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Ils s’installèrent ensemble. Soudain, Dany se figea, la télé diffusait un reportage sur un accident de rotor à la foire de Caen. Il reconnut l’homme qui était interviewé : c’était son copain Nino. Dany voulait y aller. Peut-être pourrait-il retrouver la trace de sa mère ? (170) Léna ne pouvait s’absenter de son travail au casino. * Dany prit la route le lendemain matin. En chemin, il commença à avoir des doutes sur la pertinence de son voyage. Il dormit mal et se réveilla tard. (171) Il arriva à Caen à 14h. Au Palais des expositions, personne ne semblait connaître Nino. Il attendit le retour du propriétaire du manège immobilisé et il lui expliqua ce qu’il cherchait. Mais l’homme ne put lui être d’aucune aide mais il passa un coup de fil à un cousin qui était au syndicat et connaissait du monde. Il connaissait un Nino qui était en train de monter avec lui pour la fête d’automne de Lens. Dany hésita à continuer. (172) Le lendemain, néanmoins, il prit l’autoroute pour Lens. Le Nino qu’il trouva n’avait pas le pied bot. Par contre, il connaissait celui qui avait ce handicap. Il devait être à Vannes. Ils parlèrent ensemble généalogie. Nino passa un coup de fil. Et Dany se remit en route. Il s’arrêta le soir à Chartres et passa un coup de fil à Léna pour lui raconter son voyage. (173) Il arriva à Vannes le lendemain en début d’après-midi. Nino montait son palais des glaces. Ils se réjouirent de leurs retrouvailles. Dany lui donna un coup de main. (174) Nino entraîna son ami retrouvé dans sa caravane. Il avait récupéré le Palais des glaces à la mort de son père, 2 ans après la disparition de Dany, et l’année suivante, il s’était marié avec une Bretonne rencontrée à un concert des Lover Men. Michèle tenait la confiserie. Ils avaient 3 enfants, dont 2 étaient sur la foire. Nino et sa femme venaient d’acheter une maison à Bénodet pour leurs vieux jours. Nino en vint à la question principale : pourquoi Dany était-il parti ? Mais c’est eux qui l’avaient abandonné. Quand il était revenu à Lodève, la foire avait disparu. Nino parla du message et de l’argent laissés par sa mère à la serveuse du café pour qu’il les retrouve à Alès. L’année suivante, quand ils étaient revenus à Lodève, la serveuse avait affirmé qu’elle avait fait la commission. Dany comprit que la serveuse avait menti et gardé l’argent. Dany voulait savoir où était sa mère. Nino ne le savait pas. Il allait appeler son cousin Maurice, le fils de Franck (175) qui avait un vaisseau volant. Mais Maurice ne savait pas ce qu’était devenue Inès, ni Marco. 35 années étaient passées. Il allait se renseigner. Nino activa ses réseaux mais il n’obtint aucune réponse. En attendant, il lui proposa de loger chez lui. (176) Les forains proposèrent de l’aider mais ça ne servit à rien. Le lendemain, sur le coup de 17h, Dany vit apparaître Nino qui lui tendit son téléphone. Au bout du fil, il y avait Viviane, la tante de sa mère. Depuis sa retraite, elle vivait chez son fils qui tournait en Bourgogne. Viviane lui annonça que Inès était entrée dans les ordres. (177) Elle était dans le Jura, à Poligny, là où ils avaient fait un pèlerinage pour avoir un enfant. A la fin de l’appel, Dany resta sans réaction. Il fallut une minute à Nino pour trouver l’information sur son portable : elles étaient 17 au couvent des Clarisses… D’une certaine façon, Dany était soulagé. La nouvelle impressionna tout le monde. On vint féliciter Dany comme si la condition de sa mère l’auréolait de sa pureté. Il faillit répondre qu’il était devenu un mécréant mais préféra se taire. Dans la soirée, plusieurs femmes vinrent demander à Dany de mettre un cierge au monastère. (178) Alice lui dit qu’elle ferait le pèlerinage avec son mari en juillet. Dany partit le lendemain à 7h, en invitant Nino à Sète. Dany arriva à Poligny fourbu, trouva un hôtel et fit un tour de la ville. De retour à l’hôtel, il téléphona à Léna pour l’avertir. Mais Léna ne répondit pas. *
Retrouvailles Dany-Inès. Le lendemain, à 9h, Dany prit la direction du couvent. (179) Il poussa la porte entrouverte, avança jusqu’à une chapelle. Il s’acquitta de sa mission en achetant des cierges. Dany ne s’était jamais résolu à la disparition de sa mère, convaincu qu’ils allaient se croiser par hasard. Cette conviction s’était peu à peu émoussée avec le temps. Il gardait Inès dans un coin de sa tête, c’était son secret, il n’en parlait à personne. Aujourd’hui, il allait la revoir, tirant un trait sur 35 années. A 10h, il entra dans un bâtiment mitoyen et ouvrit une porte. Derrière un comptoir, une sœur d’une trentaine d’années l’accueillit. « Je voudrais parler à une sœur, elle s’appelle Inès, c’est ma mère ». (180) Il n’y avait personne à ce nom-là. Mais la sœur promit de se renseigner. Les sœurs ne gardaient généralement pas leur prénom civil. Dany attendit. Une sœur d’un certain âge entra et fixa Dany avec un sourire. Elle prit Dany par les deux mains. « Tu n’as pas changé. – Toi non plus… Enfin un peu quand même. La sœur de l’entrée ignorait ton prénom, j’ai eu peur que tu ne sois plus là. – Très peu ici connaissent mon ancien prénom, aujourd’hui, je suis sœur Marie-Anne, une ancienne désormais, cela fait 24 ans que j’ai trouvé ma voie. J’ai prié chaque jour pour que nous soit accordé le bonheur de nous revoir. Viens, on a tellement de choses à se raconter ». Elle le précéda dans une pièce carrée et ils s’installèrent autour d’une table. (181) « J’avais la certitude qu’un jour tu apparaîtrais, j’attends depuis 35 ans et j’ai été exaucée ». Dany ne savait pas comment il devait l’appeler : Inès ou sœur Marie-Anne. « Maman, bien sûr. » Dany expliqua alors qu’il n’était pas parti. Quand il était revenu de Lodève, ils n’étaient plus là et la serveuse… « Longtemps, je t’en ai voulu de nous avoir quittés sans même un adieu et puis un jour dans la chapelle, sainte Colette m’a éclairée, j’ai compris que cette femme avait menti, qu’elle ne t’avait pas transmis le message et avait gardé l’argent, mais c’était trop tard, alors j’ai remercié sainte Colette ». Dany se promit d’aller dire à cette fille ce qu’il en pensait. Inès lui dit de n’en rien faire. Il fallait pardonner. Il lui demanda pourquoi elle était devenue bonne sœur. Elle expliqua qu’elle avait eu ce projet avant même de se marier avec Manuel. Elle lui parla de son père, des Lover Men, (182) de ses regrets, de son changement de caractère. Après la disparition de Dany, l’idée était revenue à l’occasion d’un pèlerinage à Lourdes. Elle avait fait plusieurs périodes d’essai puis elle avait fini par prononcé ses vœux. Pas un seul jour, elle n’avait regretté ce choix. (183) Dany, à son tour, lui raconta sa vie à Sète, à la pizzeria. « Figure-toi que 4-5 ans après ton départ, on a fait la foire de Sète, 2 années de suite, mais comme elle ne marchait pas bien, Marco a préféré en faire une autre. On aurait ou se rencontrer ». Dany se souvenait qu’il avait refusé d’aller à la foire avec. Le cuisinier et le pizzaïolo. Il parla de Lucy, de Léna et de Carole. Il avait une amie infirmière, qui elle-même avait deux enfants. il chantait dans une chorale. Elle voulut savoir s’il allait à l’église. Il lui avoua que non, à part pour chanter. (184) Inès lui dit qu’elle aimerait bien connaître ses filles. Il expliqua que Carole avait de gros problèmes. Soudain, le sourire d’Inès disparut. En entrant au couvent, elle avait vendu tout ce qu’elle possédait à Marco qui lui avait payé le prix demandé. Mais en venant au couvent, elle avait tout donné aux clarisses. « C’est pour te dire que tu n’hériteras rien de moi. J’espère que tu ne m’en veux pas ». (185) Dany la rassura. Ce n’est pas pour ça qu’il s’était mis à sa recherche. Inès était soulagée. Mais elle devait se rendre à la messe de 11h30. Elle lui dit de revenir. Ils restèrent un moment les yeux dans les yeux. Mais elle avait encore un aveu à lui faire. Manuel n’était pas son père. Avant de venir prier sainte Colette, elle était sortie avec Viviane pour assister à la représentation d’un petit cirque familial. Après le spectacle, il y avait eu une fête d’anniversaire, elle avait bu. Deux trapézistes suédois (186) avaient voulu lui faire visiter la ménagerie. L’un des deux était très beau et blond. Il l’avait entraînée dans sa caravane. « Tu veux dire que c’est lui mon père ? – Tu lui ressembles beaucoup. Il s’appelait Sven. C’était un funambule extraordinaire. » Elle ne l’avait jamais revu. Ni Viviane ni Manuel n’en avaient jamais rien su. Bientôt, Dany se retrouva dehors Il se perdit dans Poligny. Il avait oublié le nom de son hôtel. (187) Le lendemain, dans la soirée, Dany retrouva Léna. Elle lui reprocha de ne pas avoir donné de nouvelles pendant 9 jours. « J’ai retrouvé personne ». (188)
Carole, la fille qui chantait comme un garçon.
Carole et la musique. Tous ceux qui ont connu Carole sont unanimes : c’était une fillette pénible, capricieuse, colérique, désagréable. Elle avait fait fuir toutes les baby-sitters. A la maternelle Michelet, elle n’avait pas de camarade et son institutrice avait renoncé à s’occuper d’elle. Lorsqu’après plusieurs incidents, elle se décida à en parler à Dany, celui-ci ne fut pas surpris. Il l’avait amenée chez une psy mais ça n’avait rien donné. Dany mettait ça sur le compte de l’accouchement prématuré. (191) Lorsque Carole donna un coup sur le nez de Malika qui voulait emprunter son doudou, elle fut menacée d’exclusion. Lucy se montra fataliste et impuissante. Dany la grondait mais il n’avait aucun autorité sur elle. Un matin, Carole refusa d’aller à l’école. Léna essaya de la raisonner. En vain. Il céda, décida de la garder avec lui et l’emmena avec lui à Montpellier où il avait des courses à faire. Carole comprit comment elle pouvait éviter l’école et elle recommença sa comédie. Dany battit en retraite. L’entrée au cours préparatoire s’annonçait conflictuelle, Dany répéta tout l’été que la récréation était finie. Il la déposa devant Arago et Carole commença sa scolarité. (192) Elle s’installa au fond de la classe en attendant que le temps passe, faisait le strict minimum. Pendant la récréation, elle ne parlait et ne jouait avec personne. Au cours élémentaire, elle grandit beaucoup. Mais tout le monde était surpris par sa voix grave et rauque, éraillée, elle chantait comme si elle avait passé sa vie dans une cave enfumée. * Pendant des années, Carole attendit que sa mère s’intéresse à ce qu’elle faisait à l’école, comme les autres mères mais Lucy ne demandait rien et se montrait impatiente quand elle lui posait des questions. Lucy était souvent absente et ne se préoccupait pas beaucoup de sa fille. Léna essayait de raisonner sa sœur. Mais Carole n’y arrivait pas. Elle voulait que sa mère s’intéresse à elle. (193) Un jour, elle lui demanda ce qu’elle écoutait. Lucy n’entendit pas la question. Mais elle posa ses écouteurs sur les oreilles de Carole. Carole n’avait jamais rien entendu de pareil. Quand Lucy voulut récupérer son bien, Carole bloqua sa main et continua d’écouter Chrissie Hynde, (194) une femme qui chantait le rock mieux qu’un homme, d’après Lucy. Ce soir-là, Lucy fit un cadeau inestimable à sa fille, un vieux walkman à cassette et sa collection de 145 cassettes. Carole piocha au hasard. Ce fut une révélation. Mais elle ne comprenait pas les paroles. En entrant au ce2, elle décida de se mettre à l’anglais. * Quand, 6 mois plus tard, Lucy s’envola avec Hector, Carole refusa de croire qu’elle venait d’être délaissée comme un objet inutile, elle feignit l’indifférence comme Léna. Mais contrairement à sa sœur, Carole était persuadée qu’elle allait revenir. C’est à cette époque qu’elle commença à éprouver une sensation étrange : « cette absence qui était une (195) présence et ce vide qui pesait étrangement ». Elle patienta des mois, harcelant sa sœur de plaintes. Léna n’avait pas de réponse à lui apporter. Léna faisait ce qu’elle pouvait pour remplacer sa mère. Une semaine avant la rentrée scolaire, elles trouvèrent une explication logique à cette défection. Leur mère était morte ! Elles n’accordèrent aucun crédit aux dénégations de Dany. * Carole n’appréciait pas l’opéra que s’efforçait à chanter son père. (196) Quand Dany fut recalé à l’audition d’entrée de la classe de chant du conservatoire et qu’on lui conseilla d’apprendre le solfège, Carole lui dit que ce ne devait pas être plus difficile que d’apprendre à lire. Elle voulait bien apprendre le solfège avec lui. * La prof de musique ne trouvant rien d’étonnant de donner des cours au père et à la fille en même temps, d’autant que celle-ci comprenait plus vite que lui. (197) C’est ainsi que Dany entra dans le monde obscur du solfège, en se faisant rappeler à l’ordre par sa fille. * Dany n’avait pas le moral à cause de tous ces problèmes avec Le Napoli, avec Lucy et avec ses filles. Il se souvenait de ses années d’adolescence et des reproches qu’il faisait à ses parents. C’était à son tour de subir des reproches. Les leçons de solfège augmentaient son trouble au lieu de le calmer. Il ne pouvait s’empêcher de constater les progrès accomplis à chaque séance qui mettaient encore plus en évidence ses propres difficultés. (198) La seule chose qui le retenait justement de tout plaquer, c’était Carole. Alors il continuait le calvaire des cours de solfège. Les blocages, ça avait été l’histoire de sa vie : apprendre à lire avait été un chemin de croix. A chaque fois qu’il changeait d’école, on mettait les forains au fond, les profs ne faisaient aucun effort pour les aider. La seule fois où Inès avait rencontré une maîtresse, elle avait été catastrophée par ses commentaires qui le décrivaient comme un animal analphabète et feignant, et elle s’était excusée. Elle avait trop de travail pour s’en occuper. Dany repensait à cette anecdote, le solfège, les forains n’en avaient pas besoin pour jouer de la guitare. (199) Et de nouveau, il décida d’attendre. *
Carole et Aline. 2 ans plus tard, Dany reçut la visite du père Armand. Le propriétaire du pressing désespérait de relouer son local. Il venait de se résoudre à baisser le loyer et posa comme condition de dîner gratuitement une fois par semaine à la pizzeria. Dany accepta. Il fallut se mettre d’accord pour les travaux à réaliser. Marthe et Jacky ne voyaient pas l’intérêt de disposer d’une salle plus grande qui resterait vide la plupart du temps et qui allait leur coûter cher. Dany proposa de faire un karaoké Dany avait eu le temps de mûrir son projet. Une entreprise marseillaise installa le matériel professionnel. Le karaoké tournera les mardis et les dimanches, les soirs où il y (200) a le moins de monde. Le mercredi, il y aura une soirée opéra. Marthe pensa que ça ne marcherait pas. * Dany fit passer le message à la chorale et invita les choristes à la soirée d’ouverture. Ils se bousculèrent pour chanter. Dany des régala. Enfin, il chantait comme il en avait rêvé, en se moquant du solfège. Au bout de 2h, plusieurs participantes réclamèrent de la variété. Dany fut obligé d’interrompre la soirée à 2h du matin. En un mois, le karaoké s’avéra une bonne affaire. Les clients venaient dîner et passaient ensuite au Pressing (nom du karaoké), le mardi c’était l’Opéra, le mercredi et le (201) samedi Variété française, le jeudi Latinos, le vendredi Medley et le dimanche Nostalgie. Mais c’était Dany le patron et il faisait ce qu’il voulait, après la fin du service, il choisissait son CD d’opéra et en profitait. La seule chose qui le dérangeait, c’était l’absence de Léna et de Carole, comme si elles n’aimaient pas le karaoké. * Carole avait un problème plus urgent que la musique, elle pensait sans arrêt à Lucy. Apparemment, elle était la seule à ne pas l’avoir effacée de sa mémoire. Elle fouilla dans le tiroir où elle rangeait les photos. Elle n’en trouva pas beaucoup. (202) Elle restait avec sa mère sur le cœur, l’adorant un jour, la haïssant le lendemain. * C’est dans la cour de Jean-Moulin, à la récréation, que Carole fit la connaissance d’Aline, une grande de 3e. Celle-ci lui demanda pourquoi elle pleurait. « C’est ma mère, elle est morte ». Aline comprenait, son père avait disparu 5 ans plus tôt. (203) Au bout d’une semaine, sa mère avait découvert qu’il était parti avec une collègue de travail, cela durait depuis un an. « En vérité, ma mère n’est pas morte, elle est partie aussi. Au Canada probablement ». Aline qui faisait du handball, de l’endurance et de la natation, lui conseilla de se mettre au sport. * Aline avait débarqué dans la vie de Carole sans lui demander son avis. Elle traversait la cour pour lui faire la bise, elle lui confiait ses secrets. (204) Quand Aline apprit que Carole était bonne dernière et avait été renvoyée 3 jours pour avoir giflé une fille qui l’avait traité de garçon manqué, elle en fut offusquée et elle voulut la reprendre en main. Carole disait qu’elle n’aimait que la musique. Mais Aline voulait qu’elle se reprenne en main. * (205) A la maison, au début, personne ne remarqua que Carole rentrait désormais longtemps après la fin des cours. Quand Léna s’en inquiéta, Carole l’informa qu’elle bossait avec une copine pour rattraper son retard. Sa prof de français eut des doutes sur ses nouvelles productions. Après les cours, Carole et Aline partaient ensemble, discutaient de leurs familles. (206) A la maison, Carole devait supporter les chansons de variété qu’écoutait Aline. Le contrôle de maths approchait. Carole plafonnait à 3/20. (207) C’était un jeudi. Aline embrassa Carole. * Carole ne s’était jamais posé de questions sur ses préférences. Elle ne comprenait pas l’attirance des filles de sa classe pour les garçons décérébrés qui faisaient du skate. La seule chose qui l’intéressait, c’était la musique : Chrissie Hynde, Debbie Harry et Amy Winehouse. (208) Quand Aline l’approcha, Carole sut qu’elle avait trouvé une âme sœur. Aline était généreuse, patiente. Aussi quand Aline l’embrassa, Carole comprit que c’était une nouvelle étape qui commençait. Elle ne fut ni surprise ni choquée. Elles devaient garder le secret. *La présence d’Aline changea Carole profondément mais personne ne se douta de son influence, elle la poussait à travailler, à s’améliorer. (209) A la fin de l’année, le verdict tomba : 14,21 de moyenne. On accorda les félicitations à Carole. Quand Carole entra dans la cuisine ce soir-là, Dany et Léna crurent que Carole avait été renvoyée : « J’ai eu les félicitations ! » Dany eut du mal à la croire. Elle faillit parler d’Aline mais se retint. * Lettre de Lucy (210) à sa fille. * Cette lettre ne fut pas plus lue que les précédentes. * Pendant les vacances de Pâques, Aline et Carole se retrouvaient sur la plage du Lazaret, entourées de leurs camarades de classe. (211) Aline faisait beaucoup de sport et jouait pour gagner. Elle essaya de convaincre Carole de s’y mettre. * Aline quitta Jean-Moulin pour le lycée Paul-Valéry, elles n’avaient plus les mêmes horaires, elle passa en section scientifique et travailla encore plus. Carole la soupçonna de ne plus lui ouvrir. (212) Quand Carole lui en parla, Aline lui fit des reproches : « T’es pas le centre de l’univers ! Faut que tu comprennes que je peux avoir envie de rester tranquille ». Il y avait une autre fille, une métisse, qui ne la quittait plus. Carole souffrait en silence mais n’osait pas en parler à Léna et à Dany. Elle se demandait pourquoi les gens qu’elle aimait la rejetaient. L’histoire se répétait. * Aline sonna au portail de la maison sur la colline, elle avait attendu Carole à la sortie de Jean-Moulin, on lui avait dit qu’elle était absente depuis 3 jours, elle était inquiète. Carole était sur ses gardes. Aline la rassura. Oui, elle avait d’autres copines mais elles deux c’était particulier. (213) Aline prit Carole dans ses bras et l’embrassa. Carole n’était pas malade, elle ne voulait plus retourner au collège. Aline la secoua : l’année prochaine elles se retrouveraient au lycée. Carole se remit au travail, mais pas au volley. * Elles formèrent le projet d’aller faire du camping en Espagne l’été suivant. Il fallait convaincre Dany. (214) Dany se montra un peu réticent. Elles étaient un peu jeunes pour partir seules. Dany voulut connaître Aline et ses parents. * Le lendemain, Carole en parla à Aline qui devait d’abord partir quelques jours avec sa mère. * Un soir, au dîner, Dany entama la conversation sur le voyage à Barcelone. Léna s’en mêla. (215) Et les sœurs se fâchèrent. * Carole laissa une foule de messages sur le répondeur d’Aline. Elle dut prendre son mal en patience. Au bout de 13 jours, elle sonna à la porte. Aucune réponse. Elle était en colère. Une femme qui habitait l’étage au-dessus, lui dit qu’elles n’habitaient plus là. 3 jours plus tôt, un camion de déménagement avait tout emporté. Sa mère avait eu une promotion. (216) Carole était sidérée, abattue. Elle ne pouvait plus faire confiance à personne. *
Carole et Maggie MacKelly. C’est à cette époque, en voyant deux filles danser au bal populaire de Frontignan, que Carole découvrit le style adapté à son caractère. (217) Léna trouvait qu’elle ressemblait à un épouvantail. Elle fréquenta un groupe de filles qui s’habillaient comme elle. Elle se lia avec Valentina, qui était caissière à la boulangerie du Monoprix. Valentina était fan de Céline Dion. Carole fit des efforts mais ça ne pouvait pas coller. Pour son entrée en seconde, Carole prit de bonnes résolutions : elle était décidée à ne rien faire et à laisser tomber dès qu’elle aurait 16 ans, au mois d’avril. Elle suivit uniquement les cours d’anglais. Elle ne venait au lycée que les jours où elle ne trouvait rien d’autre à faire. * (218) Un jour, Dany voulut lui parler de ses absences : la proviseure du lycée l’avait appelé. Dany n’avait pas beaucoup d’arguments. Léna vint à son secours. La scolarité était obligatoire jusqu’à 16 ans. Carole retourna au lycée le lendemain. Mais les jours suivants, elle n’adressa pas la parole. Carole inaugura une période de présence scolaire passive. Elle s’intéressa à la poésie. (219) Mais elle n’arrivait pas à écrire. Elle tenta d’expliquer ça à son amie Louise qui ne comprenait rien. Ça la renforça dans sa conviction qu’elle était sur la bonne voie. Dany trouvait Carole taciturne. Un jour, Dany découvrit qu’elle écoutait Nirvana. Dany parla de Lucy. Carole était née le jour de la mort de Kurt Cobain. (220) Dany lui conseilla de voir d’autres gens de son âge. « Écoute, papa… moi, ce ne sont pas les garçons qui me plaisent ». Dany n’arrivait pas à y croire. Elle changerait peut-être. « Je suis pas attirée, tu comprends ? – C’est parce que je me suis pas occupée de toi ? C’est ça ? Ou à cause de notre séparation avec ta mère ? Moi je… – Je suis comme je suis et c’est pas un problème ». Elle voulait qu’il ne dise rien aux autres. (221) Dany était décontenancé. * C’était un mercredi ordinaire, un soir de variété française. La salle était pleine. Carole ne venait jamais au Napoli. Elle trouvait le karaoké ridicule. Maintenant, les gens n’attendaient plus l’ouverture du Pressing pour réserver leurs tables. (222) Ce soir-là, on passait Frank Sinatra. Carole se surprit à chantonner avec les autres. Puis Dany mit une chanson des Blues Brothers. Carole se mit à chanter et tout le monde la regarda. Sa voix rugueuse incongrue ne correspondait pas à sa morphologie d’adolescente longiligne. On avait envie de l’écouter. Elle chantait comme personne. * Carole cherchait toujours à exprimer l’angoisse qu’elle ressentait mais elle avait du mal à formuler son malaise. (223) Elle avait retrouvé Louise et elles passaient régulièrement au Pressing. Dès que Carole prenait le micro, le silence se faisait. Elle chantait Chrissie Hynde, Debbie Harry ou Pink. Deux titres, pas plus. Elle connaissait les titres par cœur. On lui disait qu’elle chantait mieux qu’Adele ou Lady Gaga. * Au bac de français, elle prit l’écriture d’invention (224) et elle eut un 2 qui la mit en colère. Hors sujet ! Le lendemain, elle décida d’arrêter les études. La discussion fut orageuse. (225) A la rentrée, Carole ne reprit pas le chemin du lycée. Elle ne voyait plus Louise qui était en terminale et affirmait être submergée par le boulot. Mais elle l’avait vue boire un verre avec Marion. Léna avait renoncé à s’intéresser à l’avenir de sa sœur. Dany l’interrogeait mais elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire. * Un matin, Dany reçut un appel de Franck, le serveur du Napoli. Son père avait été victime d’une crise cardiaque et il devait aller à Nantes. C’est ainsi que Carole commença sa carrière de serveuse pour remplacer Franck, le temps de son absence. Elle servait au Napoli et au Pressing (226) et c’est elle qui eut l’idée du renouvellement des consommations au bout d’une heure. Après la fermeture du Napoli, elle s’occupait seule du karaoké et à l’occasion, elle poussait la chansonnette. Un jeudi un peu avant minuit, elle chanta Back to Black. Tout le monde applaudit et Carole revint au Napoli. 15 jours plus tard, au retour de Franck, Carole voulut partir mais Dany refusa. Il l’embaucha pour s’occuper du Pressing. * Une semaine plus tard, Carole proposa de refaire la décoration. (227) Cela ressemblait désormais à une boîte de nuit. La nouvelle version lui donna raison. Maintenant, Dany partait avec Carole et souvent, après la fermeture, ils remontaient ensemble. Ce fut une belle période qui dura près de 2 ans… jusqu’à l’arrivée de Maggie MacKelly. * Personne ne la reconnut quand elle apparut, elle avait pris une trentaine de kilos par rapport à l’époque de son heure de gloire, une vingtaine d’années auparavant. Maggie frisait la cinquantaine et paraissait 10 ans de moins. Avec les deux amies qui l’accompagnaient, elle attendit patiemment qu’une table se libère, elle dressa l’oreille en entendant un de ses airs préférés venant de l’établissement voisin, elle pénétra dans le Pressing, une femme massacrait Yesterday, elle fit la grimace et ressortit pour rejoindre ses amies au Napoli. (228) Elles dînèrent tranquillement quand soudain elle entendit l’intro de No joke ! elle entra dans Le Pressing. – Rappel sur la carrière de Maggie McKelly : débuts à 18 ans dans les années 80, No joke ! succès planétaire, longue tournée au succès mitigé, pas une bête de scène, traqueuse, abandon des tournées, crises de boulimie, dépendance à l’alcool et (229) et aux stupéfiants, cures de désintoxication, 2e album : échec, 3e inaperçu. – Maggie fendit la foule. Au 1er rang une jeune femme à la voix rocailleuse chantait No joke ! à la perfection. Elle connaissait les paroles par cœur. Et elle chantait mieux que Maggie, elle-même ! Elle prit le micro dans les mains de sa voisine et enchaîna la chanson. Leurs voix étaient parfaitement synchronisées. A la fin, elles réalisèrent toutes les deux ce qui s’était passé. (230) Maggie félicita Carole. Elle revint le lendemain et les jours suivants. Elle attendait que Carole se libère et entrait dans Le Pressing pour l’écouter. Elle affirma que Carole avait un timbre de contralto comme celui de Chrissie Hynde, mais avec une chaleur et un vibrato que celle-ci ne possédait pas, et surtout, sa voix s’étendait sur 3 octaves. Elle lui demanda de chanter Material Girl ou Like a Virgin. Carole se lança dans White Flag. (231) Le jeudi soir, Maggie invita Carole à dîner mais celle-ci refusa, elle devait s’occuper du pressing. Il fallut attendre le lundi, jour de fermeture, pour qu’elles puissent se retrouver au restaurant de poisson sur le port. Maggie ne voulait pas parler d’elle mais connaître Carole. Carole parla de sa mère (le père de Maggie était parti et sa mère s’était mise à boire en délaissant ses enfants). Carole n’avait pas revu sa mère depuis 9 ans. (232) Maggie voulait savoir ce qu’elle comptait faire, si elle avait un petit ami. * Les semaines suivantes, Maggie vint dîner au Napoli presque tous les soirs. Elle attendait que Carole chante, en espérant ne pas être dérangée par les fans. (233) Parfois, elle restait 2-3 jours sans apparaître. Chaque lundi soir, elles se retrouvaient dans le restaurant de poisson. Le rendez-vous commençait toujours par leurs dernières découvertes musicales. Un lundi d’octobre, Maggie parla tout de suite de Skyfall et elle revint sur la vie de Carole. Pourquoi avait-elle eu tant de déceptions ? Le dernier lundi d’octobre, Maggie commanda un pomerol. « Ce soir est un grand soir. […] je vais être sincère. […] Tu as une voix exceptionnelle, comme il y en a une tous les 10 ans, une voix en or. […] De mon côté, tu sais qui je suis. […] 25 ans plus tard je continue à vivre de mes droits d’auteur plus que correctement, mais j’ai démarré dans le métier avec plusieurs handicaps ». Maggie reconnaissait qu’elle n’avait pas la carrure pour faire des tournées sur scène. Depuis, elle continuait de faire de la musique. (235) « Tes cordes vocales sont un cadeau de Dieu, ce serait un crime de ne pas les utiliser, si tu es d’accord, si tu le veux vraiment, je peux faire de toi une chanteuse, une vraie, avec ta voix et mes chansons tu peux devenir quelqu’un. » Mais pour être une artiste, il ne fallait pas qu’une voix, il fallait du caractère pour faire face à ce milieu de crocodiles. Si Carole voulait travailler avec elle, il faudrait qu’elle accepte ses modalités. Carole était d’accord. Maggie lui conseilla néanmoins de réfléchir. « Tu dois savoir que si tu te lances, ta vie, ce sera ta carrière, et uniquement ta carrière, il n’y aura de place pour rien d’autre, et tu devras me faire confiance à 100% ». (236) Elle insista : il faudrait travailler, être solide dans sa tête et dans son corps. Et elle ajouta que, elle était homosexuelle, mais qu’il n’y aurait rien entre elles. Ce serait la pire des choses. Il ne fallait pas mélanger les choses. * Début novembre, Maggie repartit à Paris, refusant de précipiter l’accord de Carole et imposant un délai de réflexion jusqu’en janvier. Cet engagement allait prendre 10 ans de leur vie et elles devaient anticiper ce qui allait se passer. (237) Carole n’était pas rassurée. Maggie devait en parler avec son avocat et son comptable à Londres et 2-3 personnes du milieu. Carole avait peur qu’elle change d’avis. *
Carole à Paris. Carole se mit en hibernation, personne ne comprit pourquoi elle avait soudain l’air si préoccupé, elle ne chantait plus au pressing. Quand une copine lui demanda de chanter Smells Like Teen Spirit, Carole l’envoya promener. Tout le monde fut surpris La fin de l’année approchait et l’angoisse de Carole augmentait. Maggie l’informait de ses démarches. Le 1er janvier, Carole tomba sur la messagerie de Maggie et elle fut très inquiète. (238) Maggie la rappela à 16h et lui demanda si elle avait pris sa décision. A l’instant où elle se raccrocha, Carole réalisa qu’elle allait devoir informer son père de sa décision et elle redoutait cette épreuve. En semaine, Dany était absorbé par Le Napoli et le lundi soir il allait aux répétitions de la chorale. Le jeudi, elle décida de fermer Le Pressing plus tôt et de remonter avec lui. Elle lui dit qu’elle allait arrêter Le Pressing. Maggie McKelly comptait s’occuper d’elle à Paris, elle lui composerait des chansons pour faire un album. C’est ça qu’elle voulait faire. Dany ne croyait pas à ce discours. (239) Il n’était pas d’accord. * 10 jours plus tard, le 15 janvier, Carole prit le train pour Paris. Elle avait piétiné une journée pour laisser un mot d’explication et d’au revoir à Dany et Léna. Finalement, elle partit sans laisser un mot. Elle quitta la ville sans dire adieu aux seules personnes qu’elle aimait vraiment, sans les embrasser comme sa mère l’avait fait quelque 10 ans auparavant. A la sortie de la gare de Lyon, elle voulut vérifier l’adresse (240) de Maggie mais elle ne trouva pas son téléphone. Elle l’avait perdu ou se l’était fait voler. * Maggie occupait un grand appartement au 1er étage d’un immeuble ancien rue des Archives. Elle avait réservé à Carole une pièce de 20 m2 et lui avait donné un trousseau de clés. Elle lui avait préparé un planning de ministre dans un grand cahier à spirale. Dès qu’elle entrait dans le salon, elle mettait en marche une radio UK qu’elle éteignait quand elle se mettait à travailler. (241) Maggie composait ses chansons au piano. Parfois, quand elle avait une idée dans la rue ou au supermarché, elle se mettait à écrire à toute vitesse dans son cahier. Dès le 1er soir, au restaurant du marché où elle avait ses habitudes, elle détailla à Carole le programme qu’elle lui avait concocté. « Depuis 2 mois et demi, j’ai bossé pour toi. Je crois qu’on est parties pour une année au moins, le temps d’accoucher de cet album, en attendant j’ai deux chansons magnifiques et deux autres en cours. On va prendre le temps pour que ce soit parfait. Chaque semaine, tu auras un cours de chant, tu auras aussi des cours de piano, de danse. (242) J’ai contacté la coach de Shakira à Londres, il faut apprendre à faire le show, on fera une maquette d’ici 6 mois. On doit réussir du premier coup. On va te relooker, le style post-grunge c’est fini, mon amie Olga va s’occuper de toi. Elle va te trouver un nom, Carole Moreno, ça fait rumba ». (243) Carole était effrayé par tout ça. Elle s’était promis d’accepter toutes les conditions de Maggie. Elle avait peur de ne pas être à la hauteur. Et elle avait confiance en elle. * C’est dans cet état d’esprit qu’elle accepta ces leçons de chant qui lui paraissaient inutiles. Paul Giorgos était un ancien ténor qui avait abandonné la scène après un grave accident de voiture. Il s’était reconverti en professeur de chant dans sa maison de Boulogne. (244) Il reçut Carole et Maggie et il commença à expliquer à Carole en quoi consistait le chant. Elle commença à chanter Don’t Let Me Be Misunderstood. Sa voix dérapait dans les aigus, elle chantait à l’envers. Entre les deux cours hebdomadaires avec madame Pratz, sa professeure de piano, boulevard de l’Hôpital, le lundi à 15h et le mercredi à 10h, les deux séances avec monsieur Giorgos, Carole eut l’impression de revenir à l’époque calamiteuse du solfège, d’autant qu’elle rapportait du travail à la maison. (245) Elle trouvait tout cela ennuyeux mais se gardait bien de se plaindre auprès de Maggie. Le plus difficile, c’étaient les séances de 45 mn de vocalises avec monsieur Paul qui insistait pour qu’elle chante le plus bas possible. * Un mardi après-midi, à son retour du cours de chant, Carole trouva Maggie en face du piano. (246) Elle s’approcha. Elle commença à chanter Don’t Be Angry With Me. « Extraordinaire ! dit Carole. C’est une chanson merveilleuse ». Mais Maggie n’était pas satisfaite. Il manquait quelque chose. * Plus la date se rapprochait, plus Carole se sentait mal à l’aise. Le 8 avril, elle devint majeure mais depuis la perte de son téléphone, plus personne ne pouvait l’appeler. (247)