapprochements avec Lucy, suivis de périodes d’indifférence déconcertante. Lucy s’en voulait de ne pas leur consacrer plus de temps, mais elle aimait trop sa vie sur les routes et dans les vignobles ; elle avait l’impression d’être libre, à 30 ans, malgré ses deux filles. Elle était si peu présente que lorsqu’elle quitta la France, les filles ne remarquèrent pas la différence. Dany assumait comme il pouvait les rôles du père et de la mère mais il avait du mal à tout gérer. Le Napoli l’absorbait. Alors, un soir, il demanda à Léna de remplacer Lucy. Il lui expliqua ce qu’elle devait faire. C’est ainsi que Léna devint la gardienne (297) du foyer. Elle donna des ordres à sa sœur qui obtempéra sans dire un mot. Si Léna jouait bien le rôle de mère de remplacement, cela ne faisait pas d’elle une petite fille bien dégourdie, ainsi il lui fallut du temps pour arriver à formuler la question. « Si Dany n’est pas mon père, c’est qui mon père ? – C’est un homme avec qui Lucy a longtemps vécu, et qui a été obligé de partir à cause de son travail, mais quand il a pu, il est revenu la chercher et ils sont repartis ensemble au Canada ». Cette explication, plus ou moins exacte lui suffit. Son père, c’était celui qu’elle voyait matin et soir et qui veillait sur elle et sur sa sœur. Le départ brutal de Lucy laissa les filles stupéfaites et désorientées. Léna avait 12 ans, Carole 9 et elles n’arrivaient pas à croire que leur mère soit partie sans les embrasser. Après, tout ce que Dany put raconter leur passa au-dessus de la tête et se heurta au mur de leur certitude. Pour elles, il n’y avait que deux hypothèses, sout, elle était morte d’une crise cardiaque, soit Dany l’avait fait disparaître au terme d’une dispute violente. (298) Sauf que ce soir-là, il n’y avait pas eu de dispute. La disparition de Lucy restait un mystère. Les deux filles portèrent le deuil de leur mère. * Léna était en 1ère quand elle annonça à Dany que des amis du Club nautique lui proposaient de se joindre à eux pour un tour de Corse début juillet, elle travaillerait le reste de l’été pour payer sa quote-part. Dany n’était pas chaud, il posa ses conditions, voulait connaître les participants. Le skipper lui proposa de faire un tour. (299) Léna n’avait pas tout à fait dit la vérité. La raison principale de son envie s’appelait Antoine, un garçon qu’elle avait rencontré au Centre nautique. Le lendemain, à la sortie de Paul-Valéry, elle l’avait aperçue. Ils avaient passé un moment ensemble et il l’avait raccompagnée à la porte de la maison. (300) Cette fille faisait 5 bons centimètres de plus que lui. Léna était la 1ère fille avec qui Antoine avait envie de parler. Il n’avait pas d’amis. La séparation de ses parents avait duré 3 ans et avait été très douloureux. Son père avait une liaison avec une collègue et sa mère ne l’avait pas supporté. Depuis, la vie était redevenue plus calme, son père vivait à 300km et il ne le voyait que pendant la moitié des vacances scolaires. Antoine regrettait le temps où ils formaient une famille, même bancale. Il en voulait à ses parents. Et Léna parla de son histoire. (301) De Dany et de sa copine infirmière. * Léna attendait Antoine tous les soirs, à la sortie du lycée. Le jeudi il avait entraînement au Club, il espérait se qualifier pour une compétition de windsurf. Antoine était bon en maths mais il avait des difficultés dans les matières littéraires. (302) Léna lui proposa de l’aider mais il refusa. Mais il continuait à passer 3h par jour sur ses jeux vidéo. Elle lui conseilla de lire les Trois Mousquetaires. Mais il n’y arriva pas. Elle insista. Léna promit de l’accompagner à Gruissan pour sa compétition de surf. Alors, il se mit au travail. Il finit 3e de la compétition mais sa mère accepta de payer les frais de la course. A Pâques, un des skippers proposa à Léna de participer à une croisière en Corse. Elle en parla à Antoine. (303) Cela faisait un an que Léna n’avait pas reçu de lettre de sa mère. * Lettre de Lucy : elle parlait de toutes les lettres qu’elle avait envoyées et qui étaient restées sans réponse. Elle avait donc décidé de ne plus écrire. Hector allait mal. Il ne pouvait pas revenir en France car son affaire n’était pas close… (304) Cette lettre finit à la poubelle mais elle décida d’écrire : elle n’avait pas envie de l’appeler maman, elle voulait qu’elle arrête de lui écrire, qu’elle les oublie, son père c’était Dany. Elle relut sa lettre et inscrit l’adresse en poste restante à Toronto. Mais finalement, elle la déchira. (305) * Un midi, Dany était en train de prendre une commande au Napoli quand Léna apparut : « C’est vrai que mon père a tué un gendarme ? » Dany la prit à l’écart. Dany lui raconta l’histoire : 17 ans plus tôt, Hector avait participé à un hold-up dans une bijouterie à Cannes et il avait tiré sur un gendarme. C’est à cette époque que Lucy avait appris qu’elle était enceinte de Léna… (306) Dany défendait Hector : il l’avait aidé. « Oui, il était sympa mais il a tué un gendarme, et maintenant tout est foutu ». * Léna retenait sa réponse pour la croisière. Mais Antoine avait déserté le Club nautique. Elle hésitait à s’inscrire seule. Quand elle finit par se décider, c’était trop tard. * Léna se dépêcha pour trouver Antoine à la sortie de son lycée. Elle l’aperçut qui s’éloignait avec deux copains. Il fit semblant de ne pas la voir. Antoine était coincé entre sa mère, capitaine à la gendarmerie maritime, et Léna, la fille d’un tueur de gendarme. (307) Elle se souvenait très bien de cette affaire. Le tueur s’était volatilisé et il ne serait venu à l’idée d’aucun gendarme de fréquenter la pizzeria sur le quai. Lui, il était fils de la capitaine et il n’avait pas le droit de trahir. Antoine dut se détacher de Léna et d’éviter le Club nautique. Il se félicitait de quitter Sète pour rejoindre son père à Grenoble pour la moitié des vacances, mais avec l’intention de rester. Ce fut un dimanche où le père et le fils se promenaient autour du lac du Crozet. (308) A la fin de la balade, il aborda la question. Mais sa mère ne serait pas d’accord et lui-même devait être muté à Roanne et vivre en caserne. Antoine eut alors une idée. Il devait trouver un moyen de rentrer à Sète au plus vite. Mais son père avait pris des jours de congés pour être avec lui. * Antoine se décida à aller chez Léna. Il la serra dans ses bras. (309) Et lui proposa de partir avec lui à Marseille. Elle refusa. * Chacun reprit sa vie. Antoine soutenait que sa mère finirait par accepter. Ils durent se cacher. Antoine insistait pour qu’ils partent. Léna voulait qu’il dise la vérité à sa mère. (310) Le cauchemar de Léna : la passerelle sur le gouffre et Lucy. *Antoine et Léna obtinrent leur bac tous les deux. Antoine se lança dans un BTS électronique et réseaux. (311) Une conseillère d’orientation conseilla à Léna une carrière dans la marine marchande mais Léna ne voulut pas. Dany lui proposa de travailler au Napoli mais Léna rêvait d’indépendance. Elle répondit à une annonce : un skipper de Lorient voulait compléter son équipage pour le Fastnet. Elle tenta sa chance et se présenta en tant que Léna Caron. On lui répondit que c’était une course trop dure pour une jeune femme. *
Léna au casino. En janvier, elle envoya un CV au casino de Sète qui cherchait un agent d’accueil pour un CDD de remplacement d’un congé de maternité. Elle fut reçue par le manager (312) et recruté. Léna fut formée pendant 2 semaines par la jeune femme qu’elle allait remplacer. Ce travail nécessitait une vigilance incessante. Elle découvrit le monde de la nuit. Elle avait l’intention de mettre de l’argent de côté pour s’offrir une croisière aux Antilles mais en avril, la jeune femme qu’elle remplaçait déposa une demande de congé parental et le manager lui proposa de prolonger son contrat de 6 mois. Il ajouta que l’absence serait probablement définitive, auquel cas, il lui proposerait un CDI. Elle voulut en parler à Dany. (313) Il avait envie de passer au casino pour voir ses conditions de travail. * Léna fut embauché au casino. Antoine s’inscrivit à un BTS en informatique. Elle prenait son service à 20h et finissait à 3h du matin. Quelques mois auparavant, Dany avait réussi à engager Carole qui s’occupa du karaoké. (314) Léna travaillait de nuit du mercredi au dimanche et profitait de ses après-midi pour retrouver Antoine à la plage. * Le lundi soir, Dany répétait avec la chorale. La famille ne pouvait être rassemblée que le mardi, ce n’était pas facile à concilier. Mais Dany insistait pour maintenir cette tradition. On dînait trop parce que, après, Dany et Carole partaient ensemble travailler. Carole expliquait qu’elle venait de trouver un CD avec des tubes de l’époque Salut les copains, quand la carillon de la porte du jardin sonna. (315) C’était Antoine. Sa mère l’avait mis à la porte. Elle ne supportait pas qu’il sorte avec la fille d’un meurtrier de gendarme. Antoine devait aller chez son père à Roanne. Dany lui proposa de rester chez eux. * Antoine s’installa dans le petit bureau de Lucy. Tous les matins, il préparait son petit-déjeuner et celui de Dany, attrapait le TER de 8h16 pour (316) l’université de Montpellier alors que Léna dormait encore et il rentrait en fin de journée, au moment où Léna commençait son service au casino, ils avaient peu de temps pour se voir, d’autant qu’elle était prise tous les week-ends. Et puis, Maggie McKelly était apparue. Dany était fier qu’une star fréquente Le Napoli et donne des conseils à Carole. Dany et Léna n’avaient rien venir. Au début de l’année, Carole avait annoncé son départ à son père. Elle avait décidé de monter à Paris pour se lancer dans la chanson. Dany essayait d’empêcher la catastrophe qu’il pressentait mais que peut faire un père pour dissuader sa fille d’accomplir son rêve. Il tenta de gagner du temps en prétextant qu’elle n’était pas majeure. 10 jours plus tard, Carole disparut. Sans dire au revoir. Comme Lucy l’avait fait avant elle. * Dany ne se voyait pas entrer en guerre contre elle. Il essaya de la joindre sur son téléphone mais celui-ci était coupé. Il refusa la proposition d’Antoine et (317) de Léna de faire des recherches sur la Toile, de poster des messages sur les réseaux sociaux. Et il attendit, persuadé que Carole se manifesterait pour son anniversaire. Mais il ne reçut aucun appel. Il demanda à Léna si elles s’étaient disputées. Carole ne se manifesta jamais. Il leur fallut apprendre à vivre sans elle. * En avril, Dany réussit à prendre une semaine de vacances avec Valérie. Elle avait une vie difficile entre son métier d’infirmière et des deux (318) garçons odieux qui détestaient Dany. Ils le rendaient responsable de l’explosion de leur famille, refusaient de vivre avec lui, menaçant d’aller chez leur père à Montpellier s’il apparaissait dans leur maison à Frontignan. Valérie était terrorisée à l’idée de les perdre. Dany et Valérie s’adaptèrent à ces contraintes. Ils avaient du mal à se voir. C’est pour cela que Dany tenait tant aux répétitions de la chorale du lundi et aux concerts qu’ils donnaient dans la région. Le temps passa sans diminuer l’animosité des enfants de Valérie.