Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore vu le film, passez au 2. Critique.
1. Résumé détaillé.
Paris, mars 1948, deux hommes agressent une femme dans un parc. Mais elle refuse de déposer plainte. La femme est recueillie par Eva, une voisine de son immeuble. Pendant qu’elle dort, Eva découvre son identité dans son portefeuille, Corinne Luchaire, et une photo de son père. Eva est orthophoniste à Saint-Joseph où elle s’occupe d’enfants qui ont été exposés aux bombardements. Eva et Lorenzo, son mari sont arrivés de Santiago en 1947. Eva prête un magnétophone à Corinne. Qui commence à se raconter.
Le pacifisme d’Abetz et Luchaire. Flashback : On a tué son père, après un procès. « Comment en est-on arrivé là ? Il faudrait trouver les mots. On ne m’a pas appris. Les dates, ça explique tout ». Flashback : un lac, près de la frontière franco-allemande après la Première guerre. A une réunion du Cercle franco-allemand, Jean Luchaire et Otto Abetz, professeur de dessin, réaffirment la réconciliation des deux peuples et insistent : « Plus jamais ça ! » Jean Luchaire ne veut pas que sa fille grandisse dans une Europe déchirée par la guerre. Il est journaliste, et dirige la revue Notre Temps. Le père de Jean, Julien Luchaire, veut présenter des écrivains à Abetz. Le Times fait sa couverture sur Hitler. « On s’aveuglait », dit Corinne. ** Quelque temps après, Jean accueille Otto à la gare de l’est et lui présente Suzanne, journaliste bilingue qui travaille à Notre Temps. Abetz donne son avis sur Mein Kampf : « C’est illisible, des concepts dominés par la nostalgie de chevaliers teutoniques et obsédés par les Juifs. C’est un fatras. – Dans Le Matin, dit un journaliste, on présente Hitler comme un homme de paix. – Les nazis ne sont pas majoritaires aujourd’hui. Ils représentent autour de 30% des électeurs. Notre gouvernement est centriste, pas d’extrême-droite mais il croit qu’en s’associant avec l’extrême-droite, ils pourront les contrôler. – On ne négocie pas avec l’extrême-droite, il y a un piège tu le sais bien. – Tu préfères faire la guerre ? – Il a raison, il faut maintenir le dialogue », conclut Luchaire. ** Corinne grandit dans ce monde-là. Elle fait des essais pour être actrice, elle est fascinée par les stars de cinéma. Elle voit que son père, lui aussi, aime bien les jeunes actrices. Il court toujours après l’argent, amène sa fille chez les grands couturiers, repousse les factures, vit au-dessus de ses moyens, il aide les autres. Corinne vit dans cette illusion rassurante. **
L’évolution politique d’Abetz. A Berlin, Otto vit désormais avec Suzanne. Un jour, des hommes viennent le chercher et l’entraînent dans des bureaux. Les hommes qui l’interrogent savent qu’il est proche des milieux pacifistes français et ils lui « proposent » de profiter de sa position pour fournir des renseignements à l’Allemagne. D’ailleurs, pourquoi Abetz n’est-il pas au parti nazi ? On lui conseille d’épouser Suzanne de Bruyker, qui a été la maîtresse de Luchaire. Au mariage d’Otto et de Suzanne, Jean Luchaire parle des problèmes d’argent du journal, qui est au bord de la faillite. Otto évoque des fonds secrets au ministère des Affaires étrangères à Berlin pour défendre les idées pacifistes. « Je sais à qui parler », dit Otto. Au restaurant, Jean s’écroule et crache du sang. On lui diagnostique la tuberculose. Il s’inquiète pour Corinne. Jean et Otto font de plus en plus de voyages pour prêcher « la bonne parole » pacifiste : « L’ennemi aujourd’hui, c’est le communisme russe, pas l’Allemagne, dit Otto. L’Allemagne, c’est encore l’Europe, c’est l’Occident. – Je crois qu’il faut maintenir le dialogue avec Hitler, il faut continuer à négocier, à discuter, continue Jean. – Il faut éviter l’escalade aussi, il faut faire des concessions. – Trouver des points d’entente. – Croyez-vous vraiment que les autres démocraties ont des leçons à nous donner alors qu’il y a en Amérique, des endroits où les Noirs ne peuvent pas monter dans les mêmes autobus que les Blancs, que ces mêmes Américains ont massacré des centaines de milliers d’Indiens pour avoir un espace vital, qu’en France on a tranché des têtes pendant la Terreur, sans parler de la révolution d’Octobre en Russie. – Chaque Révolution, dit Luchaire, a ses excès et ses horreurs. C’est malheureux mais c’est une réalité historique. – Il n’y aura pas de grand projet européen sans une Allemagne forte et en sécurité. » Otto et Jean se retrouvent dans une soirée. « Alors, vous aussi, vous fuyez l’Allemagne, dit, ironique, la belle-mère de Jean. – Au contraire, il a maintenant une mission officielle, culturelle, répond Jean. – Je crois au dialogue, plus que jamais. – Vous croyez au dialogue avec Hitler. – En attendant mieux c’est avec lui qu’il faut parler, vous ne croyez pas ? » La belle-mère de Jean a perdu son sourire. Abetz, devant son public, enchaîne : « Les persécutions racistes sont dramatisées par les adversaires de l’Allemagne. C’est le poison de la désinformation encore et toujours. Ne croyez pas tout ce que vous lisez. L’Allemagne veut la paix ».
Corinne actrice. Jean ne parle pas de politique avec sa fille. Il veut la protéger. Elle est encore une gamine qui préfère lire des magazines, une actrice débutante qui a tout à prouver. Léonide Moguy la fait jouer dans son film sous le regard de son père qui assiste aux prises de vue, et de Philippe Delcourt avec qui elle s’initie à l’amour. Le film Prison sans barreaux est un succès qui lui vaut la gloire. Reprise du récit de Corinne : « J’ai besoin de parler de ce metteur en scène qui a changé ma vie, dit Corinne, Léonide Moguy. C’est un exilé russe qui faisait des films courageux, des mélodrames sur les injustices sociales comme l’avortement, la prostitution, les maisons de redressement, souvent des portraits de jeunes filles solitaires. C’était un humaniste, un vrai, comme mon père. J’ai eu de la chance qu’il me regarde sans a priori et sans complaisance. » – Retour au présent de 1948 : Eva ramène la fille de Corinne : « Tu t’en sors avec l’enregistrement ? » – Flashback sur la cérémonie [images en noir et blanc] - Couvertures de Cinémonde, La Vie du Cinéma – « Juste avant la guerre, il y a eu deux autres films avec Moguy – affiche de Cavalcade d’amour – et puis d’autres metteurs en scène. J’essayais de faire des choses différentes, de changer mon apparence, de prendre des risques – Clap du Déserteur – souvent des rôles plus âgés que moi. Mais tout ça avait un sens pour moi, je voulais mériter ce qui m’arrivait. J’allais devenir une vedette [Retour de la couleur] comme il y en avait d’autres à cette époque et qu’on oubliera comme moi ». A cette époque, elle signe « A tout de suite », consciente, peut-être que tout ça ne durerait pas longtemps. Devant l’affiche de Je t’attendrai, Léonide Moguy, parle : « Mes chers amis, merci d’être avec moi ce soir au moment où la guerre nous menace. Je lève mon verre à l’humanité, à l’art, au cinéma, comme une réponse pacifique à la folie des hommes. Et merci à mes jeunes acteurs. Merci à toi Corinne, à ta jeunesse, aux films que nous avons faits et que nous ferons ensemble. A la paix ». Abetz a adoré le film, il reconnaît le talent de Moguy et ajoute : « Juif ukrainien, c’est ça ? – Je n’ai jamais dénoncé personne », plaisante Luchaire qui veut présenter Otto au réalisateur. Mais celui-ci refuse de serrer la main à l’Allemand : « Je sais qui vous êtes. Votre pays est devenu une menace pour le monde. Passez une bonne soirée ». Corinne a assisté à la scène, elle essaie de défendre Otto : « Ce n’est pas ce que vous croyez. – Ce n’est pas ce que tu crois non plus… Je dois prendre un train demain matin très tôt. Je vais rejoindre ma famille. Fais attention à toi. Je t’aime beaucoup Corinne. – Moi aussi, je vous aime. – Tu sais comment on dit « je suis innocente » en ukrainien : “ ia nevena” ».
Abetz expulsé. Soudain, deux voitures s’arrêtent devant chez Prunier. Des policiers embarquent Abetz. Luchaire les suit avec Suzanne. On signifie à Abetz qui est sous le coup d’un arrêté d’expulsion avec effet immédiat vers l’Allemagne. « C’est Garandeau, (?) à l’Intérieur, qui a donné l’ordre, dit Luchaire. Il ne veut rien entendre. – Je savais qu’il y aurait plein de monde, des journalistes, ils ont fait ça exprès pour m’humilier, pour avoir des photos. – je les laisserai pas te salir. – Je ne sais pas quand on se reverra. Embrasse Corinne. Elle était magnifique. » [Images en noir et blanc et voix de Corinne, sur fond d’images d’actualité et de coupures de journaux] Reprise du récit de Corinne : « Les journaux ont annoncé l’expulsion d’Otto en l’accusant d’être devenu un espion, un agent de propagande chargé de tromper les Français sur les réelles intentions d’Hitler. Je ne savais même pas qu’il était devenu un conseiller spécial du gouvernement nazi pour les relations franco-allemandes. Depuis toujours, il avait voulu éviter l’escalade, faire la guerre à la guerre, rester un trait d’union, l’ennemi de personne, lui, le petit prof de dessin idéaliste qui venait camper chez nous dans le salon et qui courait toujours après trois ronds. [Couleur] Mon père a voulu défendre son ami, victime d’un complot de la droite nationaliste contre les pacifistes accusés de faiblesse, de lâcheté. La menace de la guerre provoquait des réactions violentes dans les deux camps. [Noir et blanc] Du jour au lendemain, je me suis retrouvée dans un vrai film d’espionnage. On a même dit que j’étais la maîtresse d’Abetz. [Couleur.]
Faillite et débauche. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Ce n’était que le début de ce genre de calomnies. On m’avait aimée, il fallait me salir. [Noir et blanc : images sur la déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre] « Et pourtant, il alla que rien ne se passe pendant plusieurs mois, aucun combat, étrange calme. » [Images d’une perquisition au siège de Notre Temps – [couleur] La police prend les machines à écrire, les appareils photos, les téléphones. Les journalistes dénoncent l’atteinte à la liberté de travail et d’expression. Luchaire n’avait pas payé les fournisseurs, son journal avait fait faillite. [Luchaire sur un lit d’hôpital avec un masque à oxygène] « Alors pendant un moment, il a disparu. Il ne voulait pas qu’on le voie comme ça. Il s’est caché. Je savais même pas où il était. Retour au présent de 1948. On appelait ça la « drôle de guerre » parce qu’il n’y avait pas encore de combats. On attendait. On n’y croyait plus. J’allais avoir 20 ans. On dit que c’est le plus bel âge de la vie ». Flashback : une fête de débauche dans un château, Corinne avec une amante. Un homme, Guy de Voisins-Lavernière, qui lui fait la cour. Il dit avoir été banquier, pilote automobile, danseur mondain, militaire en Syrie, directeur de casino à Honfleur « et je vous épouserai un jour ! ». « Ah non, moi je ne me marierai jamais. – Elle n’aime plus les hommes, les hommes font la guerre. – La guerre de quoi ? la guerre du champagne ? Arrêtez avec cette guerre ». [Noir et blanc, images d’actualité] « Et puis soudain, ils étaient là, les Allemands. Si vite. Pourtant, on nous avait dit : « ne vous inquiétez pas, on vaincra parce qu’on est les plus forts ». Mais la France s’est agenouillée, humiliée en quelques semaines. Ce grand pays qui s’effondre. La débâcle. » Retour au présent de 1948. Corinne change la bande du magnétophone. [La voix de Pétain en surimpression]
Son Excellence, monsieur l’Ambassadeur Abetz. A Paris, on accueille le nouvel ambassadeur du Reich, Otto Abetz et son épouse. On frappe chez Corinne. « Nous recherchons Monsieur Jean Luchaire, c’est de la part de Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur. – M. Luchaire n’est pas là. Il est parti à Vichy, il doit revenir ce soir. – Dites-lui que c’est urgent. » Elle ouvre le message : Suzanne avertit Corinne qu’Otto veut que Jean les rejoigne à l’ambassade, 78 rue de Lille. Corinne est surprise. Elle ignorait qu’Otto était ambassadeur. « C’est lui qui s’est fait virer comme un mal propre. Je vais voir si j’arrive à joindre ton père », dit la mère de Corinne. Jean Luchaire arrive à l’ambassade et retrouve Otto. « Comment dois-je t’appeler ? Monsieur l’Ambassadeur ? – Tu as vu Laval à Vichy on m’a dit ? – C’est lui qui m’a fait venir, oui. Ils savent qu’on est amis. On est toujours amis ? … Suzanne et le petit sont déjà là ? – Ils doivent être perdus quelque part dans les appartements. J’ai pas l’habitude de tant de luxe, Jean. – Comment tu vois les choses ? – On m’a appelé avant-hier en urgence et on m’a dit : « Vous partez pour Paris avec femme et enfant ». T’imagines. Peut-être qu’ils enverront quelqu’un pour me remplacer d’ici une semaine. Un gouverneur. C’est ce qu’ils ont fait en Pologne. Ils ont rasé le pays. C’est devenu une simple province du Reich administrée par un gauleiter. Je veux pas qu’ils fassent la même chose ici. Qu’est-ce qu’il t’a dit Laval ? – Il m’a dit : « Allez voir votre ami Abetz, essayez de savoir ce que les Allemands ont dans la tête ». – C’est une mission officielle alors, te voilà diplomate, toi aussi. – Ensuite, il a ouvert son tiroir, il a sorti une grosse liasse de billets pour mes … frais de mission. – T’as accepté l’argent ? – Évidemment, faut bien que je paye mes voyages, que je vive. – Tu sais que j’ai même pas d’ordre de mission précis. Ils ne s’attendaient pas à une victoire aussi rapide. Je crois qu’ils n’ont aucun plan d’occupation. – Si, ils vont piller le pays, c’est pour ça qu’on fait la guerre. Le grand pillage. Comme en Pologne justement. – La France, c’est pas la Pologne. Qu’est-ce que t’as entendu dire autour de toi, Jean, à part nos amis qui accepteraient de parler avec nous ? – J’ai l’impression qu’avec les paroles du vieux Pétain les gens acceptent un état de fait. On lui fait confiance pour éviter les combats, faire revenir les prisonniers. Il y a combien de prisonniers ? Tu as des chiffres ? – Plus d’un million et demi. Ils veulent les envoyer dans des usines en Allemagne pour aider l’effort de guerre. – Tu imagines des ouvriers, des paysans, des fonctionnaires. Comment le pays va se mettre à tourner sans eux ? Qu’est-ce que vous allez faire d’un pays à l’arrêt ? – Justement, je dois retourner à Berlin faire un rapport sur la situation. Toi, tu pourrais m’aider en me donnant des notes, faire le lien avec Vichy. A nous deux, on peut encourager le dialogue, parer au plus pressé. Après on verra. » A ce moment-là, Suzanne entre dans le bureau, demande à Jean d’embrasser Corinne et Françoise. A son tour, Otto s’inquiète de la santé de Jean : « Ça me fout la paix, je veux pas y penser pour le moment. – Je vais avoir besoin de toi, Jean. Il faut limiter les dégâts. – Je comprends. » Jean s’en va. Otto rejoint Suzanne dans leur chambre : « Il va falloir que je trouve de quoi m’habiller, dit Suzanne. Tu connais la méchanceté des Parisiennes. On s’improvise pas femme du monde. – Tu n’as rien à leur prouver, Suzanne. – Pour eux, on restera toujours des provinciaux, des parvenus. – Maintenant des envahisseurs, surtout. – Et Jean ? – Je crois qu’il est très malade. Je n’oublie pas tout ce qu’il a fait pour nous. C’est quelqu’un de bien, Jean, de généreux. [Otto parle maintenant en allemand] Suzanne, je sais pour toi et Jean. Je sais que vous avez eu une histoire. Mais ça ne me gêne pas. C’était il y a longtemps. J’ai eu ma vie, toi la tienne. C’est ce qui a fait la femme que tu es, que j’aime et que je respecte. Je suis désolé de t’imposer tout ça. – Je suis à tes côtés, Otto, c’est ma décision. »
Notre Temps. Reprise du récit de Corinne : « Paris était occupé mais encore étrangement calme. Ma vie reprenait comme avant. Les soldats allemands faisaient tout pour se faire accepter par les Parisiens. Être « correct », on disait. Quand on les croisait, on faisait comme s’ils n’existaient pas, on ne les regardait pas. Ils ont baptisé Paris, « la ville sans regard ». Au début de l’Occupation, je suis retourné un moment chez mes parents. Je savais que mon père était malade. Je voulais être près de lui. On savait pas si les tournages allaient reprendre. Il fallait attendre ». [Elle tousse, crache du sang – premiers signes de la tuberculose – essaie de le cacher quand son père rentre.] Je fais parfois des photos pour les magazines en attendant que les tournages reprennent. Il fallait que personne ne sache que j’étais malade. Ça aurait été la fin de tout. » Luchaire est à la rédaction de Notre Temps : « Bon, vous le savez, le journal a fait faillite – j’ai fait faillite – Mais les choses ont bougé. La situation n’est plus la même. Désormais, il y a un homme à l’ambassade d’Allemagne qui est mon ami depuis toujours. C’est un secret pour personne. Et son idée, c’est une politique de collaboration loyale et surtout sincère entre les deux pays. – qu’est-ce que tu veux dire par « collaboration » ? – Mais justement, ça va être à nous de le définir, autant qu’à eux, et d’y trouver notre liberté. – Sincère, ça veut dire quoi ? Tu crois toujours à la sincérité d’Abetz. – Il veut nous aider, oui, il veut éviter le bain de sang, il veut que le pays reprenne, que les trains roulent, que les écoles rouvrent. Il a beaucoup d’ennemis à Berlin. Il se met lui-même en danger. Il ne faut pas oublier une chose c’est que l’extrême-droite s’organise. Ils mettent beaucoup d’argent dans la presse. Ça, je veux pas le laisser passer. – Et qui va le financer ton nouveau journal, tu dis toujours que t’es ruiné. – Il n’y aura pas d’argent allemand, si c’est ça ta question. Alors j’ai fait les fonds de tiroir, hypothéqué ce qui pouvait l’être, la maison de mes beaux-parents en Bretagne. Avec une équipe resserré, je pense qu’on peut y arriver d’après les calculs de Jérôme. – Le journal appartiendrait à une société, les éditions Lutétia, dit Jérôme, où Jean détiendra la majorité des parts, il propose de mettre une majorité de ses parts en garantie auprès des investisseurs. Si jamais vous souhaitez voir les statuts. – C’est très bien, qui sont les investisseurs ? – Il y en a plusieurs. Le principal, c’est Hibbelen, un Alsacien, un industriel, textile. On s’est renseigné sur lui. Il m’a dit qu’il voulait faire un groupe de presse avec une maison d’édition, une radio, des journaux. Je sais qu’il voit beaucoup de monde en ce moment dans Paris. Il est même question qu’il rachète l’agence Havas. – Et politiquement, il sort d’où ton Hibbelen ? – C’est un industriel, pas un politique. Il a bien très bien compris que l’argent va se faire rare pour les journaux. Il en profite pour acheter tout ce qui passe. « Vous comprenez que je dois protéger mes journalistes, dit Luchaire à Hibbelen. Je dois leur garantir une certaine indépendance, sinon, les meilleurs nous quitteront. – Vous êtes très ami avec l’ambassadeur Abetz, on m’a dit. » J’ai aussi trouvé un laboratoire pharmaceutique qui fait de l’homéopathie. En plus d’investir, il m’a promis d’acheter de la publicité de la publicité régulièrement dans le journal. L’ambassade va nous aider avec la restriction de papier. On devrait dépasser les 50.000 exemplaires. J’ai aussi négocié des tickets de rationnement supplémentaires pour les ouvriers, une cantine gratuite et des laissez-passer pour aller voir la famille en zone libre. – Tu aurais fait un bon communiste, dit un ouvrier. – Après, je suis lucide, il faudra ruser avec la censure, mais ça, c’est mon boulot. Je négocierai directement avec Abetz. Lui aussi a besoin de nous pour soutenir sa politique. » [A l’extérieur, alors qu’il s’apprête à monter en voiture, un homme lui remet un paquet avec de l’argent et des documents officiels.] « On s’engueule, on s’oppose mais on sort le journal, c’est ça notre vie, sortir le journal. En tout cas, c’est la mienne. Sans ça, je vaux rien. – Qu’est-ce qu’on t’a demandé en échange ? – Je me suis engagé à laisser une chance au nouveau gouvernement de Vichy, une période d’observation du fonctionnement de la collaboration. – On verra ce qu’ils proposent et surtout ce qu’ils obtiennent. – Vous n’obtiendrez rien, je te le signe. – Je crois pas moi, on se donne une chance. – Jean, ton Hibbelen, il est financé par les Allemands pour mettre la main sur la presse française, enfin ce qu’il en reste. C’est un prête-nom de l’ambassade. [Jean voit Hibbelen à l’ambassade en train de discuter avec Abetz]. Et c’est un jeu de dupes, et je te sais trop intelligent pour ne pas le voir. Jean, j’espère que tu fais tout ça pour de bonnes raisons. Mais si on discute avec l’envahisseur, on a déjà perdu. – Mais on a perdu Labarrière, qu’est-ce que tu racontes, on a mérité de perdre. C’est quoi ton rêve, c’est Léon Blum, les congés payés ? dit Guy Crouzet. – Mieux vaut Hitler que les communistes, c’est ça ? Eh ben non. Faites attention à vous les amis. – Ton départ, c’est ta lâcheté Labarrière, souviens t’en. – De toute façon, je pouvais pas payer tout le monde. »
La collaboration. Discours de présentation du nouveau journal Les Nouveaux Temps par Luchaire, sur fond d’images des bureaux et de l’imprimerie. « La collaboration franco-allemande, ça fait 15 ans que je la réclame. Si après la Grande Guerre, la France avait tendu la main à l’Allemagne vaincue, l’Allemagne aurait saisi cette main. Aujourd’hui, c’est la France qui est vaincue. Et l’Allemagne nous tend la main en nous offrant la perspective d’une collaboration sincère et constructive. Beaucoup d’entre vous ont fait partie de l’équipe de Notre Temps, cette petite revue aux grandes idées pacifistes, je suis heureux de continuer l’aventure avec eux, avec vous. Je sais que cette équipe est solide, animée d’un profond patriotisme et résolue à servir son pays. Maintenant, sur les ruines du passé, il ne s’agit pas de reconstruire mais de construire. C’est pourquoi, j’ai choisi ce titre, Les Nouveaux Temps, puisqu’il faut accueillir ces nouveaux temps, leur donner une chance. La maquette prévoit 4 pages sur le modèle du Times, et très compact pour économiser de la place et donc du papier, 7 colonnes et un éditorial politique en 1ère page. J’ai choisi des caractères classiques, pas d’effet typographique tape-à-l’œil, pas de recherche du sensationnel. Une rigueur qui se voit tout de suite. Il s’agit de devenir le quotidien de référence, celui où les autres journaux viendront chercher leurs infos, ce quotidien, on en a rêvé toute notre vie [dans un même bureau, Hiddelen et Abetz consultent le nouveau journal] vous le savez, alors, il faut savoir saisir notre chance, même dans des temps aussi difficiles on peut être utiles, on doit être utiles. – Et le tirage, finalement, on part sur combien d’exemplaires ? – Alors on va commencer par 100.000 exemplaires, une édition du matin, une autre du soir avec la Bourse. On verra si ça prend, du nombre d’abonnements st si les annonceurs nous suivent. Enfin, bon, vous connaissez la musique. Mes amis, aux Nouveaux Temps ! » Tous lèvent leur verre.
Crouzet et Labarrière. Crouzet retrouve Luchaire dans son bureau. Eh bien voilà, on l’a fait, dit Luchaire. – On t’a dit pour Labarrière ? – Quoi ? – Il est parti à Londres. – J’espère qu’il lui arrivera rien. – Pour moi, le courage, c’est de rester, ça peut plus durer. Tous ces politiciens véreux, magouilleurs, impuissants, indignes. La guerre, c’est notre châtiment pour avoir laissé cette France moisie s’enfoncer depuis des années. Maintenant c’est à nous de proposer autre chose. Tu verras, cette défaite, c’est une chance aussi. » – Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « On a voulu l’oublier mais les gens soutenaient Pétain au début de l’Occupation, le héros de Verdun. On lui faisait confiance malgré la défaite, comme à un père, ou plutôt comme à un grand-père. – Flashback : « En attendant, ma mère avait sa vie de son côté, un autre homme, peut-être plusieurs. Certains étaient même les amis de mon père. Il le savait. C’était un couple libre, comme on dira plus tard. Je jugeais pas mes parents. Ils m’aimaient à leur manière. [Séance photo : Guy, l’aventurier et Lydia, la danseuse de cabaret lui apportent des fleurs en pleine séance photo]. Quelque chose de suspect que j’aime bien. Et puis, laissez-moi vivre. Je veux pas penser à cette maladie, cette saleté, cette menace au fond de moi. Je voulais avoir 20 ans malgré tout et oublier. Paris était occupé. Moi, je n’avais jamais été aussi libre. » Au cabaret, Corinne s’approche d’une table. Mais son amie l’en éloigne aussitôt : « Évite-les. C’est la Gestapo. » Chez Luchaire, une femme nue demande à Jean quelle musique il écoute puis, elle sollicite un petit service, pour avoir des papiers : « Tu connais beaucoup de gens à l’ambassade. – Qui c’est qui ta dit ça ? – Une amie que tu connais. Elle est venue ici, Tamara, une petite brune, mannequin couture chez Rochas. – Oui, je vois qui c’est. – Ah ben oui, j’imagine. – Elle t’en a dit des choses. – Oui. – Non, je travaille pas pour l’ambassade d’Allemagne, ma chérie, faut pas dire ce genre de choses. » Il se jette sur elle.
Abetz et la presse. A l’ambassade, Otto Abetz s’adresse à la presse : « MM. Les journalistes, MM. Les directeurs de journaux. Cette réunion aura lieu toutes les semaines afin de vous éclairer pas à pas sur notre politique de collaboration. Et surtout, il s’agit d’éviter toute forme de désinformation. La désinformation, c’est le plus grand péril de la presse. [Un homme regarde Luchaire.] en ces temps mouvementés. C’est pourquoi on mettra chaque jour à votre disposition un document résumant la situation nationale et internationale. Libre à vous de consulter et d’utiliser ces éléments de discours dans vos articles. Je crois à un échange de bonne volonté. Je passe la parole à mon ami Ernest Achenbach. – Bonjour, je suis le conseiller aux affaires politiques. Mon bureau vous sera toujours ouvert. Je voudrais parler aujourd’hui du nouveau statut des juifs. Ce ne sont pas les autorités allemandes mais bien le gouvernement français qui a pris cette initiative. Nous approuvons viens pur cette politique. Nous interprétons cette décision comme un signe de bonne volonté. » [Un peu plus tard, Achenbach vient dans le bureau d’Abetz présenter les journaux parisiens du jour et les articles du lendemain. « On attend Le Petit Parisien et Le Matin. Luchaire a fait son édito sur l’attentisme américain. – Le vrai pouvoir du journaliste, dit Abetz, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas. Merci ».] « Nous croyons à la liberté de la presse, car nous croyons au débat d’idées [sous le portrait d’Hitler], continue Achenbach. Peut-être connaissez-vous cette formule : « Je ne cherche pas à convaincre mon interlocuteur qu’il se trompe mais à m’unir à lui dans une vérité plus haute ». Et cette vérité, c’est celle d’une collaboration sincère entre nos grands pays. » Buffet pour la presse. Otto vient parler à Luchaire : « L’ambassade va prendre 15.000 abonnements payants à ton journal. On les diffusera dans les universités, les bibliothèques. Plus, je ne peux pas, Jean, pas encore. – Je comprends. J’ai plusieurs petits services à te demander, Otto. Des ausweis pour des proches, des demandes d’informations sur des prisonniers. A qui je peux demander ça ? » Otto fait signe à un homme de s’approcher. « Quand t’auras besoin de quelque chose, tu passeras par Friedrich. Il fera le nécessaire. – Je te remercie. » L’homme lui donne sa carte. Otto revient et ajoute : « Pas de traces écrites et le moins possible de personnes impliquées, d’accord ? » **
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