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30 octobre 2026 5 30 /10 /octobre /2026 22:26

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore vu le film, passez au 2. Critique.

         1. Résumé détaillé.

Paris, mars 1948, deux hommes agressent une femme dans un parc. Mais elle refuse de déposer plainte. La femme est recueillie par Eva, une voisine de son immeuble. Pendant qu’elle dort, Eva découvre son identité dans son portefeuille, Corinne Luchaire, et une photo de son père. Eva est orthophoniste à Saint-Joseph où elle s’occupe d’enfants qui ont été exposés aux bombardements. Eva et Lorenzo, son mari sont arrivés de Santiago en 1947. Eva prête un magnétophone à Corinne. Qui commence à se raconter.

Le pacifisme d’Abetz et Luchaire. Flashback : On a tué son père, après un procès. « Comment en est-on arrivé là ?  Il faudrait trouver les mots. On ne m’a pas appris. Les dates, ça explique tout ». Flashback : un lac, près de la frontière franco-allemande après la Première guerre. A une réunion du Cercle franco-allemand, Jean Luchaire et Otto Abetz, professeur de dessin, réaffirment la réconciliation des deux peuples et insistent : « Plus jamais ça ! » Jean Luchaire ne veut pas que sa fille grandisse dans une Europe déchirée par la guerre. Il est journaliste, et dirige la revue Notre Temps. Le père de Jean, Julien Luchaire, veut présenter des écrivains à Abetz. Le Times fait sa couverture sur Hitler. « On s’aveuglait », dit Corinne. ** Quelque temps après, Jean accueille Otto à la gare de l’est et lui présente Suzanne, journaliste bilingue qui travaille à Notre Temps. Abetz donne son avis sur Mein Kampf : « C’est illisible, des concepts dominés par la nostalgie de chevaliers teutoniques et obsédés par les Juifs. C’est un fatras. – Dans Le Matin, dit un journaliste, on présente Hitler comme un homme de paix. – Les nazis ne sont pas majoritaires aujourd’hui. Ils représentent autour de 30% des électeurs. Notre gouvernement est centriste, pas d’extrême-droite mais il croit qu’en s’associant avec l’extrême-droite, ils pourront les contrôler. – On ne négocie pas avec l’extrême-droite, il y a un piège tu le sais bien. – Tu préfères faire la guerre ? – Il a raison, il faut maintenir le dialogue », conclut Luchaire. ** Corinne grandit dans ce monde-là. Elle fait des essais pour être actrice, elle est fascinée par les stars de cinéma. Elle voit que son père, lui aussi, aime bien les jeunes actrices. Il court toujours après l’argent, amène sa fille chez les grands couturiers, repousse les factures, vit au-dessus de ses moyens, il aide les autres. Corinne vit dans cette illusion rassurante. **

L’évolution politique d’Abetz. A Berlin, Otto vit désormais avec Suzanne. Un jour, des hommes viennent le chercher et l’entraînent dans des bureaux. Les hommes qui l’interrogent savent qu’il est proche des milieux pacifistes français et ils lui « proposent » de profiter de sa position pour fournir des renseignements à l’Allemagne. D’ailleurs, pourquoi Abetz n’est-il pas au parti nazi ? On lui conseille d’épouser Suzanne de Bruyker, qui a été la maîtresse de Luchaire. Au mariage d’Otto et de Suzanne, Jean Luchaire parle des problèmes d’argent du journal, qui est au bord de la faillite. Otto évoque des fonds secrets au ministère des Affaires étrangères à Berlin pour défendre les idées pacifistes. « Je sais à qui parler », dit Otto. Au restaurant, Jean s’écroule et crache du sang. On lui diagnostique la tuberculose. Il s’inquiète pour Corinne. Jean et Otto font de plus en plus de voyages pour prêcher « la bonne parole » pacifiste : « L’ennemi aujourd’hui, c’est le communisme russe, pas l’Allemagne, dit Otto. L’Allemagne, c’est encore l’Europe, c’est l’Occident. – Je crois qu’il faut maintenir le dialogue avec Hitler, il faut continuer à négocier, à discuter, continue Jean. – Il faut éviter l’escalade aussi, il faut faire des concessions. – Trouver des points d’entente. – Croyez-vous vraiment que les autres démocraties ont des leçons à nous donner alors qu’il y a en Amérique, des endroits où les Noirs ne peuvent pas monter dans les mêmes autobus que les Blancs, que ces mêmes Américains ont massacré des centaines de milliers d’Indiens pour avoir un espace vital, qu’en France on a tranché des têtes pendant la Terreur, sans parler de la révolution d’Octobre en Russie. – Chaque Révolution, dit Luchaire, a ses excès et ses horreurs. C’est malheureux mais c’est une réalité historique. – Il n’y aura pas de grand projet européen sans une Allemagne forte et en sécurité. » Otto et Jean se retrouvent dans une soirée. « Alors, vous aussi, vous fuyez l’Allemagne, dit, ironique, la belle-mère de Jean. – Au contraire, il a maintenant une mission officielle, culturelle, répond Jean. – Je crois au dialogue, plus que jamais. – Vous croyez au dialogue avec Hitler. – En attendant mieux c’est avec lui qu’il faut parler, vous ne croyez pas ? » La belle-mère de Jean a perdu son sourire. Abetz, devant son public, enchaîne : « Les persécutions racistes sont dramatisées par les adversaires de l’Allemagne. C’est le poison de la désinformation encore et toujours. Ne croyez pas tout ce que vous lisez. L’Allemagne veut la paix ».

Corinne actrice. Jean ne parle pas de politique avec sa fille. Il veut la protéger. Elle est encore une gamine qui préfère lire des magazines, une actrice débutante qui a tout à prouver. Léonide Moguy la fait jouer dans son film sous le regard de son père qui assiste aux prises de vue, et de Philippe Delcourt avec qui elle s’initie à l’amour. Le film Prison sans barreaux est un succès qui lui vaut la gloire. Reprise du récit de Corinne : « J’ai besoin de parler de ce metteur en scène qui a changé ma vie, dit Corinne, Léonide Moguy. C’est un exilé russe qui faisait des films courageux, des mélodrames sur les injustices sociales comme l’avortement, la prostitution, les maisons de redressement, souvent des portraits de jeunes filles solitaires. C’était un humaniste, un vrai, comme mon père. J’ai eu de la chance qu’il me regarde sans a priori et sans complaisance. » – Retour au présent de 1948 : Eva ramène la fille de Corinne : « Tu t’en sors avec l’enregistrement ? » – Flashback sur la cérémonie [images en noir et blanc] - Couvertures de Cinémonde, La Vie du Cinéma – « Juste avant la guerre, il y a eu deux autres films avec Moguy – affiche de Cavalcade d’amour – et puis d’autres metteurs en scène. J’essayais de faire des choses différentes, de changer mon apparence, de prendre des risques – Clap du Déserteur – souvent des rôles plus âgés que moi. Mais tout ça avait un sens pour moi, je voulais mériter ce qui m’arrivait. J’allais devenir une vedette [Retour de la couleur] comme il y en avait d’autres à cette époque et qu’on oubliera comme moi ». A cette époque, elle signe « A tout de suite », consciente, peut-être que tout ça ne durerait pas longtemps. Devant l’affiche de Je t’attendrai, Léonide Moguy, parle : « Mes chers amis, merci d’être avec moi ce soir au moment où la guerre nous menace. Je lève mon verre à l’humanité, à l’art, au cinéma, comme une réponse pacifique à la folie des hommes. Et merci à mes jeunes acteurs. Merci à toi Corinne, à ta jeunesse, aux films que nous avons faits et que nous ferons ensemble. A la paix ». Abetz a adoré le film, il reconnaît le talent de Moguy et ajoute : « Juif ukrainien, c’est ça ? – Je n’ai jamais dénoncé personne », plaisante Luchaire qui veut présenter Otto au réalisateur. Mais celui-ci refuse de serrer la main à l’Allemand : « Je sais qui vous êtes. Votre pays est devenu une menace pour le monde. Passez une bonne soirée ». Corinne a assisté à la scène, elle essaie de défendre Otto : « Ce n’est pas ce que vous croyez. – Ce n’est pas ce que tu crois non plus… Je dois prendre un train demain matin très tôt. Je vais rejoindre ma famille. Fais attention à toi. Je t’aime beaucoup Corinne. – Moi aussi, je vous aime. – Tu sais comment on dit « je suis innocente » en ukrainien : “ ia nevena” ».

Abetz expulsé. Soudain, deux voitures s’arrêtent devant chez Prunier. Des policiers embarquent Abetz. Luchaire les suit avec Suzanne. On signifie à Abetz qui est sous le coup d’un arrêté d’expulsion avec effet immédiat vers l’Allemagne. « C’est Garandeau, (?) à l’Intérieur, qui a donné l’ordre, dit Luchaire. Il ne veut rien entendre. – Je savais qu’il y aurait plein de monde, des journalistes, ils ont fait ça exprès pour m’humilier, pour avoir des photos. – je les laisserai pas te salir. – Je ne sais pas quand on se reverra. Embrasse Corinne. Elle était magnifique. » [Images en noir et blanc et voix de Corinne, sur fond d’images d’actualité et de coupures de journaux] Reprise du récit de Corinne : « Les journaux ont annoncé l’expulsion d’Otto en l’accusant d’être devenu un espion, un agent de propagande chargé de tromper les Français sur les réelles intentions d’Hitler. Je ne savais même pas qu’il était devenu un conseiller spécial du gouvernement nazi pour les relations franco-allemandes. Depuis toujours, il avait voulu éviter l’escalade, faire la guerre à la guerre, rester un trait d’union, l’ennemi de personne, lui, le petit prof de dessin idéaliste qui venait camper chez nous dans le salon et qui courait toujours après trois ronds. [Couleur] Mon père a voulu défendre son ami, victime d’un complot de la droite nationaliste contre les pacifistes accusés de faiblesse, de lâcheté. La menace de la guerre provoquait des réactions violentes dans les deux camps. [Noir et blanc] Du jour au lendemain, je me suis retrouvée dans un vrai film d’espionnage. On a même dit que j’étais la maîtresse d’Abetz. [Couleur.]

Faillite et débauche. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Ce n’était que le début de ce genre de calomnies. On m’avait aimée, il fallait me salir. [Noir et blanc : images sur la déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre] « Et pourtant, il alla que rien ne se passe pendant plusieurs mois, aucun combat, étrange calme. » [Images d’une perquisition au siège de Notre Temps – [couleur] La police prend les machines à écrire, les appareils photos, les téléphones. Les journalistes dénoncent l’atteinte à la liberté de travail et d’expression. Luchaire n’avait pas payé les fournisseurs, son journal avait fait faillite. [Luchaire sur un lit d’hôpital avec un masque à oxygène] « Alors pendant un moment, il a disparu. Il ne voulait pas qu’on le voie comme ça. Il s’est caché. Je savais même pas où il était. Retour au présent de 1948. On appelait ça la « drôle de guerre » parce qu’il n’y avait pas encore de combats. On attendait. On n’y croyait plus. J’allais avoir 20 ans. On dit que c’est le plus bel âge de la vie ». Flashback : une fête de débauche dans un château, Corinne avec une amante. Un homme, Guy de Voisins-Lavernière, qui lui fait la cour. Il dit avoir été banquier, pilote automobile, danseur mondain, militaire en Syrie, directeur de casino à Honfleur « et je vous épouserai un jour ! ». « Ah non, moi je ne me marierai jamais. – Elle n’aime plus les hommes, les hommes font la guerre. – La guerre de quoi ? la guerre du champagne ? Arrêtez avec cette guerre ». [Noir et blanc, images d’actualité] « Et puis soudain, ils étaient là, les Allemands. Si vite. Pourtant, on nous avait dit : « ne vous inquiétez pas, on vaincra parce qu’on est les plus forts ». Mais la France s’est agenouillée, humiliée en quelques semaines. Ce grand pays qui s’effondre. La débâcle. » Retour au présent de 1948. Corinne change la bande du magnétophone. [La voix de Pétain en surimpression]

Son Excellence, monsieur l’Ambassadeur Abetz. A Paris, on accueille le nouvel ambassadeur du Reich, Otto Abetz et son épouse. On frappe chez Corinne. « Nous recherchons Monsieur Jean Luchaire, c’est de la part de Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur. – M. Luchaire n’est pas là. Il est parti à Vichy, il doit revenir ce soir. – Dites-lui que c’est urgent. » Elle ouvre le message : Suzanne avertit Corinne qu’Otto veut que Jean les rejoigne à l’ambassade, 78 rue de Lille. Corinne est surprise. Elle ignorait qu’Otto était ambassadeur. « C’est lui qui s’est fait virer comme un mal propre. Je vais voir si j’arrive à joindre ton père », dit la mère de Corinne. Jean Luchaire arrive à l’ambassade et retrouve Otto. « Comment dois-je t’appeler ? Monsieur l’Ambassadeur ? – Tu as vu Laval à Vichy on m’a dit ? – C’est lui qui m’a fait venir, oui. Ils savent qu’on est amis. On est toujours amis ? … Suzanne et le petit sont déjà là ? – Ils doivent être perdus quelque part dans les appartements. J’ai pas l’habitude de tant de luxe, Jean. – Comment tu vois les choses ? – On m’a appelé avant-hier en urgence et on m’a dit : « Vous partez pour Paris avec femme et enfant ». T’imagines. Peut-être qu’ils enverront quelqu’un pour me remplacer d’ici une semaine. Un gouverneur. C’est ce qu’ils ont fait en Pologne. Ils ont rasé le pays. C’est devenu une simple province du Reich administrée par un gauleiter. Je veux pas qu’ils fassent la même chose ici. Qu’est-ce qu’il t’a dit Laval ? – Il m’a dit : « Allez voir votre ami Abetz, essayez de savoir ce que les Allemands ont dans la tête ». – C’est une mission officielle alors, te voilà diplomate, toi aussi. – Ensuite, il a ouvert son tiroir, il a sorti une grosse liasse de billets pour mes … frais de mission. – T’as accepté l’argent ? – Évidemment, faut bien que je paye mes voyages, que je vive. – Tu sais que j’ai même pas d’ordre de mission précis. Ils ne s’attendaient pas à une victoire aussi rapide. Je crois qu’ils n’ont aucun plan d’occupation. – Si, ils vont piller le pays, c’est pour ça qu’on fait la guerre. Le grand pillage. Comme en Pologne justement. – La France, c’est pas la Pologne. Qu’est-ce que t’as entendu dire autour de toi, Jean, à part nos amis qui accepteraient de parler avec nous ? – J’ai l’impression qu’avec les paroles du vieux Pétain les gens acceptent un état de fait. On lui fait confiance pour éviter les combats, faire revenir les prisonniers. Il y a combien de prisonniers ? Tu as des chiffres ? – Plus d’un million et demi. Ils veulent les envoyer dans des usines en Allemagne pour aider l’effort de guerre. – Tu imagines des ouvriers, des paysans, des fonctionnaires. Comment le pays va se mettre à tourner sans eux ? Qu’est-ce que vous allez faire d’un pays à l’arrêt ? – Justement, je dois retourner à Berlin faire un rapport sur la situation. Toi, tu pourrais m’aider en me donnant des notes, faire le lien avec Vichy. A nous deux, on peut encourager le dialogue, parer au plus pressé. Après on verra. » A ce moment-là, Suzanne entre dans le bureau, demande à Jean d’embrasser Corinne et Françoise. A son tour, Otto s’inquiète de la santé de Jean : « Ça me fout la paix, je veux pas y penser pour le moment. – Je vais avoir besoin de toi, Jean. Il faut limiter les dégâts. – Je comprends. » Jean s’en va. Otto rejoint Suzanne dans leur chambre : « Il va falloir que je trouve de quoi m’habiller, dit Suzanne. Tu connais la méchanceté des Parisiennes. On s’improvise pas femme du monde. – Tu n’as rien à leur prouver, Suzanne. – Pour eux, on restera toujours des provinciaux, des parvenus. – Maintenant des envahisseurs, surtout. – Et Jean ? – Je crois qu’il est très malade. Je n’oublie pas tout ce qu’il a fait pour nous. C’est quelqu’un de bien, Jean, de généreux. [Otto parle maintenant en allemand] Suzanne, je sais pour toi et Jean. Je sais que vous avez eu une histoire. Mais ça ne me gêne pas. C’était il y a longtemps. J’ai eu ma vie, toi la tienne. C’est ce qui a fait la femme que tu es, que j’aime et que je respecte. Je suis désolé de t’imposer tout ça. – Je suis à tes côtés, Otto, c’est ma décision. »

Notre Temps. Reprise du récit de Corinne : « Paris était occupé mais encore étrangement calme. Ma vie reprenait comme avant. Les soldats allemands faisaient tout pour se faire accepter par les Parisiens. Être « correct », on disait. Quand on les croisait, on faisait comme s’ils n’existaient pas, on ne les regardait pas. Ils ont baptisé Paris, « la ville sans regard ». Au début de l’Occupation, je suis retourné un moment chez mes parents. Je savais que mon père était malade. Je voulais être près de lui. On savait pas si les tournages allaient reprendre. Il fallait attendre ». [Elle tousse, crache du sang – premiers signes de la tuberculose – essaie de le cacher quand son père rentre.] Je fais parfois des photos pour les magazines en attendant que les tournages reprennent. Il fallait que personne ne sache que j’étais malade. Ça aurait été la fin de tout. » Luchaire est à la rédaction de Notre Temps : « Bon, vous le savez, le journal a fait faillite – j’ai fait faillite – Mais les choses ont bougé. La situation n’est plus la même. Désormais, il y a un homme à l’ambassade d’Allemagne qui est mon ami depuis toujours. C’est un secret pour personne. Et son idée, c’est une politique de collaboration loyale et surtout sincère entre les deux pays. – qu’est-ce que tu veux dire par « collaboration » ? – Mais justement, ça va être à nous de le définir, autant qu’à eux, et d’y trouver notre liberté. – Sincère, ça veut dire quoi ? Tu crois toujours à la sincérité d’Abetz. – Il veut nous aider, oui, il veut éviter le bain de sang, il veut que le pays reprenne, que les trains roulent, que les écoles rouvrent. Il a beaucoup d’ennemis à Berlin. Il se met lui-même en danger. Il ne faut pas oublier une chose c’est que l’extrême-droite s’organise. Ils mettent beaucoup d’argent dans la presse. Ça, je veux pas le laisser passer. – Et qui va le financer ton nouveau journal, tu dis toujours que t’es ruiné. – Il n’y aura pas d’argent allemand, si c’est ça ta question. Alors j’ai fait les fonds de tiroir, hypothéqué ce qui pouvait l’être, la maison de mes beaux-parents en Bretagne. Avec une équipe resserré, je pense qu’on peut y arriver d’après les calculs de Jérôme. – Le journal appartiendrait à une société, les éditions Lutétia, dit Jérôme, où Jean détiendra la majorité des parts, il propose de mettre une majorité de ses parts en garantie auprès des investisseurs. Si jamais vous souhaitez voir les statuts. – C’est très bien, qui sont les investisseurs ? – Il y en a plusieurs. Le principal, c’est Hibbelen, un Alsacien, un industriel, textile. On s’est renseigné sur lui. Il m’a dit qu’il voulait faire un groupe de presse avec une maison d’édition, une radio, des journaux. Je sais qu’il voit beaucoup de monde en ce moment dans Paris. Il est même question qu’il rachète l’agence Havas. – Et politiquement, il sort d’où ton Hibbelen ? – C’est un industriel, pas un politique. Il a bien très bien compris que l’argent va se faire rare pour les journaux. Il en profite pour acheter tout ce qui passe. « Vous comprenez que je dois protéger mes journalistes, dit Luchaire à Hibbelen. Je dois leur garantir une certaine indépendance, sinon, les meilleurs nous quitteront. – Vous êtes très ami avec l’ambassadeur Abetz, on m’a dit. » J’ai aussi trouvé un laboratoire pharmaceutique qui fait de l’homéopathie. En plus d’investir, il m’a promis d’acheter de la publicité de la publicité régulièrement dans le journal. L’ambassade va nous aider avec la restriction de papier. On devrait dépasser les 50.000 exemplaires. J’ai aussi négocié des tickets de rationnement supplémentaires pour les ouvriers, une cantine gratuite et des laissez-passer pour aller voir la famille en zone libre. – Tu aurais fait un bon communiste, dit un ouvrier. – Après, je suis lucide, il faudra ruser avec la censure, mais ça, c’est mon boulot. Je négocierai directement avec Abetz. Lui aussi a besoin de nous pour soutenir sa politique. » [A l’extérieur, alors qu’il s’apprête à monter en voiture, un homme lui remet un paquet avec de l’argent et des documents officiels.] « On s’engueule, on s’oppose mais on sort le journal, c’est ça notre vie, sortir le journal. En tout cas, c’est la mienne. Sans ça, je vaux rien. – Qu’est-ce qu’on t’a demandé en échange ? – Je me suis engagé à laisser une chance au nouveau gouvernement de Vichy, une période d’observation du fonctionnement de la collaboration. – On verra ce qu’ils proposent et surtout ce qu’ils obtiennent. – Vous n’obtiendrez rien, je te le signe. – Je crois pas moi, on se donne une chance. – Jean, ton Hibbelen, il est financé par les Allemands pour mettre la main sur la presse française, enfin ce qu’il en reste. C’est un prête-nom de l’ambassade. [Jean voit Hibbelen à l’ambassade en train de discuter avec Abetz]. Et c’est un jeu de dupes, et je te sais trop intelligent pour ne pas le voir. Jean, j’espère que tu fais tout ça pour de bonnes raisons. Mais si on discute avec l’envahisseur, on a déjà perdu. – Mais on a perdu Labarrière, qu’est-ce que tu racontes, on a mérité de perdre. C’est quoi ton rêve, c’est Léon Blum, les congés payés ?  dit Guy Crouzet. – Mieux vaut Hitler que les communistes, c’est ça ? Eh ben non. Faites attention à vous les amis. – Ton départ, c’est ta lâcheté Labarrière, souviens t’en. – De toute façon, je pouvais pas payer tout le monde. »

La collaboration. Discours de présentation du nouveau journal Les Nouveaux Temps par Luchaire, sur fond d’images des bureaux et de l’imprimerie. « La collaboration franco-allemande, ça fait 15 ans que je la réclame. Si après la Grande Guerre, la France avait tendu la main à l’Allemagne vaincue, l’Allemagne aurait saisi cette main. Aujourd’hui, c’est la France qui est vaincue. Et l’Allemagne nous tend la main en nous offrant la perspective d’une collaboration sincère et constructive. Beaucoup d’entre vous ont fait partie de l’équipe de Notre Temps, cette petite revue aux grandes idées pacifistes, je suis heureux de continuer l’aventure avec eux, avec vous. Je sais que cette équipe est solide, animée d’un profond patriotisme et résolue à servir son pays. Maintenant, sur les ruines du passé, il ne s’agit pas de reconstruire mais de construire. C’est pourquoi, j’ai choisi ce titre, Les Nouveaux Temps, puisqu’il faut accueillir ces nouveaux temps, leur donner une chance. La maquette prévoit 4 pages sur le modèle du Times, et très compact pour économiser de la place et donc du papier, 7 colonnes et un éditorial politique en 1ère page. J’ai choisi des caractères classiques, pas d’effet typographique tape-à-l’œil, pas de recherche du sensationnel. Une rigueur qui se voit tout de suite. Il s’agit de devenir le quotidien de référence, celui où les autres journaux viendront chercher leurs infos, ce quotidien, on en a rêvé toute notre vie [dans un même bureau, Hiddelen et Abetz consultent le nouveau journal] vous le savez, alors, il faut savoir saisir notre chance, même dans des temps aussi difficiles on peut être utiles, on doit être utiles. – Et le tirage, finalement, on part sur combien d’exemplaires ? – Alors on va commencer par 100.000 exemplaires, une édition du matin, une autre du soir avec la Bourse. On verra si ça prend, du nombre d’abonnements st si les annonceurs nous suivent. Enfin, bon, vous connaissez la musique. Mes amis, aux Nouveaux Temps ! » Tous lèvent leur verre.

Crouzet et Labarrière. Crouzet retrouve Luchaire dans son bureau. Eh bien voilà, on l’a fait, dit Luchaire. – On t’a dit pour Labarrière ? – Quoi ? – Il est parti à Londres. – J’espère qu’il lui arrivera rien. – Pour moi, le courage, c’est de rester, ça peut plus durer. Tous ces politiciens véreux, magouilleurs, impuissants, indignes. La guerre, c’est notre châtiment pour avoir laissé cette France moisie s’enfoncer depuis des années. Maintenant c’est à nous de proposer autre chose. Tu verras, cette défaite, c’est une chance aussi. » – Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « On a voulu l’oublier mais les gens soutenaient Pétain au début de l’Occupation, le héros de Verdun. On lui faisait confiance malgré la défaite, comme à un père, ou plutôt comme à un grand-père. – Flashback : « En attendant, ma mère avait sa vie de son côté, un autre homme, peut-être plusieurs. Certains étaient même les amis de mon père. Il le savait. C’était un couple libre, comme on dira plus tard. Je jugeais pas mes parents. Ils m’aimaient à leur manière. [Séance photo : Guy, l’aventurier et Lydia, la danseuse de cabaret lui apportent des fleurs en pleine séance photo]. Quelque chose de suspect que j’aime bien. Et puis, laissez-moi vivre. Je veux pas penser à cette maladie, cette saleté, cette menace au fond de moi. Je voulais avoir 20 ans malgré tout et oublier. Paris était occupé. Moi, je n’avais jamais été aussi libre. » Au cabaret, Corinne s’approche d’une table. Mais son amie l’en éloigne aussitôt : « Évite-les. C’est la Gestapo. » Chez Luchaire, une femme nue demande à Jean quelle musique il écoute puis, elle sollicite un petit service, pour avoir des papiers : « Tu connais beaucoup de gens à l’ambassade. – Qui c’est qui ta dit ça ? – Une amie que tu connais. Elle est venue ici, Tamara, une petite brune, mannequin couture chez Rochas. – Oui, je vois qui c’est. – Ah ben oui, j’imagine. – Elle t’en a dit des choses. – Oui. – Non, je travaille pas pour l’ambassade d’Allemagne, ma chérie, faut pas dire ce genre de choses. » Il se jette sur elle.  

Abetz et la presse. A l’ambassade, Otto Abetz s’adresse à la presse : « MM. Les journalistes, MM. Les directeurs de journaux. Cette réunion aura lieu toutes les semaines afin de vous éclairer pas à pas sur notre politique de collaboration. Et surtout, il s’agit d’éviter toute forme de désinformation. La désinformation, c’est le plus grand péril de la presse. [Un homme regarde Luchaire.] en ces temps mouvementés. C’est pourquoi on mettra chaque jour à votre disposition un document résumant la situation nationale et internationale. Libre à vous de consulter et d’utiliser ces éléments de discours dans vos articles. Je crois à un échange de bonne volonté. Je passe la parole à mon ami Ernest Achenbach. – Bonjour, je suis le conseiller aux affaires politiques. Mon bureau vous sera toujours ouvert. Je voudrais parler aujourd’hui du nouveau statut des juifs. Ce ne sont pas les autorités allemandes mais bien le gouvernement français qui a pris cette initiative. Nous approuvons viens pur cette politique. Nous interprétons cette décision comme un signe de bonne volonté. » [Un peu plus tard, Achenbach vient dans le bureau d’Abetz présenter les journaux parisiens du jour et les articles du lendemain. « On attend Le Petit Parisien et Le Matin. Luchaire a fait son édito sur l’attentisme américain. – Le vrai pouvoir du journaliste, dit Abetz, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas. Merci ».] « Nous croyons à la liberté de la presse, car nous croyons au débat d’idées [sous le portrait d’Hitler], continue Achenbach. Peut-être connaissez-vous cette formule : « Je ne cherche pas à convaincre mon interlocuteur qu’il se trompe mais à m’unir à lui dans une vérité plus haute ». Et cette vérité, c’est celle d’une collaboration sincère entre nos grands pays. » Buffet pour la presse. Otto vient parler à Luchaire : « L’ambassade va prendre 15.000 abonnements payants à ton journal. On les diffusera dans les universités, les bibliothèques. Plus, je ne peux pas, Jean, pas encore. – Je comprends. J’ai plusieurs petits services à te demander, Otto. Des ausweis pour des proches, des demandes d’informations sur des prisonniers. A qui je peux demander ça ? » Otto fait signe à un homme de s’approcher. « Quand t’auras besoin de quelque chose, tu passeras par Friedrich. Il fera le nécessaire. – Je te remercie. »  L’homme lui donne sa carte. Otto revient et ajoute : « Pas de traces écrites et le moins possible de personnes impliquées, d’accord ? » **

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30 octobre 2026 5 30 /10 /octobre /2026 22:22

Dans l’appartement, l’amant et la maîtresse de Corinne discutent. L’homme informe la femme que le parrain de Corinne est l’ambassadeur d’Hitler, Otto Abetz, « Il a Paris dans sa main, le gars. Il fait ce qu’il veut. Une fille comme ça, on n’a pas le droit de la salir. » ** A la rédaction : « Bon, qu’est-ce qu’on fait avec le nouveau statut des juifs ? Qu’est-ce qu’on écrit ? – Bon, on va commencer par publier la liste précise des nouvelles mesures, dit Luchaire, le recensement, l’aryanisation des entreprises. – Tu veux faire l’édito », demande Crouzet. Luchaire ne répond pas. « Il y a aussi l’obligation d’un panneau sur les commerces. – Il y a surtout les professions interdites, les magistrats, l’enseignement, l’administration, le cinéma et d’autres. Il y a une dizaine d’articles. – Ils ont publié une ordonnance ? – Oui. – Tu veux faire l’édito, Jean, oui ou non ? – De toute façon, la censure ne laissera rien passer. On savait que ça arriverait hélas. C’est pas une surprise. On a l’impression que Pétain a pris les devants pour pas avoir l’air de se laisser imposer une loi par les Allemands. Il fait du zèle. – Moi, je veux bien faire l’édito, si tu veux, dit Crouzet. Il y a des mesures que je trouve acceptables. – Acceptables ? – Oui.  Ça me paraît quand même important que les lecteurs comprennent cette politique antisémite. Voilà comment elle s’organise à l’échelle de l’Europe, sa cohérence. – On verra plus tard. – Pas seulement en France. – Plus tard. Mon édito, c’est Roosevelt. Les élections américaines. Allez. » Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Il y a toujours eu des Juifs chez nous, la famille, les amis, la femme de mon grand-père Tosia, mon oncle, ma marraine, le metteur en scène qui a fait de moi une actrice, Léonide Moguy. Je savais qu’ils étaient juifs. Mais pour moi, pour mon père, pour nous tous, ça ne faisait aucune différence. On n’en parlait même pas. [Jean accompagne ses parents à la gare] Y a jamais eu des idées comme ça dans ma famille, jamais. » Flashback : Dans le compartiment. « Bon vous m’appelez dès que vous arrivez à Tours, dit Jean. Une voiture vous attendra pour passer la ligne. La maison doit être prête. Les billets, les ausweis. – Je sais ce que je te dois, Jean, lui dit sa belle-mère Tosia, mais pardon, je n’arrive pas à te dire merci. – Pourquoi ?  Parce que ça vient de l’ambassade, d’Otto, dites-le. L’important, c’est votre sécurité. » Julien entraîne son fils à l’écart, dans le couloir : « Corinne, elle est connue, elle est exposée. Je te demande de la protéger. – Je suis son père, je sais ce qui est bien pour elle. – Je vais t’écrire, Jean, je préfère t’écrire ». Il leur laisse son journal.

Abetz à Berlin. Un aéroport, des soldats chargent des caisses dans l’avion où se trouve Otto Abetz. « Le Führer sera sensible à cette attention. Il s’agit de mettre ces œuvres à l’abri. Elles ont été saisies dans des musées nationaux ou des collections privées, notamment juives. Je vous ai apporté une 1ère liste. L’inventaire est en cours. Ceci n’est qu’un échantillon. [Abetz est reçu par le général Van Haffel à Berlin. Il lui montre quelques tableaux]. Le petit. Un véritable joyau signé Greuze. Les œuvres saisies seront rassemblées dans différents châteaux près de Paris ? Voici une 1ère liste. – Beaucoup ici, ne croient pas à la collaboration, dit le général. Pour le Maréchal Goering, c’était même une erreur stratégique. Elle limite la réquisition et va permettre à la résistance de s’organiser. – La France a accepté toutes les concessions exigées. Toutes. Matières premières, biens industriels, la réquisition est considérable. Et l’État français collabore étroitement. Quant à la population, elle pense d’abord à sa survie. Augmenter les réquisitions mobiliserait l’opinion contre nous et pourrait même provoquer un soulèvement. Or, notre intérêt, c’est que la population reste calme, attentiste, et surtout divisée. A ce sujet, je vous au apporté un livre publié en 1932 par ce général De Gaulle qui appelle à la résistance. C’est un traité militaire, Le Fil de l’Épée. Et savez-vous à qui est dédié ce livre ? Au maréchal Pétain. Celui qui appelle à la résistance rendait hommage à celui qui veut la collaboration. Un pays divisée est plus vulnérable, manipulable. Pour cela, nous contrôlons, par exemple, une cinquantaine de journaux. Vous permettez ? [Il étale quelques journaux sur le bureau du général]. Ces journalistes viennent de tous les courants d’opinion, de l’extrême-droite à la gauche radicale. Regardez vous-même. Nous faisons le même travail avec les radios et les actualités. Autre exemple. Les Nouveaux Temps, le journal de référence. Modéré donc crédible. Centre gauche. Lu par de nombreux décideurs, politiques et journalistes. Et son engagement est total pour la collaboration. – Et pendant ce temps, vous profitez de la vie parisienne avec votre femme française. Certains vous accusent d’être trop francophile. – Ma loyauté envers le Führer est totale. L’ambassade peut devenir un lieu de rencontre pour les personnalités influentes qui nous aideront à diffuser nos idées. La collaboration finira par s’imposer. [Il reprend l’avion] D’ailleurs, il n’y a pas de front commun contre nous. Les résistants sont une infime minorité. Les Français sont très majoritairement pétainistes. – Que pensent-ils de notre politique antijuive ? – Il existe un antisémitisme « culturel » en France. Beaucoup de grands écrivains ont écrit des textes antisémites : Céline, Bernanos, Claudel, Gide, Drieu, Giraudoux, Blanchot, Brasillach, Rebatet, Voltaire et d’autres… Le sentiment antisémite existe en France. Alors soutenez ma politique de collaboration et j’obtiendrai beaucoup des Français. [Dans l’avion, il ouvre Le Feu follet, dédicacé par Drieu la Rochelle]. Je veux éviter les combats armés. Pour le dire simplement : il vaut mieux une vache à traire qu’une vache à tuer. »

Les tableaux et l’argent. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « A son procès, après la guerre, Otto essaiera de se défendre en disant qu’il a joué un double jeu pendant l’Occupation, qu’il a tout fait pour protéger les Français. Limiter la casse ».  Flashback : Corinne et Jean arrivent à une réception à l’ambassade. « Pour Ciné Mondial, M. Guitry !... M. Guitry s’il vous plaît ! Regardez-moi ! » « Plus tard, on nous traitera, mon père et moi, de salauds, de traîtres à la patrie, de collabos. Mais quand est-ce qu’on devient une collabo ? En allant à des cocktails ? Peut-être. Je connaissais beaucoup de gens qui étaient là. Je les avais croisés avec mon père depuis que j’étais enfant. J’étais heureuse de revoir Suzanne et Otto. J’avais grandi avec eux. C’était irréel de se retrouver là, tous ensemble, sous les lustres. Il y avait beaucoup de monde à ces réceptions. Il y avait tout Paris, même. Ce Paris des mondanités, malgré la guerre, les restrictions. On y croisait des artistes, des journalistes, des affairistes, ou des chanteurs de charme. C’était « the place to be », comme disent les Anglais. 78 rue de Lille. Dans les quartiers chics. Une ambassade accueillante, rassurante. L’art de recevoir, à la française. Un chic moderne, mais factice. Y avait des collaborateurs sincères, mais aussi des fanatiques, ou simplement des opportunistes, des revanchards sans scrupules qui voulaient profiter de la guerre pour pousser leurs idées ou leurs intérêts. Et surtout, avoir accès à des femmes qui ne les auraient jamais regardés avant. Comme mes amies du cinéma que mon père m’avait demandé d’inviter à l’ambassade. Il fallait des femmes, toujours des femmes. Comme il faut des putains dans un bordel. [Photos] Alors, c’est vrai, j’ai suivi le mouvement sans me poser trop de questions. Parce que je suivais mon père. Il pouvait pas me compromettre. » Flashback : Elle boit beaucoup. « Regardez-les bien, ils vont tous être pendus, dit une femme. – Mais c’était qui cette fille, demande Jean à Corinne. – Une actrice que je connais. – C’est une jalouse. On fait rien de mal, tu sais. Faut bien qu’on discute, qu’on échange. Fais pas attention à tout ça, c’est des envieux. Les gens sont très contents de te voir. » Otto propose à Corinne de visiter. Elle le suit dans une pièce contenant des tableaux [un Modigliani]. « Ça c’est un Renoir. C’est la femme de son fils, Jean, le metteur en scène. Et c’est un surréaliste, Picabia. Ils appellent ça l’art dégénéré. Qu’est-ce qu’ils y comprennent ? – Tu fais encore des dessins, de la photo ? demande Corinne. – Peut-être un jour, quand la guerre s’arrêtera, je retournerai dans ma chambre noire. – D’où ils viennent tous ces tableaux ? – Je ne peux pas tout te dire. Egon Schiele. Pardon, je ne veux pas te gêner. – Ça va, je suis pas une gamine. Je voudrais te demander quelque chose, mais je veux pas que t’en parles à papa. – Ah ? – On m’a dit que tu pouvais donner des ausweis pour circuler après le couvre-feu. – Ah… des dancings clandestins. Il parait qu’il y en a partout. Écoute, on va passer un petit marché, toi et moi. Je vais te donner des ausweis pour toi et tes amis, et toi, tu viens de temps en temps à mes petites fêtes. D’accord ? »  Les invités se retirent. « T’as vu tout le monde est venu, dit Jean. – Merci pour ton aide, répond Otto. – Alors à toi, le joyeux campeur devenu roi de Paris. Qu’est-ce qu’ils t’ont dit à Berlin ? – Ils me demandent d’augmenter le volume de réquisitions, d’avoir une politique plus répressive. Les Allemands me reprochent d’être l’ami des Français, et les Français d’être un représentant des nazis. – D’augmenter les réquisitions, tu leur as dit oui ? – Tu sais, quand un diplomate dit « oui », cela veut dire « peut-être ». Et s’il dit « peut-être », ça veut dire « non ». – Et s’il dit « non » ? – Alors, ce n’est pas un diplomate. Viens, je vais te montrer quelque chose. » Pendant ce temps, Suzanne fait visiter l’ambassade à Corinne. Otto entraîne Jean dans les sous-sols, ouvre une salle avec une clé, plusieurs boîtes contenant des liasses de billets et des lingots. « Il y a des francs, des Reichsmarks, des dollars. Je ne sais pas combien. Je n’avais jamais vu autant d’argent. Tu nous revois courir après 3 ronds pour payer nos voyages ? – A qui tu dois rendre des comptes pour tour ça ? demande Jean. – A ma conscience. »

La lettre du père. Fête au cabaret. Corinne arrive avec Jean. Elle retrouve Guy de Voisins-Lavernière, son amant. « Ah, on vous espérait, on désespérait, Princesse. M. Luchaire. Guy de Voisins, pour vous servir. C’est par ici. » Corinne est applaudie. « Installez-vous, je vous en prie. – Vous voulez boire quoi, Mlle Luchaire ? –Champagne. – Vous avez vu le spectacle ? – C’était beau ? – Là-bas sur scène, vous avez Lydia Rogers. C’est son nouveau numéro. – D’où tu les sors ? demande Jean à sa fille. – Ça va, ils sont pas méchants. » Guy entraîne Jean dans les loges et lui présente Lydia. « Voilà Jean, explique-lui ton problème, d’accord ? – Bonsoir. – Le spectacle vous a plu ? – Beaucoup, oui. – Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? – Guy m’a dit que vous pourriez m’aider, mais je veux pas vous embêter. Je voulais aller voir mes parents, en zone libre, mais on m’a dit qu’il faut des papiers compliqués. – Je vais voir ce que je peux faire. – Je vous laisse ma carte. Appelez-moi au journal. – Mais je veux pas vous embêter. – Non, tout va bien, je vous assure. – Merci. – Lydia, c’est ça ? – Lydia Rogers. » Jean Luchaire sort des loges. Il est victime d’une nouvelle crise.  [Flashback sur son père promettant de lui écrire]. On se rassemble autour de lui.  Corinne s’occupe de son père.  

« Mon cher Jean, mon cher fils.  J’ai choisi de t’écrire car le temps est venu pour moi de te dire des choses importantes, à toi, le journaliste, toi le patron de presse. Il y a quelques semaines, une liste de livres désormais interdits a été publiée par les services de propagande allemands. Cette liste porte le nom de ton ami Abetz. On l’appelle « la liste Otto ». Cette « liste Otto » contient beaucoup d’autres noms d’écrivains remarquables, qui ont nourri nos lectures et tes apprentissages. Cette liste contient aussi un livre écrit par mon épouse, ta belle-mère, Antonina Silberstein, qui relate les horreurs commises par l’armée allemande en Pologne, avant la guerre. [Guy Crouzet va dans le bureau de Luchaire et lui parle de l’article du Figaro. – Quel article ? – Ton père a écrit un article, enfin une lettre. – Une lettre ?] Tu ne m’as même pas parlé de cette liste, comme si elle n’existait pas. Tu as regardé ailleurs. Je ne te comprends pas, Jean. Je ne te comprends plus. [L’exercice de la vertu, par Julien Luchaire] L’héritage moral que tu as reçu de nous, pourquoi le méconnaître et le trahir ? La collaboration ne dénature pas seulement les traits d’une politique incertaine, elle offre aux âmes fuyantes, toute licence pour s’engager dans une voie trouble. Qu’es-tu en train de devenir Jean Luchaire ? Une âme fuyante ?  Est-ce la collaboration que tu défends ou le pouvoir illusoire qu’elle te donne, en dansant avec la trahison ? J’espère que tes activités te laisseront le temps de réfléchir à ceux que tu aimes et que tu entraînes dans ce chaos. Ton père. »

– A la rédaction. « Tout le monde a lu la lettre de mon père ? » Personne ne répond. « C’est pas à moi qu’il écrit. C’est à ses amis les bien-pensants et à ceux de sa femme. Pour bien montrer à tout le monde qu’il ne partage pas mes idées. C’est assez dégueulasse de faire ça, non ? En tout cas, je vous remercie de votre confiance. Au boulot. – Qu’est-ce qu’il nous reste à voir… »

Le retour des cendres de l’Aiglon. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Pour beaucoup de gens, la collaboration c’était encore juste un mot. Mais pour ces journalistes, c’était des milliers de mots, de phrases, d’articles. Les Allemands étaient là pour longtemps, peut-être pour toujours. Alors il allait bien falloir trouver comment vivre avec l’occupant. Et négocier une place privilégiée pour la France dans cette nouvelle Europe. L’ennemi commun, ce sera désormais les Anglais, les gaullistes, ou le capitalisme juif comme on a dit à l’époque. Ce sera ça le nouveau monde, les nouveaux temps. » Gare de l’est, Abetz et Luchaire sont à l’arrivée du train. On décharge un cercueil. « C’était l’hiver. Il faisait un froid glacial à Paris. L’Allemagne avait voulu faire un cadeau hautement symbolique à la France, le retour d’Autriche des cendres du fils de Napoléon, qu’on appelait l’Aiglon. 100 ans, jour pour jour après le retour du corps de l’Empereur, à Paris. Alors, sur les conseils d’Abetz, Hitler lui-même avait pris cette décision pour encourager cette nouvelle entente entre les ennemis d’hier. »  Flashback : « Je n’ai pas envie d’y aller, dit Corinne. – O l’a promis à Otto, ma chérie. Fais-le pour moi s’il te plaît, c’est important. Il y a une voiture de l’ambassade qui nous attend en bas. ». Suite du récit de Corinne : « Regardez, ami français, l’Allemagne va enfin réaliser le grand rêve européen de Napoléon. Et cet ordre nouveau, nous allons le construire main dans la main. » Flashback : « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas, dit Abetz à Luchaire. Napoléon. » Suite du récit de Corinne :  Suite du récit de Corinne : « Abetz avait demandé que toutes les cloches de Paris accompagnent la procession. Il avait annoncé à la presse la présence de Pétain et d’Hitler, en personnes, aux Invalides. La grande Histoire en marche devant les photographes du monde entier. Ça devait être le baptême de la collaboration. Mais les dieux en avaient décidé autrement. Au tout dernier moment, Pétain a refusé de quitter la zone libre pour venir à Paris. Il avait peur des complots, de se faire enlever. Ou pour faire croire qu’on ne pouvait pas lui donner d’ordre. Hitler lui non plus n’est pas venu, ni Goering, ni Goebbels… Alors Abetz s’est retrouvé seul dans cette comédie funèbre, entouré de courtisans, de fantômes. Et finalement, peu de têtes connues. Ce soir-là, je ne sais pas qui a été dupe de cette mise en scène. Moi, j’ai eu l’impression d’assister à une messe noire. Abetz était furieux, humilié.  Il n’a rien voulu montrer. On lui avait annoncé, le matin même de la cérémonie, que ni Pétain, ni Hitler ne viendraient finalement aux Invalides. » Flashback : Colère d’Abetz. « A Montoire, ce vieux con de Pétain a serré la main d’Hitler lui-même, et aujourd’hui, il refuse de venir ? Il est devenu complètement sénile ! Il met toute la France dans la merde ! Elle est là la France réactionnaire. La France moisie. Vous donnez raison à mes adversaires à Berlin. Ceux qui sont contre la collaboration ! Bravo. – Écoute, Otto, tu as vu la liste des invités ? dit Jean. Guitry, Lépidon, Verdoux, peut-être même Céline. Il y a des grands patrons, des éditeurs. J’ai rameuté toute la presse, toutes les radios. Même Corinne a appelé ses amis du cinéma. – A quoi bon tous nos efforts ? Ça n’aura servi à rien ! Mon plan était simple. Pétain et le Führer main dans la main devant le tombeau. Une image emblématique et puissante. Qu’avons-nous maintenant ? Rien. Absolument rien. Désormais, vous aurez affaire à Goering et Goebbels ! Ils n’attendaient que ça pour rayer la France de la carte. » Suite du récit de Corinne : Discours d’Abetz : « C’est pourquoi, nous remercions le chancelier Hitler pour ce geste chevaleresque qui signe son désir de réconciliation avec l’ennemi d’hier. Car, Napoléon, lui aussi, était l’héritier d’une grande révolution. Lui aussi a bataillé contre les réactionnaires. C’est Napoléon qui a revivifié les grands mouvements populaires dont on trouve l’équivalent moderne dans le national-socialisme et le fascisme italien. Gloire à lui ! et Heil Hitler ! » « Après la cérémonie, y a même des gens qui diront : « On a besoin de charbon et on nous envoie des cendres. »

Le scandale Céline. Soirée à l’ambassade : Luchaire présente sa fille à Lucien Rebatet, à Pierre Drieu La Rochelle, à Louis-Ferdinand Céline. « C’est très gentil d’être là, merci. – C’était formidable. Très belle cérémonie. » Corinne aperçoit sa maîtresse et Guy de Voisins. Ils veulent visiter.  Céline prend la parole : « Je voudrais faire un petit discours. – Monsieur Céline, je vous écoute. – Merci, monsieur l’ambassadeur Abetz. J’ai une annonce importante à faire, n’est-ce pas ? Hitler est mort. Il est mort et les gens ne le disent pas. Il est mort depuis longtemps en plus. Regardez. Il est mort et c’est un youtre qui a pris sa place. Ça se voit sur le tableau, regardez le nez. – Dehors ! crie quelqu’un. – Parce que les youtres veulent prendre toutes les places, même celle d’Hitler. – Bon, écoutez, mon cher Ferdinand, tente d’intervenir Luchaire. – Oh ! c’est le journaleux Luchaire, le père de la gamine, la blondinette, de la vedette. Prisons sans boyaux. On bouffe à tous les râteliers, à ce qui paraît. Côté du manche, tu sais ce qu’on dit de toi ? Il payerait pour se vendre. – Vous croyez ? – Attention, c’est qu’il est prudent. Il est pas modéré, c’est un tiède, oui. Il aime les Juifs. Y en a même dans sa famille, en plus. Il a son rond de serviette, ici ! – Bon, ça suffit. » Abetz ordonne qu’on l’évacue, mais Céline continue : « Elle est déjà pourrie votre collaboration. Si jeune et si pourrie. Un château de cartes ! Politicards foireux ! Valse des pantins ! Exactement ! Vive l’Empereur ! » Des rumeurs parcourent la salle. La réception continue. Corinne est bouleversée. Abetz prend la parole : « J’avais acheté Le Voyage au bout de la nuit, en 34, dans une librairie française à Munich. Céline, c’est un génie, un génie français, un génie de la langue. Mais quand il s’égare, il nous désole. Je condamne ces provocations. Je veillerai à ce qu’il ne lui arrive rien de grave. L’Histoire jugera. Et Corinne, tu es une grande artiste. » On l’applaudit et on salue Hitler. Corinne tousse, se sent mal.

Le sanatorium. Chez Luchaire aussi, elle tousse la nuit. Jean s’inquiète. Il la trouve fiévreuse dans la douche. Elle se plaint de la douleur. « J’ai eu peur. Les gens m’ont fait peur autour de toi. » Elle est conduite dans un sanatorium. Reprise du récit de Corinne : « La 1ère fois que j’ai vu cet endroit de malheur, j’ai pensé à un bateau. Un paquebot qui m’emmènerait loi. Dans la forêt. Loin des vivants. De ma vie de vedette à Paris. » Flashback : Installation dans sa chambre. « Le docteur Barraché va passer vous voir. – C’est comme un hôpital, en fait. – Ça passera vite. Tu vas respirer de l’air pur, te reposer. Ils ont les meilleurs médecins. Et si ça va pas, je te trouverai une place ailleurs. T’inquiète pas. – Toi non plus, t’inquiète pas. – Je reviens… » Dans le couloir.  Au téléphone : « Et on sait des choses sur l’attentat ? Y a des morts ? … Non, non, le mets pas à la Une. J’appelle Abetz avant. Je te remercie. »  Reprise du récit de Corinne : « Il a passé la nuit, là. Et puis il est parti. Mais c’est moi qui ai voulu. Il y avait eu des attentats à Paris. On entendait un nouveau mot, la Résistance… Y avait pas de vaccin contre cette maladie qui tuait au hasard les hommes, les femmes, les pauvres, les riches. – Tu as développé des cavités… C’était un carnage, une contagion, sans pitié. Alors, il fallait isoler les malades pour freiner l’épidémie, les bannir comme des pestiférés. La guerre, la résistance ou la collaboration… franchement, on n’y pensait pas. On avait notre guerre à nous contre la douleur, les crachats, la terreur d’une inflammation qui vous balaierait en quelques jours. – Prenez votre temps… On nous disait air pur, soleil, repos et surtout nourriture grasse. 6 repas par jour, de mauvaise qualité que je vomissais juste après. Je me vidais. J’avais plus de règles. Mon corps était en train de me lâcher. Une chaise vide, un matin. Et on comprenait. On brûlait les vêtements. Y avait pas de guérison, que des rémissions. On savait. On attendait notre tour. »  Flashback : Une femme vient voir Corinne. « Bonjour. Je peux m’asseoir ? Je m’appelle Marina. – Corinne. – Ben oui, je sais qui vous êtes. Vous allez vous ennuyer ici. C’est comme dans Prisons sans barreaux. T’as des cigarettes ? – On n’a pas le droit. – On s’en fout, non. Faut que je fume, sinon je vais crever. “Parce que je suis innocente !” » Les deux femmes deviennent amies, fument en cachette. « Tu vas voir. Il y en a plein qui planquent des bouteilles pour picoler peinards. Y en a partout là-haut. Sur tous les arbres quasiment. Et voilà… Bienvenue au bar. C’est du rhum. – Ça fait quoi un pneumothorax ? – Bah, ça fait mal, je crois. Mais ils te donneront de la morphine. Ça, ça fait du bien, c’est même très, très agréable. Tu m’en refileras, j’adore. – Tu es là depuis longtemps ? – 3 mois. Les Boches ils viennent pas ici. Ils ont trop peur d’attraper la mort. On est venus se cacher avec ma famille pour échapper aux rafles. » Dans la chambre de Corinne, Marina lit. Reprise du récit de Corinne : « Quand on en trouvait, on nous donnait de la morphine, surtout la veille d’une opération. La pire de toutes, on appelait ça un pneumothorax. On injecte de l’ait glacé dans la cage thoracique. Pour faire remonter le poumon rongé par l’infection. – C’est sur la peau. Je vais prendre l’aiguille. Respirez à fond. [Douleur] Et après l’opération, vous vivez dans la peur de la prochaine, le lendemain. Ça devient comme une vie dans la vie. Mon corps sera mon ennemi désormais. Alors, c’est vrai, pendant tout ce temps, je pensais à ma douleur, pas à celle des autres. C’est vrai. » [Corinne entend sa fille tousser.]

Les rafles. « On parle d’une rafle, des milliers d’arrestations, dit Luchaire. – Des Juifs étrangers essentiellement, répond Abetz. C’est la police française qui a organisé l’opération. Ils ont manqué de zèle, d’ailleurs. – Tu ne m’as rien dit. – Je peux pas tout te dire, Jean. Pas tout. – Et ils vont où ? On les emmène où ? – Dans les camps de travail, des usines. On a besoin de main d’œuvre. – Et les enfants aussi vont travailler ? – On allait pas les séparer de leurs parents. Qui s’en serait occupé ? C’est une nécessité politique, Jean. Et ce n’est qu’une étape. Hitler veut expulser tous les Juifs d’Europe. On a même étudié un plan pour les regrouper à Madagascar ou en Palestine. Leur donner un pays refuge. Ce sont eux les responsables de cette guerre. – Tu croyais pas ce genre de choses avant. – Je sais oui. J’ai changé. C’est devenu clair pour moi, maintenant. Les Juifs ne s’assimileront jamais. Jamais. Et c’est leur décision, donc c’est leur faute. Ils sont trop contents de leurs différences. – L’opinion n’acceptera jamais cette violence. – C’est pour ça que la presse doit nous aider Jean. Expliquer cette politique. La faire accepter. Tu veux aider ta famille, tes amis. Et tu as raison. Mais tu sais ce qu’on dit de toi, Jean ? Céline, l’agité du bocal, tu sais ce qu’il raconte partout dans Paris ? Que tu n’as pas de convictions, que tu es enjuivé. Et c’est déjà remonté jusqu’à Berlin. Et ça peut nous nuire, Jean, à toi, comme à moi. Comme à Corinne. Alors, il faut que ton journal soutienne notre politique envers les Juifs. – Céline est un malade. Je sais comment lui parler. – Alors, fais-le. » On frappe.

Lettre à Céline. Les invités d’Abetz sont arrivés. Repas.  Abetz présente Luchaire aux officiers allemands. « Je voulais vous rassurer monsieur Luchaire. Le papier va être livre directement à votre imprimeur. Il y avait un simple problème administratif. – Je vous remercie. Et mes employés et ouvriers du journal aussi. Ils ont besoin de travailler. – C’est monsieur l’ambassadeur qu’il faut remercier. Votre longue amitié est un bel exemple de solidarité franco-allemande. – Très bien dit, dit Abetz. » Ils boivent à l’amitié. Luchaire écrit à Céline :

« Mon cher Céline, avec cette férocité qui est la vôtre, je sais que vous me condamnez désormais sans appel, à la catégorie des hommes sans foi, sans courage, sans tranchant. Vous m’accusez même d’être enjuivé. La collaboration est pour moi nécessaire. Mais je veux la conduire avec intelligence et tact. Avec une vision politique. Et non dans l’écume de la haine. Sachez que je n’oublie nullement les Juifs. Je suis même devenu totalement antisémite. Ce qui n’était pas du tout le cas il y a quelques mois. Ce que vous appelez manque de conviction, n’est peut-être que la prudence d’un homme qui préfère penser que hurler. Je ne vous ferai pas l’injure de répondre point par point à vos invectives. Et je tiens à vous dire ceci : je ne suis pas enjuivé. J’ai mes yeux, mes oreilles et surtout, ma mémoire. J’ai vu et j’ai compris. Et j’ai changé. Enfin, rassurez-vous. J’ai à côté de moi, un rédacteur en chef de grand talent, Guy Crouzet, qui sera particulièrement attentif à ces questions, au sein de mon journal. Avec toute mon amitié, Jean Luchaire. »

Revers de fortune. Au sanatorium, Corinne ne se sent pas bien. Elle prend congé de la famille de Marina. Au journal.  « Je veux te parler, dit Jérôme. Il faut qu’on fasse un point. Je t’ai couru après toute la semaine. Il faut que tu connaisses la situation, Jean. Les ventes ne décollent pas, les annonceurs ne suivent pas. Il faut de l’argent, maintenant. Et puis il y a les salaires qui arrivent, l’imprimerie, les frais qui courent. Je t’ai préparé un état financier à jour. Pour le moment, je peux cacher la situation dans les bilans mais ça va pas durer. Sans parler des restrictions de papier qui peuvent nous mettre par terre. – Non, le papier ça va aller, Abetz me l’a promis. – L’ambassade ne peut pas attribuer une subvention, une aide, intervenir auprès de la banque, je ne sais pas. – Ça se passe plus comme ça. – Autre chose dont je voulais te parler. Il faut absolument qu’on fasse attention avec les notes de frais. Si on a un contrôle. – Je travaille. Je dois inviter des gradés allemands pour négocier, les amadouer, obtenir des concessions. Je m’expose. Je prends des risques. Tu comprends ? – Je comprends. – Et j’ai pas à me justifier. J’ai rien à justifier. Rien. » Au sanatorium : nouveau pneumothorax. Voix off : « L’armée allemande recule à Stalingrad 8 généraux et 45.000 soldats allemands ont été faits prisonniers. C’est une nouvelle grande défaite pour la Wehrmacht. L’Allemagne nazie n’est plus invincible. » On fait la fête au sanatorium. « Je veux pas mourir trop jeune, dit Corinne. – T’inquiète pas. » Jean, seul dans les bureaux du journal, entend des bruits. Au sous-sol, il découvre une imprimerie clandestine. « Vous faites trop de bruit, vous allez vous faire repérer. – Les patrouilles savent qu’il y a un journal dans cet immeuble. – Je peux lire ? » L’homme lui tend le papier.  Appel au combat. – Je sais qui vous êtes, monsieur, dit la femme. Vous ne devriez pas publier des choses pareilles. Dehors, les Allemands, ils fusillent les gens tous les jours, ils torturent. – Il faut faire des phrases plus courtes quand vous écrivez. Allez, ramassez vos affaires et allez-vous-en. Soyez plus discrets la prochaine fois. Vous avez du papier, là. On ne s’est jamais vus. » Ils s’en vont.

Les magouilles Des Voisins. Au cabaret.  Luchaire avec Guy de Voisins. « Tous les jours, on verse des millions aux Boches pour payer leurs frais d’occupation. Alors ils ont des centaines de millions de cash dont ils savent pas quoi faire. Le problème, c’est que beaucoup de Français veulent pas traiter en direct avec eux. Ça marque mal de faire du business avec les nazis. Alors, on a inventé un système de sociétés-écrans. On appelle ça des bureaux intermédiaires. Des sociétés avec des gérants dans Paris qui sont entre les fournisseurs français et les Allemands. Comme ça le français peut dire : « Moi, je travaille avec un bureau intermédiaire français, pas avec les Boches ». Ces bureaux intermédiaires prennent un gros pourcentage sur chaque transaction. On parle de centaines de millions qui circulent. Sans aucun contrôle, sans taxes, sans impôt, sans rien. – Alors, c’est ça ton business, les bureaux intermédiaires ? – J’aimerais bien. Le problème, c’est qu’il faut une autorisation des autorités allemandes pour ouvrir un bureau, un bureau qui pourrait commencer à traiter les grosses affaires en direct avec l’armée allemande. Pas des petits trafics. Toi, t’apparaîtras nulle part, moi non plus d’ailleurs. On utilisera des prête-noms, il y a tout un tas de Russes qui n’attendent que ça. L’important, c’est d’avoir une autorisation. » [Abetz signe une autorisation. « Remettez-lui en main propre ».]  Reprise du récit de Corinne : « On les appelait « les comtesses de la Gestapo ». Elles étaient devenues les reines du marché noir pendant l’Occupation. Elles avaient souvent des noms russes, comme la comtesse Tchernycheff, spécialiste du trafic d’alcool. Il y avait les Princesses Mourousi ou Olinska, une héroïnomane qui fournissait des filles ou des garçons aux gradés allemands en échange de services. Ou encore la baronne Ivanov qui, elle, travaillait directement avec la Gestapo. Certaines avaient été comédiennes, danseuses nues ou prostituées, avant de se coller à des Russes blancs qui avaient fui les Bolchéviques avec leur fortune. Elles leur servaient de prête-noms pour les fameux business de Guy. Il fallait profiter à tout prix, se gaver au grand festin offert par la guerre. » Scènes de fêtes, de débauche et de corruption. « J’ai une opportunité pour acheter un théâtre à Paris, dit Guy des Voisins. – C’est cher ? – Je t’avance l’argent. Et tu me donnes tes parts en garantie. » Guy donne un collier à Jean. « Pour Corinne, ça lui fera plaisir. – Je veux pas que tu t’approches de ma fille. – Mais si tu veux. De toute façon, je crois pas que tu aies les moyens de refuser. – Tu t’approches pas de ma fille. » Drogue. « Tiens, ça va te calmer ». Jean vomit. Avec la maîtresse de Corinne : « Ta fille, elle sait que t’as des aventures ? – Elle me juge pas. On n’est pas comme ça. T’as couché avec elle ? – Tu vas lui gâcher tous les hommes à ta fille ».

Les petits services de Luchaire. Corinne est dans un train. Jean vient la chercher. Corinne lui parle de Marina. « Elle se cache là-bas depuis des mois. Ils voudraient partir au Portugal mais on leur a refusé des laissez-passer. – Faut pas donner ce nom, c’est trop dangereux. – Tu penses qu’on pourra en parler à Otto. – Oui. » Jean arrive à l’ambassade. « Monsieur l’ambassadeur m’a dit que vous aviez besoin de renseignements et d’ausweis. – Tout à fait. – Ça c’est comme la dernière fois. C’est un de mes ouvriers qui a reçu ses papiers pour aller travailler en Allemagne. Il faudrait le retirer de la liste, son nom, c’est Bartoldi. Ça c’est une famille qui n’a plus de nouvelles de son fils qui a été arrêté. Il était à Fresnes mais ils ne savent pas où ils l’ont déplacé. Le nom c’est Morel, René Morel. Et ça c’est une famille qui est en Haute-Savoie. Ils ont besoin de laissez-passer. Le nom, c’est Bergeron. Il y a les prénoms et les dates de naissance au dos. – Entendu, je m’en occupe. »

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30 octobre 2026 5 30 /10 /octobre /2026 22:18

Les questions d’Eva. Retour au présent de 1948.  Eva veut récupérer son magnétophone pour son travail. « On t’a dit qui j’étais, c’est ça ? – Ça me regarde pas. Je veux pas savoir ce que tu as fait ou pas fait. J’avais. Pas compris. – De toute manière, j’ai tort. C’est ça ? Les gens savaient pas, Eva. Moi je savais pas. On a su qu’après la guerre, avec ceux qui sont revenus. On savait pour les rafles, les camps de travail. Mais on parlait pas d’extermination, de chambres à gaz. Personne pouvait imaginer ça. – Et ton père savait rien non plus avec tous les gens qu’il connaissait ? – Mon père il n’en a jamais parlé. Je le voyais être généreux. Il rendait sans arrêt des petits services grâce à l’ambassade. Il distribuait des laissez-passer ! – Ça veut dire quoi des « petits services » ? Ça n’excuse rien. – Mais c’était mon père ! Mais tu peux comprendre ? Mon père ! » Eva part, en laissant le magnétophone. La famille de Marina quitte le sanatorium. Guy Crouzet : « On le sait la responsabilité des Juifs dans le déclenchement du conflit, apparaît aussi clairement que l’étoile sur leur poitrine. Si les Juifs avaient eu une couleur de peau différente de la nôtre, nul doute que les Français de race se seraient ressaisis avant que l’Empire israélite ne réussisse à s’imposer sur notre sol, [Il a entre les mains les ausweis de la famille de Marina] dans tout le corps social, et souvent à des postes de pouvoir. – Jean est au courant de cet édito ? – Il m’a dit qu’il me faisait confiance. Suite de l’édito : Alors nous ne voyons pas ce qu’il y a d’inhumain à imposer un signe distinctif, une étoile jaune à une catégorie de gens dont les sentiments, les passions et les intérêts ne sont pas les mêmes que ceux des Français de race. Ce sera publié ce soir à la Une. Merci, messieurs. »

Patron de la corporation de la presse française. « C’est avant tout par son courage et son engagement pour une presse responsable qu’il s’est imposé comme une grande figure de notre métier. Je vous demande donc d’accueillir le nouveau patron de la corporation de la presse française, M. Jean Luchaire. – Merci, mon cher Bertrand. Mes chers collègues, c’est pour moi un honneur de devenir celui qui défendra les intérêts de notre profession. Vous connaissez ma passion pour le journalisme et les débats d’idées. Vous connaissez aussi mon engagement sincère dans la politique de collaboration. Pour vous, j’ai obtenu des concessions importantes comme l’augmentation des salaires, l’ouverture de cantines, de colonies de vacances gratuites, ou encore une nouvelle mutuelle. Je voudrais remercier aussi M. l’ambassadeur Abetz, et ses services d’avoir été à notre écoute, à l’écoute des journalistes et des ouvriers de la presse. Voilà, maintenant je vais m’arrêter là. Après m’avoir reproché d’être collaborationniste, on va me reprocher d’être communiste. Merci beaucoup, messieurs, bon travail, et n’oubliez pas : vous êtes l’honneur de la presse française. Merci. » Abetz parle à Luchaire : « Goering a dit qu’il ne croyait plus en la collaboration. Ils ont parlé de me rappeler à Berlin. – Ils croient encore à la guerre après Stalingrad, des défaites en Afrique du Nord ? – La guerre durera, Jean. C’est comme ça. – Mais non, c’est foutu, Otto. Tu le sais que c’est foutu. Mais t’inquiète pas, les journalistes écriront ce que tu voudras. Moi, je n’écrirai plus. Je vais me consacrer à mes nouvelles fonctions. – Comment va ta santé, Jean ? – J’ai de plus en plus de sang. Tu vois je suis déjà puni, on ne peut plus rien me faire. Je serai sûrement mort avant qu’ils me jugent. Enfin, qu’ils nous jugent. »

Déchéance de Corinne. Corinne entre dans le bureau de son agent. « Ils ont vu ton dossier médical, ma chérie. Ils refusent de t’assurer. Aucune production, aucun film ne prendra le risque. Et crois-moi, j’ai essayé. – Mais, il faut bien que je travaille, que je tourne, que je gagne ma vie, même un petit rôle. – Et tu fumes encore ?... Bon, en attendant, on a des propositions. De la radio, des photos. Et un parfum aussi. – Un parfum ? – Oui, mais je vais pas faire de la réclame pour un parfum ! Écoute, je connais un docteur qui va me faire un faux dossier. – Corinne, les gens savent que t’es malade. Les assurances refusent. Tu comprends ça ? » Reprise du récit de Corinne : « On tournait beaucoup de films pendant l’Occupation. Parfois produits par les Allemands, la société Continental. Je n’ai pas travaillé pour eux. Je le savais pas encore mais je ne tournerai plus jamais de films. J’avais quoi, une vingtaine d’années et j’étais déjà un fantôme. Le fantôme d’une actrice. Avec des taches noires qui rongeaient mes poumons, comme des salissures, des souillures. J’avais plus le droit de boire d’alcool, de faire la fête et encore moins de fumer. Les médecins disaient que ça pourrait me tuer de vivre comme ça, que c’était suicidaire. » Flashback : Elle se drogue, fait l’amour avec Guy : « Ça va pas ? – Faut que je change mes pansements, ça me fait mal. – Je crois que je t’aime, Corinne. – Ah non, mais tu peux pas dire ça. Tu te prends pour qui pour me dire ça ? Non ! L’amour, tu me fais pas ce coup-là, c’est pas possible. Arrête, ne bouge pas. – Tu me fais peur, là. – Ça va pas de m’aimer ou quoi ? T’es fou ? Regarde-moi, ça va pas de m’aimer ! Pourquoi ? – Attends. – Non, va-t’en ! Laisse-moi. » Elle se fait des piqûres de morphine. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « J’avais découvert des articles atroces sur moi dans la grande presse américaine et anglaise. On publiait des listes de « mauvais Français » qu’il faudra tuer après la guerre. Le monde entier voyait mon nom entre Pétain, Laval, Céline et d’autres, tous ceux de la rue de Lille. On répétait encore que j’étais la maîtresse d’Abetz depuis que j’avais 15 ans et que j’étais même la « putain » préférée de Goering quand il venait à Paris. La vraie putain française, fille d’un collabo, d’un salaud. » Flashback : « Ils doivent mettre ça au sous-sol, dit Jean. – C’est fragile, insiste Abetz en parlant aux déménageurs. Tu vas bien ? – Excellence. » Ils entrent dans une pièce où sont entreposer des tableaux. « Je te fais confiance, moi je n’ai pas de trésors de guerre. Je dépense tout. – Jean, je m’inquiète pour Corinne. On me dit qu’elle ne travaille plus ? Je peux faire quelque chose pour elle ? – Elle est très malade. Elle veut plus retourner en sanatorium. Elle ne peut plus tourner. – Tu crois qu’elle comprend quoi ? – Je sais pas ! – Crie. Ça soulage. »

Mariage de Corinne et de Guy de Voisins-Lavernière. Jean Luchaire est furieux. Corinne n’avait prévenu ni son père ni sa mère. « Pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi maintenant ? – Parce que tu m’a dit que tu l’aimais bien, que tu pouvais faire des affaires avec lui, qu’il pouvait t’aider avec l’argent. – M’aider avec l’argent de quoi ? C’est un gangster, ce type ! – Mais c’est ton associé, oui ou non ? On m’a dit qu’avec ma maladie, je pourrai peut-être pas avoir d’enfants. Et lui, il m’a dit que ça changerait rien. J’avais besoin d’entendre ça. – Excuse-moi. » Elle le repousse. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Finalement, j’ai jamais vraiment vécu avec Voisins. On est restés ce qu’on était, des camarades, des compagnons de lit, de fête. Il a installé Lydia chez moi. Et un peu plus tard, j’ai appris qu’elle était enceinte. Il me promettait que c’était pas de lui. J’ai voulu le croire. De toute façon, j’aurais cru n’importe quoi, n’importe qui. »

Luchaire aux abois. Flashback : Sur le bureau d’Abetz, des photos de Luchaire. « La police française nous a fait remonter des informations sur les liens supposés de Jean Luchaire et de sa fille avec certains milieux affairistes et même du gangstérisme. Le rapport est dans le dossier. Il y a des chiffres, des dettes. On y apprend que Les Nouveaux Temps a le plus faible tirage de la presse quotidienne et que Luchaire a maquillé les comptes. Les subventions ne suffisent plus à lui tenir la tête hors de l’eau. Continuez, n’ayez pas peur. Il cherche de l’argent partout. Il dépense beaucoup. De plus en plus. Sa fille semble avoir fait un mariage intéressé avec un escroc en affaires avec son père. – Assez. » Abetz met le dossier au feu. « On avait un accord. Un accord très simple entre nous. Je vous ai fait une avance, c’était une avance. Aujourd’hui je veux voir mon argent avant la faillite. – Où voulez-vous que je trouve 2 millions ? – J’exige de voir les comptes. J’ai 10% du capital, je veux les comptes ! – Y a pas d’argent, y a plus d’argent ! – Abetz ne pourra plus vous protéger longtemps. Il n’a plus autant de pouvoir. Vous finirez tous fusillés, escrocs ! – C’est vous l’escroc ! »  ** Les Allemands font une descente dans les ateliers clandestins. De Voisins est arrêté. On saisit les livres de comptes. A l’ambassade, Abetz parle à Jean : « En s’en prenant à toi, c’est moi qu’ils visent. Ça veut dire qu’ils connaissent tes liens avec ces bureaux de marché noir. – Ils ont tout saisi. L’argent, les livres de comptes avec les noms, tout. – Il y a ton nom quelque part ? T’as signé quelque chose ? – Je crois pas, non, je sais pas. – Tu ne « crois » pas ? Jean, ils vont fouiller partout, dans nos vies. La moindre subvention, le moindre virement. – Mais ils ont Voisins. Il est marié à Corinne, actionnaire du journal, évidemment qu’ils vont remonter jusqu’à nous ! – Est-ce que t’avais besoin d’aller te foutre dans les pattes d’un pourri comme ça, Jean ? Hein ! de le laisser épouser ta fille ! – Tu laisses ma fille tranquille, elle t’a rien demandé. – Tu crois ça ? »

Mort de Voisins. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Moi aussi, j’étais compromise, salie, abîmée. [Des hommes essaient d’abuser d’elle] Alors j’ai fini par ressembler à ce qu’on disait de moi. La lâcheté, l’aveuglement, la tristesse. Mettez tout ça sur ma note, si vous voulez. Je passerai payer, même si j’en ai plus les moyens. » Flashback : Le siège du journal a été tagué de croix gammées et d’insultes, [Traîtres, ordures, collabos, pute – sur le portrait de Corinne] ravagé. La fête encore. Une boîte avec un petit cercueil et le mot « collabo » au fond.  A la sortie d’une boîte, ils sont aspergés de sang par des résistants aux cris de « Ordures de collabos ! Vive De Gaulle !  Vive la Résistance ! » Luchaire ne veut pas qu’on tire sur eux. Ils en rient.  Au château des bacchanales. Abetz voit Jean avec des femmes. « On t’a cherché partout, Jean. Il paraît que t’as même fait payer les loyers de tes maîtresses par le journal, que tu t’es attribué des salaires délirants. – Quitte à être un des hommes les plus détestés de France, autant être le plus payé. – Tout doit forcément finir comme ça ? Dans la décadence ? Dans la vie, il peut y avoir un ordre. – Voisins balancera tout pour sauver sa peau. Et tu tomberas, toi aussi. Il m’a tout raconté, tu sais, comment il a acheté ta protection, les filles, tes garçonnières dans Paris, le trafic de tableaux, tout le reste. – Tu peux rien contre moi. Voisins ne parlera plus, on l’a retrouvé pendu dans sa cellule. [l’image se montre assassiné – en réalité il est mort en 1957] C’était un parasite, un nuisible. Sa vie ne valait rien pour moi. Il ne touchera plus jamais Corinne. On ne peut accepter que tout soit Sali tout le temps. – Tu vas bientôt me parler de pureté ? Je te juge pas Otto. Je suis ton ami. Je continue à croire en l’amitié malgré tout. Moi, je l’ai accepté depuis longtemps. Vivre, c’est se compromettre. – Tout le monde n’est pas corrompu Jean. Labarrière, par exemple, il n’a rien dit. » Flashback :  Labarrière : « Mieux vaut Hitler que les communistes, c’est ça ? » Le seul nom qu’il a donné, c’est le sien. Alors, tout le monde n’est pas corrompu. Quand il faudra se défendre, on pourra pas dire ça. »

Crépuscule. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « L’Allemagne allait perdre la guerre. C’était l’heure des règlements de compte, des vengeances. Pour sauver sa peau, on dénonçait son voisin, son ami, ceux à qui on devait de l’argent ou qui en savaient trop. » Flashback : Exécution du créancier de Luchaire. Discours de Doriot auquel assistent Luchaire et Abetz : « En tant que Français et patriote, je vous l’affirme : nous devons aider l’Allemagne à battre la vermine judéo-bolchévique ! Il n’y a pas d’autre politique possible. Adolf Hitler est l’homme providentiel à qui l’Europe devra sa survie. Alors oui, nous devons tout sacrifier pour l’y aider ! Il n’y a pas d’autre politique possible ! » Saluts nazis. ** Corinne plongée dans un bain froid par deux infirmières. « Ça va faire baisser la fièvre. » Jean : « Je reviens demain pour apporter la morphine à Corinne. Tu m’appelles s’il y a un problème… C’est qui tes amis ? – Des aviateurs de la base d’à côté. Des Autrichiens, je crois. Ils m’ont dit qu’il y allait avoir un débarquement. – T’inquiète pas. – Alors, ça y est, ils vont tous nous tuer ? » ** Voix-off sur images de préparation de la fuite des nazis avec les biens pillés. « La destruction de Paris doit être préparée. Il faut donc prendre des mesures radicales. Exécution publique des insurgés. Dynamitage des ponts de la Seine. Anéantissement des monuments historiques. Perdre Paris, c’est perdre la France. Défendez la ville, jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière cartouche. » Un homme donne un ordre du Führer à Abetz : “Paris ne doit pas tomber aux mains de l’ennemi, ou seulement comme un champ de ruines.” « Tel est l’ordre, commente l’officier. – Je n’ai jamais vu ce télégramme, dit Abetz. Et je n’ai pas d’autorité militaire. – Compris. – Voulez-vous entrer dans l’Histoire comme l’homme qui a brûlé Paris ? » L’officier se retire. Jean croise l’homme qui sort. ** « J’ai eu ton message trop tard. – Il faut partir, Jean. – Nous vous avons préparé des laissez-passer, vous en aurez besoin pour vous et votre famille. Et nous pouvons mettre à votre disposition une voiture jusqu’en Allemagne quand vous le déciderez. Corinne part avec nous. Elle sera en danger, ici. »

Wolrad. Corinne dans le parc avec les aviateurs. L’un d’entre eux lui dit qu’il a vu ses films à Salzbourg. Il a beaucoup aimé. « Surtout celui avec le militaire : Je t’attendrai, c’est ça ? – Hm. J’attends toujours d’ailleurs. Pourquoi vous parlez si bien le français ? – J’ai plus tellement envie de parler allemand. Ils nous ont menti à nous aussi. » Il lui propose sa cigarette : « J’ai plus le droit. – Justement, moi non plus j’ai plus le droit d’être ici. On s’en fout, c’est pas ça les choses graves. » Elle prend la cigarette. « Les alliés vont entrer dans Paris. On a perdu. » Lydia lui confisque la cigarette. « Verboten. – Ja. » Elle tousse. L’infirmière l’emmène. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « On ne trouvait plus de calmants contre la douleur, la fièvre. J’avais accepté de mourir. Et puis, il y a eu ce garçon, l’aviateur, [Wolrad Gerlach] son regard sur moi, sa douceur. Pour la 1ère fois depuis longtemps, j’ai eu le sentiment d’être respectée, protégée. Et c’était un Allemand, oui, enfin un Autrichien. Et alors ? Parmi les pauvres filles à qui des salauds raseront bientôt la tête, il y avait sûrement des amoureuses sincères. » [Il lui offre un exemplaire de Les Rayons et les Ombres de Victor Hugo] Il lit : [« A Mademoiselle Louise B., XLIV, Sagesse », Les Rayons et les Ombres].

« L’humanité se lève, elle chancelle encore,

Et, le front baigné d’ombre, elle va vers l’aurore.

Tout l’homme sur la terre a deux faces, le bien

Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.

Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites.

L’esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes

Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats.

Pour le siècle où l’on vit - comme on y souffre, hélas ! —

On est toujours injuste, et tout y paraît crime. »

« Wolrad voulait m’emmener vivre avec lui à Salzbourg, la ville de Mozart. Avoir une famille, une vie qu’on appelle normale. Loin de mon père. Je ne suis pas allée là-bas. Je l’ai jamais revu. Je quitterai jamais mon père. On avait été dans le mauvais camp. »

Sigmaringen. « Alors il fallait fuir. En Allemagne. A Sigmaringen. Je venais d’apprendre que j’étais enceinte. Ils avaient échoué là, les collaborationnistes. Sous la protection d’Abetz. Certains logeaient dans un grand château. D’autres s’entassaient comme ils pouvaient dans les auberges du coin. Une ambiance de fin du monde. On est pendu à ses illusions. Il y avait des anciens ministres, des gangsters, des miliciens, des femmes du monde ou des putains. Ils étaient là, les naufragés de la rue de Lille. Les maudits. On refusait d’entendre les avions des Alliés au-dessus de nos têtes. On disait même Hitler avec une nouvelle arme magique : des fusées qui allaient renverser le cours de la guerre. » Flashback : Jean conseille à Corinne de ne pas trop boire. « C’est toi qui dis ça ? » Elle garde la bouteille. Crouzet parle : « Messieurs, dames, un peu d’attention ! Les Américains sont repoussés dans les Ardennes ! C’est écrit dans le journal [La France]. – Si c’est écrit dans le journal, c’est que c’est sûrement vrai. » On rigole. « On va gagner cette guerre ! » On applaudit. On chante en chœur un chant nazi. A l’extérieur, Abetz et Jean : « Il va pleuvoir. – Va savoir ». Voitures siglés FFI et camions avec le drapeau américain. Cris de joie. Bombardements. On fuit encore. « Corinne, dépêche-toi ma chérie. Il faut y aller. – Ils sont où Suzanne et Otto. – Ils sont partis déjà. Il faut que je trouve de l’essence. Dépêche-toi. »  La voiture tombe en panne. « La frontière est loin ? – Par là. On vous laisse. – Vous nous laissez comme ça ? – Bon courage, messieurs, dames ». Ils continuent à pied. Des camions US. « J’en peux plus, j’en ai marre. Faut qu’on arrête.  Arrête. Tout ceci est de ta faute. Pourquoi tu m’as emmenée ici ? hein ? – Parce que ça devenait dangereux à Paris. – Mais dangereux à cause de toi, j’ai rien fait. » Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « On entendait des choses terribles sur la traque des collaborateurs en fuite. Les violences, les exécutions sommaires. Alors, on a fui comme ça pendant des jours comme des vagabonds. En dormant où on pouvait. D’abord en Autriche, puis en Italie je crois. Il y avait eu trop de souffrances. Une ambiance de guerre civile. »  

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30 octobre 2026 5 30 /10 /octobre /2026 22:11

       Arrêtés. Ils sont arrêtés. Jean est forcé de monter dans un camion. Les résistants demandent à Corinne comment elle s’appelle. On la poursuit en l’insultant. « On va tourner, Corinne ! » Jean crie de ne pas la toucher. Ils tombent sur des militaires.  « Capitaine Marino, 1ère armée. Vous êtes qui ? – On est avec la 88 BI américaine. – Vous faites quoi, là ? Enlevez-moi ça, les brassards. C’est un ordre. Bande d’ordures. On n’a pas libéré la France pour ça. Relevez-vous, mademoiselle. – Où est mon père ? Qu’est-ce que vous avez fait à mon père ? – Corinne. – Je suis là ! » Ils sont amenés. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Hitler était mort. Les cloches sonnaient. Les vainqueurs allaient écrire l’histoire. On allait être face aux visages de ceux qui nous traquaient. Parfois, des résistants de la dernière heure, sans honte et sans limites. » Ils arrivent dans un camp. On les attache. Jean demande à voir un officier. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Abetz a abandonné les collaborateurs, ses marionnettes. Il s’est caché plusieurs semaines en Forêt-Noire. Il avait mis Suzanne à l’abri, quelque part, en Allemagne. » Flashback : Il retrouve une boîte enfouie dans la forêt avec de l’argent et des lingots au moment où il est arrêté. « Otto Abetz ? – Je m’appelle Philipp Lauman, j’ai mes papiers. – Ça fait 3h qu’on vous suit, on sait qui vous êtes. » Il est entraîné devant un officier, se présente comme professeur de dessin, travaillant avec les enfants. Dans un de ses vêtements, le nom de Otto Abetz. « Est-ce qu’on peut s’arranger ? Discuter ? » Un homme lui crache au visage. Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Otto a été emprisonné en attendant son procès. Après la Libération, on exécutait les collaborateurs les uns après les autres. On a appelé ça « l’épuration ». Mon père voulait s’expliquer. Je marchais dans la ville où j’avais grandi. Une étrangère dans mon pays. »

La condamnation à mort. « Chez ceux qui ont trahi par la plume, la trahison était souvent inspirée par l’idéologie, le fascisme. Mais chez Luchaire, elle fut inspirée par la vénalité. Le goût du lucre et du luxe. La vanité sociale. Il ne fut pas un ignorant manipulé, ni un fonctionnaire égaré. Encore moins un soldat pris dans la tourmente. Non, Jean Luchaire était un homme de pouvoir. Un homme qui savait. Et parce qu’il savait, il est d’autant plus coupable. Il avait tout pour faire autre chose. L’intelligence, la culture, les relations. Mais il a choisi l’ennemi. Il a choisi l’or. Il a choisi de trahir. Collaborer avec l’ennemi, il appelait cela « parler en bonne intelligence » [Images de son incarcération] On le sait, la lâcheté rend subtil. Mais l’intelligence avec l’ennemi justement, c’est la trahison la plus grave. Car les mots des salauds arment le bras des imbéciles. Alors, on vous dira que Luchaire était un homme malade. Et que se voyant déjà condamné, il a voulu « danser » avec la mort. En goûtant à toutes les compromissions jusqu’à l’ivresse. Mais la mort qui rôde peut vous élever au-dessus de vous-même. Et ne pas libérer nécessairement vos plus vils instincts. La mort qui rôde peut faire de vous un résistant, et pas un traître. On vous dira également que Luchaire a été un paradoxe. Il a joué un double jeu avec l’occupant. Pour mieux défendre soi-disant les intérêts de la France. Comme son grand ami Abetz, le nazi francophile, complice des pires rafles de l’Occupation. Enfin, on vous dira que sous la peau du collabo, il y a l’homme, avec ses faiblesses et ses contradictions. Précipité dans un moment tragique de notre histoire nationale. Et on prononcera alors le fameux : « Et moi, qu’aurais-je fait à sa place ? » Assez de cette morale indigne ! En publiant des textes impardonnables dans son journal, il a contribué à la démoralisation du pays et à la banalisation des pensées les plus abjectes. [Corinne montre une photo de sa fille à son père : « Elle s’appelle Brigitte. – Au procès tu vas entendre des horreurs sur moi. – Je viendrai pas. »] Et on vous soutiendra que Luchaire n’était pas réellement antisémite, qu’il a même aidé des Juifs, qu’il en avait dans sa famille, parmi ses amis. Et qu’il a publié sans conviction des textes révoltants souvent dictés par l’occupant. On vous dira également qu’il a rendu beaucoup de « petits services ». Ah cette prétendue morale des « petits services ». On obtient un ausweis pour une famille pendant que des dizaines de milliers d’autres sont déportées et on l’impression d’avoir fait ce qu’on pouvait. Alors où est la vérité de Luchaire dans ces contradictions ? Oh, ne cherchez pas bien loin. Dans l’argent. L’argent, encore et toujours. L’horizon fuyant de la satisfaction sans cesse repoussé. Lui, l’homme de gauche qui a laissé pourrir ses idéaux de jeunesse pour échouer dans un journal complice de l’extrême-droite, lui, l’humaniste des années 30, proche des ligues qui luttaient contre l’antisémitisme et qui finira par être complaisant avec les pensées les plus nauséabondes par opportunisme politique, par intérêt. La Résistance pleurait déjà ses morts pendant que la fille Luchaire buvait du champagne dans les boîtes à la mode, passant des bras d’un gangster à ceux d’un officier nazi. – C’est ignoble ce que vous dites ! – Que savez-vous de ce qui est ignoble ? L’indignation vous va mal, Luchaire. Très mal. Au moment de le juger, pensez à ceux qui ont refusé la compromission. Pensez à ces héros qui ont sacrifié leurs vies pendant que Luchaire prétendait parler « en bonne intelligence » avec l’ennemi, en déjeunant tous les jours, je dis bien tous les jours, Chez Maxim’s. Ou, quand ces messieurs en avaient mare, à La Tour d’Argent pendant que le pays crevait de faim. Pensez à Labarrière et ses frères d’armes résistants, tombés pour la France. Pensez à ces otages fusillés ou pendus sous les balcons, pensez à ces familles décimées dans l’horreur des camps d’extermination nazis. Tous ces gens sont morts. [En images : l’exécution de Luchaire] Et ce traître vivrait ? Je vous demande le châtiment suprême. Lavez la France de cette souillure. » Retour au présent de 1948. Reprise du récit de Corinne : « Est-ce qu’on devient quelqu’un d’autre quand on sait qu’on va mourir ? Je ne sais pas. Il a regardé sa mort en face et peut-être aussi ses fautes. » Flashback : « En joue ! Feu ! » Corinne arrête le magnétophone.

Corinne dans la rue avec le landau de sa fille. « C’est elle ? – Essaye de voir où est l’appartement. » Moguy frappe à la porte de Corinne. « Qu’est-ce que c’est ?  - C’est Léonide, Corinne. Léonide Moguy. En ukrainien il dit“ ia nevena”  [« je suis innocente »] » Elle ouvre et fond en larmes. Elle lui présente sa fille. « Tu fumes encore ?  - au point où j’en suis, ça va changer quoi ? – Comment va votre famille ?  Votre sœur Hélène ? – Elle est pas revenue des camps. – Je savais pas, je savais rien. – Est-ce que tu as cherché à savoir ? Je n’ai pas de rancœur contre toi, Corinne. Je voudrais faire un film avec toi. – Non, c’est fini tout ça. On m’a jugée, on m’a condamnée à 10 ans d’indignité nationale. Ça veut dire que j’ai plus le droit de travailler.  – Si on tourne ailleurs, en Italie, tu auras le droit de travailler. Il nous reste le cinéma, Corinne, le cinéma. »

Corinne Luchaire est morte le 22 janvier 1950 de la tuberculose avant son tournage en Italie. Elle avait 28 ans. Otto Abetz a été condamné à 20 ans de travaux forcés, puis gracié en 1954. Il mourra avec son épouse dans un accident de voiture en 1958. On a soupçonné les services secrets français d’avoir voulu faire disparaître un homme qui en savait trop sur les collaborateurs. Les bandes enregistrées par Corinne se sont révélées muettes sans doute un problème de magnétophone.

2. Critique.

La presse enthousiasmée par le « magistral » Les Rayons et les Ombres, sauf Libération qui y voit une « uchronie fasciste », Benjamin Puech, Le Figaro, 18 mars 2026.

La critique salue la mise en scène de Xavier Giannoli dans ce film « qui a déjà la patine d’un classique », selon Le Figaro. Quelques voix s’interrogent sur « l’empathie » suscitée par le personnage de Jean Dujardin, un collaborateur. Xavier Giannoli n’a de cesse de filmer des illusions perdues. En l’occurrence, celles d’un journaliste qui par souci - puis prétexte - de pacifisme s’est fourvoyé dans la collaboration. Xavier Giannoli consacre à Jean Luchaire, fusillé en 1946, son neuvième long-métrage avec « une assurance et un brio peu courants », applaudit Le Figaro. Pour qui « Giannoli filme entre chien et loup, observe, s’interroge (...) Le film paraît sans date. Il a déjà la patine d’un classique. » Un enthousiasme largement partagé. 20 Minutes évoque une « œuvre passionnante qui lève le voile sur une période peu traitée » à l’écran. Le Point s’est laissé « embarquer dans ce film fleuve qui tient du grand cinéma ». Première complète en décrivant un long-métrage « objectivement épatant ». « Virtuose, dense, vivant », reprend Nice-Matin. Son critique a apprécié que le spectateur soit mis « face à lui-même, à sa propre morale », face à la « frontière fine » entre le bien et le mal. Trop fine ? La Voix du Nord se pose la question. Si le quotidien lillois admire une « très haute tenue esthétique », qui se révèle dans « l’art du montage en flash-back » ou « le travail sur la lumière », il se demande si l’on reprochera à Xavier Giannoli de « susciter l’empathie » pour Jean Luchaire et sa fille, Corinne, comédienne disparue en 1950. Libération lui répond par l’affirmative, au long d’une critique amphigourique, qui s’attaque à l’œuvre du cinéaste de 54 ans. Le quotidien ne l’a certes jamais appréciée. Libération tombe à bras raccourcis sur le « confusionnisme glamour (sic) » du film, coupable à ses yeux de réhabiliter la figure de Jean Luchaire. Le critique dénonce un naufrage moral présenté comme une « tragédie » et non « le résultat de choix évitables et situés politiquement ». L’auteur, soupçonneux, affirme avoir vu une forme d’« uchronie fasciste ». De son côté Le Monde estime que le réalisateur a évité cet écueil : « Il faut, d’un côté, montrer l’ignominie. Et de l’autre, selon le bon usage cinéphile, sinon sauver les personnages, du moins les rendre à leur humanité. Pas si facile quand on choisit de montrer des salauds. À cet égard, le cinéaste remporte sa mise. » Dans un entretien au Figaro, Xavier Giannoli affirme préférer « un cinéma qui met le spectateur face à ces mécanismes plutôt qu’un cinéma qui lui explique où est le Bien et où est le Mal ». Il ne montre en revanche aucune ambiguïté sur la trajectoire de Luchaire. « Il est très informé, entouré de gens qui lui renvoient son fourvoiement. Il n’a aucune excuse, c’est un journaliste parisien qui se trompe en pleine lumière », affirme le réalisateur qui a longuement interrogé l’historien Pascal Ory en amont du tournage.

Si le film ne fait pas l’unanimité dans la presse (Libération et L’Humanité ayant tendance, par les temps qui courent, à voir du fascisme partout), il suscite un débat encore plus vif auprès des historiens. On trouvera ici quelques éléments de ce débat : https://www.youtube.com/watch?v=iSyrBJzZIh4&t=17s. Anne-Sophie Anglaret, historienne de la collaboration reproche au film des distorsions chronologiques et des erreurs factuelles. Résumons. La lettre de Julien Luchaire à son fils publiée dans Le Figaro : impossible selon l’historienne dans le cadre de la censure de 1941. Cette lettre publiée dans L’Éveil des peuples, date en réalité de juin 1933. Ce qui prouve d’ailleurs que la dérive nazie et antisémite de Jean ne date pas de l’Occupation mais se produit beaucoup plus tôt, dans les années 30. C’est en 1934, que Pierre Brossolette s’éloigne de Luchaire. Dans Les Rayons et les Ombres, Brossolette est représenté par Labarrière qui signifie son désaccord avec la ligne du journal. Le film présente l’évolution progressive de Luchaire du pacifisme humanisme de gauche vers l’acceptation de la collaboration. Mais dès 1936, il s’insurgeait contre les réformes sociales du Front Populaire. Dans une scène du film, on nous montre les tergiversations d’un Luchaire stupéfait en découvrant le nouveau statut des Juifs. Une autre semble dire que Crouzet profite de l’absence de Luchaire pour justifier le port de l’étoile jaune, sous-entendant que celui-ci n’aurait pas approuvé cet édito. Les faits démontrent que l’antisémitisme de Luchaire est bien antérieur. Anne-Sophie Anglaret dénonce également la conversion tardive de Abetz au nazisme comme si elle était le fait d’une contrainte. Pourtant, Abetz a fréquenté volontairement les Jeunesses hitlériennes dès 1932 et, dès 1933, il offre ses services à l’ambassade pour redorer le blason du nouveau régime nazi. Les Rayons et les Ombres nous dresse le portrait d’un idéaliste esthète et pacifiste qui aurait contribué à éviter la destruction de Paris. En réalité, depuis les années 20, il fait partie des idéologues qui veulent remettre en question le traité de Versailles. Toujours selon l’historienne, le film omet de parler des textes publiés par le journal de Luchaire à Sigmaringen ; il oublie de dire que Luchaire était un habitué de la rue Lauriston, siège de la Gestapo et qu’il fréquentait Bonny et Lafont, truands devenus tortionnaires. L’historienne émet également des doutes sur les complaisances de Luchaire envers les résistants clandestins qu’il découvre dans le sous-sol ou envers ceux qui l’ont aspergé de sang (détails que rien ne prouve, son journal disant même le contraire). Elle critique aussi la cavale romancée de Luchaire et de sa fille qui manque de se faire violer par des FFI français (en réalité, ils se rendent aux autorités américaines en Italie). Selon elle, il s’agit de montrer que rien n’est tout blanc ou tout noir : il y a de la violence chez les résistants et l’épuration, elle-même, aurait été « sauvage » (argument de défense des collaborationnistes). Elle souligne aussi, dans le même sens, une supposée proximité de De Gaulle et de Pétain, quand Abetz montre la dédicace du Fil et l’Épée (mais l’ouvrage date de 1932 !).

Ce débat, on le voit, est complexe et tendu. Il est quasiment inévitable quand une œuvre de fiction s’empare de personnages réels alors que le documentaire et la dramaturgie cinématographique, l’Histoire et l’Art (roman, cinéma) ont des finalités et des dynamiques différentes. Xavier Giannoli ne prétend pas faire un documentaire sur Luchaire, Les Rayons et les Ombres n’est pas Le Chagrin et la Pitié. En choisissant Corinne comme narratrice principale du récit, il lui fait dire d’emblée qu’elle ne se souvient pas toujours des dates et, à la fin, … le magnétophone n’a rien enregistré. Elle n’aurait pas pu témoigner, de toute façon, de nombreuses scènes de dialogues entre Luchaire et Abetz. Les films historiques font systématiquement l’objet de critiques infinies de la part des historiens (La Bataille de Gaulle est un des derniers en date). Certains critiques ont même reproché les erreurs historiques de L’Odyssée de Christopher Nolan (qui est un poème épique !) On a reproché au film d’Antonin Baudry de ne pas montrer les nazis. On critique celui de Giannoli de ne pas entrer dans le détail de la collaboration, d’escamoter Vichy, la Résistance, les batailles, la déportation… de ne pas évoquer les autres enfants de Luchaire (Robert, Monique, Florent). Un film, même de 3h, ne peut pas tout dire. Contrairement à l’Histoire qui vise la vérité, l’objectivité et l’exhaustivité, un film ou un roman est forcément une subjectivité, une incarnation, une focalisation. Quoi qu’il en soit, quand un film pousse à interroger les historiens et à rouvrir les livres, il a fait œuvre utile. Pour la réalité historique, référons-nous aux nombreux documents. : articles sur Jean Luchaire, sur Otto Abetz, sur Corinne Luchaire.

Et revenons donc au film que nous voyons (plutôt qu’à celui que d’aucuns auraient voulu voir). Malgré les nombreux personnages, le film s’articule autour de trois protagonistes, deux hommes et une femme, Jean Luchaire, Otto Abetz et Corinne Luchaire. Un quasi-couple, Jean et sa fille et un duo infernal, Jean et Otto. Dans un rôle à contre-emploi de ses emplois de comique parodique ou de séducteur crooner, Jean Dujardin incarne un Jean Luchaire ambigu. Le réquisitoire du procureur (incarné par Philippe Torreton), à la fin du film, dresse de lui un portrait impitoyable (qui suffit à lui seul à lever tout soupçon de complaisance du réalisateur envers Luchaire) : « La trahison était souvent inspirée par l’idéologie, le fascisme. Mais chez Luchaire, elle fut inspirée par la vénalité. Le goût du lucre et du luxe. La vanité sociale. Il ne fut pas un ignorant manipulé, ni un fonctionnaire égaré. Encore moins un soldat pris dans la tourmente. Non, Jean Luchaire était un homme de pouvoir. Un homme qui savait. Et parce qu’il savait, il est d’autant plus coupable. Il avait tout pour faire autre chose. L’intelligence, la culture, les relations. Mais il a choisi l’ennemi. Il a choisi l’or. Il a choisi de trahir.  […] En goûtant à toutes les compromissions jusqu’à l’ivresse. Mais la mort qui rôde peut vous élever au-dessus de vous-même. Et ne pas libérer nécessairement vos plus vils instincts. La mort qui rôde peut faire de vous un résistant, et pas un traître. […]  Alors où est la vérité de Luchaire dans ces contradictions ? Oh, ne cherchez pas bien loin. Dans l’argent. L’argent, encore et toujours. L’horizon fuyant de la satisfaction sans cesse repoussé. Lui, l’homme de gauche qui a laissé pourrir ses idéaux de jeunesse pour échouer dans un journal complice de l’extrême-droite, lui, l’humaniste des années 30, proche des ligues qui luttaient contre l’antisémitisme et qui finira par être complaisant avec les pensées les plus nauséabondes par opportunisme politique, par intérêt. […]  Lavez la France de cette souillure. » Homme de gauche avec des idées d’extrême-droite, journaliste sans aucune curiosité et aucun sens des responsabilités intellectuelles, patron véreux et abusant des « biens sociaux », Luchaire ne pense qu’à son plaisir et à son pouvoir et les deux passent par l’argent qui lui file entre les doigts. Corrompu, débauché, immoral, Jean Luchaire semble incapable d’échapper à cette spirale infernale qui l’entraîne vers le fond. La souillure morale semble, dans le film, métaphorisée par la pourriture physique, cette tuberculose qui le détruit progressivement.  Hélas, il a transmis cette hérédité mortelle à sa fille Corinne. Infidèle en amour, Jean Luchaire a pourtant deux fidélités indéfectibles : son amitié pour Abetz jusqu’au bout, et son amour pour sa fille, jusqu’à la mort. Cet amour est réciproque. Jusqu’au bout, Corinne ne peut se dérober à ce père toxique. (Contrairement à Julien Luchaire qui prend ses distances avec son fils). Derrière le paravent doré dressé par son père, la jeune fille se rêve en midinette, grisée par ses premiers succès au cinéma. Dans le milieu interlope gravitant autour de son père, elle fait des rencontres qui la font glisser à son tour vers l’insouciance décadente (terrible figure de Guy de Voisins-Lavernière). Tout au long du film, Corinne se justifie : « Je voulais avoir 20 ans malgré tout et oublier », « J’ai voulu le croire. De toute façon, j’aurais cru n’importe quoi, n’importe qui », « Je savais pas, je savais rien ». Mais Léonide Moguy lui répond : « Est-ce que tu as cherché à savoir ? » Comme Lacombe Lucien dans le film de Louis Malle, Corinne bascule dans la collaboration par hasard et par bêtise. Notons d’ailleurs que Patrick Modiano, scénariste de Lacombe Lucien, a mis en scène Corinne Luchaire, sous des noms d’emprunt, dans certains de ses livres, comme Le Livret de famille, (« La collaboration des écervelés », dit Anne-Sophie Anglaret dans le document cité). Moguy est le père que Corinne aurait pu avoir ; il refuse de serrer la main d’Abetz et offre une seconde chance à Corinne à la fin du film. C’est Moguy qui apprend à Corinne à dire « je suis innocente » en ukrainien. Mais l’est-elle tant que cela. Abetz est finalement, un personnage en retrait par rapport à ce couple père-fille. On a dit, à propos du débat historique, que le film ne développe pas la totalité des charges qui pèse sur lui. Son attachement à Jean et Corinne semble l’humaniser, comme son prétendu discours pour maintenir une collaboration soucieuse de la dignité de la France, face à la sauvagerie des Goering et Goebbels. Mais peut-être tout ceci n’est-il, depuis le début, qu’un calcul, une manipulation, le marionnettiste qui tire les ficelles. En tout état de cause, si Giannoli refuse de tomber dans la caricature, le manichéisme, c’est pour mieux souligner, comme l’explique Hannah Arendt, « la banalité du mal ». Le spectateur, le lecteur ne peut s’identifier à un monstre, il reçoit des êtres ambigus, complexes avec plus de violence parce qu’il peut y reconnaître une part de lui-même. La citation de Hugo qui donne son titre au film, dit bien se mélange de lumière et d’ombre :

Tout l’homme sur la terre a deux faces, le bien

Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.

Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites. »

Mademoiselle Louise B., XLIV, Sagesse », Les Rayons et les Ombres.

Cinq ans après Illusions perdues, Xavier Giannoli réalise donc Les Rayons et les Ombres, deux films apparemment très différents. Et pourtant ! Dans Illusions perdues, Lucien de Rubempré découvre comment la presse de la Restauration achète les consciences, transforme l’information en marchandise et mène à la perte éthique des individus. Dans Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli applique les mêmes mécanismes d’analyse au personnage de Jean, journaliste de l'entre-deux-guerres qui glisse peu à peu vers la collaboration active et la propagande nazie via la direction de son journal.  Arrivé à Paris pour y faire une grande carrière d’écrivain, Etienne Loustau, finira scribouillard envieux, aigri, et endetté, quitté par ses maîtresses les plus naïves. Loustau est l’un des personnages les plus détestables de la Comédie humaine. Les deux récits dissèquent la façon dont les hommes se racontent des histoires pour justifier leurs compromissions. Qu’il s’agisse de la vanité littéraire et mondaine sous la monarchie de Juillet ou du pacifisme illusoire qui bascule dans le pire sous l’Occupation, le cinéaste filme la faillite morale des élites intellectuelles et médiatiques. Dans les deux œuvres, les pires journalistes se compromettent avec les politiques, les affairistes, les actrices dans une forme d’euphorie médiocre, en saturant l’espace laissé libre par la faillite des idéaux et la désertion des démocrates.

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26 octobre 2026 1 26 /10 /octobre /2026 18:25

Acte I. LE BAL DES PRÉTENDANTS

Acte II. LES ROSES DU CONCOURS L’ÉPINE

Acte III. DES MOTS QU’ON DÉGOUPILLE

*

JOLI CIEL

PRÉSIDENTIEL

 

Acte IV. SEMAINE POLITIQUE : VENDREDI, INCENDIE, DÉMENCE…

 

Le poison racialiste et le venin raciste1

Que d’aucuns inoculent en grande perversion,

Mettent en danger létal le sort des élections,

Les psylles ophidiens2 tétanisent la piste3.

 

Notre France a besoin d’un contrat de confiance,

D’un pacte d’unité et de sérénité,

Garant de liberté et de sécurité,

D’un rebond de croissance et de pleine conscience,

 

Plutôt que de conflits et de confrontations,

D’insidieuses invectives et de vives violences,

Elle a besoin de calme pour arrêter la transe

De la guerre civile et ses déflagrations.

 

Un humoriste dévoyé et un chanteur

Perdu4 entrent à leur tour dans l’intense querelle

Avec au programme : antisémitisme et quenelle5

Poutinisme, antivax, trousse des comploteurs.

 

A la primaire de gauche, les deux tiers des

Voix se portent sur Glucksmann6, actant la rupture

Avec LFI au grand dam d’Olivier Faure.

Qu’en pense-t-on à Tulle, dans le camp hollandais ?

 

Ab Jove principium7, le malaise en désordre

Forcément focalise son ire sur le chef

Chargé de tous les maux et de tous les griefs

Il frappe Jupiter avec sa propre foudre.

 

Qui sont ces prétendants au rang de président

Qui grimpent en cordée pour statuer sur un socle

En laissant leur chaussure comme fit Empédocle8

Qui se jeta jadis dans le fond du volcan ?

 

La raison des passions, c’est bien les élections

Le vaisseau Titanic, en amère panique,

Depuis sa collision par l’iceberg politique

S’enfonce en bouillon dans l’infernal tourbillon.

 

LA PEINE CAPITALE DES ARTS DU FEU

 

Messieurs les politiques, faites un peu de silence,

A défaut de pouvoir assurer la fonction

De gérer le pays en toute componction,

Au milieu du chaos, montrez votre décence !

 

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », Antonio Gramsci.  

 

Et six mois pour élire, entre émoi et délire,

Entre dette et émeutes, pillages et discours,

Le savon de la pente et la poix de la tour,

Qui brigue un empire devra brider le pire !

 

« La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. » Blaise Pascal.

 

Chloroformée par les vapeurs antithétiques

Des idéologies, la perspicacité,

Indispensable au bien commun des sociétés,

Se noie dans les marais des lises politiques.

 

Tous les corps sont mortels quand souvent le cancer

Propage en métastases sa sentence fatale,

Le même risque guette notre santé sociale

Si aucun oncologue ne traite la tumeur.

 

L’état d’anomie9 du pays révèle la

Fêlure du contrat social10 qui préfigure

Un risque permanent d’intenses déchirures ;

Il faudrait un Jacquard11 pour retisser cela.

 

« Parce qu’il est plein de mots, il se croit plein d’idées »,

Bien des cuistres ambitieux devraient se souvenir

De de portrait de Taine12, dans l’année à venir

Quand ils vont pérorer pour avoir l’Élysée.

 

Une bûche de plus dans le brasier ardent,

Un crime à Trappes13 attise la discorde civile

Et chacun se renvoie son quota de missiles,

Les pompiers amateurs jettent des comburants.

 

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets

Dont ils chérissent les causes14 », et les larmes

Des caïmans qui ont longtemps chargé les armes

De balles et de mots ont d’inquiétants reflets.

 

Entre les pôles extrêmes, aux glaçantes banquises,

Les pays tempérés des partis modérés

Subissent un exode en perdant leur attrait

Pléthore de candidats aux sondages15 s’enlisent.

 

Le feu de la colère le plus souvent s’éteint

Noyé de subventions mais les cuves sont vides

De l’État-Providence, pourvoyeur de subsides

Mais quelques pyrophiles charrient des fagotins.

 

Marine, Jeanne d’Arc ou Saint François d’Assise16,

Dans l’éther d’Orléans, se prend pour un oiseau17

Planant sur la campagne18, au-dessus des drapeaux,

Elle a déjà ses œufs dedans l’aire promise.

 

Et pendant ce temps-là, le Mélen’Che grisé

Par le cri des pavés, rêve de citadelles19

Et de propriétés20 mises sous curatelle,

Dans l’état insoumis par son verbe imposé.

 

LES HUNS QUI SE VAUTRENT


1. « D’abord, ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise. Il pervertit, il détruit. Tout dans l’âme de la France dit non à l’extrémisme. » Jacques Chirac, 11 mars 2007. « LFI développe une politique racialiste pour des raisons purement électoralistes », Marine Le Pen, 4 juillet 2026.

2. Un psylle : charmeur de serpents ; ophidien : qui se rapporte aux serpents. Dans l’Antiquité, les Psylles désignaient une tribu berbère vivant en Libye antique, renommée pour sa mystérieuse immunité contre le venin des serpents.

3. « Notre cohésion sociale s’effiloche par absence de perspective politique, d’où la surexploitation du repli identitaire par certains, ce piège qui s’oppose à toute idée de mouvement commun de l’histoire. C’est pourtant de ce dernier que notre République laïque et sociale est issue, porteuse encore de bien des promesses, trahies trop souvent. C’est à nouveau en faisant peuple, en se soudant par-delà les différences, que peut naître l’espoir de nouvelles transformations sociales, de progrès pour le bonheur de tous. L’élection présidentielle dira si, à gauche, on est capable de renouer avec ce fil de l’histoire ». Guylain Chevrier, ex-membre de la mission laïcité du Haut conseil à l’intégration, Marianne, mai 2026. 

https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/lfi-instrumentalise-la-lutte-contre-le-racisme-pour-imposer-le-multiculturalisme-a-langlo-saxonne

4. Vendredi 9 octobre 2026, à Valenciennes, Dieudonné M’Bala M’Bala (ex-humoriste antisémite, multi-condamné pour apologie du terrorisme, antisémitisme et incitation à la haine raciale, négationniste et révisionniste …) et Francis Lalanne (chanteur écolo, antivax, pro-poutine, souverainiste, gilet jaune, condamné pour harcèlement moral, abandon de famille et violences physiques et verbales) ont donné leur premier meeting de campagne pour la présidentielle de 2007.

5. En 2009, Dieudonné dépose une « liste antisioniste » en Ile-de-France. Sur l’affiche de campagne, où il pose avec l’idéologue d'extrême droite Alain Soral, Dieudonné M’Bala M’Bala effectue le geste de la quenelle, qui connaît depuis une viralité certaine. 

6. Raphaël Glucksmann l’emporte dès la premier tour avec 66,17% des voix, contre 14,46% à Olivier Faure, 7,62% à Ségolène Royal, 5,92% à Emmanuel Morel et 5,83% à Jérôme Guedj.

7. « Ab Jove principium », (« Commençons par Jupiter »), Virgile, Les Bucoliques, III,60. (synonyme de « A tout seigneur, tout honneur »).

8. D’après une légende, Empédocle, philosophe présocratique, poète, ingénieur et médecin grec de Sicile, du Ve siècle av. J.-C, se serait jeté dans les fournaises de l’Etna en abandonnant sur le bord une de ses chaussures, preuve de sa mort. Il aurait acquis ainsi l’immortalité. 

9. Anomie : désorganisation sociale résultant de l’absence de normes communes dans une société (Durkheim).

10. L’expression Contrat social, chère à Rousseau, désigne une convention tacite et librement consentie entre les membres du corps social, entre les gouvernés et les gouvernants, entre l’individu et l’État. Cette convention permet aux hommes de coexister pacifiquement. Elle est le fondement de la vie du corps social en instaurant un État civil qui succède à l'état de nature.

11. Joseph-Marie Jacquard, dit Jacquard né le 7 juillet 1752 à Lyon et mort le 7 août 1834 à Oullins, est un inventeur français, à qui l'on doit le métier à tisser mécanique programmable dit métier Jacquard.

12. « Notez que, depuis quatre ans, à la Constituante, à la Législative, à la Convention, à l’Hôtel de Ville, aux Jacobins, partout où s’est trouvé Robespierre, les tribunes n’ont jamais cessé de vociférer ; au choc d’une expérience si palpable et si présente, tout esprit s’ouvrirait ; le sien reste bouché, par le préjugé ou par l’intérêt ; la vérité, même physique, n’y a point d’accès, soit parce qu’il est incapable de la comprendre, soit parce qu’il a besoin de l’exclure. Il est donc obtus ou charlatan, et, de fait, il est l’un et l’autre ; car l’un et l’autre se fondent ensemble pour former le cuistre, c’est-à-dire l’esprit creux et gonflé qui, parce qu’il est plein de mots, se croit plein d’idées, jouit de ses phrases, et se dupe lui-même pour régenter autrui. Tel est son nom, son caractère et son rôle ; dans la Révolution, qui est une tragédie artificielle et déclamatoire, ce rôle est le premier. » Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, tome 7.

13. Vendredi 23 octobre, un homme tire dans la rue à Trappes et à La Verrière (Yvelines), tuant une personne et en blessant cinq, dont une fillette de 12 ans. Le parquet national antiterroriste se saisit des faits. L’enquête est ouverte pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste », « tentatives d’assassinats », « détention d’armes », « association de malfaiteurs terroriste ». Emmanuel Macron, en visite à Trappes le soir-même, dénonce un « attentat terroriste raciste ».

14. Cette phrase attribuée à Jacques Bénigne Bossuet est pourtant introuvable avant 1983, date à laquelle elle apparaît en épigraphe d’un chapitre du livre La France quand même, de Michel Cicurel. Pour autant, cette citation n’est pas totalement apocryphe puisque l’on relève chez l’évêque de Meaux : « Mais Dieu se rit des priéres qu’on luy fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. » Jacques Bénigne Bossuet, Histoire des variations des Églises protestantes, vol. I, livre IV, p. 149.

15. Le sondage commandé par Le Parisien Ipsos-BVA-Cési École d’ingénieurs dévoile, samedi 24 octobre, les premières estimations pour l’élection présidentielle après le début des manifestations du 17 octobre. Sursaut de David Lisnard (Nouvelle Énergie) à 6,5% et de Raphaël Glucksmann (Place publique) à 13-14%, contre-performance d’Édouard Philippe (Horizons) à 15% et de Gabriel Attal (Renaissance) à 9,5%, un duel Marine Le Pen (RN) à 32-33% face à Jean-Luc Mélenchon (LFI) à 17%, au second tour. 

16. Le prêche aux oiseaux est l’un des épisodes les plus célèbres de la vie de saint François d’Assise, rapporté notamment par ses premiers biographes (comme Thomas de Celano ou Bonaventure de Bagnoregio).

17. Au Congrès du Rassemblement national, à Orléans le 25 octobre, Marine Le Pen reprend ce proverbe indien : « Je ne suis ni l’aile droite, ni l’aile gauche, je suis l’oiseau ».

18. Allusion aux propos de Marine Le Pen, lors du débat d’entre deux tours, face à Emmanuel Macron, le 3 mai 2017 : « Regardez, ils sont là, ils sont dans les campagnes, dans les villes, ils sont sur les réseaux sociaux. Des envahisseurs ! », qui lui avait valu bien des sarcasmes.

19. « Abattez la citadelle. N’écoutez jamais personne qui vous dira de reculer, de céder. Une société résiste d’autant mieux qu’elle est travaillée par l’instinct de la solidarité et du collectivisme. » Jean-Luc Mélenchon, X.

20. Interrogé par François Lenglet sur TF1, Jean-Luc Mélenchon a développé une conception radicale du droit de propriété, estimant que les Français devraient revoir leur rapport au patrimoine immobilier. Entre réquisitions annoncées et objections des propriétaires balayées, le candidat insoumis assume une rupture idéologique profonde. « Ah non, pas ma p’tite maison ! Nous sommes matrixés dès le départ pour distinguer ce qui est à toi, ce qui est moi ! On a créé l’idée qu’il fallait posséder son logement mais la situation est devenue intolérable. Ça illustre la limite à la propriété et c’est donc mal supporté par ceux qui sont propriétaires de quelque chose ».

 

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25 octobre 2026 7 25 /10 /octobre /2026 16:25

1980, une femme se suicide dans un appartement cossu. Dans les années cinquante, elle s’était unie avec un jeune homme à qui tout l’opposait. Explorant son histoire familiale, la narratrice tente de démêler les raisons de ce drame et dresse ce faisant le portrait d’une société aux prises avec ses démons : le patriarcat, la guerre, la colonisation, les injonctions à la réussite et au bonheur. N’efface pas mes cercles remonte le temps à la recherche des destins brisés et restitue avec force l’atmosphère des époques traversées. Cette saga bouleversante confirme le grand art d’Emma Marsantes.

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique. 

1. Résumé détaillé.

« Mais rien n’affligea tant Marcellus que la mort d’Archimède. Ce philosophe était alors chez lui, appliqué à quelque figure de géométrie ; et comme il donnait à cette méditation tout son esprit et tous ses sens, il n’avait pas entendu le bruit des Romains qui couraient de toutes parts dans la ville, et il ignorait qu’elle fût en leur pouvoir. Tout à coup, il se présente à lui un soldat qui lui ordonne de le suivre pour aller trouver Marcellus. Il refuse d’y aller jusqu’à ce qu’il ait achevé la démonstration de son problème. Le Romain, irrité, tire son épée et le tue. » PLUTARQUE, Vie de Marcellus. 

« Archimède aurait dit en mourant : « “N’efface pas mes cercles. ” » VALÈRE MAXIME, Faits et dits mémorables.

***

Neuilly-sur-Seine, mercredi 8 octobre 1980, une jeune femme se pend dans un appartement cossu. Elle en a décidé ainsi. Il est 7h, le jour se lève, ma mère se tue. Je me rendors. Autour d’elle, des pièces immenses. Femme au foyer, prostituée légale, rien ne lui sera plus jamais reproché. L’oubli est la partie visible de l’inceste. Le crime ne s’arrête pas là, mais la potence fait diversion. Qui soupçonnerait les enfants ? (11) Il est 7h. Bientôt il ne fera plus nuit. Les yeux d’Elsa feront le corps de mon histoire. (12)

I. De nos corps hérités.

1. Naissance de Bertrand. Pornic, 7 septembre 1907. Une demeure magistrale et une femme qui hurle. Un homme haut et large fait les 100 pas dans un couloir. Il n’a pas l’habitude qu’on le fasse attendre et cela va bientôt faire 3h qu’on est venu le déranger. Il fulmine contre l’adversité qui lui fait naître son 7e enfant en pleine séance du conseil municipal. A bout de patience, il se jette sur le médecin qui vient justement d’entrer et qui lui dit d’attendre. Un bébé qui arrive 3 semaines à l’avance. A-t-on déjà vu cela ? Il s’impatiente. Bientôt 15h. Tout le monde sent qu’Émile Bratard est au bord de l’explosion. (15) Finalement, la porte s’ouvre et le médecin lui annonce qu’il a un fils. Joséphine, Agathe, Edmée, Adèle, Noémie, Antoinette, il a eu 6 filles en 11 ans de mariage et aujourd’hui, voilà enfin le 1er héritier. Il reprend ses esprits pour demander des nouvelles de sa femme Léonie. Tout va bien. On est le 6 septembre, jour de la Saint-Bertrand-de-Garrigues. Bratard s’est toujours déclaré agnostique et anticlérical, mais pour un 1er fils, un peu de religion ne peut pas faire de mal. Une bonne-sœur lui présente le nouveau-né. Il éclate en sanglots. (16)

2. Noyade de Bertrand. La naissance de Bertrand a posé la dernière pierre de l’édifice spectaculaire qu’a érigé Émile Bratard, chef d’entreprise de génie, travailleur acharné, qui a construit une fortune dans l’exploitation du charbon puis étendu ses pouvoirs à toute la région et jusqu’aux Colonies françaises. Pour sa famille, il a acheté à Pornic le domaine Les Grands Chênes, un parc millénaire dominant l’océan. La demeure principale allie la perfection de son architecture à la perfection naturelle du lieu. Les oiseaux y pullulent. Léonie règne sur les enfants, accompagnée d’une demoiselle anglaise, tient la maison, régit le nombreux personnel et se dévoue à la carrière de son époux. On le voit peu, ses bureaux sont dans ses usines au port, à la chambre de commerce qu’il préside, à la mairie où il vient d’être élu. La journée estivale des enfants commence par la baignade, dans la crique sauvage, en contrebas de la falaise. La principale attraction, c’est le petit canot (17) en bois qu’on a acheté pour Bertrand et qu’il ne veut pas partager. Ce matin d’août, il fait très chaud. Cachée sous son ombrelle, elle dit à son fils de ne pas s’éloigner. Bertrand est craintif, il se rapproche du bord. Léonie voit la déferlante arriver. Elle s’abat sur l’embarcation, Bertrand est jeté par-dessus bord. Léonie pousse des hurlements, elle se met à nager vers son fils malgré sa robe. Quand elle l’empoigne, il flotte sur le ventre. Tout le monde se précipite vers la plage. Quand Bratard arrive (18) son fils gît sur la plage. Il l’emporte jusqu’à la maison et dépose l’enfant sur la méridienne du salon. Monsieur le curé fait son entrée, il veille toute la nuit auprès de Léonie. Bratard s’est enfermé dans la bibliothèque avec son associé. (19) La chaleur oblige d’accélérer l’enterrement. Bratard fait l’acquisition d’un caveau. Les mois qui suivent, Les Grands Chênes demeurent hébétés. Bratard se consacre à ses affaires. La guerre va bientôt lui offrir un rôle international, mais au fond de lui il reste un père brisé. Léonie a perdu la raison dans ce drame dont elle s’estime responsable. (20) Il aurait mieux valu que ce soit une de ses filles. Toutes en paieront le prix. (21)

3. Bertrand II. Et pourtant, c’est bien par les sœurs de Bertrand que viendra le salut. Un jour, Joséphine, l’aînée donnera souffle au nouvel héritier, l’enfant sacré, le 1er petit-fils Bratard. Elle vit alors à Sète avec son jeune époux Edmond. Le couple des grands-parents quitte Pornic le jour même et traverse la France. Ils arrivent de nuit, embrassent la mère, félicitent le père et se précipitent auprès du nouveau-né. « Il est parfait », déclare Bratard qui ne quitte plus le berceau. Deux violentes disputes vont cependant rapidement éclater. Les jeunes parents veulent appeler leur enfant Casimir, ce qui met le grand-père hors de lui. L’enfant sera déclaré en mairie sous le nom de Bertrand, Léon, Émile. C’est à peine si on tolère le nom de son père, Gardèche. Mais le plus grave reste à venir. Edmond occupe un poste d’ingénieur sur les chantiers navals. C’est là qu’il a entraîné Joséphine (23) dans une maison au bord du canal, où elle chante du matin au soir. Or, Bratard ne veut pas être éloigné de son petit-fils. Il offre à son gendre un poste de directeur d’usine, fait rénover une des ailes des Grands Chênes. Une photo de 1928 montrant leur arrivée. L’enfant n’a que 6 semaines. Tout le personnel est invité à fêter l’événement. (24) Le clan prend la relève des parents. Leurs deux prochains enfants, Maud et Armand, viendront les ancrer là plus solidement encore. On surveille de près l’éducation de Bertrand II. Bertrand reprend sa destinée là où une vague l’a renversée et embarque, morgue à la bouche, dans les promesses dynastiques. Sa vie délivre son grand-père de ce chagrin qui a failli le tuer. Est-ce d’avoir pris la place d’un autre qui va le rendre fou ? (25)

4. Mort d’Edmond et de Bratard. A Sète, Joséphine et Edmond dansaient. L’année où sa sœur cadette a épousé son fiancé, Joséphine a été désignée pour tenir le bras du témoin. En bas des marches, il y a un groupe de jeunes hommes en jaquette. Edmond se tourne vers elle. Le sort lui a attribué un éphèbe, un jeune premier de cinéma. Leur amour a été cette valse. A quel moment a commencé le cancer de ce sportif ? Et voilà que Bertrand développe une toux inquiétante. Bertrand loue un chalet à la montagne et Bratard l’accompagne. L’enfant comprend qu’on a voulu lui éviter l’agonie de son père. (27) Avoir été privé de ses dernières semaines, il ne le pardonnera jamais. On le voit en grand deuil au retour du cimetière. Bratard a demandé à Joséphine de s’habiller en blanc pour ne pas effrayer les enfants. Puis il l’inscrit d’autorité chez Pigier, pour qu’elle apprenne la dactylographie. Elle a été cette étudiante brillante à qui on a interdit de préparer médecine. Maintenant, c’est trop tard, et elle a 3 enfants. elle entrera dans les affaires familiales. Elle tape à la machine pour son beau-frère Désiré. Joséphine encaisse les coups sans rien dire, elle travaille beaucoup. Quand elle rentre, sa chambre est vide. Elle a été veuve à 33 ans. (28) La nuit, elle a du mal à s’endormir. Elle reste à la fenêtre ou redescend sur la terrasse. Elle est devenue une statue de marbre, loin de l’audace nuptiale de la jeune femme de Sète. Elle veut Edmond. Ils sont venus ici faire allégeance, offrir au statut d’héritier leur fils premier-né, et ils ont tout perdu. Depuis, le monde de Joséphine s’est rétréci. On lui a trouvé un traitement qui écrase ses humeurs. Et elle souffre de la solitude et tout la blesse. (29) A la maison, ses sœurs l’observent et la jugent… sévèrement. Elle a des moments de panique et on augmente les doses de médicaments. Bertrand, 9 ans, s’aliène à elle. Quelques années encore et la guerre va les embarquer. Les Grands Chênes sont réquisitionnés, Bratard déplace le clan en zone libre, sur les hauteurs d’Agay. A 72 ans, il se porte comme un charme, il a bon appétit. Après un second digestif, Bertrand lui propose une partie d’échecs. Bratard adore cet adolescent. (30) Il demande à Bertrand d’installer l’échiquier et… il tombe à terre, mort. Bertrand ne comprend pas. (31)

5. Noémie, reine des Grands Chênes. 6 juillet 1947, il est 11h, Noémie est furieuse. Elle seule semble avoir conscience de l’état de la maison. Elle est exaspérée par les cris de ses fils et de ses neveux et s’apprête à distribuer des taloches quand le taxi arrive de la gare et dépose Joséphine et ses trois enfants. Il ne manquait plus que ça ! (33) Et au lieu de monter ranger leurs affaires dans leurs chambres, ils laissent tout dehors pour s’attabler à la terrasse. Et tout le monde se rue sur eux. Elle n’a plus qu’à céder et à jouer la comédie. La tante Noémie est à présent la reine des Grands Chênes. Elle est pourtant partie de loin. L’avant-dernière et la moins belle des héritières Bratard, sans autre don que sa méchanceté et son mauvais caractère. Son mari, Désiré, est le fils d’un ramasseur de ferraille qui a épousé la fille pénultième et lui a fait 4 garçons. Émile Bratard préférait mettre en avant Edmond, (34) fils d’un haut fonctionnaire au ministère de la Marine, ou Gustave, professeur de médecine, mari d’Adèle, ou Henri, le spécialiste de la conquête des Gaules, marié à Edmée, voire le dénommé Hubert, politicien enragé qui tenait tête à Agathe. Ces mariages-là faisaient l’orgueil de Bratard. Et bien c’était fini ! Tous avaient été balayés. Cancer, apoplexie, déportation, anévrisme et accident d’avion, Bratard et ses 4 gendres avaient été pulvérisés. Noémie s’était effondrée à la mort de son père et avait accompagné, avec compassion, ses sœurs éplorées à chacun des veuvages et préparé richement les messes de funérailles. Mais aujourd’hui, elle triomphait. Son Désiré avait su rondement mener l’affaire de l’héritage, ses sœurs avait tout accepté et le manoir des Grands Chênes leur était passé sous le nez. On leur avait concédé le droit d’y séjourner 15 jours l’été, début juillet. Dès lors, elles viennent chez elles à condition de s’y sentir de trop. On (35) leur a attribué les petites chambres et les corvées d’entretien. Elle a fait passer une consigne stricte : on ne discute pas de politique à table, on n’évoque pas les absents. Finalement, les 15 jours passent et vient le jour de la photographie, tous réunis sur le grand escalier, Noémie, impériale, au centre. On descend les bagages, on attend les voitures, on se serre dans les bras. (36) On part en remerciant et en se donnant rendez-vous pour l’année prochaine. L’été commence. Pour Noémie, c’est l’heure des commentaires : Agathe a mauvais genre, Adèle est maigre à faire peur et dépense trop, Joséphine se laisse aller, Edmée n’a pas eu d’enfants, bizarre. Neveux et nièces n’ont pas meilleure presse. Tous plus mal élevés les uns que les autres : Rose mouille encore son lit à 5 ans, Charlotte mange la bouche ouverte, Grégoire jure comme un charretier, Armand tire la langue. Mais le pompon, c’est Bertrand : il a dessiné sa tante avec une barbe. En grandissant, il fait de l’ombre à ses fils. Il faudra s’en débarrasser. (37)

II. Un autre lieu autour de moi.

1. Le sang de Marguerite. Côme, 1911. Une villa en Méditerranée. Une petite fille s’affole en découvrant du sang dans les toilettes. Elle appelle sa mère qui lui explique. Berthe lui parle de l’invincibilité des femmes qui possèdent le sang, c’est leur force, leur pouvoir. Marguerite sort dans le jardin. (41) Bientôt, la guerre éclatera en Europe. Les parents seront emportés. On vendra la maison. (42)

2. Tuberculose. Saint-Nazaire, 1913. Marguerite a tourné son regard vers le large, après la mort de ses jeunes parents. D’abord Giulio, son père, pilote dans l’armée de l’air, tué dans la guerra du Libia. Ensuite sa mère, victime de fièvre typhoïde. Berthe a mis toutes ses dernières forces pour aller confier son enfant à sa sœur Zélie, qui tient, sur le port de Saint-Nazaire, le Grand Hôtel des Messageries. On les voit toutes les 3 sur une carte postale. Zélie va faire pour sa nièce, de son univers marin, une serre où grandir délicatement. C’est encore la Belle Époque, la ville est une jetée vers les Amériques, tout en étant une station balnéaire prisée. L’hôtel où vécut sa grand-mère est resté quasiment inchangé. Pour Marguerite, 3 parrains, la mer, l’exotisme, l’au-delà. L’appartement privé se trouve sous les toits, on y accède par un escalier dérobé. (43) C’est le refuge de Marguerite qui y regarde l’horizon le soir. En contrebas, les cris venant du môle et des transatlantiques, les paquebots qui fuient dans l’aube. Tout ce monde insolite lui apprend l’espérance et l’exil. Au pensionnat des sœurs, on dit qu’elle est timide et obéissante. Mais la révélation qui attend Marguerite, c’est le piano à queue de la salle à manger. Elle y découvrira son don de musicienne, excellant dans ce qui aurait pu devenir son art et peut-être un métier. Elle va devoir passer son tour. Elle est atteinte de tuberculose à 16 ans. Elle quitte sa tante pour retrouver Menton et le temps sans fin des malades. (44) Elle survivra, passant de longs séjours dans des sanatoriums tout au long de sa vie, devant souvent laisser derrière elle ses enfants. Sur les photos, elle apparaît souriante, dînant au Grand Hôtel avec les siens, ou assise devant une tente sur la plage de La Baule, son fils Jean sur les genoux. (45)

3. Marguerite et Alexandre. Ses 18 ans la croient guérie. Elle retrouve Saint-Nazaire, tante Zélie la fidèle et la musique, sous les lustres du Grand Hôtel. Elle est revenue ravissante. Elle ressemble par son père aux madones italiennes. Elle descend en fin d’après-midi jouer du piano, entourée de jeunes hommes qui ont pris l’habitude de venir l’écouter. Parmi les prétendants un amiral veuf, un voisin dont les parents ont fait fortune dans le café, des musiciens en route vers le Chili, un peintre russe, des militaires. Et parmi eux, Alexandre, un blond en uniforme. Il est originaire d’Angers. Son père y possédait un élevage de chevaux. Sa mère est déjà âgée quand elle accouche de lui. Devenue diabétique, elle perd la vue. Le petit garçon grandit sous la surveillance de ses deux sœurs aînées, Marthe et Léa. (47) Et puis vient la légende alors qu’il a 6 ans, cette tempête qui va jeter à terre la vie d’avant. C’est une mauvaise journée d’hiver. Le père prépare les animaux qu’il doit livrer. On le supplie de ne pas s’en aller sous l’orage. Le ciel devenu noir de sang et la forêt figée laissent revenir sa carriole éventrée. Le corps est à l’arrière. Alexandre grimpe sur une roue. Une branche a fracassé le visage de son père. Cette image va envahir son cerveau. Il épouse très jeune la carrière militaire. Il sera cavalier. Des histoires de chutes et d’accidents. Il s’apprête à rejoindre le Cadre noir de Saumur. (48) Sauf qu’il a croisé Marguerite. Et abandonne tout pour elle. Ils se marient. Ils s’aiment, unissent leurs deuils. Ils vont abreuver ma mère de ce cocktail doux-amer, fille aînée, fille sanctifiée, Elsa, la 1ère de cordée, héritière de la Pietà et du lieutenant défroqué. (49)

4. Elsa. Au Grand Hôtel des Messageries, Elsa est la vedette depuis qu’elle y est née. Prématurée d’un mois et princesse qui passe de bras en bras, l’enfant rayonne. Elle est cette immense promesse, immédiatement baptisée de 7 prénoms, Marie, Jeanine, Louise, Marguerite, Thérèse, Berthe et Zélie. Elle grandit entourée d’attention, juchée sur les épaules de son père, cachée sous le piano de sa mère ou installée dans les cuisines à goûter de qui sort des fours. La photo de 1930 d’une petite fille espiègle. L’année de ses 5 ans, ça se gâte. Elle n’est plus au centre des conversations, on lui parle d’un petit frère. (51) Un petit frère ? Pour quoi faire ? Elsa se voit offrir une poupée pour apprendre à s’en occuper. Elle l’appelle Mollard. Cela lui vaut une claque. Dans la nuit, elle appelle Marguerite. Personne ne répond. Son père la réveille, avec dans ses bras le nouveau-né cramoisi. Le petit-frère s’appelle Irène. Dans la journée qui suit, Elsa gêne, on la rabroue. Tante Léa vient la chercher et l’emmène dans la maison du Croisic. Elle y retrouve la petite cousine Maryvonne, et surtout son cousin Léonard, de 7 ans son aîné, qui l’adopte aussitôt et devient son idole. C’est avec lui qu’elle passera la plus grande partie de sa vie. Cet adolescent gracile étudie, lit, dessine, se passionne pour les automobiles et les avions et elle l’imite. Ensemble, ils font du vélo, des cerfs-volants, pêchent des crabes, lisent Jules Verne. Une photo les montre devant la boutique Manuel au Pouliguen. Marguerite et Alexandre marchent derrière, avec tante Léa, et la petite (52) sœur en poussette. Le bonheur est discret dans un récit où le malheur est bruyant. Une vie sans ambages. Alexandre se lance dans des études de droit qu’il abandonne à la capacité, et devient clerc de notaire. Ils restent logés au Grand Hôtel, protégés par tante Zélie qui s’occupe de tout. Autant sa femme est prude, autant Alexandre, beau garçon, a un caractère grivois. Je l’ai toujours connu ainsi, sévère et égrillard, mais les années de guerre étaient passées par là : la pauvreté, les rechutes de Marguerite, les 3 enfants partis au loin. Le matin, il va seul au marché. Pour lui, ma mère est une sainte. Elle est sa préférée. Elle excelle à l’école, et à la maison, elle s’ennuie. « Elsa, aide (53) ta mère !... Surveille Irène !... Mets la table ! ... » Elle n’est pas restée longtemps enfant. La petite sœur et le petit frère l’agacent, elle les trouve bruyants et stupides. Elle a la place de l’érudite. Elle est consciente que sa mère peut mourir. Elle s’engouffre dans une foi de tradition bretonne, traditionnelle et brûlante, qu’elle a reçu de ses ancêtres Nédélec, de sa mère, de sa tante Zélie. A 8 ans, elle s’éprend des miracles, des mystères. Elle se prépare à recevoir la communion. Elle suit la retraite aux Rameaux, confite en dévotion. (54) De la douleur se repaissent les âmes, et la souffrance va envahir son cœur, car pour elle, à son tour, c’est la guerre. (55)

5. Les soldats à la guerre. Les soldats qui partent à la guerre. (57) Ils n’ont pas eu le choix, affaire de génération. Ils deviennent la troupe. Générations 1870, 1914, 1939. Ils y sont tous passés. Se battre toujours. Et après les séquelles éternelles.

6. Privations à l’arrière. Saint-Nazaire, 1942. Le père montre les marques d’obus sur son ventre. Un avion allemand a bombardé le train, il s’en est sorti le corps lardé de métal. Évacué, hospitalisé, soigné, il passe quelques mois à l’arrière avant d’être démobilisé. Il revient irascible et farouchement pacifiste. Pourtant, il sait. Un matin, il a vu ses voisins d’en face se faire embarquer. Esther, la fille est dans la classe d’Elsa. Sur la plate-forme du camion, il y a d’autres familles. (59) Alexandre fait un pas en arrière. Derrière lui, son fils Jean, né pendant son absence, pleure dans son berceau. Alexandre le secoue en lui disant de se taire. Marguerite lui dit qu’il a perdu la tête. Alexandre, le raté, rentre rabattre sa peur sur eux. Il est brutal, arbitraire et violent. Et tout autour la mort prolifère. La France courbe l’échine. Dans les files d’attente, Annabelle, Suzanne, Mathilde, Madeleine, Simone, Geneviève, obsédées de manger, attendent sous la pluie et dans le froid. (60) Toutes ces femmes de l’arrière, Elsa, Irène, Zélie et Marguerite, toutes identiques, suppliantes. La famille s’est réfugiée au Croisic chez tante Léa. Marthe, la sœur aînée d’Alexandre, est arrivée ensuite avec son fils Victor et les jumelles. Dans chaque chambre, maintenant, ils sont à 2 ou 3 enfants dans les lits. La nuit, on entend les sirènes, les chiens, les obus. Ils grandissent et c’est la guerre dont Elsa ne me parlera pas. Se souvient-elle d’Esther ? Personne n’en saura rien. Saint-Nazaire, La Baule, puis la côte aux allures irlandaises, Le Croisic. Je cherche la maison de Léa. Sa façade a été repeinte. (61) Une Mercedes est garée dans l’allée du garage. Derrière les rideaux, un homme me dévisage. C’était là, elle a joué là. (62)

7. Léa et Victor. Premiers jours de mars 1947. Léa est installée sur le banc de pierre du jardin. Sa vie semblait devenue douce. (63) Elle était revenue sur cette plage de sa vie passée et se tenait dans sa maison au bord de l’océan.  Elle pose la tasse à ses pieds, reprend son roman qui l’ennuie. Au fond de sa tête, il y a toujours Léonard, qui est au front. Elle retourne à sa lecture. (64) Un véhicule approche. La voiture de Victor. Il est en permission à Rennes, à une centaine de kilomètres, depuis la semaine dernière. Victor et Léonard, les inséparables, embarqués tous les deux dans la même guerre. Léa ouvre le portail. Elle entend Victor murmurer : « Impossible ! » (65) Victor regarde Léa qui a posé un doigt sur ses lèvres : « Ne me dis rien. Viens à l’intérieur ! Entre te reposer ! » La route a été difficile. Il s’est arrêté (66) plusieurs fois pour s’effondrer en larmes. Victor suit Léa, ils se posent sur le canapé du salon. Victor s’endort. Léa s’en va. Elle va jusqu’à l’église, la mairie et à l’arrêt de bus. Elle monte dans l’autobus. Un arrêt : ligne 51. Direction Saint-Nazaire. (67) Léa arrive. Au bout de la jetée, un cargo noir. Ne pas jeter un regard en arrière. Ne pas se retourner. Qui est ce soldat mort dans la boue des rizières ? Le savoir, elle n’y survivrait pas. (68)

8. Mort de Léonard et de Léa. Léonard est mort. De lui reste un faire-part officiel MPLF, une photo de presse, l’inspection du 22e RIC par le commandant des forces françaises en Indochine, le général Leclerc. A droite, le chef de poste, le lieutenant Léonard Bestien. Il n’a pas 25 ans. De tante Léa, on a finalement retrouvé la dépouille dans une chambre d’hôtel. Crise cardiaque, syndrome du cœur brisé. Pour ceux qui croient encore qu’on ne peut pas mourir de chagrin. Dans la maison, les animaux les attendent. C’est un moment de stupeur. (69) Toute la famille s’est regroupée dans la maison des roches, au seuil de deux mondes, celui d’hier et celui de demain, les parents, leurs frères et sœurs, les nièces, les neveux, les cousins, les cousines. Ils cherchent l’ombre de la vie de Léonard. Elsa a dû accompagner son père dans un hangar militaire, où, de tous les cercueils alignés, il y en a un qui leur revient. Tué à l’ennemi. C’est la mort officielle. Et Léa, qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Comment a-t-elle vécu à Marseille avant qu’on l’y retrouve ? une passante mendiant l’amour du fils perdu ? Cachée dans un meublé. On regarde les photos, les lettres, les récits. (70) Elsa ne veut pas quitter sa chambre. Léonard va entrer. Elle reste au sol devant un autel qu’elle a dressé avec une photo de Léonard en uniforme d’apparat. En bas, ils vont et viennent. Maryvonne et Irène se battent et puis, de nouveau, le silence. (71) Le soir, des paroles montent. Elle se lève et ferme les volets. Le deuil avance. (72)

9. Elsa et Maud Gardèche. La 1ère fois qu’Elsa rencontre Maud, c’est une jeune fille comme les autres sur un banc de la faculté. Ce qui attire l’attention d’Elsa, c’est son rire. Elle n’a pas l’habitude d’une telle gaieté. Elles deviennent amies. Elsa la jeune fille réservée, qui rentre aussitôt les cours terminés parce que sa mère, anxieuse, l’attend à l’autre bout des faubourgs de la ville et Maud Gardèche [cf. p. 25] qui vit dans un appartement du centre, cours Cambronne, et part à pied vers la place Graslin, entourée de mystérieux garçons, qui sont en fait ses cousins. Cette Maud est la petite-fille Bratard. Elle est riche. Après la mort de Bratard, Joséphine et ses enfants ont emménagé dans un logement bourgeois. Au fur et à mesure des deuils, les autres sœurs, décidément toutes vouées à survivre aux garçons, rejoindront cet immeuble acheté par leur père, chacune à son étage, formant un feuilleté de veuves. Au RDC, (73) Alice, la cuisinière, nourrira le gynécée des bratardes jusqu’à presque 100 ans. Au 1er : tante Edmée… au 2d : Agathe et Joséphine en haut, avec les 3 enfants d’Edmond. Elsa vient de plus en plus souvent, goûter et travailler après les cours, s’amuse avec le petit frère Armand et voit de loin la silhouette de Bertrand qui ne s’attarde pas. Un dimanche, elle est invitée dans la propriété familiale des Grands Chênes. Tante Noémie et l’oncle Désiré président en monarques la tablée, encadrés de leurs fils, les autres en bout de table. Les cousins regardent la nouvelle venue. Elle est plutôt jolie mais on voit qu’elle n’a pas les moyens. On l’interroge (74) sur sa famille, sur ses lectures. On descend au tennis. Elle ne sait pas y jouer. Au dîner, Léonie sonne la charge : « Elle a du chien ! » avance Coco. « Ne t’avise pas de nous ramener une fille comme ça, Corentin ! Un bas-bleu ! Une illuminée ! Papa s’est renseigné. Des gens de rien. » Il se le tiendra pour dit, et épousera un laideron fortuné. Qui voudra donc d’Elsa ? (75)

10. Elsa et Bertrand. Bertrand danse seul au milieu de la piste. Elsa le voit bouger dans la lumière des spots. De ses mains sur elle à sa bouche sur lui, de leurs serments de rester l’un à l’autre, ils ne comprendront pas grand-chose, tout les sépare, ils s’aimeront sans y penser, c’est ce qui leur convient. Maud, ses cousins et ses amis se rejoignent l’été au club Au pas perché de La Baule. Beaucoup de familles ont des résidences secondaires dans le coin, on dort les uns chez les autres, on flirte sans aller trop loin. Bertrand apparaît rarement. Il a été reçu à l’École centrale de Lyon, s’est épris du Midi, et n’a aucune envie de retourner aux Grands Chênes, avec la clique des « Indésirés ». Pourquoi est-il là ce soir, ivre mort ? Elsa sait qu’elle est prise au piège. « Tu connais mon frère Bertrand ? » (77) Maud les pousse l’un vers l’autre. Il s’approche, ils se font la bise. Et il l’invite à danser. De l’amour qui la prend, charnellement, sans qu’elle s’y reconnaisse vraiment, naîtront les désertions à venir. Dans les jours qui suivent, plus aucune nouvelle. Elle ne pense plus qu’à leur danse. L’été se passe avec les autres. Elle s’ennuie. Elle attend le jour où il va lui téléphoner, l’emmener dîner au Pouliguen. Elle multiplie les occasions de voir Maud, d’aller aux Grands Chênes. L’année qui suit, c’est celle du concours de l’agrégation. (78) Impossible de se concentrer. Elle n’est pas admissible aux oraux. Personne ne s’y attendait. (79)

11. Elsa la départante. Il lui faut du courage pour fuir. Les valises. Une dizaine de cartons qui vont être montés au grenier. S’installer là, elle n’en a pas voulu. Elle part en Angleterre, en présage des années à Douala et de l’exil vertical à Neuilly. Le départ un matin. La route sans un mot assise à côté de son père, l’aéroport, (81) la passerelle, le hublot. Elle essaiera plusieurs fois, elle tente le tout pour le tout, soutenant une thèse en Sorbonne quelques semaines avant de se donner la mort. Elle a décidé d’oublier le silence de Bertrand. La mort de Léonard, c’était il y a 5 ans ? une photo dans son passeport. Elle s’en va. Elsa, la contrevenante, la départante. (82)

12. A Nantes. Pour sa mère, la vie se resserre d’un cran. Après la guerre, tante Zélie à son tour s’est éteinte, il a fallu céder le Grand Hôtel et quitter Saint-Nazaire. Après la guerre, la ville s’est reconstruite en tournant le dos à l’océan. Marguerite et Alexandre ont acheté un pavillon à Nantes, dans une banlieue grise. (83) La cuisinière et le frigidaire sont les seules concessions à la modernité. Ils ont reçu une lettre d’Algérie, la garnison de Jean revient. On fait la cuisine, on lit le journal, on écoute la radio, (84) on promène le chien au bord de la Loire. Le dimanche, c’est la balade en auto, au retour, on passe au club hippique de La Baule. Marguerite reste avec Elsa. Elle ne sait pas où elle est. Elle veut savoir ce que sa fille cherche en Angleterre. « Je ne suis pas ton animal de compagnie, figure-toi ! » Qu’est-ce qui lui prend de parler comme ça ? (85) Elle n’en peut plus de leur vie étriquée. On mange sous les portraits des morts. Léonard, Léa, Emmanuel, l’arrière-grand-père de Douarnenez, sa sœur Henriette qui a perdu ses 5 fils à Verdun, d’autres têtes non identifiées, la tante Zélie posant devant l’hôtel en 1900. (86) Il restent sous la forme d’objets. Elle n’en peut plus. Sa mère lui dit : « Tu me fais beaucoup de peine, ma petite fille. » Des mots qu’elle garde en tête. (87)

13. Mister H. à Manchester. Elle est à Manchester. Elle compte les dépenses. Pas question de téléphoner à Nantes avec son petit pécule. (89) Elle écrira. Elle partage la chambre de Katherine, fille des lieux, une enfant de 12 ans qui la suit partout. L’accueil en famille va avec le poste. Elle travaille pour la 1ère fois. Elle est chargée de cours. Ses étudiants ont presque son âge. Dorothy, Mary, Esthel lui dédicaceront un livre quand elle partira. (90) Elle dira qu’elle n’aimait pas enseigner et s’y refusera toute sa vie, en dépit de courtes tentatives plus tard, au lycée Janson-de-Sailly et dans un cours privé de Neuilly. Elsa est un animal de pénombre que les confrontations effraient. Elle préfère s’isoler à la bibliothèque et y travailler. Elle a besoin de rester à l’écart. Ses hôtes ? Mister H., recteur de la faculté, professeur émérite, en charge de son poste de lectrice, sa femme, sa fille, un trio affectueux et serein. Elle veille, attentive (91) la nuit car des ardeurs insistantes rôdent derrière sa porte. Au milieu d’un rêve, elle a poussé un cri. Il est entré, il s’approche de son lit, le pieux Daddy en rut sous le regard de Katherine. Un matin, Elsa sort de la salle de bains et il est là. Il la plaque contre un mur et l’embrasse. Elle partira à la fin de l’année. Elle n’a aucune chance contre l’éminent Mister H. Son épouse se détourne d’Elsa. Ce n’est sans doute pas la 1ère fois ; à son retour elle raconte tout à Marguerite. « Je le savais ! Ce n’est pas faute de t’avoir mise en garde. Les hommes ne pensent qu’à ça. » Elle a failli être violée et elle en portera la honte. Marguerite me dira un jour que ma mère était nymphomane. (92) Les illusions d’Elsa s’écroulent. Elle abandonne l’université, les concours, la thèse ; elle tourne son regard vers la montagne où règnent les loups, ma mère, femme mort-née, Petit Chaperon rouge, chèvre folle. La surplombant, l’ombre de Bertrand se découpe. (93)

            24. Bertrand à Douala.  Lettre 1. Sollicitation pour être nommé comme aide-ajusteur dans un atelier. Lettre 2. Appel à la pitié pour un garçon comblé de malheurs. Lettre 3. Référence à Dieu. 4. Supplication pour agrément de la demande. Lettre 5 : Ne pas céder à la colère. Les puissants qui contrôlent les ports. (95) Douala à l’embouchure du fleuve a été capturée par Bratard, tout radical de gauche qu’il fût. Sa politique sociale a épousé l’idéal de la fortune coloniale. Désiré, le gendre a pris la main et y multiplie les contrats, implantant des usines. L’Afrique s’achète à bas prix. Bertrand en est chargé. Si mon père a conservé ces mots d’ouvriers terrifiés, c’est par jouissance de la force. Par cynisme, sadisme. Il était tout cela. Je l’ai vu malmener son épouse, ses parents et même les enfants. Il méprise ses beaux-parents et reproche à ma mère de les voir. Il arrive au Cameroun en 1953 dans une guerre menée contre les indépendantistes. La répression est sanglante. Bertrand a 25 ans. On confie au jeune ingénieur le potentat en décomposition. Il y va par fierté, par cupidité. Tous les (96) membres de la pyramide Bratard sont liés par un système financier de parts dans les différentes sociétés et l’idolâtrie de l’argent. En grandissant, il a développé une passion pour l’art moderne. Dans son bureau, il prend la pose sous une immense carte du continent africain. Depuis son arrivée, il a pris 10kg. Il est seul. Il lui faudrait une femme. Pourquoi pas cette Elsa qu’il a croisée à Nantes ? Trois semaines de vacances. Un aller-retour et c’est réglé. (97)  

N’EFFACE PAS MES CERCLES d’Emma Marsantes, Verdier, 2026. 1ère partie. Présentation. Résumé : parties I et II.
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25 octobre 2026 7 25 /10 /octobre /2026 16:19

III. Pour que ta voix à tout jamais se taise.

1. Les noces de Bertrand et d’Elsa. C’est le mariage de l’été, dans la petite église du village, Bertrand a épousé Elsa. L’assistance est nombreuse. Hubert… Clothilde… Oncle Maxime… ça fait longtemps ! Le meilleur score va aux Bratard, car les parents d’Elsa n’ont réuni qu’une poignée d’invités… la fête de mariage (101) dans la demeure ancestrale. L’aîné des petits-fils Bratard ouvre le bal de toutes les unions à venir et honore pour la dernière fois Les Grands Chênes de sa présence. Dans les faits, il ne reviendra plus ici, il n’y est pas le bienvenu. Arrivée des invités. Le radeau de la méduse des ripailles. (102) Noémie craint que les choses dégénèrent et tourne à la noce de campagne. Le fils du jardinier joue de l’accordéon, accompagné par cette effrontée de Charlotte qui tape dans ses mains en cadence. Noémie s’affole de cette débauche et elle voudrait remettre de l’ordre. Elle décrète un intermède musical pour calmer la foule. Un ballet de deux danseuses qui ennuie tout le monde. (103) Le tourne-disque déraille. Suite de la noce. Elsa et Bertrand lancent la 1ère valse. On acclame les mariés. (104) Elsa est l’épouse de Bertrand… qui ne lui a pas jeté un regard en 3 ans, qu’elle connaît à peine. Ils longent la Méditerranée et découvrent leur plaisir. Cannes, Nice, Côme, Menton, l’Italie. Bertrand conduit, cigarette à la bouche. Elsa, énamourée, pose la tête sur son bras. La suite se joue au Cameroun, terre promise, où tout pour ma mère a pris fin. (105)

2. Elsa en Afrique. Après la mort d’Elsa, Joséphine m’a apporté un gardénia et une enveloppe contenant les lettres de ma mère et des photos envoyées de Douala. Le gardénia s’est fané, le paquet m’a suivie où que j’aille. Comment parle-t-elle ma mère ? Que cherchait-elle ? Je n’ai pas supporté de tout lire jusqu’au bout. (107) Apparemment, là-bas, ils vont de réception en réception. Ils y côtoient des personnalités en vue. Pour séduire son mari, Elsa a fermé ses livres et s’est mise à broder. L’oncle Désiré leur rend visite, supervisant la trésorerie, les décisions à prendre, les contrats à signer et embarque son neveu dans des tournées d’inspection aux 4 coins du pays. Dans la hiérarchie des Bratard, elle est tout en bas. Elle se plaint de son isolement. Bertrand n’est jamais là où il croule sous le travail. Elle balaye l’idée de l’Indépendance d’un revers de main. Ses lettres à sa belle-mère sont délicates. (108) A peine marié, Bertrand a invité sa mère à venir s’installer à leur côté. Elsa contre-attaque en désignant Bertrand sous le vocable « mon gars ». Je vois l’impasse où la folie d’Elsa l’engage. Elle n’a pas les armes. Les photographies… (109) contredites par les annotations. Elle n’a qu’une envie, quitter les lieux. Ses remarques sur la population sont méprisantes. De ma mère, pourtant, je ne retiens pas l’abjection. (110)

3. Elsa s’ennuie. Les propos sarcastiques de Solange. Elsa jette un regard à la montre en or et diamants que Bertrand lui a offerte pour fêter leur « un an ». Il est un peu moins de 16h. elle est arrivée en retard. Elle s’est endormie après le déjeuner alors que la nuit elle ne trouve pas le sommeil. Le temps ne passe pas. (111) Elle suffoque dans l’humidité de Douala. Les commérages se succèdent. Toutes ces femmes ont suivi leurs maris importants. Elle a renoncé à beaucoup de ses valeurs. Elle a cherché en vain un poste d’enseignant et d’ailleurs Bertrand n’y tient pas. Les femmes se donnent rendez-vous à la piscine le lendemain. (112) Mais Bertrand revient d’une inspection en brousse. Il faudra qu’elle soit là.  Il apparaît. Elle éclate en sanglots ce qui a le don d’exaspérer Bertrand. De quoi se plaint-elle ? Si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à rentrer. « Les bonnes femmes. Toutes tordues. » (113) Elle restera obéissante.

4. Naissance de Stanislas. « Au moment où elle est accouchée pour la première fois, quelque chose s’incline. Elsa embarque pour l’impermanence. Mon frère en la quittant a fracassé son corps, mais c’est son esprit qui s’emballe. Son fils ? Elle n’est pas concernée. Elle passe outre. » Ils viennent de quitter l’Afrique en panique. La situation s’est rapidement dégradée. La veille, Bertrand a été séquestré à l’usine et on a menacé de le tuer. Des hommes ont été tués à la machette. Oscar s’est échappé. Pas le temps de le chercher. Il faut partir. Ils atterrissent stupéfaits, font une courte pause dans les familles pour les retrouver inchangées. Les parents d’Elsa sont inquiets ; ils la trouvent amaigris. (115) Bertrand et Elsa s’installent à Paris. Elle est enceinte. Elle ne l’annonce pas. Au bout du 6e mois, on voit à peine son ventre se former. Marguerite finit par la débusquer et se met à tricoter d’arrache-pied. Joséphine se charge d’acheter le berceau. L’accouchement les surprend en pleine nuit et se termine par une hémorragie qui manque emporter la maman. On la recoud à vif. Elle ne veut pas toucher l’enfant. Bertrand est radieux et va le déclarer à la mairie. Il choisit le prénom Stanislas, en mémoires des origines polonaises de sa grand-mère Léonie. Les jours suivants, Elsa est de plus en plus agitée. Elle parle à voix haute à sa mère qui n’est pas là. On supprime les visites, on convoque Bertrand, on lui parle de bouffées délirantes et de psychose puerpérale. Bertrand ne fait pas confiance aux médecins. Il engueule Elsa qui se plaint des bruits du chien. (116) Stanislas est maintenu à l’écart dans la nursery. Il vomit ses biberons, perd du poids. Bertrand fait un esclandre et retire l’enfant de l’hôpital. Joséphine est sommée de venir s’occuper de lui et les parents d’Elsa sont tenus à l’écart. « Elsa le sait à peine. Elle a tout simplement cessé de s’habiter. Elle divague. » Elle mange peu, dort à peine, ne se soucie pas du bébé. Bertrand n’exige d’elle que le minimum. Le reste du temps, elle somnole sur le canapé pendant que sa belle-mère s’active dans la maison. Bertrand rentre le soir, toujours très occupé. Tante Edmée, en mourant, a laissé un beau paquet d’actons. Il fait des projections d’investissements. Au moins, Elsa n’est pas dépensière. (117) Qui s’est emparé du corps d’Elsa ? Elsa s’est perdue pour les 20 années à venir. 20 ans, c’est ce qui lui reste à vivre. (118)

5.Tante Nanette. Tante Nanette, allongée sur le carrelage, sanglote et appelle sa mère. Antoinette a 62 ans, sa mère est morte depuis longtemps. Son corps ne bougera pas, sa tête se trouve très loin d’ici. Au matin, une aide-soignante entre dans sa chambre avec le goûter. Le fils d’Antoinette et son cousin Bertrand, accompagnés de leurs épouses Elsa et Flo, entrent dans la pièce nue. Paul-André est jovial, il a l’accent de son père. (119) Flo se penche pour embrasser sa belle-mère, mais celle-ci se dérobe. Bertrand se présente. On va chercher des chaises. On échange des propos. Antoinette sort des phrases gênantes et incohérentes sur « le sexe énorme de papa qui fait pleurer maman ». Les invités se retirent. (120)

6. Antoinette et Maxime. Il y a bien une 6e sœur Bratard. Elle ne va pas aux Grands Chênes l’été, elle n’est pas invitée à Noël, elle est cachée. Et pourtant, elle existe. Elle a 6 ans quand son frère se noie et 18 ans quand Bertrand le remplace. Elle adore son neveu et en fait sa poupée. Quand il grandit, elle l’entraîne dans ses passions. Tous deux ont la même passion pour la modernité et cette « sensibilité artistique » qui est considérée chez eux comme une anomalie à combattre. Enfant, c’est la plus jeune et la plus fantasque des filles, sensuelle, impétueuse et insolente. Elle se pique d’idées politiques et compare la condition des femmes à celle des esclaves. (121) Elle peint, elle écrit, récite des poèmes et veut préparer les Beaux-Arts à Paris. Son père la laisse faire. Puis vient cette soirée d’automne où apparaît Maxime, un homme hautain, originaire de Belgique. Son père exporte des produits pharmaceutiques, lui-même est allé étudier à Oxford et poursuit des études supérieures en sciences physiques. Les Bertrand le trouvent distingué. On les laisse discuter dans le jardin. Maxime n’a fait qu’une bouchée de l’intrépide Nanette. Une fête grandiose achève la romance. Au retour du voyage de noces, on déchante. Antoinette s’enferme dans sa chambre aussitôt arrivée, et fond en larmes dans les bras de ses sœurs. Léonie les rejoint affolée, inquiète de sa violence. Non, il ne l’a pas touchée, il est devenu glacial, il ne lui adresse plus la parole. Bratard demande des explications à son gendre. Mais la conversation tourne court. Il n’a pas de comptes à rendre. (122) Le couple s’installe à Bruxelles, et ne met plus les pieds aux Grands Chênes. Une fois par an, ils descendent à L’Hermitage de La Baule, où les Bratard sont invités à les rejoindre déjeuner. On apprend que Nanette suit des études d’histoire. Mais pas question de passer des diplômes et de travailler. Dans leur milieu, cela ne se fait pas. Au demeurant, elle est enceinte et va avoir autre chose à faire. A la naissance de Paul-André, Maxime conclut : « Bon ! voilà qui est fait ! », ce qui clôt le sujet. Il fait chambre à part. Antoinette est dans l’aquarium. A 25 ans, elle vit désormais recluse entre les murs d’un vieil appartement laid. Maxime est indifférent et avare. Il s’enferme dans un mode de célibataire érudit. Il a besoin d’elle pour s’occuper de l’enfant et cultiver se relations sociales. (123) Au moindre écart, il la sermonne. Il la maintient à distance, ne l’associe à aucun de ses travaux. Il méprise ses goûts et les femmes en général. « Mais voyons, Antoinette, citez-moi seulement une femme peintre, ou même une romancière célèbre ? » Il rentre de plus en plus tard, dîne à son club, la laissant seule du matin jusqu’au soir. Parfois, il l’exhibe au théâtre ou au restaurant. Au retour, il lui tourne le dos. C’est un fin stratège, charmant quand ils sont vus, odieux dès qu’ils sont seuls. (124) Maxime, si apprécié dans le monde, annihile sa femme. Personne ne s’y oppose. C’est une mécanique implacable, mise en place durant des années, sans un geste de trop, sans un mot plus haut que l’autre, jusqu’à ce qu’Antoinette perde tout lien avec elle-même. Il est doux avec le petit, accueillant avec Bertrand, il ne boit pas, ne fait pas de dettes, ne découche pas, ne la maltraite pas ; elle est à l’abri du besoin. Elle culpabilise. Elle lui demande pardon. Ou bien, poussée à bout, elle perd ses nerfs et se met à hurler. A table, elle lui a jeté un verre de vin au visage. Un soir, elle l’a giflé. Et il est sorti. Au retour, il est monté se coucher. (125) A partir de là, deux visions s’opposent. Celle d’une Antoinette hystérique et incontrôlable. Et celle de la famille, celle d’une mère aimante, dévouée à son foyer, poussée à bout par un pervers. Maxime en « bon père de famille », légalement la tient. Bratard se précipite à son chevet et la trouve abrutie par les médicaments dans le parc d’une clinique. Elle croit qu’il est venu la chercher. Mais Maxime s’y oppose. Bratard n’a pas son mot à dire. Maxime appréhende un scandale, préjudiciable à sa réputation. Il se fait rassurant. Il l’envoie en cure. Elle rechute. (126) L’année 36 monte en pression. Elle commence par le cancer d’Edmond, puis le décès accidentel de Gustave, la guerre d’Espagne et la montée des tensions. Bratard ne lâche pas Nanette. Une fois son beau-père enterré, l’époux dévoué montera en gamme et se défera d’elle, instaurant une curatelle, la confiant aux bons soins de l’assistance. Dans le silence des pleins pouvoirs, Maxime a excrété son épouse. La haine endémique des femmes, la loi et autres bonnes mœurs finiront par dissoudre son crime dans la chaux conjugale. Personne ne sauvera Nanette mais Elsa a retenu la leçon. Filer droit ou être transformée en déchet. (127)

7. Elsa, Stanislas et Mia aux Grands Chênes. Elsa revenait à la maison de Léa, laissée à l’abandon. (129) Elle ressentait cette peur qui l’avait transformée, l’année de ses 5 ans, quand elle avait été emmenée là à la naissance de sa sœur. Ensuite, était venu le temps de s’arracher à Léa. Ensuite encore, celui de Léonard, le temps de l’amour absolu. Elsa voyait ce que la vie avait fait d’elle. La folie qui noyait la façade. Personne ne s’était soucié de la suite de l’histoire. D’ailleurs, quels liens auraient-ils pu garder, si son cousin avait vécu ? Elsa a perdu de vue ses enfants qui font seuls le tour des lieux. Ils ont déjà 11 et 9 ans. Elle a voulu les amener ici, leur présenter le sable qui fait son socle. (130) Stanislas domine sa sœur. Il la bouscule, il la brusque, il se tient bizarrement à ses côtés. Quand Mia est née, Elsa a été submergée. Dépression du post-partum. Elle a jeté l’enfant par terre alors qu’on la forçait à allaiter. Elle part en maison de repos. Maud se charge de Stanislas et Irène du bébé. Bertrand a autre chose à faire. Elsa conduit maintenant jusqu’aux Grands Chênes où a grandi Bertrand. Il y a une cérémonie donnée pour l’anniversaire de Noémie. Mia et Stanislas remontent pour la 1ère fois l’allée glorieuse qui mène aux bâtiments. Autour d’elle prolifèrent fils, belles-filles et petits-enfants, cousins et cousines. Les enfants de Bertrand arrivent dépenaillés. Ils sont invités à rejoindre les jeunes à l’office pour un goûter. (131) Stanislas et Mia ont déjà intégré leur histoire. Ils sont dépositaires de la colère et de l’abnégation. Stanislas, le mâle et Mia, la femelle, forces complémentaires, l’un qui agresse, et l’autre qui se laisse faire. (132)

8. Viol. Pour les 13 ans de Mia, Bertrand décide qu’il faut refaire sa chambre. Une porte ouvre sur la chambre du grand frère, l’autre donne sur le couloir. C’est par celle-là que Marguerite les a vus. Bravant la maladie, elle est venue passer quelques jours chez Irène et a rendu visite à son aînée Elsa.  Elle cherche les enfants. Elle s’aventure jusqu’aux chambres. Elle voit Mia agenouillée contre le ventre de son frère. Ils tournent la tête vers elle. Aucun d’eux ne dit rien. Marguerite recule. Le lendemain, elle a parlé à ses deux filles. Irène est sûre qu’elle s’est trompée. Elsa lui demande pourquoi elle est rentrée. (133) Maintenant que le regard s’est posé sur la chose, il s’agit d’éviter le nom. A la table, ce soir-là, on mange comme si de rien n’était. « Années 1970, le mot viol ne nous vient pas à l’esprit. Les actes se répètent, s’installent et vivent dans nos corps, sous nos yeux, comme des souris dans les murs. Ça grouille. Le criminel échappe à l’idée qu’on s’en fait. Ce n’est pas l’étranger de la rue, ce n’est pas l’inconnu de la nuit, il est là, accessible, fréquentable, fondu dans le décor, notre voisin de table, de chambre, l’habitué. Le saccage qui va suivre est prisonnier de nos bons sentiments. Qui aime bien, vole bien. Qui aime bien subit bien. Le dénoncer détruirait l’équilibre. Problème de vocabulaire. Câlins, caresses, jeux et petits secrets, tout laisse croire que l’on s’amuse ensemble, qu’il y a du désir, qu’il y a réciprocité. La société boit l’inceste de citron, c’est désaltérant, on frissonne. » Ma mère entrevoit le délit et la peine, et réfute tout procès. Elle pense que c’est sa fille qui serait condamnée.  « 40 années de confessions sceptiques. J’énonce, je raconte, je me répète, personne ne me conseille de porter plainte. Et un jour, c’est trop tard. Procédure périmée. Impunité pour l’un, prescription pour l’autre, le crime d’inceste ne passe pas la barre. » (134)

9. Le chaos de la famille. Stanislas devient vulgaire avec sa mère. A 15 ans, il a vrillé Il fut d’abord adorable. C’est à l’adolescence que ça se gâte. Il devient étrange et laid. Il chasse, pratique les arts martiaux et se bat. Il aime frapper sa sœur, lui asséner un coup de poing dans le dos quand il la croise. (135) Depuis la débâcle africaine, Bertrand se bat contre les malveillances. Le trio d’Elsa et des enfants est un lieu secondaire qu’il ne fréquente guère. Son grand-père vient s’asseoir un matin sur son lit. « Mon petit, j’ai quelque chose à te dire, il va falloir que tu sois courageux. Papa est mort. » Il travaille sous le joug de ses cousins. L’oncle Désiré veut maintenant conquérir l’Asie. Ils s’envolent au Japon. A la maison, pendant toutes ces années, Bertrand ramène sa fureur, les conflits, les humiliations. Il a été viré d’un conseil d’administration, Corentin l’a traité de con, son nom est effacé des archives locales. Quand il revient le soir, Elsa se traîne de pièce en pièce, le regard absent, l’écoutant distraitement. (136) Elle est restée captive d’un état permanent. Elle a oublié d’aller chercher les costumes chez le teinturier. Stanislas a rapporté un mauvais bulletin. Mia a renversé de la grenadine sur le canapé neuf. Bertrand s’emporte. Elle courbe l’échine. On dit d’elle qu’il est fragile. On dit de lui qu’il est caractériel. On dit que leurs enfants qu’ils sont difficiles. Stanislas répond. Mia est tout le temps malade. On plaint leur mère. On soigne son anorexie, ses idées fixes, sa peur. On l’interne, on la relâche, elle oublie, elle s’abstient, elle se tait. Elle garde sur sa commode une grosse boîte avec divers souvenirs. (137) 1975, un soubresaut, elle s’est inscrite à la Sorbonne pour reprendre un doctorat sur « Henry Moore et la sculpture moderne. » En exergue du mémoire, cette citation, « Être artiste, c’est croire dans la vie ». A comprendre qu’elle n’était pas concernée. Elle soutient sa thèse en juin 1980 ; L’agenda s’arrête pile un dimanche 13 juillet, 20h, par un dîner en ville. Puis plus rien. Un vide conséquent jusqu’à ce 8 octobre. Depuis l’été, Bertrand s’est mis à la menacer de divorce. Irène voit sa sœur ployer. Elle voudrait qu’elle s’en aille. « Je ne sais même pas remplir une feuille de sécurité sociale ». En soubassement de son étourdissement reste sa foi spectaculaire. Rien n’a pu déranger le monde intérieur d’Elsa. (138) Un jour de pluie, j’ai vu une brebis affolée, isolée du troupeau. J’ai cru voir dans son regard l’expression terrifiée de ma mère. (139)

10. François. François avait 16 ans quand il est entré dans ma vie. J’en avais 15. Il était beau. Il venait me chercher le dimanche vers 5h, affrontant l’examen de passage. J’accourais le rejoindre. Nous filions vers le coin opposé de l’avenue de Neuilly où il vivait avec sa grand-mère. Elle s’était désignée pour surveiller la bonne tenue de nos après-midi. (141) Pour moi, tout s’était déjà écroulé. Stanislas avait la main. Il y avait d’un côté l’extrême pudeur de celui qui m’embrassait timidement. Et de l’autre, l’ordre obscène établi par mon frère. Les deux états ne se croisaient pas. J’avais perdu l’instinct de vie, François l’a sublimé. Nous avons fini de grandir côte à côte, nous donnant tout ce que nous pouvions posséder à 20 ans. Il s’était installé dans la chambre de service du 7e étage et je l’y rejoignais librement. J’y allais certains soirs, j’y passais la nuit, j’y étais quand Elsa s’est pendue. Il avait passé 3 années en pension pour y rater 3 fois le bac, était parti en mer faire son service militaire, avait hésité à rester dans l’armée, était rentré se vouer à la littérature. Il voulait écrire. Il avait monté des pièces de théâtre aux Blancs-Manteaux. Nous nous sommes fiancés. Mon père ne voulait pas en entendre parler. Jusqu’à nos 25 ans, nos sentiments ont tenu bon. Et 40 ans encore, sans nous toucher, une fois délaissés son corps et le mien. (142) François s’et radicalisé, passant des tirades de Cyrano aux pires pages de Céline. Il semblait par moments accablé, ne supportant plus ma présence ou me demandant de me taire. Il partait. Il fallait aller le chercher quelque part en province ou en banlieue. Il avait bu, il s’était battu. Ses accès de colère me mettaient en danger. D’intrépide et fougueux, il est devenu violent. On me disait de fuir. J’ai fini par le faire. Il s’est engagé pour combattre dans un pays en guerre. A son retour, pendant 10 ans encore, il a publié des romans, puis la schizophrénie a repris le dessus. Il habitait toujours dans le 1er appartement où nous avions vécu, face à la Seine. Il y était revenu et m’y attendait. (143) J’étais mariée, j’avais de jeunes enfants, j’avais peur. Je ne voulais pas monter. Nous nous retrouvions en bas. Il restait prévenant et courtois, s’inquiétant quand j’ai divorcé. Il a téléphoné pendant 50 années. Jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque sur le trottoir du pont Marie. Souvent je ne décrochais pas. Comment devient-on fou ? Dans sa tête il y avait la présence de ses frères, disparus tout petits. La détestation de sa mère qui l’avait abandonné avant qu’il ait 2 ans, pour aller habiter avec un homme politique célèbre. (144) Sa famille a maintenu les fables, le faisant passer pour cinglé. Le nom qu’on lui a fait porter ne le concernait pas. Il était bien de l’autre qui ne l’a jamais reconnu. Et de fait, c’était la vérité, comme il me l’a reproché dans un dernier message, déclenchant ma stupeur, « je le trompais avec mon frère ». Au cimetière nous étions 3, sa mère, une amie d’elle et moi. Sa mère avait 100 ans, elle l’a suivi quelques semaines plus tard. D’eux deux, il ne me reste rien. De quel côté de l’existence nous sommes-nous tant aimés ? (145)

11. Suicide d’Elsa. « L’inceste consiste à ne pas en parler ». Un tout petit matin en Méditerranée, je suis rentrée sans faire de bruit. Elsa m’attendait sur les marches. Où étais-je passée ? J’étais avec Philippe. On avait traîné sur la plage. Et François dans tout ça ? Qu’est-ce qu’elle me reprochait ? Dans la mêlée qui a suivi, ce que me faisait Stanislas m’était revenu à l’esprit. J’ai raconté ce qui se passait entre son fils et moi. Ce n’était pas le sujet. Elle a fait mine d’ignorer ce qu’elle savait déjà. Elle mentait bien. J’avais sommeil. Nous nous sommes séparées. Mais dans son esprit insolite, sous les branches sèches, le feu couvait. Et si Mia se confiait à son père ? Bertrand tuera Stanislas. Bertrand me tuera. Ou bien, Bertrand tuera Mia. Bertrand va nous tuer tous les 3. En septembre déjà, elle n’était plus la même. A l’automne, elle n’était plus là. (147) Bertrand engage du personnel. Une infirmière, une cuisinière. On soigne Elsa à domicile. Chacun doit la surveiller. Un mercredi enfin, il n’y a personne près d’elle. Mon frère est parti en province rejoindre la faculté, mon père prend un avion aux aurores. Elsa m’a expédiée dormir chez François. Nous avons plaisanté sur le palier. La veille, elle a dîné en face-à-face avec Bertrand. Elle s’est levée en même temps que lui à 6h, pour lui préparer son café. Elle l’a regardé s’en aller en taxi. Un peu plus loin, avenue de Madrid, le réveil de François a sonné. Lui aussi avait un rendez-vous très tôt. J’aurais pu revenir chez moi. Je me suis rendormie. Voilà la faute. Une poignée de placard, une chaise, la ceinture de son peignoir, des actes sans présupposé, désordonnés qui forment la mort impensée de ma mère. Je crois qu’elle n’avait rien préparé. (148) Je suis rentrée. En bas de l’immeuble, il y avait un camion de pompiers, et ces mots que maintenant je devrais répéter des dizaines de fois. « Allô, c’est Mia. Maman est morte. Elle s’est suicidée. » Chacun y est allé de ses commentaires. François : « Tout ce que je sais sur ta mère, c’est qu’elle n’était pas à sa place. » (149)

12. Une histoire d’inceste. Je suis morte avec toi, ô ma mère, tous les jardins le savent. Ma pauvreté est une histoire d’inceste.  Que fais-je encore ici, seule à me souvenir, tandis que tu as disparue ? J’aime penser à tes côtés, me parler. T’écouter, abrutie d’attention, face à tes mots bien ensevelis. Ma mère promise, parle-moi, je marche à ta rencontre. (151) Je ne trahis pas, je t’écoute. Parfois j’entends un léger mot à mon oreille. Épelle-moi, ô ma mère, répète-moi, Mia, la mienne ! J’invente des mouvements. Je fais croire. Marguerite courant pour se jeter dans les bras de Giulio, Alexandre soulevé de terre par son père à cheval. Berthe se déshabillant sous le regard de l’époux, Antoinette poussant le petit frère sur une balançoire, Bratard offrant son canot à Bertrand et le mettant à l’eau sous le regard envieux des filles, Edmond prenant la taille de Joséphine pour la photo devant l’église, Victor et Léonard grimpant sur les rochers, Léa et tante Zélie en contrebas les sommant de descendre, Elsa et Maud s’asseyant sur le banc d’un amphithéâtre, mon père heureux de sa journée de chasse, (152) ou à la barre d’un voilier, ma mère agenouillée devant mon lit, m’apprenant l’Ave Maria. Octobre, ton mois. 19h, il fait déjà nuit. Un petit espace du siècle précédent. Dans la maison, j’aperçois un enfant à travers les carreaux. Elle doit avoir 7 ou 8 ans. Elle sort du champ, un jeune garçon prend sa place. Puis les 2 s’asseyent l’un en face de l’autre. C’est l’heure du dîner. Entre mes doigts, les clés froides d’un lieu tiers, nouvel appartement sur une avenue parallèle. Marguerite, Joséphine, Antoinette et Elsa ont été cette petite fille. Alexandre, Edmond, Bertrand et Léonard ont été ce petit garçon. Ce sont les mêmes. (153) Dans ma cuisine, un bric-à-brac d’objets liés à ces souvenirs. Mes cercles. Ma mémoire statique, méli-mélo de centaines d’années, et la hantise de devenir à mon tour un objet. (154)

2. Critique.

I. Le 7 septembre 1907, naît Bertrand Bratard, 7e enfant d’Emile et Léonie Bratard, et 1er fils. Le couple a eu 6 filles en 11 ans de mariage : Joséphine, Agathe, Edmée, Adèle, Noémie et Antoinette. Pour la famille, le chef d’entreprise et notable local a acheté à Pornic, le domaine des Grands Chênes. En 1912, le petit Bertrand se noie et Léonie en perd la raison. Quand Joséphine accouche d’un garçon à Sète, où elle s’est installée avec son mari Edmond Gardèche, Emile exige qu’on baptise l’enfant du nom de Bertrand et que la famille Gardèche reviennent aux Grands Chênes, on est en 1928. Le couple s’étiole dans cette ombre, malgré la naissance de deux autres enfants, Maud et Armand. Joséphine est veuve à 33 ans. Emile meurt à 72 ans. Noémie et son mari Désiré deviennent les maîtres des Grands Chênes, même si Emile préférait Edmond, Gustave, le mari d’Adèle, Henri, le mari d’Edmée ou Hubert, le mari d’Agathe. Mais tous ont été balayés par la mort. II. En 1911, Marguerite a ses premières règles. Sa mère, Berthe, lui parle de l’invincibilité des femmes. Giulio, le père, pilote dans l’armée de l’air, est tué dans la guerre du Libye, Berthe meurt d’une fièvre typhoïde, après avoir confié Marguerite à sa sœur, Zélie, qui tient le Grand Hôtel des Messageries, sur le port de Saint-Nazaire. A 16 ans, Marguerite est atteinte de tuberculose, elle passe de longs séjours dans des sanatoriums. Au Grand Hôtel, elle rencontre Alexandre, qui a grandi sous la surveillance de ses deux sœurs Marthe et Léa, après la mort de son père. Il se rêve officier de cavalerie et finira clerc de notaire. Marguerite et Alexandre auront trois enfants, Elsa, Irène et Jean. A la naissance d’Irène, on envoie Elsa, 5 ans dans la maison du Croisic. Léonard, fils de Léa, de 7 ans son aîné, devient son idole. Alexandre revient de la guerre avec une blessure. Toute la famille s’est réfugiée au Croisic. En 1947, Victor, fils de Marthe, vient annoncer à Léa que Léonard est mort en Indochine, à l’âge de 25 ans. On retrouvera Léa morte de chagrin dans une chambre d’hôtel à Marseille. Et un jour, sur les bancs de l’université, Elsa croise Maud Gardèche. Elle la suit dans un immeuble où vivent tante Edmée (au 1er étage), tante Agathe (au 2e étage), Joséphine, Edmond, Maud, Armand et Bertrand (en haut). On l’invite aux Grands Chênes. Elsa s’éprend de Bertrand mais celui-ci suit son chemin (Centrale Lyon, le Midi, Douala, en 1953). Après la mort de tante Zélie, Marguerite et Alexandre se sont repliés sur un pavillon de banlieue à Nantes. Elsa accepte un poste de lectrice à Manchester mais Mister H., son hôte et recteur de la faculté, tente d’abuser d’elle. III. Depuis l’Afrique, Bertrand a décidé qu’il lui fallait une femme. Il épouse Elsa qu’il avait croisée à Nantes. Et elle le suit à Douala où elle s’ennuie. Ils sont obligés de rentrer au moment des premières émeutes de l’indépendance. Ils s’installent à Paris. Elsa donne naissance à un fils, Stanislas et sombre dans la folie. Dans un hôpital, Antoinette, elle aussi a perdu la raison. La 6e sœur Bratard était pourtant la plus indépendante, la plus enjouée, la plus curieuse. Et puis, elle a rencontré Maxime qui l’a peu à peu éteinte et délaissée après la naissance de Paul-André. Maxime est impeccable en public, odieux en privé. Un deuxième enfant voit un jour, Mia, négligée par sa mère et violée par son frère. Marguerite a surpris une scène ; Elsa ne veut pas voir. Stanislas est méchant avec sa mère. Mia trouve l’amour auprès de François mais cet amour s’étiole. François sombre dans la schizophrénie Le 8 octobre 1980, Elsa se suicide.

« Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur », écrit André Gide en 1897. Entre 1907 et 1980, Emma Marsantes explore dans N’efface pas mes cercles le drame des familles comme creuset de haine, de malheur et de violence. Les femmes en sont les premières victimes. Léonie Bratard perd la raison après la raison de son fils Bertrand dont elle s’estime responsable Il aurait mieux valu que ce soit une de ses six filles. « N’importe laquelle aurait bien fait l’affaire. »  Les six premières filles ne sont que les brouillons de ce fils tant attendu. On redonne le nom de Bertrand au premier fils de Joséphine et celle-ci est assigné à oublier sa vie et son bonheur pour offrir le mâle héritier au patriarche. Après avoir perdu son fils, Joséphine perdra son mari Edmond, mort d’un cancer. A son tour, Elsa portera cette malédiction fatale. Victime d’une tentative de viol en Angleterre, elle sera maltraitée par son mari Bertrand et par son fils Stanislas qui violera sa sœur Mia, double de la narratrice. Le récit s’attache aussi au portrait d’Antoinette sous le joug de son mari Maxime et de Léa qui meurt de chagrin après la mort de son fils Léonard. Mia elle-même, qui croit avoir échappé à son frère, tombe de haut avec François qui sombre, lui aussi, dans la schizophrénie. Dans ce monde patriarcal, viril, misogyne, phallocrate, l’amour ne résiste guère à la norme sociale, à la morgue masculine, au mépris des femmes. Des hommes meurent en grappes : Edmond, Hubert, Henri, Gustave, Guilio : cancer, apoplexie, déportation, anévrisme, accident d’avion. Les plus faibles sont écrasés et les plus rudes écrasent les autres : Emile, Désiré, Maxime, Alexandre, Stanislas. Ils avilissent les femmes et transmettent ces gênes aux enfants dans une sorte de génétique du mal, de déterminisme de la confrontation de sexes. Le suicide d’Elsa et le viol de Mia constituent l’acmé de cette tragédie familiale à la fatalité grecque. Les femmes et les enfants sont les victimes de la violence, de la relégation et du viol, entre mari et femme, entre frère et sœur : « Années 1970, le mot viol ne nous vient pas à l’esprit. Les actes se répètent, s’installent et vivent dans nos corps, sous nos yeux, comme des souris dans les murs. Ça grouille. Le criminel échappe à l’idée qu’on s’en fait. Ce n’est pas l’étranger de la rue, ce n’est pas l’inconnu de la nuit, il est là, accessible, fréquentable, fondu dans le décor, notre voisin de table, de chambre, l’habitué. Le saccage qui va suivre est prisonnier de nos bons sentiments. Qui aime bien, vole bien. Qui aime bien subit bien. Le dénoncer détruirait l’équilibre. Problème de vocabulaire. Câlins, caresses, jeux et petits secrets, tout laisse croire que l’on s’amuse ensemble, qu’il y a du désir, qu’il y a réciprocité. La société boit l’inceste de citron, c’est désaltérant, on frissonne. »

Un an après La Maison vide de Laurent Mauvignier, on retrouve chez Emma Marsantes une même chronique d’une mort annoncée par la sédimentation du malheur et du désespoir sur plusieurs générations. Les deux œuvres interrogent cette mémoire traumatique transgénérationnelle. Mais là où Mauvignier nous entraînait dans une longue quête proustienne du « Temps perdu » et d’une causalité complexe et confuse, Emma Marsantes nous propose un récit court, elliptique et incisif. Les mots sont économes à dire et perpétuent une forme de silence sur les fêlures essentielles. Mais le résultat est le même. Les deux romans partagent le même espoir de comprendre comment ils en sont arrivés là, comment les petits malheurs et les grandes tragédies d’hier ont engendré les désastres et les violences d’aujourd’hui.  Le récit bref d’Emma Marsantes, rappelle aussi le premier roman d’Élise Lespade, Paradisi Gloria, avec lequel il a plus d’un point commun, même s’il est aux antipodes. Bref, il est intense et dense (quoique la densité puisse aussi cohabiter avec l’ampleur), et abondant en phrases qui manifestent un souci de l’écriture jusque dans le moindre de ses éléments. L’écriture est intense également par ce qu’elle raconte, l’histoire de ce suicide, très rapidement reléguée à l’arrière-plan mais dont on sait, et c’est là toute la puissance tragique de N’efface pas mes cercles, que le fil se déroule jusqu’à son inévitable section par la Parque. Mais, l’auteure refuse aussi les effets attendus de la grande fresque familiale : pas de révélations assénées, pas de destinées écrasées sous le poids des générations, pas de grand déballage final, pas de pathos moralisateur. Elle préfère une écriture sèche, sobre, retenue, capable de faire exister une scène en quelques détails seulement. Cette économie donne au texte sa force. Emma Marsantes pose les faits, rapproche les époques, laisse apparaître les correspondances sans les surligner, au risque parfois de s’y perdre. Une image suffit parfois à fixer durablement une scène, précisément parce que tout n’y est pas donné. Le lecteur complète les contours, imagine ce qui manque, raccorde lui-même les lignes. Les personnages gagnent aussi à cette retenue. Même lorsque leur histoire semble expliquer celle de leurs descendants, ils ne sont jamais réduits à une fonction dans l’arbre généalogique. Ils gardent leurs contradictions, leurs angles morts, une part irréductible d’inconnu.

Après Une mère éphémère et Les fous sont des joueurs de flûte, Emma Marsantes poursuit, en durassienne, le chemin de l’écriture, de la réparation, avec une langue superbe aux couleurs des photographies d’époque. N’efface pas mes cercles, troisième tome de la trilogie, se propose de faire l’archéologie d’un suicide, celui de la mère de la narratrice, pour l’inscrire dans la longue histoire familiale de victimes sur quatre générations. Le livre énonce dès le début que « l’oubli est la partie visible de l'inceste », une phrase dont Christine Angot souligne la beauté invraisemblable, saluant la puissance et la grâce de l’écriture d’Emma Marsantes. N’efface pas mes cercles, contre-saga autobiographique sur le viol et l’inceste rejoint une tendance prononcée de la littérature actuelle au récit familial, à la phénoménologie des violences, notamment patriarcales, et au récit de soi qui s’entrecroise avec les bouleversements politiques du siècle passé, jusqu’à la nausée, parfois, et au trop plein (Orléans de Yann Moix, Le Temps gagné de Raphaël Enthoven, Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia grande de Camille Kouchner, La nuit au cœur de Natacha Appanah, Triste tigre de Neige Sinno, L’inceste de Christine Angot). Cette profusion de textes sur ce thème correspond un besoin de crier, de dire après des décennies de silence, de non-dits, de tabous – on n’osera pas penser qu’il s’agit là d’une « mode » –.  Mais il est toujours fascinant d’observer la force avec laquelle ces récits incarnent la singularité humaine dont ils sont porteurs.

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21 octobre 2026 3 21 /10 /octobre /2026 14:22

        Roberto Saggini, administrateur d’une petite fabrique de papier, quarante-six ans, les cheveux gris, bel homme, arrêta son auto à quelques pas d’un bar-tabac encore ouvert, on ne sait trop par quelle chance. Il était deux heures du matin.

« Une minute, je reviens tout de suite », dit-il à la jeune femme assise près de lui. C’était un beau brin de fille, à la lumière des réverbères au néon son rouge à lèvres se détachait comme une fleur épanouie.

Devant le tabac plusieurs voitures étaient garées. Il avait dû s’arrêter un peu plus loin. C’était un soir de mai, l’air printanier était tiède et vif à la fois. Toutes les rues étaient désertes.

Il entra au bar, acheta ses cigarettes. Comme il était sur le pas de la porte et s’apprêtait à rejoindre sa voiture, un appel sinistre résonna.

Est-ce qu’il venait de la maison d’en face ? d’une rue latérale ? ou bien, ces créatures surgissaient-elles de l’asphalte ? Deux, trois, cinq, sept silhouettes rapides fondirent concentriquement en direction de la voiture. « Allez ! Tombez-lui dessus ! »

Et là-dessus, un coup de sifflet prolongé, modulé, la fanfare de guerre de ces jeunes canailles : aux heures les plus imprévues de la nuit, ce signal tirait de leur sommeil des quartiers entiers et les gens, frissonnant, se pelotonnaient encore plus dans leur lit, en priant Dieu pour le malheureux dont le lynchage commençait.

Roberto mesura le danger. C’est à lui qu’ils en avaient. On vivait une époque où les hommes de plus de quarante ans y réfléchissaient à deux fois avant d’aller se promener en plein milieu de la nuit. Après quarante ans on est vieux. Et les nouvelles générations éprouvaient un total mépris pour les vieux. Un sombre ressentiment dressait les petits-fils contre les grands-pères, les fils contre les pères. Et ce n’est pas tout : il s’était créé des espèces de clubs, d’associations, de sectes, dominés par une haine sauvage envers les vieilles générations, comme si celles-ci étaient responsables de leur mécontentement, de leur mélancolie, de leurs désillusions, de leur malheur qui sont le propre de la jeunesse depuis que le monde est monde. Et la nuit, des bandes de jeunes se déchaînaient, surtout en banlieue, et pourchassaient les vieux. Quand ils parvenaient à en attraper un ils le bourraient de coups de pied, ils lui arrachaient ses vêtements, le fouettaient, le peinturluraient de vernis et puis l’abandonnaient ligoté à un arbre ou à un réverbère. Dans certains cas, tout à la frénésie de leur rite brutal, ils dépassaient la mesure. Et à l’aube, on trouvait au milieu de la rue des cadavres méconnaissables et souillés.

Le problème des jeunes ! Cet éternel tourment, qui depuis des millénaires s’était résolu sans drame de père en fils, explosait finalement. Les journaux, la radio, la télévision, les films y étaient pour quelque chose. On flattait les jeunes, on les plaignait, ils étaient adulés, exaltés, encouragés à s’imposer au monde de n'importe quelle façon. Jusqu'aux vieux qui, apeurés devant ce vaste mouvement des esprits, y participaient pour se créer un alibi, pour faire savoir – mais c’était bien inutile – qu’ils avaient cinquante ou soixante ans, ça oui, mais que leur esprit était encore jeune et qu’ils partageaient les aspirations et les souffrances des nouvelles recrues. Ils se faisaient des illusions. Ils pouvaient bien raconter ce qu'ils voulaient, les jeunes étaient contre eux, les jeunes se sentaient les maîtres du monde, les jeunes, en toute justice, réclamaient le pouvoir jusqu'alors tenu par les patriarches. « L’âge est un crime », tel était leur slogan.

D’où les chasses nocturnes devant lesquelles l’autorité, inquiète à son tour, fermait volontiers un œil. Tant pis pour eux après tout si des croulants, qui auraient mieux fait de rester chez eux au coin de leur feu, s’offraient le luxe de provoquer les jeunes avec leur frénésie sénile.

C’était surtout les vieux en compagnie de femmes jeunes qui étaient visés. Alors la jubilation des persécuteurs ne connaissait plus de bornes. Dans ces cas-là l’homme était ligoté et roué de coups tandis que, sous ses yeux, sa compagne était soumise, par ses contemporains, à de longues violences corporelles raffinées de tout genre.

Roberto Saggini mesura le danger. Il se dit : Je n’ai pas le temps d’arriver jusqu’à l’auto. Mais je peux me réfugier au bar, ces petits salauds n’oseront pas entrer. Elle, au contraire, elle aura le temps de fuir.

« Silvia, Silvia ! cria-t-il, démarre ! dépêche-toi ! vite ! vite ! »

Heureusement la fille comprit. D’un coup de hanche rapide elle se glissa devant le volant, mit le contact, passa en première et démarra à toute allure en emballant le moteur.

L’homme eut un soupir de soulagement. Maintenant il devait penser à lui. Il se retourna pour trouver son salut dans le bar. Mais au même instant le rideau de fer fut baissé d’un seul coup.

« Ouvrez, ouvrez », supplia-t-il.

Personne ne répondit de l'intérieur. Comme toujours, quand un raid de jeunes se déclenchait, ils restaient tous tapis dans leur coin. Personne ne voulait voir ou savoir, personne ne voulait s’en mêler.

Il n’y avait plus un instant à perdre. Bien éclairés par des réverbères puissants, sept, huit types convergeaient vers lui, sans même courir, tant ils étaient certains de l’attraper.

L’un d’eux, grand, pâle, le crâne rasé, portait un tricot rouge foncé où se détachait un grand R majuscule blanc. « Je suis fichu », pensa Saggini. Les journaux parlaient de cet R depuis des mois. C’était le signe de Sergio Régora, le chef de bande le plus cruel qui soit. On racontait qu'il avait personnellement réglé leur compte à plus d’une cinquantaine de vieux.

La seule chose à faire était de se risquer. À gauche, au fond de la petite rue, s’ouvrait une large place où s’était installée une fête foraine. Le tout était de réussir à arriver sans encombre jusque-là. Après, dans le fouillis des boutiques, des caravanes, ce serait facile de se cacher.

Il partit à fond de train, il était encore un homme agile, et il vit, du coin de une gamine courtaude qui débouchait sur sa droite pour lui couper le chemin, elle aussi portait un pull-over avec l’R blanc. Elle avait un visage renfrogné extrêmement déplaisant et une bouche large qui criait : « Arrête-toi, vieux cochon ! » Sa main droite serrait une lourde cravache de cuir.

La gamine lui tomba dessus. Mais l’homme porté par son élan la renversa et elle se retrouva par terre avant d'avoir eu le temps de le frapper.

S’étant ainsi frayé un chemin, Saggini, avec tout le souffle qui lui restait, s’élança vers l’espace sombre. Un grillage entourait l’endroit de la fête foraine. Il le franchit d'un bond, courut là où les ténèbres lui semblaient le plus épaisses. Et les autres toujours derrière lui.

« Ah ! il veut nous échapper, le salaud ! s'écria Sergio Régora qui ne se pressait pas outre mesure, convaincu de tenir déjà sa proie. Et il ose nous résister par-dessus le marché ! »

Sa bande galopait à côté de lui :

« Oh ! chef, écoute ! Je voudrais te dire quelque chose... »

Ils étaient arrivés devant la foire. Ils s’arrêtèrent.

« Et t’as besoin de me dire ça maintenant ?

— J’voudrais bien m’tromper mais j’ai l'impression que c’type-là c’est mon paternel.

— Ton père, ce salaud ?

— Vouais, on dirait bien que c’est lui.

— Tant mieux.

— Mais je...

— Oh ! tu vas pas la ramener maintenant, non ?

— Ben ! c’est que ça me paraît...

— Quoi ! tu l’aimes ?

— Oh ! ça non alors ! c’est un tel imbécile... Et puis un enquiquineur de première. Il en a jamais fini...

— Alors ?

— Ben ça me fait tout de même quelque chose, quoi, si tu veux savoir.

— Tu n’es qu'une andouille, un froussard, une lavette. T’as pas honte ? Le coup s’est encore jamais produit avec mon père mais je te jure que ça me ferait jouir ! Allez, allez, maintenant c'est pas tout, il faut le faire sortir de là ».

Le cœur battant, essoufflé par sa course, Saggini s’était camouflé en se faisant le plus petit possible devant une grande banne, peut-être celle d’un cirque, complètement dans l’ombre, tâchant de se fondre sous les pans de toile.

A côté, à cinq, six mètres, il y avait une roulotte de romanichels avec sa petite fenêtre allumée. L’air fut déchiré d’un nouveau coup de sifflet des jeunes voyous. Dans la roulotte on entendit un remue-ménage. Et puis une grosse femme opulente et très belle se montra sur le pas de la petite porte, curieuse.

« Madame, madame, balbutia Saggini, de sa cachette incertaine.

— Qu'est-ce qu’il y a ? fit-elle méfiante.

— Je vous en supplie, laissez-moi entrer. Je suis poursuivi. Ils veulent me tuer.

— Non, non, on ne veut pas d’embêtements ici.

— Vingt mille lires pour vous si vous me laissez entrer.

— Quoi ?

— Vingt mille lires.

— Non, non. Ici on est des gens honnêtes nous autres ».

Elle se retira, referma la porte, on entendit le bruit du verrou intérieur. Et puis même la lumière s’éteignit.

Silence. Pas une voix, pas un bruit de pas. Est-ce que la bande aurait renoncé ? Une horloge lointaine sonna le quart de deux heures. Une horloge lointaine sonna la demie de deux heures. Une horloge lointaine sonna les trois quarts de deux heures.

Lentement, attentif à ne pas faire de bruit, Saggini se releva. Maintenant peut-être il allait pouvoir se tirer de là.

Soudainement un de ces maudits lui tomba dessus, et leva la main droite en brandissant une chose qu’on ne distinguait pas bien. Saggini, en un éclair, se souvint de ce que lui avait dit un ami, bien des années auparavant : si quelqu’un cherche la bagarre, il suffit d’un coup de poing au menton, mais l’important est de bondir de toutes ses forces au même moment en sorte que ce n’est pas seulement le poing mais tout le poids du corps qui frappe l’agresseur.

Saggini se détendit tandis que son poing rencontrait quelque chose de dur avec un sourd craquement. « Ah ! » gémit l’autre, s'affaissant lourdement sur le dos. Dans le visage contracté et douloureux qui se renversait en arrière, Saggini reconnut son fils. « Toi ! Ettore... » et il se pencha avec l’intention de le secourir.

Mais trois ombres débouchèrent.

« Il est là, le voilà, tapez-lui dessus à ce sale vieux ! »

Il s’enfuit comme un fou, bondissant d’une zone d’ombre à une autre, talonné par le halètement des chasseurs, toujours plus furieux et plus proche. Tout à coup un objet en métal heurta sa joue provoquant une atroce douleur. Il fit un écart désespéré, chercha une voie d’échappement, ils l’avaient acculé aux limites de la foire, qui ne pouvait plus lui offrir de salut.

Un peu plus loin, à une centaine de mètres les jardins commençaient. L’énergie du désespoir lui permit de franchir cette distance sans être rejoint. Et cette manœuvre désorienta même les poursuivants. L’alarme ne fut donnée qu’au dernier moment, alors qu’il avait déjà atteint la lisière d’un petit bois.

« Par là, par là, regardez-le, il veut se cacher dans le bois. Allez, allez sus au croulant ! »

La poursuite reprit. Si seulement il pouvait tenir jusqu’aux premières lueurs de l'aube il serait sauvé. Mais combien de temps encore à passer avant ! Les horloges, çà et là, sonnaient les heures, mais dans son angoisse fiévreuse il n’arrivait pas à compter les coups. Il descendit une colline, déboula dans une petite vallée, grimpa sur une rive, traversa une quelconque rivière, mais chaque fois qu’il se retournait et regardait derrière lui, trois, quatre de ces canailles étaient toujours là, implacables, gesticulant frénétiquement tout en le pourchassant.

Lorsque, ses dernières forces épuisées, il se jucha péniblement sur le rebord d’un vieux bastion à pic, il vit que le ciel, au-delà de la masse des toits, pâlissait. Mais il était trop tard désormais. Il se sentait complètement exténué. Le sang coulait à flot de sa joue balafrée. Et Régora était sur le point de le rattraper. Il devina dans la pénombre son ricanement blanc.

Ils se trouvèrent face à face tous les deux sur l’étroite arête herbeuse. Régora n’eut même pas à le frapper. Pour l’éviter Saggini fit un pas en arrière, ne trouva que le vide et tomba, roulant sur le versant à pic, tout en pierres et en ronces. On entendit un bruit mou puis un gémissement déchirant.

« Il n’y a pas laissé sa peau, mais on lui a donné la leçon qu’il méritait, dit Régora. Maintenant, il vaut mieux foutre le camp. On ne sait jamais, avec les flics ».

Ils s’en allèrent par petits groupes, en commentant leur chasse et en se tordant de rire. Mais elle avait duré longtemps cette fois. Aucun vieux ne leur avait donné autant de fil à retordre. Eux aussi ils se sentaient fatigués. Qui peut savoir pourquoi, ils étaient très las. Le petit groupe se disloqua. Régora partit d’un côté avec la gamine. Ils arrivèrent à une place illuminée.

« Qu’est-ce que tu as sur la tête ? demanda-t-elle.

— Et toi ? Toi aussi ».

Ils s'approchèrent l’un de l’autre, s’examinant réciproquement.

« Mon Dieu ! tu en as une figure ! Et tout ce blanc sur tes cheveux !

— Mais toi aussi, tu as une tête épouvantable ».

Une inquiétude soudaine. Cela n’était jamais arrivé encore à Régora. Il s’approcha d’une vitrine pour se regarder.

Dans le miroir il vit très distinctement un homme sur la cinquantaine environ, les yeux et les joues flasques, les paupières flétries, un cou comme celui des pélicans. Il essaya de sourire, il lui manquait deux dents, juste sur le devant.

Était-ce un cauchemar ? Il se retourna. La fille avait disparu. Et puis du fond de la place à toute allure trois garçons se précipitèrent sur lui. Ils étaient cinq, huit. Ils lancèrent un long coup de sifflet terrifiant.

« Allez, allez, tombez-lui dessus au croulant ! » Maintenant c’était lui le vieux. Et son tour était arrivé.

Régora commença à courir de toutes ses forces, mais elles étaient faibles. La jeunesse, cette saison fanfaronne et sans pitié qui semblait devoir durer toujours, qui semblait ne jamais devoir finir. Et une nuit avait suffi à la brûler. Maintenant il ne restait plus rien à dépenser.

Chasseurs de vieux

CHASSEURS DE VIEUX de Dino Buzzati. Le K., 1966.
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20 octobre 2026 2 20 /10 /octobre /2026 16:47

On voit des voyous qui se vautrent

On voit les Huns contre les autres

Ils cassent tout, chaque bagnole

Tout en chantant la Carmagnole

En faisant les comptes

On se rend compte

D’une faille profonde.

 

On voit des bandes qui s’illustrent

Avec une violence rustre

Tous ces fous capables du pire

Qui volent et pillent en plein délire

Dans l’horrible conte

On se rend compte

Qu’une horrible tempête gronde

 

On voit des pillards qui se servent

Des magasins jusqu’aux réserves

Tous ces brigands sont des vandales

Dont les rapines sont scandale

Dans ce bain de honte

On se rend compte

De cette barbarie immonde

 

On voit des brigands qui grégaires

Se déchaînent dans les artères

Sans éprouver la moindre gêne

Transforment la ville en géhenne

Mais au bout du compte

La colère monte

Face à cette infernale ronde

 

Au bout du compte

La colère monte

Face à cette infernale ronde

De cette horreur immonde

 

Les Huns qui se vautrent, est une parodie écrite par Bernard Martial, le 20 octobre, après les événements du 17 octobre 2026, à partir de la chanson Les uns contre les autres, écrite par Luc Plamondon sur une musique de Michel Berger, en octobre 1978, pour l’opéra-rock Starmania (interprète originale : Fabienne Thibeault (dans le rôle de Marie-Jeanne, la serveuse automate).

Les manifestants alimentent un feu sur la chaussée, à Paris, le 17 octobre 2026. CARL COURT / Getty Images via AFP

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18 octobre 2026 7 18 /10 /octobre /2026 23:36

La mairie de Limoges1, temple républicain

Est immolée ce jour, par des bandes barbares,

Qui, en hordes hurlantes, opportunes, s’emparent

Des fruits démocratiques dont ils font leur festin.

 

Cet Hôtel de ville, tel un château limousin,

A résisté au temps et aux feux de deux guerres,

Pour être saccagé, comme faisaient, naguère,

Des pillards, aigrefins et autres malandrins.

 

L’autodafé odieux, infligé à la ville,

Est un crime commis par des âmes serviles

Au pays d’Oradour, obsédant souvenir.

 

La cité limougeaude saura fondre la haine

Au blanc du kaolin qui fait la porcelaine

Et chasser ses démons pourfendeurs d’avenir.

 

 

 

 


1.  Des individus radicaux ont mis le feu à la mairie de Limoges en fin de manifestation samedi 17 octobre 2026. L’édifice du XIXe siècle a été ravagé en grande partie par les flammes.

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