Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 18:22

C’est dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire « chien », un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante. Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi. Sous les ciels en furie d’une mégalopole privatisée, « Chien 51 » se fait l’écho de notre monde inquiétant, à la fois menaçant et menacé. Mais ce roman abrite aussi le souvenir ardent de ce qui fut, à transmettre pour demain, comme un dernier rempart à notre postmodernité.

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique. 

1. Résumé détaillé.

   1. DERNIÈRES VISIONS DU PORT

D’un coup, la ville devint folle. Lorsque les dirigeants de GoldTex annoncèrent que le rachat de la Grèce était finalisé, les citoyens d’Athènes furent pris de panique. Eux qui s’étaient massivement opposés à cette acquisition en montant sur les barricades, voulurent tous partir. Des rumeurs circulaient : on disait que seuls les premiers pourraient fuir et que ceux qui resteraient habiteraient dans une Grèce démembrée, devenue terre d’esclaves, oubliée de tous. * Il fallait fuir. La folie s’emparait de la rue. Sur l’avenue Tsaldari, une (11) femme avec ses trois enfants supplia qu’on la prenne. Sur le boulevard Thiseos, des hommes mirent le feu à un taxi qui avait refusé de les conduire au port. La résistance ne dura que quelques jours. Très vite, une résignation silencieuse succéda aux comportements les plus fous. Athènes marchait désormais tête basse. Toutes les artères qui menaient au port, à la gare ou à l’aéroport étaient saturées et les gens finissaient par abandonner leurs véhicules coincés dans les embouteillages. (12) Malgré les annonces dissuasives, la foule continuait de se ruer dans les aérogares. Les rues grondaient du piétinement des foules et des pleurs des enfants où de nouveaux arrivants ne cessaient de s’agglutiner. * Lui, aussi s’était levé pour partir. Mais, à la différence des autres, il avait un badge et un brassard qui lui permettaient de forcer les barrages. On l’enviait. Sur le port du Pirée, deux paquebots s’apprêtaient à quitter Athènes. (13) L’embarquement avait commencé dans la cohue. Il se sentait heureux de quitter cette humanité défaite. * Le navire militaire, à quai, protégé par des soldats, semblait l’attendre. Deux jours plus tôt, il avait reçu son ordre d’évacuation personnel. Il avait fait sa valise rapidement et n’avait prévenu personne. Ses parents étaient morts quelques années plus tôt. Il monta à bord et s’installa sur le pont pour observer le pays qu’il quittait. * Cela aurait dû durer des heures encore, mais le bruit fracassant d’une explosion vint tout bouleverser. (14) La coque du paquebot d’à côté était percé, des gens tombaient, d’autres les piétinaient. Des familles étaient séparées. Quelques minutes plus tard, une autre bombe explosa du côté des hangars tuant ceux qui croyaient s’être sauvés. Plus personne ne savait où fuir. Lui était tétanisé, impuissant devant ce carnage. Il pensa immédiatement au groupuscule Tigimas [« Notre terre », en grec] qui, depuis des semaines, menaçait de s’en prendre aux civils et avait prévenu qu’il ciblerait les gares et les aéroports pour empêcher les départs. Le capitaine (15) avait ordonné de précipiter le départ. Il resta sur le pont en regardant la ville qui criait et les familles prises au piège. Il savait qu’il ne reviendrait plus. C’était la dernière image d’Athènes qu’il emportait avec lui. Il ne serait plus jamais grec. (16)

    2. LE SERMENT

Il entend le bruit sourd d’un objet qui frappe contre le mur, près de la porte d’entrée de l’appartement. Cela le sort du sommeil. Il ne sait plus trop où il est. Il repense aux rues d’Athènes, au port du Pirée qu’il a quitté 30 ans plus tôt, à tous ces mondes qu’il a vus disparaître. Il lui faut quelques minutes pour reprendre ses esprits. Il sait qu’il est Zem Sparak, un « chien » comme on les appelle au dépôt, fouillant dans les rues de la zone 3 depuis 20 ans pour le compte des autorités. Il va falloir assumer cette nouvelle journée. (17) Il a compris d’où venait le bruit. Son réfrigérateur connecté a encore commandé des packs de lait frais, comme chaque matin depuis 10 jours, parce qu’il ne l’a toujours pas fait réparer, 6 ou 12 bouteilles, 2 fois par semaine, selon les caprices du processeur défectueux et les bouteilles s’entassent, il ne sait plus où les mettre. Il n’a pas envie de perdre son temps à répondre à un questionnaire de dysfonctionnement au téléphone. Alors, il enjambe les bouteilles de lait, soulagé de revenir à la seule chose qui le sauve de l’ennui : la rue. Quelque chose d’inhabituel se passe au carrefour 36. A l’angle, là où il y avait autrefois la petite épicerie de Safir, (18) il y a un attroupement. Il sent « la fièvre du trottoir » comme dit le vieux Tobo qui mendie dans les quartiers sud. Tous les gens qui sont là ont quelque chose d’exalté ; ils ont tous une lumière de drogués dans le regard. « J’aurais jamais pensé voir ça de mon vivant, dit un vieil homme aux yeux d’enfant. Destiny est passée. » Il entend la phrase répétée et commentée à l’infini, avec extase et incrédulité. Destiny, c’est la chaîne de télévision. Ils sont venus et ils ont emmené un homme dont la vie va changer, comme ils le montrent dans les spots qui passent en boucle sur les grands écrans des carrefours. « You think you desserve a better life ? Thanks (19) to Destiny, you’ll get the best life ever ! » Aujourd’hui, la félicité est tombée au coin de cette rue. Un quartier entier va vivre pendant des semaines en commentant cet événement jusqu’à l’ivresse. Sparak ne partage pas leur joie. Il se rappelle un autre vainqueur, il y a des années, sur l’avenue VII : quelques heures après être venus le chercher, ils l’avaient ramené, déclarant qu’ils s’étaient trompés. L’homme était resté 2h en zone 2, puis il était revenu dans son taudis. Quelques minutes après le départ des voitures noires du convoi, il était monté au 32e étage et avait sauté. Destiny n’en a probablement jamais rien su mais c’est lui, Zem Sparak, qui avait ramassé le corps écrasé. Et maintenant, il est enlisé dans ce souvenir. C’est à cet instant que son bracelet se met à vibrer. Il est appelé sur zone ; cela lui change les idées. (20) Il redevient un chien. Quelque part, un type qui a cogné une femme attend d’être embarqué. Il prend la direction des Décharges Citoyennes. * Son bracelet lui précise l’endroit : « Avenue VIII. La Steppe. » Une route à 4 voies, surélevée, au sud-est de Magnapole sur laquelle personne ne roule puisque les deux ponts à ses extrémités ont été condamnés. L’Avenue VIII est un bras inutile sur lequel ne peuvent aller que des piétons. Sous la voie rapide, s’étale la « Steppe », vaste terrain vague battu par les vents, en friche. Sparak peste à cause de la pluie jaune, presque orange, qui tombe dru. Il va devoir se risquer hors de la zone couverte. Il n’a pas pris son Smart rain. Il va avoir droit aux pluies acides, à la grêle et aux bourrasques éreintantes (21) en dépit des travaux d’agrandissement du dôme climatique lancés depuis des années mais non achevés. Mais il faut qu’il y aille. * Le corps est là, couché sur le côté droit, dans cette Steppe sous l’ancienne voie rapide. C’est un homme caucasien, proche de la cinquantaine. Ça pourrait être lui. (22) Le « siffleur » qui a trouvé et prévenu les autorités est à ses côtés : Bareïm, un gros gars qui s’est ruiné la santé en mangeant des donuts. * « Ils ont dû lui retomber dessus à plusieurs », dit Bareïm. Sparak ne répond pas. Il n’aime pas particulièrement les théories de Bareïm. « Selon moi, c’était pour lui piquer 2 pauvres doses de TQX ou un truc de ce genre, et il a dû se défendre. » Soudain, une voix électronique s’élève du Curasix : « IMC 39,7, artère bouchée à 67%, pression sanguine saturée à +16. Il vous reste 6 ans, 8 mois et 22 jours à vivre. » Le géant fouille dans sa poche pour éteindre l’appareil. Sparak le regarde avec un air narquois. Ainsi le gros Bareïm a cédé à la mode (23) de ce petit gadget inutile qui fait fureur. Bareïm comprend et croit nécessaire de se justifier : « C’est ma femme… » Zem n’a pas envie d’épiloguer sur son cas : il lui demande plutôt s’il a déplacé le corps : « Ah non, pas touché. » Alors Sparak saisit le cadavre et le met sur le dos ; en l’échappant, il macule son pantalon de boue jaune. Une longue incision court de la trachée jusqu’au diaphragme puis se divise sous les dernières côtes au-dessus du nombril. Il a été couvert comme un poisson. Zem Sparak remet le manteau sur le mort. (24) Il attend l’ambulance plus d’1/2 heure ; le chauffeur a cherché un moment l’accès au terrain vague. Le gros Bareïm est parti et la pluie s’est mise à tomber. En 5 mn, il a été trempé. L’infirmier demande à Sparak de monter à l’arrière et de rester aux côtés du corps. Le véhicule glisse sur les roues de ces quartiers en direction de la morgue Saint-Espoir, dans le district 6. * Il jure qu’il trouvera celui qui a tué cet homme. Le trajet dure longtemps. La mégapole déploie ses grandes avenues (25) qui toutes partent de la zone 2. Ils prennent le boulevard du Schisme, le seul grand axe circulaire reliant les 8 districts, en direction du quartier RedQ. La morgue est au-delà. Il laisse la ville défiler et il lui semble en être le gardien. Il va devoir se pencher sur cet homme qui lui aurait peut-être été indifférent de son vivant. Qu’est-ce que ça changera s’il élucide ce meurtre ? (26) Et pourtant, il jure. Il trouvera. Pas au nom d’une prétendue morale mais parce que le mort le lui a demandé. * Une fois revenu dans le district 7, il se dirige vers la borne de la place des Feux. Il y retrouve Solar et Mazdo. Ce sont les 2 seuls flics en uniforme qu’il aime bien. Ils ne le regardent pas de haut. Il leur arrive même de déjeuner ensemble, parfois. Ils l’accueillent avec un grand sourire en se moquant de sa tenue salie. Ils lui proposent d’aller boire un coup à la Niche. Mais Sparak doit d’abord saisir les informations sur la victime. Soudain, au moment où il appuie sur la touche pour valider la saisie, l’écran devient noir, un signal d’alerte rouge apparaît : « Dossier verrouillé ». Il appuie (27) 2, 3 fois sur la touche avec l’espoir de revenir en arrière. En vain. Au bout de quelques secondes, un nouveau message apparaît : « Veuillez prendre immédiatement contact avec votre pilote. » Sparak est contrarié. Il sait qu’il va devoir prendre contact avec ce que les autorités appellent des « pilotes » et ce que les gars, entre eux, nomment les « maîtres-chiens ». C’est le nouveau protocole mis en place pour obliger les services des différentes zones à collaborer entre eux lorsque les enquêtes l’exigent. Avec ce dossier « verrouillé », il ne pourra faire les choses à sa manière. (28)

   3. L’ÎLE-GUICHET

Le port d’Argostoli avait été totalement réaménagé. Les bateaux arrivaient à Céphalonie et déposaient les passagers devant des bâtiments immenses où les files d’attente s’allongeaient. Une grande partie de la ville était organisée autour du tri des arrivants. Les paquebots déversaient chaque jour la population qui avait réussi à quitter Athènes. Pendant toute la durée du trajet, les passagers essayaient de glaner quelques informations. Il était rare que les membres de l’équipage répondent aux questions. Lors du débarquement, tout était lent et craintif. Le premier hangar était dédié au tri sanitaire. On vérifiait la température de chacun. Ceux qui avaient de la fièvre étaient invités à rejoindre un autre bâtiment. De là, en car, on les amenait vers un immeuble du côté de Koutavos, qui faisait office d’hôpital. Pour les autres, le (29) long processus d’enregistrement commençait. Les hangars 3 et 4 étaient les plus grands. L’entretien durait quelques minutes. L’enjeu était de sélectionner les plus diplômés. Ingénieurs, professeurs, médecins, cadres étaient immédiatement invités à signer un contrat d’embauche pour une durée de 10 ans, renouvelable. Ils recevaient de nouveaux papiers, bénéficiaient du statut de cilarié et pouvaient s’envoler vers Magnapole. Pour les autres, le processus était plus lent. Les personnes non qualifiées mais qui avaient un emploi en Grèce étaient également recrutés mais il leur était proposé de rejoindre la zone 3. Pour eux, une vie de labeur commençait alors, loin de la Grèce et de la mer. (30) Il y avait une 3e catégorie : celle des non-qualifiés. Les chômeurs, les personnes à la retraite non reliées à un foyer d’actifs. Ceux-là restaient sur place. Il leur était proposé de travailler pour GoldTex à Céphalonie ou sur d’autres îles-guichets. Ils devenaient manœuvres ou chauffeurs de cars. Ils aidaient à gérer les files d’arrivants. Et puis, certains étaient refusés : les prisonniers, les délinquants, les chétifs. On les dirigeait vers le bâtiment D, pour « Deported », le plus sécurisé, gardé en permanence par des policiers. Une fois à l’intérieur, on leur signifiait que GoldTex ne désirait pas donner suite à leur demande et qu’aucune place ne les attendait nulle part. On leur expliquait qu’ils allaient être invités à monter à bord du paquebot Rédemption 3 qui les emmènerait vers un pays avec lequel GoldTex avait des accords de sous-traitance. Certains se rebellaient. Ils étaient immédiatement arrêtés et passaient 24h dans des cellules du sous-sol. *  Tout un peuple avançait pas à pas, répondant aux questions posées, attendant de recevoir un tampon et de trouver sa place pour que la vie puisse continuer, acceptant cette longue sélection administrative pour l’avenir de leurs enfants (31) et les humiliations. (32)

   4. BON CHIEN

Salia Malberg se tient debout dans un imperméable gris. Le cercueil a été déposé sur 2 trépieds au centre du jardin du souvenir. Il y a peu de monde. Elle est immobile au milieu de ce petit groupe d’une vingtaine de personnes. Elle ne connaît personne et n’a pas envie d’engager la conversation. Elle attend que le maître de cérémonie fasse son discours, ensuite, elle partira. Combien de fois naît-on dans une vie ? Boris Dombro l’a fait naître. C’est grâce à lui qu’elle est aujourd’hui inspectrice. Elle pense à cet homme qu’elle aura appelé toute sa vie « patron » et qui repose désormais dans ce cercueil, à quelques mètres d’elle. La voix du maître de cérémonie s’élève au-dessus du petit groupe d’hommes et (33) de femmes, debout, là, sur la pelouse du jardin du souvenir. Salia regarde autour d’elle. De vieux collègues, pour la plupart, ni épouse, ni enfants. Une vie de travail et rien d’autre. Enquêteur, puis commissaire, puis directeur du centre de formation des recrues. Elle entend le maître de cérémonies égrener la liste des endroits où il a été en poste. Elle ne savait pas qu’il avait été envoyé en Grèce, 4 ans, comme tant de sa génération, puis au Bangladesh, pendant 2 ans, bien avant qu’elle ne le connaisse. (34) Dans l’assemblée, elle est la seule de son âge. Elle se souvient de ce moment dans son bureau, lorsqu’elle avait 21 ans, où il lui avait annoncé qu’il allait la prendre dans son école parce qu’elle n’avait pas tout à fait le niveau. Puis il avait expliqué que ce serait dur pour elle, mais que si elle s’accrochait, elle serait meilleure que les autres. Ça pouvait marcher parce qu’elle avait quelque chose de sauvage en elle. Elle en était restée tétanisée. Et elle était repartie avec son papier d’accréditation. Sa vie dans les forces de police avait pu commencer. Des mois d’efforts. Il avait toujours gardé un œil sur elle. Sans jamais dire un mot. Jusqu’au jour de la remise du diplôme où il lui avait dit qu’il était fier d’elle. (35) Il l’avait aidée en passant des coups de fil. Elle ne savait pas trop pourquoi il avait fait ça. Et aujourd’hui, elle ne pouvait pas lui demander. *  Son bracelet, soudain, se mit à vibrer. Un avis urgent. Elle s’écarte discrètement de la cérémonie. « Verrouillée ». elle doit se rendre d’urgence à son bureau. Elle se console en pensant que Dombro aurait été le 1er à lui dire de filer. Elle regarde une dernière fois le cercueil (36) et s’éloigne. * Le dossier n’est pas épais. Elle l’a parcouru en 2 mn. Zem Sparak. Arrivé à Magnapole à l’âge de 24 ans. Matricule XP51. A choisi la zone 3 après les Grandes Émeutes. Un gars qui arpente la crasse des bas-fonds depuis des années. Elle soupire. Elle n’a pas envie de le voir. Elle déteste travailler avec des gars amochés et celui-là va être trop lent. Elle regarde les bureaux de ses collègues, Cal, Ronnie et tous ceux du Pôle intervention. Depuis des mois, ils travaillent pour démanteler le réseau Break Walls. La hiérarchie les couve car ils sont efficaces et rapides. S’ils parviennent à coincer Jon Mafram, ils auront tous droit à une médaille. Elle aimerait faire partie du groupe. Elle l’a demandé. Son chef, le capitaine Monk, lui a expliqué qu’elle était encore un peu fraîche. Une façon de lui dire que depuis la mort de Dombro, les choses allaient redevenir compliquées pour elle. Il fallait qu’elle s’habitue à cette nouvelle situation. Elle patientera. (37) Elle y arrivera mais pour l’heure, elle a été verrouillée avec ce type qui va croire bon de lui expliquer ce qu’est le métier. * Devant le check-point du pont Trajan, sur l’avenue VII, il faut attendre dans la longue file de voitures et accepter de se laisser fouiller pour qu’enfin, après avoir montré sa carte d’accréditation zone 2, ils vous laissent passer, sur le bout des lèvres. Sparak endure tout ça, mâchoires serrées. Il remonte dans sa voiture après le dernier contrôle. Il n’aime pas passer d’une zone à l’autre. Beaucoup de ceux qui ont cette accréditation, en profitent pour faire de petits trafics. Ce n’est pas son cas. Les rues de la zone 2 lui ont toujours donné envie de mordre. Tout y est trop lisse, propre. (38) En zone 2, les boulevards sont arborés et les gens polis. Le dôme climatique protège des pluies jaunes, des bourrasques subites et assure une température sous les 32°. Il a toujours détesté cette zone. Et ce qu’il sent chaque fois qu’il revient, c’est le mépris tacite de ceux qui possèdent envers ceux qui n’ont rien. * Il parcourt les couloirs. Il déteste tout ici. Qu’on l’ait fait attendre 20 mn sans rien lui dire, que la fille qui vient d’entrer avec un dossier ne se soit même pas excusée et qu’elle lui pose sa 1ère question sans relever la tête : « Il portait des traces de lutte sur le corps ? – Avec du sucre, merci, répond Sparak. – Pardon ? – Le café, poursuit-il, avec du sucre. » Elle le regarde et marque un temps pour ne pas perdre la main. (39) « Je vois », dit-elle. Elle lui tend la main avec froideur. « Salia Malberg. Votre supérieur. » Il la regarde, sourit et observe cette fille […] « Zem Sparak, répond-il en lui tenant à son tour la main. Il semblerait qu’on nous ait verrouillés. – Il semblerait, oui – Vous pensez qu’il y a encore moyen de s’en défaire ? – Pardon ? – Se déverrouiller pour que chacun retourne chez soi. » Elle pose le dossier et lui dit avec froideur : « On est verrouillés par le tout nouveau programme de jumelage des polices. J’imagine que cela fait de nous des chanceux. En tout cas, des prototypes. Alors on va faire ce qu’ils nous demandent de faire et on va le faire du mieux possible pour que ce soit le plus rapide possible. » Il a écouté sans brocher. (40) « L’officier pilote et son bon chien, c’est ça ? – Exactement. » Puis, reprenant son dossier, elle demande : « Vous avez une idée de la raison pour laquelle on nous a verrouillés ? – Pour satisfaire votre irrépressible envie de découvrir le charme de la zone 3 » Elle ne rit pas. « Mais encore ? – Non. Aucune. – Vous avez quoi ? – On a ramassé le type dans un coin que même les dealers ne fréquentent pas. – Marques de coups ? – Le type était ouvert de la gorge au nombril. Comme un beau morceau de viande. – Vous avez une hypothèse sur ce qui a pu se passer ? – J’ai autant d’hypothèses qu’il y a de tarés en zone 3. – Mais encore ? » Elle n’est pas là pour plaisanter et perdre du temps. « Ça peut être un malade. Ce n’est pas ce qui manque. Mais ça pourrait être aussi de la classe à l’Eternytox. J’ai déjà vu ça… Des gens attaquent des individus dont ils pensent qu’ils ont bénéficié d’une opération. Ils les tuent et les ouvrent à la recherche des pièces (41) qu’ils revendront au marché noir… Sauf que personne dans le quartier des Décharges Citoyennes, ni même dans aucun district de la zone 3, n’a jamais eu les moyens de bénéficier d’une opération Eternytox. Ce sont des imitations qui circulent. Mais ça ne fait rien.

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 18:15

   

Le tout est d’y croire ! Alors on se fait poser une artère intelligente au marché noir, ou une poche d’estomac en latex avancé et on espère tenir 30 ans de plus. Mais malheureusement pour vous, la personne qui vous installe ces saloperies revend l’information aux gangs et vous êtes agressé dans les heures qui suivent par des gars qui ne voient en vous que des pièces détachables. Celui-là, comme les autres, croyait peut-être gagner un peu d’éternité et a fini ouvert, dans la boue. » Elle le laisse parler puis ajoute : « Sauf que le type n’est pas de la zone 3. » Sparak a l’air surpris. Il regarde son bracelet sur lequel il a gardé une synthèse du dossier. « J’ai marqué là qu’il est né en zone 3… – Oui, dit-elle, mais il n’y est pas resté. On n’a pas encore son identité. On a récupéré sa puce personnelle mais elle est endommagée. Ça va prendre un peu de temps… On aura les résultats dans la soirée. Ce qu’on sait, c’est ce que nous dit l’analyse digitale. Résident zone 2. C’est pour ça qu’on nous a verrouillés. Un type de ma zone s’est fait écailler dans votre zone. Et maintenant, il va falloir comprendre comment c’est possible… » C’est à son tour d’être surpris. Des gars de la zone 2 qui viennent se promener de l’autre côté des check-points, il n’en connaît pas beaucoup. « Et si c’était une erreur ? » demande-t-il avec une lueur d’espoir. (42) Elle le regarde avec une sorte de pitié, puis finit par lâcher : « N’espérez pas trop. Cette affaire va être pénible pour nous 2. Figurez-vous que moi non plus, je n’ai pas très envie de travailler en tandem. Alors on va essayer de régler ça le plus vite possible. Le mieux, pour ça, c’est que vous fassiez ce que je vous dis de faire. S’il est bien de la zone 2, je veux avoir plus d’infos. Qu’est-ce qu’il est venu foutre sur ce terrain vague ? Qui a-t-il vu ? A qui a-t-il parlé ? Si on répond à ces questions, ou même à une seule d’entre elles, on a peut-être une petite chance de savoir pourquoi on la tué. Et si on sait pourquoi on pourra commencer à se demander qui a fait ça… » La fille ne le regarde déjà plus. Elle est passée à autre chose. Lorsqu’elle relève la tête, elle a l’air surprise qu’il soit encore là, alors elle ajoute : « Avec les Séquences Effort, le dossier n’a pas été classé prioritaire. Je n’aurai accès à l’analyse de la puce que ce soir ou demain. D’ici là, faites ce que savez faire. » Il la regarde avec un air interrogatif. Alors il précise : « Creuser, fouiller, chercher. Bon chien. » Ça, c’est la monnaie de sa pièce. Pour qu’il ne quitte pas le bureau en se sentant à l’aise. Bon chien, qui ca se retourner avec son os dans la boue. (43)

    5. LA TRAHISON DE GAZYNSKI

Au début, il avait vécu avec l’espoir de pouvoir retourner au plus vite en Grèce. Il savait que pendant les 2 premières années, il n’avait pas le droit de faire de demande de congés mais cela ne l’inquiétait pas. Il l’avait accepté en signant son contrat et il était prêt à attendre. Il arpentait Magnapole avec curiosité. Il se promenait le long de la Saule ou dans le parc des Cèdres. Une ville pouvait être opulente et calme. Il avait du mal à le croire. Cela faisait longtemps qu’Athènes avait commencé à s’appauvrir. En arrivant à Magnapole, il découvrait qu’une ville n’était pas nécessairement sale et mal équipée. Qu’on pouvait vivre dans une ville sans coupures d’eau ou d’électricité. Cette déambulation dans ces rues cossues semblait irréelle. * Il fut d’abord affecté à l’antenne de police du quartier Grandelune, au pied de la butte Liberty. Puis le Service des enquêtes internes eut besoin de personnel et le recruta. C’étaient les débuts de la Grande (45) Compétition avec le consortium MolochFirst et il fallait traquer l’espionnage intérieur. Des concurrents faisaient de l’entrisme chez GoldTex. Chacune des deux mégafirmes voulait prendre l’autre de vitesse. Aller plus vite. Acheter davantage. Asphyxier la concurrence. Il avait écouté, comme tous les autres, le leader El Fatong leur vanter la force de GoldTex. Il avait assisté aux grands discours où le pouvoir avait lancé le slogan : « Soyez chez nous partout ! » annonçant une période de fusion-acquisition sans précédent. Tout était fait pour écraser la concurrence. Il avait essayé de partager cet élan, comprenant que le confort de la zone 2 était ce que GoldTex lui offrait en échange de son énergie et de son temps. * Et puis, il y eut le 18 mai. La firme Gazynski annonça qu’elle rejoignait MolochFirst. Cela sidéra les dirigeants qui n’avaient rien vu venir. GoldTex était trahie par son associé historique. La Grèce bascula dans le giron de la concurrence. C’était un revers politique considérable qui annonçait une lutte sans merci entre les deux grands groupes. A partir de ce jour, la rivalité fut totale. La perte de la Grèce était le signe que GoldTex avait été présomptueuse, n’avait pas su voir le danger arriver La firme envoya un corps expéditionnaire. Le statut juridique du Péloponnèse n’était pas tout à fait le même que celui du reste du pays. GoldTex affirma que Gazynski ne possédait aucun acte de propriété qui lui permettait de rétrocéder cette région à MolochFirst. Ce fut une longue (46) bataille. Sur le terrain, des assauts furent lancés et repoussés, des positions prises et perdues. Dans les bureaux des avocats, on se battait à coups de lois. Finalement, après des mois de combat, MolochFirst se retira de Nauplie, la dernière ville encore peuplée, à condition que le Péloponnèse devienne zone inhabitable. MolochFirst ne voulait pas voir pousser des villes rivales de l’autre côté de l’isthme de Corinthe. GoldTex en fit une victoire pour faire oublier l’immense revers de la trahison de son sous-traitant et il y eut de grandes fêtes dans les rues pour célébrer le retour de Nauplie dans le giron de l’entreprise. * A partir de ce jour, tout changea pour lui. C’était fini. L’espoir de retour était perdu. Il ne pouvait plus revenir à Athènes. GoldTex avait fait de lui un exilé, MolochFirst, un apatride. Son pays lui serait à jamais fermé. Les accords d’Argos scellèrent le sort du Péloponnèse. C’est à cette époque que GoldTex décida d’en faire un parc de recouvrements de déchets. En 2 ans, toute implantation humaine disparut. De Kalamata à Nauplie, ce ne fut qu’un ballet incessant de camions qui déversaient dans des crevasses profondes, jour et nuit, les détritus du monde. * Il vécut dès lors comme une ombre, détaché de tout, sans projet. La zone 2 l’entourait mais sans jamais entrer en lui. Quelque chose n’était plus là. Il n’éprouvait pas de haine, ne désirait pas (47) changer de quartier, ou de poste. Il était anesthésié. C’était peut-être ce que voulait GoldTex. Une dissolution totale de l’individu dans le grand projet commun. (48)

    6. CHECK-POINT

Cette ville n’a pas de mémoire. Tout s’y perd et disparaît. Depuis son dernier passage, la plupart des commerces ont changé. Les publicités sont nouvelles. En zone 3, quand un commerce ferme, c’est que le patron est mort ou qu’on a brûlé sa boutique. Ici, c’est différent. Tout change tout le temps. Avant de rentrer, Sparak voulait acheter des feuilles de vigne chez Varoumakis, avenue des 3-Juillets, dans le quartier Grandelune, mais ce dernier n’y est plus. A la place, il y a un vendeur de « nuages frais », des nouveaux desserts. Il décide d’essayer. Dès qu’il fait un pas dans la boutique, tout se met à sonner. Son accréditation dysfonctionne. La vendeuse panique. Il avance pour lui montrer sa carte mais elle lui dit (49) qu’il ne devrait pas être là. Alors il se résigne à sortir sans son nuage citron vert. Il maudit Varoumakis d’avoir disparu sans laisser de trace. Il maudit les bars qu’il ne retrouve plus et la ville qui a changé. * Ira traverse la Steppe, passe sous le grand squelette de l’avenue VIII, non loin de l’endroit où le corps a été trouvé. Elle a appris la nouvelle, comme tout le monde dans le quartier. Le corps a vite été emmené. Et puis les pluies acides sont tombées et ont effacé les traces. Lorsqu’Ira arrive près de l’ancien check-point de l’avenue VIII, celui qui a été fermé à la suite de l’éboulement du pont nord, elle jette un regard sur la boutique de boissons qui s’est installée dedans et le vieux Tobo qui est assis sur le trottoir lui demande où elle va. Elle l’aime bien Tobo et s’arrêtera peut-être demain pour discuter avec lui. Mais ce soir, elle doit faire vite. Elle est attendue. Dans quelques heures, si tout va bien, (50) elle passera en zone 2. Là-bas, il y a cet homme qui lui donne de l’argent et la couvre de compliments. Il faut qu’elle retrouve le passeur puis qu’elle se faufile dans les tunnels. Cela prendra quelques heures. Bientôt, elle ne sera plus la petite Ira du carrefour Citadelle mais une créature qui traîne à sa suite le désir des hommes et écrit, avec assurance, son propre destin. * Lorsque Zem Sparak approche du check-point Trajan par lequel il est entré quelques heures plus tôt, il s’immobilise. Ce n’est pas le long du mur qui l’arrête, ni la présence des véhicules de police. Il est saisi par une odeur. Un pneu brûle quelque part dans les bidonvilles de la Fosse. Il entend des cris venus de loin. Ça lui rappelle les rues d’Athènes, la clameur du peuple en colère. Il repense au jeune homme qu’il était alors, insultant les policiers. Cela le rend triste. (51) Dès le check-point passé, son 1er réflexe est d’allé chercher une bière à la Niche, une guinguette improbable, plantée au milieu de ce que les gens du quartier appellent le « Gabou », un terrain vague, derrière le commissariat du district 7 auquel les policiers ont donné ce nom de « commissariat Gabou ». Initialement, ce n’était qu’un camion qui faisait baraque à frites, puis le patron Fazarkous, que tout le monde appelle Fazar, a mis des tables autour et tendu une bâche pour les jours d’averse. Il n’y a personne à cette heure-ci. Il commande deux bières. La 1ère est pour lui. La seconde pour le vieux Tobo. S’il y a quelque chose à savoir dans la rue sur le meurtre de ce matin, lui saura. * Mais Tobo ne veut pas de cette bière « frelatée ». Il est de mauvaise humeur. (52) Les deux hommes gardent le silence un temps. Sparak observe Tobo : vieillir dans la rue n’est pas une sinécure. Tobo demande à Sparak ce qu’il peut faire pour lui. « Un gars de la zone 2 a été tué dans nos rues, ça te dit quelque chose ? » Le vieux a l’air surpris : « Ici ? répond-il. Tu rigoles ? Je l’aurais su… Ça ferait un sacré boucan, un truc pareil… » Il ment. Sparak le sent. Ce qu’il ne comprend pas encore, c’est pourquoi. De la peur ? Tout se sait ici. Il craint sûrement qu’on finisse par apprendre qu’ils ont bu une bière ensemble et qu’il a trop parlé. Tobo sait que la zone 3 vénère le silence et que s’il s’attire des ennuis, il ne pourra pas se battre. Il n’en a plus la force. La peur ou l’intérêt ? Tobo veut peut-être faire monter les enchères, monnayer ce qu’il sait. Mais Tobo ment mal ce soir. Sparak prend son temps : « La moindre petite info m’aiderait bien, Tobo. – J’ouvrirai grands mes yeux et mes oreilles, Zem, promis. Tu sais que je peux t’avoir des TQX pour pas cher si tu veux. – Ouais. Tu me l’as déjà dit. (53)Ils viennent du Bangladesh. – Un sacré long chemin pour venir faire sauter nos petits cerveaux d’ici. – Ça, tu l’as dit ! dit Tobo en riant. » Sparak s’éloigne. « Tu n’oublies pas, Tobo. N’importe quoi, la moindre petite info, je compte sur toi. – Ouais, le grand Tobo se met à l’écoute, promis », répond l’autre en levant sa bière. Et tandis qu’il s’éloigne, il entend le vieux qui continue à parler : « Le grand Tobo… et son armée de pilules. Roi de la nuit. Plaisir. Y a que ça qui vous attend. » * En arrivant en bas de chez lui, il s’arrête, envisage un temps la possibilité d’y entrer puis se ravise. Que fera-t-il chez lui ? Alors il tourne les talons et s’engouffre dans la première avenue et il ressent le soulagement de celui qui échappe à son châtiment. (54) * Le passage dans le tunnel n’a pas d’importance. Je suis Ira Cuprack. Je vais d’une zone à l’autre. Les réflexions grivoises et les gestes déplacées du passeur n’ont pas d’importance. Je continue. Une fois le tunnel passé, il y a cette nuit qui débute et qui est à moi. Je n’ai plus qu’à me changer derrière une voiture et je ne suis plus Ira Cuprack. Les portes s’ouvrent. Celui qui m’attend a le don de se faire obéir. J’ai rendez-vous, moi, la petite Ira qui n’a que sa beauté, avec la chance et rien ne m’arrêtera. Vous dites que je ne devrais pas. J’ai un corps qui fait tourner la tête des hommes. C’est la seule chose que je puisse utiliser. (55) Ma beauté, je m’en sers. Ils pensent me posséder mais ils se trompent ; je suis ailleurs. Je prépare ma vie. Ce rendez-vous va me le permettre et je vais droit à lui, sans hésiter. Je sais bien que les étreintes avec des garçons de mon âge seraient plus tendres mais je préfère les hommes qui m’offrent plus de moyens. Je sais que je ne fais pas encore partie de cette ville et qu’il va me falloir être rusée. Mais j’attends qu’il ne puisse plus se passer de moi. Je suis prête à toute (56) pour cette richesse. * Lorsqu’il ouvre la porte de chez Miki, le patron l’accueille avec un étrange sourire. C’est un homme d’une quarantaine d’années avec une moustache. « Déjà de retour ? lance-t-il avec un air de profond contentement. Je vous avais dit que ça vous plairait ! » Sparak a envie de dire à Miki de se taire, de simplement lui vendre ce qu’il est venu chercher mais il ne peut pas. Il est venu il y a 2 jours. La boîte de Miki est une des plus fréquentées du quartier RedQ. Elle est connue pour ses filles et sa bonne musique. Zem la fréquente les soirs de grande solitude lorsqu’il a envie de serrer dans ses bras une fille au rire forcé. Mais la dernière fois, Miki l’a accueilli avec un air de comploteur gourmand. Il lui a annoncé qu’il avait aménagé une nouvelle salle au 3e étage. Il lui a parlé de l’Okios, la nouvelle technologie addictive à la mode. Premier essai gratuit. Zem a donc essayé ce casque, deux émetteurs posés sur les tempes qui diffusent des images au cerveau et assurent une plongée immersive dans un monde que les yeux, ensuite, projettent sur les murs alentour. (57) « Qu’est-ce que je vous programme, inspecteur ? demande le patron. – Comme la dernière fois. – Vous êtes bien le seul. Les autres veulent tous du sexe. – Chacn ses rêves, j’imagine », répond laconiquement Sparak. Miki acquiesce, tend à Sparak le casque à poser et la pilule d’Okios. Il télécharge le programme et annonce : 200. Sparak paie. Il a hâte. * Dans la salle du 3e étage, il y a une dizaine de matelas au sol. Des corps sont étendus, çà et là, le visage tourné vers le mur. Il en enjambe quelques-uns, se choisit un matelas, avale la drogue chimique qui va le libérer de ce qu’il est en le rendant plus léger. Il pose les émetteurs sur ses tempes. Les effets de la drogue commencent à se faire sentir. Il se sent bien. Les images surgissent devant lui : des archives d’Athènes. (58) Il revoit les pentes du quartier Philopappos, la rue Karaiskaki, qui donne sur la place Iroon. Il est émerveillé par ce qu’il voit et entend. Il est chez lui et il sourit alors d’un sourire qui remplace la nuit. (59)

    7. ET LES MORTS AURONT UN NOM

Aux petites heures du matin, avant que l’aube ne fasse scintiller les façades des immeubles, les drones décollent les uns après les autres comme une grappe de bourdons. Chacun a son plan de vol. Ils progressent en silence jusqu’à rejoindre le point où démarrera leur campagne, puis ils s’allument, activent leur micro, déplient leur écran ventral et projettent dessus les images de leurs communiqués. Ils rasent les immeubles, frôlent les fenêtres des habitations. Çà et là, des quartiers cossus de Grandelune, Spada et Petit-Chagrin, en zone 2, aux 8 districts de la zone 3, de la jolie place des Sept-Fontaines à la zone résidentielle d’Outresaule, en passant par les bidonvilles de la Grande Fosse, ils réveillent la ville. « Demain, le renouveau ! Votez Barsok. » La campagne pour l’élection d’un nouveau membre à la Commission directoire bat son plein. Partout des slogans sont diffusés d’une voix métallique. « Le seul candidat, c’est Kanaka ! » Le vote aura lieu dans quelques semaines et les drones ont l’autorisation d’intensifier la campagne et de commencer leur vol dès les premières heures du jour. (61) Dans les zones 2 et 3, les robots-démarcheurs vont se multiplier. La ville va se mettre à parler de 1.000 bouches. Kanaka contre Barsok. Personne ne pourra y échapper. Les drones vont vanter les mérites des deux candidats pour remplacer l’Honorable El Fatong, mort 2 mois plus tôt à l’âge de 98 ans. Le candidat traditionnel, Kanaka, chef de la Commission santé, contre l’impétueux Barsok, chef de la Commission sécurité, originaire de la zone 3. L’un comme l’autre ont injecté des millions dans cette armée de drones qui va se déminer partout pour essayer de faire en sorte que pas une rue n’ignore la tenue de l’élection. * Sparak marche. Cela lui fait du bien. Il a mis du temps à se réveiller. La prise d’Okios l’a engourdi. Son corps tout entier est comme ralenti. Il sait que l’Okios endommage la continuité de la conscience et qu’il faut en user avec parcimonie mais les plongées en noir et blanc sont un tel vertige qu’il ne peut plus s’en passer. Il se secoue la tête Il lui faut du temps pour retrouver ses esprits. Il se dirige lentement vers la (62) Niche dans l’espoir d’un café qui le réconciliera avec ce matin. * Au commissariat Pinto, dans la zone 2, le briefing du jour vient de commencer. Le capitaine Monk regarde la salle avec un visage concentré. Il attend quelques secondes avant de parler, veut être sûr d’avoir l’attention de tout le monde. Les gars se taisent. Les derniers rires s’estompent et il commence. Il leur dit que la période est tendue. Il leur parle de la Séquence Effort qui a été décidée par la Commission directoire pour finaliser l’OPA sur la République dominicaine. « Ce n’est pas la 1ère que vous vivez, messieurs. Vous savez que c’est dur mais que les autorités savent être reconnaissantes. Elles nous demandent de ne pas compter nos heures pendant des jours, des semaines parfois, mais après, elles nous récompensent largement. On va tenir le coup et travailler avec acharnement. Je ne veux voir personne rentrer chez lui avant 22h. c’est compris ? » Il fait une pause. « Est-ce qu’il le fait exprès ? » se demande Salia. Elles sont au moins six femmes dans la salle. Mais rien n’y fait. Pendant les réunions, il n’est question que de « messieurs » et de « gars ». « A ça messieurs, s’ajoutent les élections à la Commission. Il n’a pas pu vous échapper que la campagne (63) battait son plein. … Je ne veux pas d’esclandres, de dysfonctionnements qui feraient la une des journaux, je ne veux pas de vague. Juste des résultats. » Ronnie, assis au fond de la salle, lève la main et demande : « C’est vrai, chef, que Barsok veut imposer la fusion des polices des zones 2 et 3 ? » Avant que le patron ne puisse répondre, son voisin Cal, renchérit d’un air goguenard : « Ah parce qu’il y a des flics en zone 3 ? » Tous se mettent à rire, sauf le patron qui reste impassible. Lorsque le calme revient, il reprend : « C’est exactement le genre de conneries que je ne veux pas entendre pendant les semaines qui viennent Ronnie. Tu diras ce que tu voudras à tes potes le soir autour d’une bière mais pas là. Et comme tu n’es pas près d’aller boire une bière parce que nous sommes en Séquence Effort, pour l’instant, le mieux, c’est de te la boucler et de bosser. Est-ce que c’est clair ? Vous n’avez pas d’avis sur cette campagne, vous ne savez rien, vous ne pensez rien. Vous faites juste votre boulot. Mais par ailleurs, je vous confirme que le candidat Barsok est notre chef de la Sécurité et en tant que tel, il a lancé la réforme dite du pilotage, communément appelée le pilotage. » (64) Un brouhaha de protestation monte des rangs des policiers. « Je sais. Vous n’aimez pas ça. Mais il va falloir vous y faire. Ça n’arrive pas qu’aux autres. L’inspectrice Malberg peut vous en parler. Elle a été verrouillée hier pour un homicide en zone 3. » Les gars regardent Salia, l’œil moqueur. Deux d’entre eux poussent des aboiements pour singer un nouveau collègue ? Un autre se penche vers elle et lui dit : « Désolé, Malberg. Mais t’inquiète, on t’enverra des croquettes. » Le capitaine Monk continue : « Espérons que cette lubie soit temporaire comme tant d’autres avant elle. En attendant, je vous demande de faire avec et de jouer le jeu. Vous n’êtes pas obligés d’aimer votre chien, ni même de lui donner toutes les infos que vous avez mais simplement de le faire apparaître sur les rapports que vous me remettrez pour qu’on ne vienne pas nous accuser d’entraver la réforme. » Les gars protestent à nouveau, lèvent les bras en l’air. « Pendant ce temps, on ne fait pas notre vrai boulot ! » lance Cal avec un air outré. Le capitaine l’entend et enchaîne : « Justement, Cal. Cela m’amène au dernier point. L’affaire Break Walls et la traque de Jon Mafram. C’est le dossier prioritaire du service. Tout doit être fait pour le travail du Pôle intervention. » Les gars assis autour de Cal ne bougent pas. Tous les regards sont sur eux. Toutes les envies. Salia voudrait (65) lever son aide mais elle ne le fait pas. Elle sait bien que tout le monde se moquerait d’elle. Elle se tait et écoute le patron redire que les illuminés de Break Walls ne sont pas à prendre à la légère, que le groupe a décidé de durcir ses actions et qu’il faut rester en alerte maximale. Puis, lorsqu’il a fini de dire tout cela, il lance une dernière fois « Messieurs. Au boulot ! » * Dès qu’elle est sortie de la salle de briefing, Malberg retourne dans son bureau et essaie de joindre le médecin légiste de l’Institut Grande-Pitié pour avoir les 1ers résultats des analyses. « Edmundo ? C’est Malberg… Je t’appelle au sujet du corps qui est arrivé de la morgue Saint-Espoir hier soir. Est-ce que tu as une identification ? Le corps de la zone 3. Est-ce que tu peux m’épeler le nom ? P…A… » Elle entend très mal et lui demande où il est. Il est sorti s’acheter un café, il a bossé jusqu’à 2h du matin. « Malek Pamouk… Et l’heure de la mort ? » (66) Salia n’entend pas distinctement sa réponse. Il dit qu’il a transféré le dossier. Elle n’entend plus rien. * Elle tape le nom sur son ordinateur. Pamouk Malek. Le résultat la sidère. Il est né en zone 3 mais il est passé en zone 2 à l’âge de 47 ans parce qu’il faisait partie des vainqueurs du Grand Tirage au sort. Une fois arrivé en zone 2, il a suivi une formation accélérée pour changer de métier, puis est devenu cuisinier dans un restaurant sur les quais de la Saule, dans le quartier des Cèdres. Il avait une vie devant lui. La chance est capricieuse. Elle a sorti cet homme de la zone 3 mais c’était finalement pour l’y laisser mourir. A cet instant, le téléphone sonne. C’est Edmundo. La communication est meilleure. Il est dans une des salles de l’IML. « Je sais ce que tu vas me demander, Salia. Je peux te donner une estimation de l’heure de la mort. Mais ce n’est pas ce qui va t’intéresser le plus. Je peux t’affirmer que votre client n’est pas mort là où vous l’avez trouvé. Si cela avait été le cas, le (67) corps aurait commencé à être bouffé par les pluies acides et ça se verrait. On l’a déposé là post mortem. Il n’y a aucun doute. La mort a probablement été provoquée par un coup violent derrière la nuque. Ils l’ont ouvert ensuite. »  Elle reste seule, avec l’énigme de cette présence et l’impossibilité de faire coïncider le visage de cet homme tranquille avec la carcasse outragée du terrain vague. (68)

    7. ET LES MORTS AURONT UN NOM

Il n’y a pas grand monde à la Niche. Il est encore trop tôt. Le vieux Fazar suit un feuilleton brésilien sur un écran cassé. L’arrivée de Sparak a l’air de le soulager. Il se soustrait à son écran et dit à Sparak : « Quoi de neuf en zone 2 ? » Les nouvelles vont vite En guise de réponse, Zem fait une moue boudeuse. « Impossible de trouver des dolmades [feuilles de vigne farcies de riz] ? » Fazar a l’air de compatir. « Les temps ont changé », fit-il. Ils restent un moment silencieux. Puis Sparak lui demande : (69) « Tu es au courant pour le corps retrouvé dans la Steppe ? – Oui, répond Fazar. – Tu sais quelque chose là-dessus ? – Rien. » Le silence retombe. Zem boit une gorgée de bière Sa vie est là, sur ce terrain vague. « Dis, Fazar. – Quoi ? – Tu ne sais pas où je pourrais trouver des dolmades ? – Tu peux essayer chez Gavros, près du check-point Auguste. Vas-y de ma part, c’est mon cousin. » Sparak est sur le point de le remercier mais le vieux ajoute : « Mais si tu cherches le parfum d’hier, c’est foutu Sparak. On n’est plus au pays et les dolmades que tu trouveras n’auront été faits par aucune de nos mères. » Et il tourne le dos, le laissant finir sa bière. * C’est à cet instant que surgit Mazdo. Il s’approche en faisant de grands gestes et crie « Zem, lève-toi ! Grouille ! Les huiles ont débarqué au commissariat. Vite ! Le sergent Solomos t’attend pour commencer ! » (70)

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 18:11

Et il ajoute : « Il y a une fille de la zone 2 et tu le croiras pas mais ils disent que Barsok va venir ! » * Le sergent Solomos a effectivement convoqué tous les gars du service. Ils attendent, en uniforme, curieux de la présence de cette inspectrice de la zone 2 qui, pour l’instant, s’est mise en retrait et ne dit rien. Dès que Zem et Mazdo apparaissent, Salia fait un signe de la tête à Sparak pour qu’il vienne la rejoindre et, tandis qu’il approche, elle s’engouffre sans dire un mot dans le couloir qui jouxte la salle. Une fois à l’abri des regards, elle lui dit : « Ce n’est pas vraiment ce que j’attendais de vous. – Ah non ? – Je crois que vous ne m’avez pas bien comprise. » Elle le toise avec froideur. Lui ne bouge pas. Il sait très bien de quoi elle parle : il n’a pas donné signe de vie depuis leur première rencontre et c’est probablement cela qui l’excède. « Désolé de vous décevoir. – Je vous avais demandé de faire votre boulot de bon toutou, si je me souviens bien. » Elle s’est approchée de lui. « Disons que vous n’avez peut-être pas su trouver les mots pour me motiver, dit-il. – Ah non ? – Non. (71) – Vous voulez que je dise ce que je pense de notre petit couple ? – Je suis impatient. – Je pense que la database m’a gentiment offert un larbin et que je n’en ai pas encore assez profité. Je pense que je suis sur le point de décider de vous faire chier jour et nuit juste parce que c’est mon bon plaisir, que vous allez être corvéable à merci parce que votre petit air ne me plaît pas. – Ah non ? – Non. – Dommage. – On a une affaire, reprend-elle, et que ça vous plaise ou non, il va falloir s’y mettre. – Vous voulez que je vous dise, moi ce que je pense de notre affaire ? Puisque vous avez visiblement envie de croire que c’est « notre » affaire. Eh bien je pense que vous n’y croyez pas une seule seconde mais que vous me pensez assez con pour y croire, moi. Je sais très bien comment ça va tourner. Si on trouve quelque chose, vous disparaîtrez avec votre jolie petite affaire sous le coude et si on n’avance pas, vous direz que c’est à cause du bouseux de la zone 3. » Elle le coupe. « Et ? – Et ce n’est pas comme ça que je travaille. – Ah non ? – Non. – C’est drôle. Il me semblait qu’il y avait une chaîne hiérarchique et que c’était moi qui étais en haut et vous en bas et que donc, possiblement, je pouvais me passer complètement de savoir ce que vous inspiraient mes ordres. » (72) Il attend de voir jusqu’où va aller sa colère. « Vous allez faire ce que je vous dis de faire. Et dès maintenant. Que cela vous plaise ou non. Vous allez marcher à mes côtés, comme un bon chien, et renifler. Si vous ne voulez pas que je fasse sauter votre accréditation, vous allez apprendre à faire ce que je vous demande et même à me lécher la main. » C’est à cet instant que le sergent Solomos s’approche et les interrompt. Barsok vient d’arriver. Il est temps de regagner la salle. * Le candidat jaillit de sa voiture, entouré d’un aéropage de conseillers. Lorsqu’il entre, tous les policiers le dévisagent, heureux et fiers qu’un homme aussi connu leur rende visite. Une autorité naturelle se dégage de lui. Il avance vers le 1er rang sans hésiter, serre quelques mains puis s’assoit et laisse le sergent Solomos monter à la tribune en s’éclaircissant la voix. Celui-ci commence par remercier le chef de la Commission sécurité de sa présence. Il parle de l’honneur que cela représente pour un petit commissaire comme le Gabou. Il dit que, dans toute sa carrière, c’est bien la 1ère fois qu’il voit ça. Puis il s’adresse à ses hommes, en ayant prévenu le candidat : « J’espère que vous ne m’en voudrez pas de leur parler comme je le fais d’ordinaire ? » Et, comme Barsok répond d’un sourire entendu, il se lance et leur dit que c’est une sacrée belle occasion pour eux, aujourd’hui, de montrer ce qu’ils savent faire. Que (73) s’ils veulent qu’on sache qu’ils ne sont pas qu’une bande de clébards, c’est le moment. Il rappelle que l’enquête sur l’éventré du terrain vague fait l’objet d’un verrouillage entre les inspecteurs Sparak et Malberg, que ce nouveau type de protocole a été voulu et pensé par M. Barsok dans un souci de renforcer les liens entre les polices. « Je vais vous le dire autrement, les gars, finit-il par lâcher, c’est maintenant qu’il faut montrer ce que vous valez ! Toute info qui concerne l’affaire du corps des Décharges Citoyennes doit être transmise à Sparak. Le dossier est urgent. Vous allez vous défoncer pour que tout le monde sache qu’en zone 3 aussi, on sait résoudre les affaires. » Les hommes reçoivent ces phrases comme une décharge électrique. Ils promettent de faire leur mieux. * C’est maintenant au tour de Barsok de monter à la tribune. Il remercie le sergent et commence : « Je vous connais. Chacun d’entre vous. J’ai été comme vous. Vous le savez tous : je suis né ici, dans le district 7. Je sais ce que c’est que de vivre dans une zone dont on pense ne jamais sortir. Je sais ce que c’est que les familles qui s’esquintent, les pères qui disparaissent dans des soirées d’alcool. Je suis comme vous. J’ai eu honte de ma zone et je me suis demandé si j’allais crever dans cette honte. Eh bien non. Je suis là pour vous le dire. On peut être fier d’être né ici. Parce que les choses vont changer. J’ai voulu ce dispositif de (74) tandem pour montrer qu’ici aussi on sait travailler. Pour montrer surtout que Magnapole, ce n’est pas que les zones 1 et 2, Magnapole, c’est les 3 zones réunies. On ne peut plus continuer à vous mépriser. Vous savez vous, ce que c’est que la misère. On vous demande de balayer devant la porte de la zone 2 et c’est toujours plus difficile, toujours plus mal payé. Mais c’est fini. Il est temps que GoldTex s’appuie aussi sur la zone 3 et qu’elle le fasse avec fierté. C’est ce que je leur dirai si je suis élu à la Commission directoire. Je ne suis pas meilleur que les autres, mais je connais plus de réalités que les autres. Je connais toutes les vies qui contribuent à la richesse de GoldTex et je sais que certaines sont depuis trop longtemps méprisées. Alors, écoutez-moi : je vous fais la promesse que cela va changer ! Si vous êtes prêts, si vous êtes avec moi, cela a déjà commencé à changer ! » Barsok finit son discours avec un large sourire. Les policiers applaudissent à tout rompre. On ne leur a jamais parlé comme ça. Ils se sentent fiers, enfin reconnus. Barsok prend le temps d’en saluer encore quelques-uns, puis vient auprès de Sparak et Malberg et leur dit avec un air complice : « Je compte sur vous. Où que vous mène l’enquête, vous aurez mon appui. Il faut attraper le salopard qui a fait ça. » Il fait une photo avec eux, puis son garde du corps lui indique qu’il est temps de s’en aller et il sort de la salle, laissant derrière lui un commissariat retourné par l’ardeur qu’il a déclenchée. * Zem se penche vers Salia et lui dit avec un rictus un peu moqueur : (75) « Nous voilà devenus le fer de lance de la police de Magnapole » Elle sourit et ajoute : « On va essayer d’être à la hauteur. Et si on commençait par aller faire un tour aux Décharges Citoyennes ? » Il ne pensait pas qu’elle aurait envie d’aller voir les lieux mais il ne dit rien. Peut-être est-ce l’effet du discours de Barsok ? Peut-être est-elle convaincue soudainement de la nécessité de travailler ensemble ? A moins qu’elle ne veuille juste un chauffeur pour visiter la zone 3 ? (76)

    9. LA VOYANTE

Il gare la voiture à l’orée de la Steppe, puis l’accompagne jusqu’à l’endroit où ils ont trouvé la dépouille. Elle regarde tout autour d’elle, l’immensité du terrain vague, et se tourne vers lui. « Si je voulais me débarrasser d’un corps, ce serait bien le dernier endroit que je choisirais ». Il acquiesce. « Pourquoi venir jusqu’ici ? » poursuit-elle. « Ça fait partie du problème, répond laconiquement Zem, ça ne colle pas. » Pour la 1ère fois, elle le regarde avec intérêt. Oui. Il a raison. L’endroit. La disposition du corps. Ce n’est pas qu’un meurtre, c’est une mise en scène et, comme toute mise en scène, elle veut dire quelque chose. Mais quoi ? et à qui ? * « L’avenue VIII, vous connaissez ? » se demande-t-elle en remontant dans la voiture. « Oui. C’est juste au-dessus », dit-il en montrant le bras d’autoroute qui domine l’endroit où ils sont. « On y va. » (77) « Avenue VIII ? » répète-t-il avec surprise, comme pour souligner que ça n’a pas grand-chose à voir avec l’enquête. « Oui. » Durant le trajet pour rejoindre l’embranchement, elle ne prononce pas un mot, regarde à travers la vitre la réalité de ce quartier où tout est misère. Il n’ose pas lui demander si elle est déjà venue par ici. Il sent qu’elle est mieux dans le silence. Ils glissent tous les deux, côte à côte, dans ces rues où les détritus s’amoncellent, puis il prend la bretelle encore accessible et lorsqu’ils arrivent au bout de la route à 4 voies, devant le grand trou dans la chaussée, il éteint le moteur et lui dit : « L’avenue a été coupée. A partir de là, il faut continuer à pied » Et il ajoute : « A votre place, je ne sortirais pas comme ça. On n’est plus sous le dôme climatique par ici. En 5 minutes, vous pouvez vous prendre une averse de pluie acide » Elle le regarde un temps puis dit simplement : « Ça va aller ». * Il n’a pas bougé de la voiture. Il préfère attendre dedans. Il se demande ce que fait cette fille dans la boue des quartiers pauvres. Il sent en elle une opacité qui l’intrigue. La voilà maintenant qui se promène (78) sous une averse qui va lui bousiller son imperméable et lui laisser des traces dans les cheveux pendant 2, 3 jours. Il doit bien s’avouer qu’il l’aime bien. Même si elle l’énerve.  Alors qu’elle revient vers le véhicule, il ouvre la portière et lui demande si elle a trouvé ce qu’elle cherchait. * « Vous avez connu les Grandes Émeutes ? demande-t-il lorsqu’ils roulent de nouveau. – Oui. – C’était impressionnant ? – Impressionnant ? – Oui, je veux dire… la foule, les combats, tout ça » Impressionnant, oui. Par les dizaines de milliers d’hommes et de femmes de la zone 3 qui hurlaient leur rage d’être de sous-citoyens. C’était beau cette foule qui décidait de devenir un peuple. Le plus impressionnant, c’était la réponse de GoldTex. Un dispositif policier jamais vu. Le nombre des équipes, le matériel fourni, tout avait été fait pour mater au plus vite ce désir de liberté. « Ç’a été brutal, dit-il, avant d’ajouter, tout passage en zone 3 doit se finir par une bonne bière à la Niche. » (79) A sa grande surprise, elle répond en souriant : « Va pour la Niche ! » * Salia marche dans la boue en essayant d’éviter les canettes de bière et les bris de verre. « Dépêchez-vous. Ils annoncent une nouvelle averse », prévient Sparak. Elle regarde avec surprise le spectacle du ciel qui a changé en quelques secondes. Le ciel bleu qui régnait encore il y a 5 mn a disparu. « Ça fait bizarre, ça change si vite ici. Je suis tellement habituée au dôme climatique », dit-elle avec une sorte d’étonnement enfantin. « Croyez-moi, répond Zem, ces saloperies d’averses subites, on ne s’y fait jamais. » Ils accélèrent le pas et le vieux Fazar les accueille avec un large sourire : « Bienvenue à la Niche ! » Il a l’air très impressionné par la présence de cette femme qu’il ne connaît. Il indique une table à Salia et lui demande ce qu’elle désire. « Envoie 2 bières, Fazar, et arrête tes manières, c’est juste un jour de plus sous ce bon vieux ciel de merde. » (80) Fazar, un peu vexé par la remarque de Sparak et s’éloigne. Lorsqu’il revient avec les bières, il a retrouvé son visage taciturne. Il décapsule les bouteilles et les pose sur la table sans dire un mot. * « Votre avis sur ce qu’on a ? » interroge Salia. Il la regarde et finit par répondre : « Le gars ouvert comme un poisson, ça ressemble à un trafic de pièces détachées. Il a pu se faire greffer. Quelqu’un l’a su et a voulu récupérer les pièces. La question, c’est qui peut faire ça ? Un trafic pareil, ça demande de la logistique. Il fait un lieu, du matériel, une salle d’opération, des chirurgiens. Honnêtement, un truc pareil, et on en aurait entendu parler. – Donc ? – Donc ça ne colle pas. – Je sais comment Pamouk est passé de la zone 3 à la zone 2. – je vous écoute. – Il a gagné au Grand tirage Destiny. – Non ? » Sparak ne cache pas sa surprise. Un vainqueur assassiné, ce n’est pas commun. Salia continue à réfléchir à voix haute. « Imaginons qu’il ait été tué en zone 2, puis transporté jusqu’au terrain vague. Si c’était le cas, qui aurait pu organiser le passage du corps ? » Zem réfléchit, puis répond avec assurance : « Panotis. Il a un œil sur tout ce qui entre et tout ce qui sort. (81) – Bon, dit-elle. Demain matin, 1ère heure, on va rendre visite au dénommé Panotis et on lui met un petit coup de pression. On verra ce qu’il a à raconter. – Ça me va », répond Zem. Il reste un temps silencieux. C’est à ce moment-là qu’arrive le vieux Tobo. « Fazar ! crie Zem en direction du bar. Mets une bière à Tobo. C’est pour moi. » Le vieux Tobo a entendu. Il s’approche en souriant. Mais voyant Salia, il se fige. « Sois pas timide, Tobo. C’est juste une dame. »  Soudain, il se met à parler et il le fait d’une voix que Zem ne lui a jamais entendue. « Tout parle chez nous, dit-il avec un air de prophète. Ici, la loi c’est le tourment. Il faut plonger dans la boue pour embrasser la vérité. Tu verras. Même avec les yeux fermés ! »  Sparak n’a pas le temps de lui demander de quoi il parle et pourquoi il s’adresse ainsi à Salia que déjà il s’éloigne, en faisant non de la main. Sparak reste interdit. Salia aussi est silencieuse, comme en arrêt. Elle ne comprend pas ce que lui veut cet homme mais elle sent (82) qu’il sait probablement 1.000 choses qu’elle ignore. (83)

   10. LES GRANDES ÉMEUTES

Il y en avait de plus en plus. Chaque matin, les habitants de la zone 3 en découvraient au coin des rues, devant les arrêts de bus, sur les façades des immeubles ou les vitrines des magasins. Ils observaient ces dessins tagués durant la nuit et, sans pouvoir en déchiffrer le sens, comprenaient que quelque chose était en train de naître. Cela ressemblait à des signes tribaux. Deux traits parallèles suivant la même courbe, ou un triangle contenant un rond. Chacune de ces figures géométriques était un appel à l’insurrection. Et bientôt les 1ères manifestations eurent lieu. Ces signes qui avaient recouvert la ville, ils se les étaient peints sur le visage. Une horde jeune. Chacun avait choisi ses peintures de guerre : un trait épais qui descendait sur le nez puis bifurquait au-dessus de la bouche Deux traits sur les pommettes avec deux ronds en dessous. On aurait dit une troupe de guerriers étranges, obéissant à des codes méconnus. Il fallait modifier la perception de son visage pour tromper les algorithmes des drones de reconnaissance faciale qui patrouillaient et fichaient (85) les manifestants. Il fallait brouiller la vue des robots, leur faire croire qu’un visage était un objet, qu’une tête de face était de profil, pour qu’ils ne sachent plus rien reconnaître et que la ville leur échappe. * La zone 3 sut qu’elle avait trouvé sa colère et que le nombre de ceux qui allaient descendre dans la rue ne cesserait de croître. Les autorités aussi le sentirent. Elles envoyèrent une flotte conséquente de drones scanneurs qui n’avaient d’autre fonction que d’identifier le maximum d’individus. Ils passaient et repassaient au-dessus des foules comme une nuée d’insectes. La Commission sécurité avait prévenu : le couvre-feu ayant été proclamé, toute personne se trouvant dehors serait considérée comme un manifestant et, une fois identifiée, serait immédiatement licenciée. GoldTex ne voulait aucune protestation. Les drones volaient, tentaient de percevoir la moindre faille dans les maquillages tribaux pour réussir à mettre un nom sur chaque individu. Ceux qui n’avaient pas bien dessiné leurs brouilleurs recevaient sur leur bracelet une notification de licenciement à effet immédiat. N’étant plus cilarié de GoldTex, ils devaient se rendre au plus vite dans un bureau du départ. Les notifications tombaient par dizaines mais moins vite que les manifestants qui venaient gonfler le nombre des insurgés. Lors de la 3e journée, la foule, furieuse d’être harcelée par ces drones qui lui tournaient autour comme des mouches, chercha la confrontation et se dirigea vers le check-point de la Fosse ouest, celui qui était dans l’axe de l’avenue I. A peine les 1ers manifestants arrivèrent-ils qu’ils se mirent à (86) courir, laissant libre cours à leur envie de dévorer ce point encore lointain, barricadé derrière des plots de béton anti-véhicules et des barbelés. Les gardes du check-point n’avaient pas imaginé qu’ils seraient l’enjeu de la 1ère bataille. Ils n’étaient que 8 et virent arriver la foule avec stupeur, hésitant sur ce qu’il convenait de faire. Ne sachant s’il valait mieux tirer ou fuir, ils s’immobilisèrent comme du gibier sous l’œil de la carabine, tétanisés, jusqu’à ce que les manifestants soient sur eux et brisent tout de leurs cris, de leurs poings, de leurs rugissements. En quelques minutes, le check-point tomba. Ce fut une surprise immense pour tous ceux qui venaient d’en prendre possession. Il était donc possible de gagner. Quelque chose était sur le point de céder. Ils le sentaient. « Brûlez ! La zone 3 veut des droits ! » Les slogans étaient repris par la foule. Les drones de surveillance allaient et venaient en tous sens mais sans avoir de prise sur cette foule immense. L’inquiétude s’empara des forces de l’ordre. Chaque poste de police se demandait s’il allait être le prochain à tomber. Les manifestants tirent le check-point toute la nuit, aidés par les habitants qui apportaient des boissons et de quoi manger à ceux qui étaient aux avant-postes. Tous se mirent à croire que GoldTex allait céder et qu’un nouveau monde débuterait. * Au matin du 4e jour, les policiers anti-émeutes apparurent. Les manifestants comprirent tout de suite que la prise du check-point de la Fosse ouest n’avait fait que réveiller une immense machine de répression. Les policiers avançaient lentement, (87) avec les canons à eau, les gaz, cuirassés, dans des équipements qui leur donnaient des airs de scarabées modernes. Ils avançaient et frappaient tout devant eux. Ce fut le 1er affrontement de ces 10 longues journées de soulèvement. Les insurgés luttèrent avec rage pour tenir mais ils durent céder et finirent par abandonner le check-point. Les charges successives des policiers les obligèrent à refluer vers le centre. Çà et là, des incendies se déclenchaient. Les forces de l’ordre tiraient à balles réelles. Des drones hurleurs lançaient au-dessus des barricades des sons ultra-aigus qui faisaient saigner les tympans des manifestants et les obligeaient à fuir. Sans cesse, les barrages étaient détruits puis reconstruits, abandonnés puis repris. Les jeunes brûlaient tout ce qu’ils trouvaient pour obstruer les avenues et empêcher les gardes mobiles de circuler. Nuit et jour, les voix fatiguées des habitants reprenaient le slogan, sans rien abandonner de leur colère. « Brûlez ! » Plus personne ne croyait que la crise donnerait naissance à des négociations. Plus personne n’espérait obtenir des avancées, des concessions. Il n’était plus possible de revenir en arrière. * Comme tout membre des forces de l’ordre, Zem Sparak fut envoyé en zone 3. Au 5e jour des émeutes, il fut rattaché à une brigade d’assaut. Pendant 2 jours, lui et sa section jouèrent au chat et à la souris avec de petits groupes agiles qui leur lançaient des pierres ou les harcelaient en leur tendant des pièges du haut des toits d’immeubles. Il avait chargé maintes fois. Il avait passé des heures au milieu du souffle rauque de ses collègues. (88) Il avait frappé sur des corps où s’était opposé de tous ses muscles à l’assaut brutal des assaillants. Coups. Matraques. Taser. Il avait vécu au rythme des affrontements. Jusqu’à ce jour où ils avaient été déployés sur l’avenue VIII, au-delà du check-point, au-dessus des bidonvilles de la Grande Fosse. Ils étaient là, en rangs bien serrés. Ils avaient reçu ordre de tenir coûte que coûte. Si la zone 3 parvenait à se répandre dans les rues de la zone 2, c’était le chaos assuré et il n’était pas certain que Magnapole y survive. Ils étaient disposés en 4 rangées successives. Sparak était dans celle qui prendrait de plein fouet la charge. Les corps étaient tendus. Tout le monde serrait les mâchoires. Les policiers savaient que l’assaut serait sauvage. En face, les insurgés n’étaient plus les mêmes. Tout le peuple de la zone 3, mû par le désir fou de passer la frontière et de fouler, enfin, les rues de la zone 2, était là. Les 2 camps se faisaient face. Il avait envie de fuir. Pas par peur de l’affrontement mais par dégoût de ce qui allait se produire. Il lui semblait revivre l’écrasement du peuple grec. Il observait la foule face à lui et se demandait pourquoi il n’était pas plutôt parmi eux. Mais la charge n’eut pas lieu. Au moment où les manifestants allaient s’élancer, 2 explosions simultanées retentirent, les faisant eux-mêmes sursauter. Pendant quelques secondes, rien ne bougea. Chacun regardait autour de lui avec surprise. On cherchait à comprendre ce qui s’était passé. Puis la clameur monta. La panique s’empara des manifestants. Le sol bougeait sous leurs pieds. Les détonations avaient fait sauter 2 piliers portants de l’extrémité nord. En quelques secondes, tout s’écroula. Ce fut lent comme les images précises d’un cauchemar. Les (89) policiers eux, n’avaient pas bougé. Le sol était resté solide sous leurs pieds. Ils virent le béton céder, les 1ers trous apparaître et tout finir par se disloquer. Le pont s’effondra, emportant dans sa chute toutes ces vies mêlées. Tout se désagrégeait 20 m plus bas dans un épais nuage de poussière blanche. Entre eux et la zone 3, désormais, il y avait ce gouffre. Personne ne viendrait au secours de ceux qui tombaient. Personne même ne compterait les morts. Les émeutiers étaient châtiés. Sparak aurait probablement dû se féliciter de cette issue sui lui permettait d’éviter un affrontement et marquait le début du retour à l’ordre mais il en était incapable. Il revoyait les corps chuter. Il entendait le grondement monstrueux des éboulis. Ce jour-là, il prit sa décision. Il vivait que, dorénavant, il vivrait parmi eux, en zone 3, et qu’il le ferait en souvenir de ce pont brisé qui avait englouti tant de vies et fait taire tant de colère. (90)

    11. VISION-CHIMÈRE

« Et si on y allait maintenant ? » Salia est revenue sur ses pas alors qu’elle était sur le point de monter dans sa voiture pour rejoindre la zone 2. Elle regarde Sparak avec une sorte de candeur insistante. Comme il ne réagit pas, elle précise. « Panotis. Vous savez où le trouver à une heure pareille ? » Il réfléchit. Le plus probable, c’est qu’il soit dans le quartier de la Forêt, ce coin du district 8, au-delà des Décharges Citoyennes, qui est le terrain de prédilection de ses activités de petit chef des rues. Cette idée lui plaît bien : s’enfoncer dans la ville, maintenant, avec elle, pour aller remuer le fond de la nuit, pourquoi pas ? * Dans la voiture, la phrase du vieux Tobo continue à résonner en elle. « Tu verras. Même avec les yeux fermés. » Cela l’obsède. Est-ce que ce n’est pas exactement l’inverse qui lui arrive depuis que cette enquête a commencé ? Elle ne voit rien. Même avec les yeux ouverts. Et d’ailleurs, est-ce que ce n’est pas ce qu’elle vit depuis toujours ? Que comprend-elle au monde qui (91) l’entoure ? Depuis qu’elle a croisé Sparak, il lui semble qu’elle se détache de tout. C’est comme si c’était un effet de sa présence. Elle est face à lui comme face à un animal venu des temps anciens. Il est risible, inadapté, mais il a traversé des époques dont elle ignore tout et e qu’elle sent et qui l’agace – comme une énigme qu’elle n’arriverait pas à élucider –, c’est qu’il sait. Pas d’une façon consciente. Non. Il sait, parce qu’il porte en lui le temps et vient d’un monde qui regarde le nôtre avec indifférence. Une porte s’est ouverte à cause de lui. Il y a dans sa fatigue la seule vérité qu’elle ait jamais croisée et elle a envie de savoir ce qu’elle va lui révéler du monde. * Sparak lui a demandé de garer la voiture dans la rue des Anciennes-Broussailles. Ils ne sont plus très loin de l’entrée de la Forêt. Ils marchent désormais en silence, laissant derrière eux les grands immeubles. Ils s’aventurent dans ce territoire qu’on appelle bizarrement de ce nom verdoyant alors que c’est une zone où ne pousse pas le moindre le moindre brin d’herbe. Il n’y a que des immeubles désossés, les uns contre les autres. On dirait le quartier d’une ville bombardée.  Tout a été déserté. La Forêt est un bloc fantôme au cœur de la zone 3. Ils marchent et elle se demande pourquoi la végétation n’a pas repris ses droits. Comme si les plantes elles-mêmes se refusaient à entrer dans ces rues, sachant que seul le danger y règne. (92) Ils arrivent enfin. Les immeubles s’écartent les uns des autres, s’ouvrant sur ce qui fut peut-être autrefois une place ou un carrefour mais qui aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un terrain vague de plus. Au fond, sur la droite, une série de boxes de garage dont on a remonté le rideau de fer. 3 tables en plastique ont été sorties. Un petit groupe est réuni autour d’un halo de lumière provenant d’un branchement sauvage sur un ancien réverbère. A leur approche, les voix se taisent. Les visages se tournent vers eux, avec dureté. Sparak reconnaît le gros Bareïm qui a l’air un peu honteux d’être vu en telle compagnie. Leur intrusion ici, à cette heure, est étrange et demande une explication. « Salut, Panotis », lance Zem à un garçon maigre qui lui sourit avec un air mauvais. Il a une cicatrice sur la lèvre supérieure. « Yassas, Sparak », répond-il calmement et, dans la foulée, avec un petit sourire entendu, il se tourne vers ses amis et leur dit : « Les gars, si vous pouviez nous laisser 5 mn. » Et tous se lèvent, avec mauvaise humeur. Une fois qu’ils sont seuls, Panotis demande à Zem ce qui l’amène et Sparak lui parle du corps de la décharge. Il lui demande s’il en a entendu parler. Il sait bien que oui, puisque le gros Bareïm est là. Panotis acquiesce, sans en dire plus, parce que ce n’est pas nécessaire. Il sent que l’autre (93) n’est pas là pour cela et s’intéresse plutôt à la présence de cette femme qui n’a pas encore dit un mot.  Sparak continue à poser des questions vagues. Il se fout de ce que Panotis pense et n’essaie même pas de cacher qu’il écoute à peine les réponses. Il n’est pas venu pour parler de cela et il veut que Panotis le sente. Il est venu le flairer. Et ce qu’il voit, c’est que Panotis prospère. Il a toujours été comme une teigne. Quelque chose de satisfait et émane de lui et c’est cela qui retient l’attention de Zem. Quand il a dit aux 4 autres types de se lever, ils ont obéi. « Tu prospères, dis-moi », lance alors Zem. « Ça a l’air de te faire rudement chier, répond Panotis en souriant. Je comprends. T’es resté un chien alors que moi, je suis devenu un entrepreneur. – Ça ne te manque pas ? – Flairer le cul des autres ne m’a jamais passionné, Zem. – Ah non ? J’aurais juré, pourtant. » Il y a un petit silence entre les deux hommes. Ils se jaugent puis Panotis regarde Salia et sourit. « C’est toi qui fais le chien qui fais le chien ou c’est elle ? » Sparak ne répond pas. Il sait qu’il doit rester concentré. (94)

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 18:05

   

« Il y a eu des passages de zone étranges, ces derniers temps, Panotis. Et tu sais quoi ? Je ne peux pas imaginer une seule seconde que tu ne sois au courant de rien. » Panotis garde le silence. Il regarde longuement et lourdement Malberg puis revient à Sparak et dit : « On s’est jamais tellement aimé, toi et moi, Sparak, pas vrai ? Tu sais pourquoi ? – J’ai hâte que tu m’expliques. – Parce qu’on se ressemble et qu’on est moches. C’est ça, non ? Quand tu me vois, tu te dis : “Une vraie petite gueule de con, ce Panotis…” Eh bien moi, c’est pareil. Mais faut aller plus loin, Zem. Parce que ça, ça explique rien. Des sales gueules, il y en a partout, y a qu’à se pencher. Moi, elles m’empêchent pas de dormir. Le problème, c’est que je suis ta sale gueule, et toi la mienne et que ça nous énerve de nous voir comme ça. Alors, prends pas tes grands airs avec moi. On a la même crasse au fond du cœur. J’ai été ce que tu es, mon vieux, le bon chien à GoldTex et demain, qui sait, tu pourrais bien décider de venir me rejoindre. Me dis pas que ça te traverse pas l’esprit de temps en temps : couper ta laisse et venir ici… Tu sais que tu tarderais pas à régner. On est pareils toi et moi, on a ça dans le sang. On est plus durs que les connards qui nous entourent et c’est pour ça qu’on leur fait peur. »  C’est au tour de Sparak de sourire. Il a ce qu’il était venu chercher. Aucun renseignement précis mais un sentiment. Panotis est plus souverain que jamais. Alors il laisse Salia prendre le relais. (95) « Vous avez entendu parler d’un trafic de fausses greffes ? » Panotis fait une moue dubitative un peu forcée, surjouant l’ignorance. « Non, m’dame. – C’est dommage que vous le preniez comme ça, dit-elle avec froideur. Parce qu’on va chercher. Et si on trouve quelque chose qui, d’une façon ou d’une autre, nous ramène à vous, celui de nous 3 qui se mettra à 4 pattes pour faire le bon toutou, croyez-moi, ce ne sera ni Sparak ni moi ! »  Panotis accueille cette dernière menace avec un sifflement ironique. Il n’y a plus rien à dire. Ils ont vu ce qu’ils voulaient voir. Alors ils s’en vont et lorsqu’ils tournent le dos au petit groupe d’hommes, ils entendent des aboiements que poussent les gars pour singer leur venue. * Rentrer ? Non. Il veut que la nuit dure encore. Salia l’a déposé place des Feux puis est repartie en direction du check-point. Il est seul, sur cette place qui ne dort pas, au milieu d’autres êtres qui veulent encore voler des heures au jour. Il a envie de retrouver les rues de Plaka, une envie irrépressible. Alors il traverse l’avenue VII et plonge dans le cœur battant de la zone 3 : RedQ, là où les échoppes se collent les unes aux autres dans un brouhaha de misère. RedQ où les pilules circulent plus vite que les mains, où les rumeurs naissent et les espoirs meurent. Il va au Dreamshop, salue Miki et commande « la même (96) chose que la dernière fois. » Puis il s’installe au milieu des corps inertes mais qui sont, dans le secret de leurs rêves, agiles et ivres. Il prend son Okios. * Il retrouve le ravissement des images. Les rues envahissent son champ de vision… Mais soudain, l’image se trouble. Il est en train de vivre un dysfonctionnement. Des « visions-chimères ».  Cela (97) arrive parfois. La projection est parasitée par l’affect de celui qui regarde. Il n’est plus simple spectateur, c’est comme si les visions devenaient des projections de sa conscience ou de sa mémoire. Il essaie de chasser la vision-chimère mais cela ne sert à rien. La drogue l’a emmené entre ces deux mondes et il ne peut que les voir s’interpénétrer et cela lui tord le ventre. C’est un jour de manifestation La sensation devient de plus en plus forte. Il ressent la tension dans les rues, entend les cris de ses camarades d’insurrection face à la charge de la garde. Il revoit tout. La peur. Le choc qu’on pressent brutal. Cette vision a pris totalement le contrôle de son esprit. Il est avec son casque de moto et sa barre de fer. Il se souvient du moment de dispersion de son groupe. Les courses poursuites s’étaient ensuivies dans les rues. Il se souvient du renfoncement où il s’était réfugié pour reprendre son souffle. Il revoit tout. A l’angle de la rue, un policier est en train de rouer de coups un jeune homme à terre, violemment. Il sent que s’il ne l’interrompt pas, le policier tuera ce jeune homme (98) dans l’indifférence générale. Alors il s’avance et frappe le flic à la tête. L’homme tombe comme une masse. Il se souvient de cela : il sait qu’il l’a tué. * Athènes brûle. La Grèce entière bascule dans le chaos. Il a tué. Tout le monde est en train de crever. Un peuple entier est à l’agonie. C’est pour cela qu’ils se battent. Il veut s’échapper mais il ne peut pas. Il est prisonnier de son tourment. Le pays est en faillite. Il entend les déclarations diffusées à la radio. On leur dit que leur seule chance est de se laisser racheter par GoldTex. Ils ne seront plus grecs, ils deviendront salariés d’une des 2 plus grosses entreprises planétaires et comme GoldTex veut donner une image moderne de son fonctionnement, on ne dit plus « salarié » mais « cilarié », parce qu’être chez GoldTex, c’est être autant un citoyen qu’un salarié Il voudrait pleurer, supplier qu’on efface les images qu’l a sous les yeux mais il ne peut pas. Son corps est lourd et impotent. La Grèce brûle et se disloque. Le corps du policier gît à ses pieds. Il voudrait se dire qu’il vient de sauver quelqu’un mais ses (99) yeux restent fixés sur le sang qui coule. Il a tué. Il sent qu’en ce jour commence son long chemin de souffrance. (100)

    12. LE GREFFÉ

Tout se met à sonner chez lui. C’est comme si l’appartement entier vibrait. Il est tellement enfoncé dans le sommeil que cela lui semble provenir d’un monde inatteignable. Les sonneries se font plus fortes et lui entrent dans le crâne. Alors il finit par ouvrir les yeux et les plissent immédiatement. Trop de lumière et de bruit. Tout le meurtrit. Les retours au monde réel après les prises d’Okios sont de plus en plus durs. Il regarde son bracelet mais ne parvient pas à voir distinctement l’écran. Il finit par comprendre que cette sonnerie est celle d’un appel. Il ne sait pas comment celui-ci a pu se transférer sur tous les objets connectés qui l’entourent mais il décroche, et c’est la voix de Salia qu’il entend. « Sparak ?... – Oui. (101) Vous n’êtes pas en route ? » Il ne voit pas de quoi elle parle. Il essaie de réunir ses esprits mais n’y parvient pas. Tout est si lent. « Vous dormiez, putain ? Ne me dites pas que vous dormiez ? On a une enquête. Vous vous souvenez ? » Il ne sait pas quoi répondre. L’Okios, sa nuit frelatée, les visions d’Athènes rongées par sa mémoire. Il a l’impression qu’on lui a enfoncé la tête dans la terre. Salia reprend, énervée et impatiente. « On a du nouveau. Débrouillez-vous mais soyez là dans moins d’une heure. » Il voudrait dire qu’il y sera, mais il ne le fait pas. Sa voix est pâteuse. Lorsqu’elle raccroche, il se laisse retomber sur son lit, déjà harassé par les efforts qu’il va devoir fournir. * « Faites du bien à votre corps. » « Bien jouir pour mieux travailler » A son arrivée dans la zone 2, sur l’avenue des 3-Juillets, il découvre que les slogans sont partout : sur les panneaux publicitaires et dans et dans les messages audios diffusés par les drones promotionnels. « Le sexe est une fête. Récompensez votre corps. » Le chauffeur de taxi voit son air ahuri et sourit. « C’est le LOve Day. » Sparak ne réagit pas et le chauffeur comprend qu’il faut qu’il en dise (102) davantage. « Vous savez bien. La séquence Effort pour la fusion-acquisition de Santo Domingo. Les objectifs ont été atteints. Ils l’ont annoncé ce matin. Du coup, ce sera signé dans 2 jours et le LOve Day, c’est pour ce soir. Vous avez encore la journée pour vous remettre d’aplomb ! » Et il part d’un grand rire gourmand. Visiblement, cette perspective l’enchante et il a déjà fait ses plans. Le LOve Day. Le taxi file le long des rues, longe le quartier vert et cossu du Petit-Chagrin. Partout, ils installent des décorations. Bientôt, ce sera l’orgie sur ces avenues. 24h de corps qui se croisent, s’embrassent, 24h de sexe sans rendez-vous, sans séduction. La ville entière va se libérer pendant 24h pour se vider de sa fatigue avant de retourner travailler. Qui se souvient d’Athènes ? Qui se souvient de ce que nous avons été ? Sparak regarde par la vitre arrière du taxi. La voiture dépasse des grappes de jeunes gens sur les trottoirs qui crient d’excitation chaque fois qu’ils aperçoivent un panneau annonçant le LOve Day. La pression va monter. La ville entière va avoir envie de faire l’amour et n’en pourra plus. Jusqu’à ce que tout explose. Est-ce que c’est moi qui ai quitté le monde ou lui qui s’est éloigné ? (103) se demande-t-il, mais il sait qu’il n’aura aucune réponse à cette question. * A l’arrivée dans le bureau de Salia, il voit tout de suite qu’il y a quelque chose de grave. Elle a l’air tendue. Quand il entre, elle lui dit d’emblée : « C’est à n’y rien comprendre. » Elle saisit un dossier et le pose sur le bureau devant lui pour qu’il puisse y jeter un coup d’œil. « C’est quoi ? – Les premières conclusions du médecin légiste. – Ça raconte quoi ? – Que le type qui a éventré la victime était une brute et qu’il n’a pas fait du travail d’orfèvre. D’après Edmundo, toute personne ayant quelques connaissances d’anatomie n’aurait pas eu besoin d’ouvrir Pamouk comme cela a été fait. Les greffes peuvent être accessibles en prodiguant une entaille le long du sternum. Celui qui a fait ça est un barbare. Il n’y connaît rien ou il voulait marquer les esprits. Ce qui est bon pour nous, c’est qu’en arrachant les pièces il en a cassé deux. A l’œil nu, on ne voit rien, mais le légiste est formel : il a trouvé des micro-morceaux accrochés aux organes. Et c’est là qu’on a un problème… ce ne sont pas de fausses pièces. Le gars était bien un greffé Eternytox, un vrai. » Zem ne dit rien. Il a besoin de temps pour intégrer cette nouvelle. (104) « Un vrai ? Je ne comprends pas. » Sparak essaie d’évaluer tout ce que cela veut dire. Ce n’est plus un meurtre crapuleux, c’est autre chose. Il va falloir tout reprendre. Il repense alors à ces instants qu’il avait passés à côté du corps, dans l’ambulance qui l’éloignait des Décharges Citoyennes, ce moment du pacte, en silence, avec la victime. Il avait cru avoir à ses côtés le corps d’un pauvre inconnu de la zone 3, un de ceux qui ne comptent pas. Mais tout se complique. C’était un greffé. Combien sont-ils ? 3, 5 par an à être choisis après des sélections drastiques, pour service rendu au Groupement. Il entend alors la voix de Salia qui le sort de ses pensées. « Bon. Je crois qu’il est temps qu’on déjeune ensemble. » (105)

    13. LE GOÛT DE LA GRÈCE

A l’instant où il franchit la porte du restaurant Salamanca, dans la rue des Petites-Pies, à quelques blocs du commissariat Pinto, l’alarme se met à donner. Avant même qu’il ait le temps de s’immobiliser, le videur se place devant lui et lui bloque l’entrée. « Monsieur ? demande-t-il avec un ton faussement neutre. – Oui. – Je crois qu’il y a un petit souci. Vous n’êtes pas accrédité zone 2. » Sparak soupire, regarde le type en face en serrant les dents : « Et pourtant, on dirait bien que je suis là. » L’autre paraît surpris. Il devait s’imaginer que Sparak ferait immédiatement demi-tour. « Ça va pas le faire, là, monsieur. – Non. Ça va pas le faire », répond Sparak. (107) Le videur pose alors le plat de la main sur le torse de Sparak et exerce une pression continue comme s’il allait le pousser ainsi jusqu’à la sortie. D’un geste brusque, Sparak écarte son bras. A la seconde où il est sur le point de l’attraper par le col, la voix de Salia résonne : « Sparak ! On se calme ! » Elle s’est faufilée entre les deux hommes en brandissant sa carte de police. « C’est bon. Il est avec moi. Zem ? On va aller s’asseoir tranquillement et on va manger bien sagement, sans faire de problème. D’accord ? C’est bon ? On se détend. C’est juste un gentil déjeuner entre collègues, OK ? » Zem la regarde comme s’il cherchait à se souvenir de qui elle était puis semble trouver, marque un temps, baisse le bras et tapote sur l’épaule du videur en lui disant : « Faut pas me parler comme ça. » * A table, la pénombre du restaurant les isole des autres clients et l’ambiance feutrée calme Sparak. « On va se tutoyer, non ? » propose-t-elle pour essayer d’effacer la tension. Il fait un signe d’approbation de la tête. Elle reste un temps silencieuse, le regarde mais ne dit rien. « Quoi ? demande-t-il. – Faut que tu me dises. Comment un type comme toi s’est retrouvé en zone 3 ? – Qu’est-ce qui te fait penser que je n’y suis pas né ? – Ça se voit, reprend-elle. Le monde de la zone 2, tu le connais. Tu ne l’aimes pas mais tu le connais. » (108) Zem porte son verre à ses lèvres. Décidément, cette fille est plus vive que tous les gars qu’il a l’habitude de croiser. « L’histoire est trop longue », répond-il. Elle sourit. « J’ai regardé ton dossier… Tu étais grec ? » Il ne répond pas. « Tu ne dis rien ? » Elle se demande si sa question avait quelque chose de déplacé mais elle ne voit pas comment ce pourrait être le cas, alors elle poursuit : « Ça a été dur, à ce qu’on dit, là-bas. – A ce qu’on dit », répète-t-il simplement. « Mais tu as choisi le bon camp. Sous tes airs bourrus, tu es plus malin qu’il n’y paraît. » Il n’a pas souri à la boutade. Son visage s’est durci. « N’essaie pas. » Cette suspension est plus cinglante que n’importe quel mot qu’il aurait pu prononcer. Elle est piquée, ne comprend pas, cherche à poursuivre. « Quoi ? La Grèce. N’essaie pas d’en parler. Tu n’y comprendrais rien. – Je n’y comprendrais rien ? répond-elle d’une voix offusquée. Pourquoi ? Tu crois que je ne sais pas que la Grèce s’est effondrée ? Que GoldTex s’est proposée (109) pour le rachat et que ça a été la 1ère fusion nationale ? C’est ça qui est trop compliqué pour moi ? Qu’il y a eu des mois entiers de manifestations, puis de guerre civile jusqu’à ce que le rachat soit fait et que GoldTex pacifie la rue. – Pacifie ? » Il a relevé la tête et son visage est sombre. Elle est surprise par la haine qui émane de lui, et rectifie : « Je veux dire. Enfin. Avant que tout rentre dans l’ordre. Ce qui fait qu’aujourd’hui vous faites partie du consortium. Et que plein d’autres pays ont suivi notre exemple. – Ah oui. Tu sais ça, toi. – Ça a l’air de te surprendre. – Tu sais aussi que quand tu dis « pacifier », tu parles d’un pays qu’on a écrasé ? C’était comme la botte d’un flic sur la joue d’un manifestant, tu vois ? On écrase. Ça gueule, ça chiale, mais on écrase encore, mais on écrase encore. Les rues ne se sont pas calmées toutes seules. Ça aussi, tu le sais ? Que GoldTex a dû envoyer les forces antiémeutes ? Et que ça a tapé pendant des mois ? Tu sais qu’on lui a arraché les doigts à la Grèce, à sa jeunesse, jusqu’à ce qu’elle ne ressemble plus à rien ? Tu sais tout ça puisque tu t’es documentée, non ? Et puisqu’on parle de nous et qu’on en est à se faire des petites confidences, tu sais aussi que ton formateur, le commissaire Dombro, il a fait ses armes là-bas, justement, dans les rues de Monastiraki où ça pissait le sang. Tu vois : moi aussi, je me suis renseigné. Il les connaissait, les entrepôts du Pirée. Il les a vus, les gars qui passaient des nuits entières à violer des jeunes activistes. Si ça se trouve, il en faisait partie. Tu le sais, ça aussi ? » (110) Il voudrait ajouter que oui, elle a raison, c’est bien de là qu’il vient, que oui, il a traversé ces jours sauvages et qu’il y a perdu un peu de ce qu’il était, mais que non, ce qu’il a vécu là-bas, elle ne pourra jamais en avoir la moindre idée, et que même, il lui interdit de prononcer ce mot sacré de « Grèce » devant lui, car elle ne sait pas, ne saura jamais ce que c’est que le bruit d’un pays qu’on étouffe. Il voudrait dire tout cela, mais ils sont interrompus par la voix du serveur qui s’est approché d’eux : « Filets de sole au jus d’algues et son riz sauvage ! » * Pendant quelques minutes, ils ne parlent plus. Sparak a plongé le nez dans son plat.  Il songe que, lorsqu’ils seront sortis, il se prendra un sandwich. « Ça a l’air pas mal, non ?... Bon. Qu’est-ce qu’on fait pour l’enquête ? » Il lève la tête, surpris. Elle demande avec une certaine malice : « Quoi ? Tu n’aimes pas qu’on te demande ton avis ? – On s’est trompés, répond-il. Ça n’a visiblement rien à voir avec du recel de fausses greffes. La question maintenant, c’est : qui savait que Pamouk était un vrai greffé. » (111) Elle acquiesce. « Exact. Le mieux, c’est peut-être de commencer par la Commission des greffes. Qu’on sache quand il a reçu l’Eternytox et pour quelles raisons. Ça ne résoudra pas l’enquête mais ça nous racontera un peu qui est notre homme. – Oui », répond Zem en grognant. Il repousse ostensiblement son assiette, la regarde avec un sourire canaille et lance : « Bon. On va manger. » (112)

    14. PREMIER OPPOSANT

Cela avait commencé par des manifestations aux check-points. La nouveauté n’était pas que des habitants de la zone 3 se plaignent de l’humiliation subie au quotidien, veuillent assouplir les protocoles de déplacement et réclament davantage de laissez-passer, la nouveauté était que des résidents de la zone 2 se mêlent à eux. Ils étaient quelques-uns à venir aux manifestations et à demander plus d’équité. Ils revendiquaient le droit d’interroger le fonctionnement même de GoldTex. Le but de l’entreprise était-il d’offrir un paradis à un petit nombre en asservissant l’immense majorité des autres cilariés ? Cela avait commencé par des prises de paroles, çà et là, lors de débats. Puis il y eut des occupations d’universités, des banderoles accrochées aux fenêtres, des happenings durant lesquels, soudain, des militants se mettaient à hurler : « La zone 3, vous ne la voyez pas mais elle est là et elle a des droits ! » ou « Votre confort, c’est notre sueur ! » (113) Cela inquiétait un peu les sphères du pouvoir et les dirigeants souriaient lorsqu’ils évoquaient ces hurluberlus. Mais les voix se multiplièrent. Elles parlaient d’une autre structure possible, affirmaient que la richesse n’avait de valeur que si elle était partagée, que GoldTex devait avoir le courage de l’utopie, que c’était la noblesse de l’esprit d’entreprise que de rester pionnier. Et puis, il y eut ce jour où la contestation découvrit soudainement qu’elle avait un visage. Le haut dirigeant Jon Mafram, membre de la Commission directoire, promis à un bel avenir, fit une conférence de presse et, devant des journalistes médusés, annonça sa démission en geste de protestation contre la politique des zones chez GoldTex. Personne n’avait jamais parlé ainsi. Personne n’avait jamais utilisé cette expression de « politique des zones » comme si c’était le fruit d’une volonté imposée et non un état de fait. Il affirma, avec calme, que sa décision était irréversible parce qu’il ne se retrouvait plus dans le projet du consortium. Il invitait tous les cilariés à rejoindre le mouvement Break Walls qui se donnait pour unique mission la suppression des check-points à Magnapole. * Le pouvoir immédiatement, traita Mafram d’illuminé, d’irresponsable. On essaya de le salir. El Fatong déclara à qui voulait l’entendre qu’il aurait sa tête. On exhiba ses fiches de paie, des photos de sa somptueuse demeure en zone 1, tous les éléments qui pouvaient faire de lui un riche privilégié se prétendant héraut du peuple alors qu’il était habitué au luxe des hautes sphères. C’est à cette campagne (114) de dénigrement qu’il répondit 6 mois plus tard en annonçant une seconde conférence de presse. * Cette fois-ci, elle fut organisée dans un lieu tenu secret. Il apparut les traits tirés. Il expliqua avec lenteur, devant les caméras, qu’il avait fait le choix de disparaître quelque temps mais que c’était pour pouvoir revenir en ce jour et prouver à tous qu’il était un homme de conviction. « J’ai renoncé à ma greffe », annonça-t-il avec un sourire étrange. On aurait dit celui d’un explorateur revenu d’un monde nouveau. Mafram avait subi une opération pour se faire retirer la greffe qui lui avait été attribuée 6 ans plus tôt en qualité de dirigeant émérite. Il expliqua avec calme et résolution que c’était une façon pour lui de se mettre en accord avec ses valeurs.  La population des 3 zones découvrait avec étonnement le premier dégreffé. Le geste marqua les esprits. Cet homme se condamnait à la finitude alors qu’il avait reçu la plus haute récompense possible. Il acceptait les maladies, la fatigue, l’usure du corps. Mafram expliqua que cela devait ouvrir un chemin. Qu’il fallait rompre avec ce système, cesser de faire croire à chaque cilarié que le seul but de l’existence était de monter toujours plus haut sur l’échelle sociale. Il avait renoncé à sa greffe mais c’était, expliqua-t-il, pour retrouver la vie. * Chacun sentit confusément qu’une nouvelle ère commençait. Jon Mafram serait dorénavant une ombre dans le dos de GoldTex. Il acheva son discours en déclarant qu’à compter de ce jour il entrait (115) dans la clandestinité. Break Walls devenait un groupe d’action qui tenterait par tous les moyens d’alerter les cilariés sur les pratiques obscures, d’enrayer le système oppressif, de dessiller les habitants de toutes les zones sur les mensonges des hauts comités. A l’instant même où il acheva son discours, 3 explosions simultanées frappèrent différents bâtiments officiels. Jon Mafram devenait, en une soirée, la voix d’une lutte qui ne cesserait jamais. (116)

    15. L’ALTERCATION

C’est mieux que Sparak soit resté dans la voiture, il se serait énervé. Il a dit qu’il attendait tranquillement en bas, il a ouvert bien grande la vitre avant et il a croqué dans son sandwich au poulet et houmous avec un soupir d’aise. Elle est devant le guichet du Service des greffes, face à une employée sans âge aux gestes lents et elle répète pour la 3e fois le nom. « Pamouk. P.A.M.O… » Et pour la 3e fois, la femme au teint terne réitère avec la même voix traînante : « Je n’ai rien. – Écoutez, reprend Salia, j’ai là le compte rendu du médecin légiste qui me certifie qu’il était greffé. » La fonctionnaire lève posément les yeux sur elle, avec une lenteur exagérée, comme pour immédiatement couper court à l’énervement qu’elle a senti dans la voix de Salia et lui répond : « Et moi, lieutenant, je vous dis que j’ai sous les yeux la liste officielle de tous les Honorables choisis par la Commission des greffes et qu’il n’y a pas de Pamouk. – Comment c’est possible ? » (117) La femme au visage un peu ridé lui explique avec une voix calme : « N’importe qui ne peut pas être greffé. C’est extrêmement contrôlé. Cela se fait dans la transparence et la légalité. Nous conservons des traces de chaque étape. La Commission reçoit une liste de propositions qui émane du cercle des experts. Ensuite, elle délibère par un vote tenu secret et fait part de son choix au commissaire général qui transmet à ses services. Les candidats sont alors informés. Ils doivent s’enregistrer et signer. Il est impossible que quelqu’un soit greffé sans que son nom apparaisse. Ou alors, c’est une greffe illégale mais dans ce cas, ce n’est pas de notre ressort. – Mais puisque je vous dis que le légiste certifie que le matériel utilisé était authentique. – Je ne sais pas quoi vous répondre. Si vous voulez, vous pouvez remplir un formulaire de demande d’information et le Bureau de transparence vous répondra. » Excédée, Salia reprend la copie du rapport qu’elle avait déposée sur le guichet mais à laquelle l’employée n’a même pas jeté un œil, soupire et tourne les talons. * « Rien ? – Rien », confirme-t-elle à Zem qui vient de finir son sandwich. « Comment c’est possible, ça ? – J’en sais foutre rien. » (118) Ils prennent le chemin du retour, retraversent la Saule en direction du commissariat Pinto. Elle veut faire le point. Rien ne colle. Cette enquête leur échappe depuis le début. Elle se demande si c’est sa faute et ce que lui conseillerait de faire le vieux Dombro. Elle se rend compte que chaque nouvel indice obscurcit encore un peu plus l’ensemble et elle enrage. * Lorsqu’ils sortent de l’ascenseur, au 5e étage du commissariat, un collègue annonce à Malberg qu’elle doit absolument rappeler un gars de la Commission sécurité, que cela avait l’air important, qu’il a laissé toutes les informations sur son bureau. Intriguée, Malberg fait signe à Sparak de la suivre et une fois installés dans son bureau, elle téléphone. La voix, à l’autre bout du fil, est douce et prévenante. L’homme se présente. Zacharias Solobek. Malberg, tout en écoutant, fait de grandes grimaces dubitatives à Sparak, puis lorsqu’elle sent que son interlocuteur est sur le point de dire quelque chose d’important, elle met le haut-parleur. « C’est à propos de votre enquête sur la mort de Malek Pamouk. La data a établi une connexion entre vos fichiers et les nôtres. Je pense que cela peut vous intéresser. M. Pamouk a fait l’objet d’un rappel à la loi pour outrage. Ça ne serait pas grand-chose en temps normal mais vu les circonstances, j’ai imaginé que vous auriez à cœur d’avoir tous les éléments. On ne sait jamais. Surtout que l’autre personne impliquée dans cette plainte rend les choses. Comment dire… un peu plus épineuses. – De qui s’agit-il ? » demande Salia. (119) « L’élu de la Commission santé, M. Kanaka. M. Pamouk a violemment pris à partie M. Kanaka à la sortie d’un congrès. Il y a 2 mois de cela. Il a fait un esclandre qui a été notifié. Il n’a pas été poursuivi à proprement parler mais les autorités lui ont intimé l’ordre de ne plus s’approcher. Vous verrez : tout est dans le dossier, je vous le transfère. – Vous êtes en train de me dire que notre victime a eu une altercation avec M. Kanaka ? – Oui. C’est à peu près cela. – Est-ce qu’on sait à quel propos ? interroge alors Sparak qui, jusqu’à présent, s’était tenu muet dans un coin. – Non, répond Solobek qui a visiblement entendu la question. Cela n’a malheureusement pas été notifié dans le dossier. J’imagine qu’il faudra le demander à M. Kanaka lui-même. – Merci, conclut Salia. Cela va beaucoup nous aider. » Et elle raccroche avec une lumière nouvelle dans les yeux. *  Dans les secondes qui suivent, elle reçoit comme promis le fichier du dossier. Elle le parcourt sur son écran, sans rien dire, le visage grave, essayant de prendre la mesure de toutes les ramifications possibles de cette nouvelle information. « Alors ? » demande Sparak. Il voit poindre une inquiétude sur son visage. Comme si, à cet instant, la seule chose qu’elle aimerait, serait de disparaître pour laisser à d’autres le soin de chercher dans toute cette boue. (120)

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:58

« Ça va devenir compliqué », dit-elle au bout des lèvres. Et elle répète ce nom qui vient d’apparaître dans leur dossier. « Kanaka ». Ils savent bien à cet instant qu’il va falloir aller le voir et lui poser des questions.  Que lui seul, peut-être, sait qui était ce Pamouk, pourquoi il n’est pas mentionné dans le dossier des greffés et ce qui l’a poussé à venir faire un esclandre. Mais ils sont aussi parfaitement conscients que ce nom est une malédiction. Kanaka, c’est un autre monde, trop haut pour eux. Et c’est exactement dans ces sphères que meurent les enquêtes. (121)

   16. KANAKA

En arrivant devant le check-point de l’Harmonie qui permet de passer en zone 1, ils ne peuvent s’empêcher de ressentir une sorte d’appréhension. Même s’ils ne se l’avouent pas, ils ont le sentiment obscur de profaner des territoires interdits. Comment ont-ils réussi à nous faire penser que nous n’étions pas chez nous en ce monde ? se demande Sparak en serrant les mâchoires. Le check-point n’a rien à voir avec celui qui sépare les zones 2 et 3. Il est plus calme, ouaté. Pas de longues files de voitures, pas de chaos avec des camions qui doivent expliquer par le menu la nature de leur cargaison. Il y a si peu de personnes qui ont une raison d’aller en zone 1 que l’abord du check-point est parfaitement silencieux. Lorsqu’ils s’approchent et que Salia tend son accréditation, Sparak ne peut s’empêcher de compter les caméras. Une forteresse. Son visage a déjà dû être scanné zu moins 5 fois. Les chiens font le tour de la voiture. Un robot planchette s’est glissé sous le véhicule et vérifie le châssis. Tout se fait vite et de façon parfaitement fluide mais ils sont scrutés, analysés, leur passage est daté, archivé. Une fois que la barrière se soulève pour (123) les laisser passer, ils remontent l’avenue de l’Harmonie. La beauté des lieux les frappe. Tout est si arboré, si paisible. Même dans les quartiers résidentiels de la zone 2, il n’y a pas ce luxe serein, sûr de lui. Au loin, il voit la colline de l’Alliance, l’endroit où se concentre, paraît-il, la vie de cette zone, le grand parc Rami. Sur les pentes de la colline, des commerces et des restaurants raffinés jouissent d’une vue imprenable sur les eaux de la Saule qui, ici, n’a pas l’aspect d’huile sale qu’elle a en zone 3. Tout à l’ait à sa place. Dans l’opulence. Eux tournent vers l’esplanade du Directoire, ce grand quartier où se concentrent plusieurs sièges de commissions. Ils n’ont pas le droit de s’écarter de l’itinéraire qui leur a été imposé pour aller jusqu’au siège de la Commission santé et doivent suivre la « voiture pilote » qui leur ouvre la voie. C’est un véhicule automatique qui les guide et vérifie qu’ils ne dévient pas de la route qu’ils sont autorisés à prendre. Et ce qu’ils ressentent, tous les deux, en glissant dans ces rues, c’est que ce luxe exige d’être servi et qu’il y a une autorité plus haute que la police, une autorité face à laquelle leurs badges et leur fonction ne sont rien : celle de l’ordre établi. * Le bâtiment de la Commission santé est un énorme building au design audacieux, tout en verre. Lorsqu’ils annoncent au comptoir d’accueil qu’ils sont venus voir M. Kanaka, on leur désigne le dernier étage. (124) Quand ils sortent de l’ascenseur, ils constatent que les 6 derniers niveaux sont des terrasses végétales. Une hôtesse les attend et leur indique un couloir, puis une salle aux grandes baies vitrées. Ils s’assoient tous les deux, loin l’un de l’autre, en silence. * Passer en zone 2. (125) Et tout faire pour cela. Mon esprit est celui d’une gamine de la zone 3 et il y a des choses que je ne pourrai jamais demander parce que je ne sais tout simplement pas qu’elles existent. Je suis encore Ira Cuprack. Tu déposes les billets sur le bureau. Une telle somme, pour une seule nuit, je n’aurais jamais cru que cela fût possible. Mais plus maintenant. Je ne cèderai pas. Je ne redeviendrai pas Ira Cuprack. Le seul qui puisse tenir à distance la zone 3, c’est toi. (126) Je te le jure. Je ne te laisserai pas m’oublier. * Cela fait 25 mn qu’ils attendent. On leur a dit que M. Kanaka viendrait dès que sa réunion serait terminée. Plus le temps passe, plus Sparak sent une forme de colère monter en lui. Il a envie de redevenir un chien, de renverser la table, d’aboyer, de grogner, de casser l’harmonie de ce lieu et de mordre comme il sait le faire, mordre sans plus lâcher. * Attilio Kanaka ouvre enfin la porte de son bureau. Il les regarde sans véritable expression et lâche : « J’ai 10 mn. Pas une de plus. » Puis il leur fait signe d’entrer, et ils s’avancent tous les deux avec une obéissance qui leur répugne. Dès qu’ils sont assis, la voix de Kanaka résonne à nouveau. « Que puis-je pour vous ? – Monsieur Kanaka, commence Salia, merci tout d’abord de nous recevoir. » Elle parle avec précaution pour montrer à son interlocuteur qu’elle est consciente de l’incongruité de leur présence. « Nous sommes là dans le cadre… (127)Faisons court, coupe Kanaka. Je vous l’ai dit, j’ai peu de temps. – Bien sûr… Malek Pamouk, vous connaissez ? – Non. – Vous êtes sûr ? Si vous voulez bien jeter un œil à cette photo. » Elle la lui tend mais il la regarde à peine. « Non. – Vous êtes certain ? – Absolument. Nous avons fini ? » Sparak se racle la gorge pour que les regards se tournent vers lui. « Vous avez déjà ouvert un poisson, monsieur Kanaka ? – Pardon ? – Pour le vider de ses entrailles, vous savez ? – Non, répond l’autre sèchement. Et il ajoute avec précaution : « Comme vous pouvez l’imaginer, les poissons qu’on m’apporte sont déjà préparés. – Oui, bien sûr. Je comprends. Eh bien, vous voyez, ce n’est pas si facile. Les boyaux sont accrochés. Il fait tirer. Mettre vraiment les mains dedans, jusqu’à ce que tout vienne. – Vous êtes ici pour me donner des cours de cuisine ? » l’interrompt Kanaka. Sparak le regarde droit dans les yeux. (128) « Non. Mais c’est ce qu’on lui a fait, à Pamouk. Pour lui voler l’Eternytox dont il avait bénéficié. Vous imaginez ce que cela signifie ? » Kanaka devient blanc. Ses mâchoires se serrent. Sparak sait que ce n’est pas le récit des modalités du crime qui le fait ainsi blêmir mais l’outrage qu’il vient de lui faire subir par sa grossièreté. Cela dure qu’une seconde. Kanaka reprend : « Je suis navré pour ce monsieur. Mais comme je vous l’ai dit, je ne le connais pas. Si votre présence est liée au fait que je dirige la Commission d’attribution des greffes, je vous saurai gré de passer par mon secrétariat qui vous fera parvenir la liste des greffés publiée au Journal officiel. » Et il ajoute : « Maintenant, excusez-moi, mais j’ai du travail. » Il ne bouge pas, les regarde avec insistance pour leur signifier que c’est à eux de s’en aller. « Monsieur Kanaka. » Salia prend le temps de peser les conséquences de ce qu’elle va dire. « Je crains que notre rendez-vous ne dure un peu plus longtemps que prévu. » Il la regarde, interloqué par tant d’impertinence, mais tente de contenir sa colère et reste muet. Salia poursuit : « Nous avons mis la main sur un rapport de plainte. Il semblerait que M. Pamouk vous ait violemment pris à partie à la sortie d’un congrès. La police a dû intervenir. Est-ce que vous vous souvenez ? – Vous croyez que je connais personnellement tous les greffés ? – Je pense que leurs noms, du moins, doivent vous dire quelque chose. Il n’y en a pas tant que cela d’après (129) ce que j’ai compris en tant qu’élu de la Commission, vous voyez passer tous les dossiers validés. – Et moi je vous répète que je connais pas cet homme. » Salia fait une légère grimace, comme si elle était embêtée. « Je vous crois, monsieur Kanaka » La phrase fait rougir de colère son interlocuteur, furieux qu’une vulgaire lieutenante puisse penser que cela lui importe le moins du monde. « Mais peut-être pourriez-vous éclaircir un point qui reste mystérieux. Le légiste nous a certifié que la greffe était authentique. Nous sommes allés au registre et étonnamment, Pamouk n’apparaît nulle part. Pouvez-vous nous expliquer cette anomalie ? – Je vous l’ai dit : je ne le connais pas. Visiblement, le Service des greffes ne le connaît pas non plus. Le plus vident, me semble-t-il, est que votre foutu légiste ait fait une erreur et que ce qui a été greffé à votre homme ait été de faux greffons. Les faussaires sont toujours plus performants et les pièces qu’ils produisent peuvent faire illusion. Quant à avoir été pris à partie, je ne m’en souviens absolument pas et je pense que vous m’accorderez que, vu mes responsabilités, je rencontre beaucoup de gens, dans les congrès, les meetings, les réunions. Je ne suis pas responsable de l’état mental de ceux qui s’adressent à moi. Si ce M. Pamouk était agité, allez donc fouiller dans sa vie. Maintenant, je vais vous demander de partir. Les 10 mn sont (130) largement écoulées et vous n’avez rien fait d’autre que de me mettre en retard. » * C’est drôle comme le long chemin du retour est teinté de sa voix, de ses expressions. Ils redescendent par l’ascenseur, traversent le hall. Ils suivent le taxi pilote qui les ramène au check-point. L’énervement de la voix de Kanaka résonne en eux. Arrivés en zone 2, ils sont surpris par le contraste. La foule est dense. Il y a une ambiance de soirée d’été. Les passants se regardent avec une excitation croissante. Tout le monde est impatient. Le LOve Day approche. (131)

   17. LOVE DAY

Le boulevard Spada est embouteillé. Tout résonne du rire des passants. Les corps ont envie de se perdre dans des rapports qui n’ont plus besoin de noms. Le soir va bientôt tomber et il semble que tout est sur le point d’exploser. Sparak regarde les événements avec étonnement. « On va chez moi pour débriefer ? » Sparak a l’air surpris par la proposition mais il acquiesce. A cet instant, une fille vient plaquer sa poitrine sur la vitre du conducteur. (133) L’immeuble est coquet, typique du quartier Petit-Chagrin. Salia habite au dernier étage. Elle tourne la clef et entre avant lui. * Au moment où il s’assoit dans le canapé, elle reçoit un appel. Il l’entend dire « oui, patron », tout en faisant une grimace à son adresse, pour lui signifier que la conversation va être rugueuse. Elle s’éloigne dans la chambre d’à côté mais il l’entend encore ponctuer la conversation de « oui », de « bien sûr » de « je comprends parfaitement » un peu piteux. Il sait ce qu’elle est en train de subir. Le capitaine Monk lui demande sûrement comment il se fait qu’elle se soit sentie autorisée à aller importuner l’élu de la Commission santé. Il l’insulte et la menace. Il fait, en somme, tout ce que fait un supérieur en colère. Au bout de quelques minutes, lorsqu’elle revient, elle a l’air épuisée. * « Alors ? – Le patron m’a dérouillée. – Pourquoi ? (134) – Parce qu’on a mis nos sales godasses sur la jolie moquette de M. Kanaka ? – Et maintenant ? – Je ne sais pas. On fait la liste de nos questions puisque c’est la seule chose qu’on ait ? » Elle sourit avec fatigue. Il acquiesce et commence. « Pourquoi est-ce que la greffe de Pamouk n’apparaît nulle part ? A-t-il été tué pour ça pour tout autre chose ? » Ils cherchent. Elle pose des questions, il essaie d’y répondre. Ils cherchent mais rien ne s’ouvre. Chaque réponse déclenche une nouvelle série de questions. Quel était le sujet de l’altercation entre Pamouk et Kanaka ? Pourquoi Kanaka nie-t-il connaître Pamouk ? Est-il possible qu’il ne se souvienne pas ? Ils cherchent, rebroussent chemin, se heurtent à toujours plus interrogations. Pourquoi est-ce que ce foutu corps a été laissé comme ça, bien en évidence au milieu de la zone 3 ? Au bout d’1/2 h, elle se passe les mains sur le front et soupire. « Bon. On arrête là ? » * « Tu es libre ce soir ? » demande-t-elle en se levant. Il la regarde sans comprendre. Elle voit sa perplexité et part d’un grand rire. « Tu sais bien ? Le LOve Day. – Oui… Eh bien ? » Il ne sait que répondre. Elle rigole, touchée par sa candeur. Il baisse les yeux, gêné. Il marmonne quelques mots qu’elle ne comprend pas. Pourquoi est-ce que tout cela l’embarrasse tant ? Elle le regarde avec étonnement. Cela ajoute (135) à son malaise. Pourquoi ne dit-il pas tout simplement « oui » du même ton naturel avec lequel elle a elle-même fait sa proposition ? Parce qu’il est d’un autre temps. Sa gêne le lui rappelle. Il y a un fossé entre eux deux. Le LOve Day, pour elle, ne pose pas de problème. Elle est née avec. Elle va faire ce qu’elle fait à chaque fois : coucher avec des hommes ou des femmes au hasard de la soirée et de ses rencontres. Elle va le faire, comme tous ceux de sa génération. Parce que GoldTex dit que c’est bien, que c’est même nécessaire, que cela rend les cilariés plus heureux et qu’après une longue période d’effort, il est normal de se faire du bien. Elle va le faire. Et cela ne l’empêchera pas, le lendemain, de travailler avec ces mêmes collègues sans jamais évoquer ce qui s’est passé la veille, comme si de rien n’était. Elle est comme cela. Il est sur le point de protester qu’il est tard et qu’il va s’en aller, mais elle lance, en regardant sa montre. « Tu ne vas pas rentrer maintenant en zone 3 ? C’est ridicule. Je nous fais à manger. » Et avant qu’il ait pu émettre la moindre objection, elle passe derrière le bar américain et lui demande s’il veut boire quelque chose. Elle sort deux verres et une bouteille de vin rouge qu’elle pose sur un plateau. (136) « Ça vient d’où, Sparak ? – Comment ça ? » demande-t-il en prenant le verre qu’elle lui tend. « Ça sonne pas très grec. Zem non plus, d’ailleurs. C’est quoi l’histoire qui se cache derrière de nom ? – C’est pas mon vrai nom. » Il explique que ça se produit souvent : en arrivant à GoldTex, les gens changent de nom. Pare que les employés préposés aux inscriptions ne comprennent pas très bien le nom d’origine. « Je l’ai raccourci un peu…. Mon nom, c’était Sparakos. A l’entretien d’embauche, j’ai eu le sentiment qu’il fallait quelque chose de nouveau commence, que je ne pouvais pas garder mon nom d’avant. » Il ne dit pas la vraie raison. Il ne parle pas de son envie farouche de ne pas laisser GoldTex s’approcher de qui il était. Il ne dit pas qu’il voulait que son nom, Sparakos, reste à jamais intouchable. Construire un autre homme pour que GoldTex ne puisse pas salir l’ancien. (137) « Et Zem ? – Tu ne vas pas me croire. – Allez, vas-y. – Les bureaux où avaient lieu les entretiens étaient au rez-de-chaussée sur une grande avenue. Il y avait d’immenses vitres. Pendant que le gars de GoldTex se penchait sur mon dossier, un camion est venu se garer devant. Au moment où l’employé du service m’a demandé mon prénom, j’ai relevé la tête et je suis tombé sur l’inscription en lettres rouges écrites sur le camion. “Gazprozem”. Mais mon angle de vision me cachait les 1ères lettres et ce que je voyais e face de moi, en énorme, c’était juste. « Zem ». Je me suis dit que ça ferait un bon prénom. – Et ton vrai prénom, c’est quoi ? – Je ne m’en souviens plus… » * Plus tard c’est elle qui parle, lorsqu’elle a déposé deux assiettes devant eux. « Je ne connais rien de moi. » Il la regarde avec surprise. Elle ajoute. « C’est comme si rien n’avait existé avant moi. » Sa voix a changé. Elle raconte sa mère morte d’un cancer diagnostiqué trop tard alors qu’elle, Salia, n’avait que 7 ans. Elle parle des années qui suivirent durant lesquelles elle vivait seule avec son père. « Et puis, il a commencé à ne plus vouloir. Je ne me souviens pas de tout, mais (138) je le revois, à la maison, toute la journée. Il a commencé à poser de plus en plus de jours de congé maladie. Alors, il a eu des contrôles. On lui a expliqué que cela ne pouvait pas durer, qu’il serait sanctionné pour fraude. Mais ça n’a servi à rien. Il n’est plus allé au travail. Le Service emploi l’a convoqué à plusieurs reprises. Je ne sais pas ce qu’il leur a dit. Je ne suis pas sûre qu’il ait essayé de les convaincre qu’il allait réagir. Eux ont dû lui parler de la nécessité d’y retourner, qu’il le devait au moins pour sa fille. Ils ont dû parler de sanctions, du risque d’un déclassement, voire d’un licenciement. Je ne sais pas s’il était encore en mesure de comprendre ce qui allait se passer. Ça a duré des années. Jusqu’au jour de mes 10 ans, où la nouvelle est tombée : “mutation en zone 3. » Elle marque un temps. Sparak sent qu’il ne doit pas parler, que c’est probablement la 1ère fois qu’elle raconte tout cela et qu’elle a besoin de temps. Il avait senti qu’il y avait en elle une fracture mais il n’aurait jamais imaginé une histoire de ce genre. « J’avais des résultats très supérieurs à la moyenne en classe, reprend-elle. “Une élève brillante”, c’est ce qui revenait sans cesse sur mes bulletins. GoldTex a dû trouver que ce serait un gâchis de se priver de moi à cause de mon débris de père. Ils m’ont demandé si j’aimerais bénéficier du programme Éclaireurs. Rester en zone 2, mais en pension. GoldTex s’occuperait de ma formation et je pourrais voir mon père une fois par semaine, aux parloirs interzones. C’est ce qu’on a fait. Jusqu’à mes 15 ans. Les cabines, au check-point. La tristesse de voir arriver un type toujours plus détruit, toujours plus absent. Et la (139) honte en moi, lorsque je revenais au pensionnat. Très vite, je n’ai plus eu envie. Ni d’aller au parloir. Ni d’être sa fille. A 15 ans, j’ai demandé que cela cesse. Je crois qu’il en a été informé par courrier mais je n’en suis même pas sûre. On a juste cessé de le convoquer. Il n’a pas protesté. Un an plus tard, c’étaient les Grandes Émeutes. J’ai reçu un courrier me disant que mon père avait trouvé la mort lors des manifestations. Quand j’ai été en poste, il y a quelques années, j’ai fait des recherches plus approfondies. Il est mort le jour de l’écroulement de l’avenue VIII. Un parmi d’autres. Il avait dû suivre la foule, à moitié drogué, à moitié aphasique. Je ne sais pas. Ou peut-être qu’au fond c’était le plus enragé des manifestants. – Comment tu es passée de ça à la police ? – Dombro recrutait pas mal dans les pensionnats. “Les pupilles, c’est de la bonne graine, disait-il. Ils savent être reconnaissants.” C’est lui qui m’a tirée de là. » Le silence retombe. Ils boivent chacun une gorgée de vin. Elle se sent étonnamment bien. La gêne qu’elle a ressentie au début, en parlant de son père, a disparu. Elle se lève, débarrasse les assiettes et se dirige vers la cuisine. * « Salia ? – Oui ? » (140) Il veut juste qu’elle se retourne, pour qu’elle voie son visage. Et c’est ce qu’elle fait. Elle comprend ce qu’il a dans les yeux : le désir est monté en lui… Elle pose ses lèvres sur les siennes… Puis, torse nu, elle s’approche de lui… Union amoureuse… (141)

   18. LE TOMBEAU SEZNEC

Il ne s’attendait pas à partager la matinée avec elle, prendre un petit-déjeuner et discuter de ce qu’ils allaient faire ensemble, mais il est surpris de se retrouver seul au réveil. Il est 5h du matin. Son bracelet sonne depuis 2 longues minutes. La 1ère chose qu’il a notée, c’est son absence. Il regarde le message. Appel à rejoindre d’urgence une scène de crime. C’est la mort qui le réveille. Il se lève, hésite un instant et prend sa douche. Une fois sorti, il relit avec plus d’attention ses messages. C’est là qu’il découvre qu’elle lui en a laissé un, à 2h30, environ 1h après qu’ils ont fait l’amour, lui disant qu’elle partait au Bar Rouge, dans le quartier Spada, qu’elle voulait encore profiter du LOve Day et de la nuit. Il n’a aucun souvenir de son départ. Il devait dormir profondément. « Profiter de la nuit. » Les mots l’égratignent. C’est cela qu’ils ont fait hier ? Profité de la nuit ? (143) Le jour n’est pas encore levé. Les rues sont calmes et portent les traces des outrances de la veille. * Je ne savais pas qu’on pouvait mourir de demander. Que la ville entière pouvait vous scruter avec un appétit mauvais. Je suis Ira Cuprack et j’ai peur. Je n’ai pas été assez intelligente. A moins que le monde ne soit trop compliqué pour moi. J’entends des pas derrière moi. Je croise des regards méchants. Je sais qu’on échange des informations sur mes déplacements. Qu’est-ce que la ville a appris sur moi ? Trop de gens comptent mes allées et venues et veulent leur pourcentage. Ils ignorent qui je vais rejoindre. S’ils le savaient, ils auraient déjà essayé de me soutirer des secrets. Ils flairent qu’il y a de l’argent autour de moi. Je vais continuer à me battre. Je suis Ira Cuprack, mais plus pour très longtemps : (144) malgré les menaces qui m’entourent, je vais me libérer. * Il n’y a plus de videurs à l’entrée du Bar Rouge. Personne ne lui demande rien, personne ne le voit. En bas de l’escalier monumental, dans la grande salle circulaire, il y a des corps endormis. Sous la coupole, il l’aperçoit. Elle est à moitié nue, blottie contre un homme et une femme. Il ne lui semble pas que ce soit le même corps que celui qu’il a étreint la veille. * « Salia ? » Il lui secoue le bras. Elle ouvre enfin les yeux. Est-ce qu’elle reconnaît ? Il voit dans ses yeux que pendant un temps, elle ne sait plus si elle (145) est encore dans sa chambre après avoir fait l’amour ou ailleurs, et puis un voile passe dans son regard, comme si elle revenait à elle. « Qu’est-ce qui se passe ? » demande-t-elle. Et c’est bien la lieutenante de police qui pose la question, pas la femme avec qui il a fait l’amour. * J’y ai cru mais je le sais maintenant, je ne serai jamais rien d’autre que la petite Ira Cuprack qui s’accroche à ses rêves et pense que le monde va s’ouvrir pour la laisser passer. Je ne me suis pas méfiée. Il m’a appelée par mon nom : « Mademoiselle Cuprack ? » et j’ai trouvé cela délicat. Ce n’est qu’après que j’ai eu peur, lorsqu’il a commencé à me demander depuis combien de temps je voyais M. Kanaka. Il me posait la main sur la cuisse dans cette voiture où il m’avait priée de monter, et j’ai cru que ce serait juste un nouveau client. Je me suis dit que tout était à deux doigts d’être à moi. Je n’ai pas vu que la ville se refermait, qu’elle avait décidé de me manger. (146) Lorsqu’ils sortent de l’ascenseur et arrivent sur la terrasse panoramique de la tour Seznec, la lumière du ciel leur agresse les yeux. C’est une tour qui a été construite au siècle précédent. La jeunesse l’a adoptée. Un bar branché a été aménagé au dernier étage. Il ne désemplit pas. D’ici, on a une vue imprenable sur la butte Liberty, et même plus loin, sur la colline de l’Alliance et le parc Rami en zone 1. Hier soir, le local était plein à craquer. En voyant le visage du policier qui les attend, Sparak comprend immédiatement que c’est un cas similaire à l’éventré des Décharges Citoyennes. Le gars est livide et se met à bredouiller qu’il n’a jamais vu ça. « Qu’est-ce que vous avez ? demande Sparak. – Femme. 24 ans. Résidente zone 3. Éventrée de la trachée au pubis. C’est pas beau à voir. » Zem s’approche du corps. La fille est étendue sur le sol, les jambes écartées, les bras tendus, comme une réplique de l’homme de Vitruve. Le meurtrier voulait la donner en spectacle à la ville comme un défi. C’est le même assassin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. (147) * Sparak avance, enfile des gants en plastique e se penche sur le cadavre. Il saisit l’index de la main droite de la morte pour le déposer sur son identifiant portatif. L’écran affiche bientôt un nom : « Ira Cuprack. Sans profession. Domiciliée zone 3. Adresse inconnue. Aucune arrestation. » Il se tourne vers Salia pour lui donner ces informations mais la jeune femme est restée un peu à l’écart, comme si elle était saisie d’une immense fatigue. Elle ne veut plus faire tout cela, après la nuit qu’elle a passée. Zem la regarde. Est-ce qu’elle pense aux reproches que va leur faire le capitaine Monk ? Elle s’est assise un peu plus loin, sur le muret de la terrasse, le regard dans le vide. Alors, Sparak demande au policier s’il peut trouver deux cafés et il s’installe à ses côtés, en silence. Et tandis qu’il contemple la ville en (148) contrebas, l’idée monte en lui qu’il y a, dans ces rues, quelqu’un qui a tué. (149)

   19. PAUVRES TRACES DE VIE

Il faut chercher et ils le font. Toutes ces petites traces de vie que chacun laisse derrière soi. Un nom, des achats, des voisins, des témoins qui se souviendraient de quelque chose… Ils montrent une photo d’Ira Cuprack partout où ils vont. Pour certains, c’était une fille souriante, sans histoire, pour d’autres, ça devait lui arriver, avec cette manie de se promener tard. Ils finissent par arriver à cet immeuble près du check-point Nevra, sur l’avenue Wander, district 6, où le gardien, au rez-de-chaussée leur confirme : « Oui. C’est la fille du 4e » avec une sorte d’obscure réticence, comme s’il se méfiait d’elle, d’eux et de tout. * Vous ne trouverez rien. Je ne suis plus là. Je ne suis plus nulle part. Ils ont fait de moi ce qu’ils voulaient. (151) Je n’ai jamais été qu’un corps pour le divertissement des hommes. J’ai été brièvement Ira Cuprack, puis plus personne. J’ai quitté cette vie qui ne m’aura rien offert. L’oubli me recouvre. * L’appartement n’est pas grand. Tout sent le renfermé. Il y a un balcon qui donne sur le grand boulevard, et au loin, les 1ers immeubles de RedQ. Sparak avance. La chambre est encore plus petite. La fille ne roulait pas sur l’or. Ils fouillent mais comprennent vite qu’il n’y a rien à tirer de cette pièce. Juste une vieille photo de deux gamines, la victime et une autreSparak revient dans le salon, (152) ouvre la fenêtre pour aérer. Quelques factures, des prospectus. L’appartement respire le désir de partir. Et puis, sur la table, une enveloppe attire son attention : c’est un pli Flashpost, la société qui gère les administrations. Il ouvre. Ce qu’il lit le sidère. Il appelle Salia qui s’approche. C’est une lettre de refus, à la suite d’une demande de pose d’Eternytox. La lettre date d’un mois avant l’assassinat. Il relit, vérifie. Mlle Ira Cuprack a émis une demande de greffe Eternytox qui lui a été refusée. « Ça veut dire qu’il y a un mois, elle n’était pas greffée. – Oui. – Donc, on peut être sûrs que ne l’était pas au moment du meurtre. – Oui, confirme Salia. Même si le lendemain de cette lettre elle avait miraculeusement trouvé une solution pour se faire greffer, l’opération serait récente et aurait laissé des traces sur son corps. » Ils referment la fenêtre et quittent l’appartement. Ira Cuprack n’a pas livré ses secrets mais ils ont le (153) sentiment de s’être approchés de ce qu’elle était. Une pauvre fille à qui tout a toujours dit non. * « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demande Zem en retrouvant la lumière extérieure. – On a besoin d’Edmundo. – C’est qui ? – Celui qui fait parler les morts », dit-elle en lui faisant signe de monter dans la voiture. * « Je n’aime pas te voir débouler comme ça ! » lance Edmundo avec un grand sourire. Puis, avisant Sparak, il ajoute :

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:51

« C’est qui, lui ? – Mon toutou. – Ah, j’espère qu’il ne mord pas ! » Salia sourit mais prend le temps d’adresser une œillade à Sparak pour qu’il ne se vexe pas. « Je pensais être mieux accueillie ! ajoute-t-elle. Pour une fois que je viens te rendre visite. » Edmundo lève les yeux au ciel et pose son scalpel. « Qu’est-ce que tu veux ? – Le corps de la fille de la tour Seznec. Je sais que ce n’est pas ton seul dossier maos je ne viendrais pas si ce n’était pas important. Ils me mettent une pression d’enfer. – Vous êtes tous pareils, s’exclame le médecin. Vous voulez tous avoir l’affaire du siècle et quand elle vous tombe dessus, vous vous plaignez d’avoir trop de pression… La moitié des flics de la zone 2 voudraient être à ta place sur ce dossier. (154)Tu rigoles ? Ils sont tous sur la traque de Jon Mafram. » Le légiste ne réagit pas. Il s’est tourné vers Sparak. « Et lui ? Il ne dit rien ? – Il ne vaut mieux pas », répond Salia en souriant. Edmundo continue à le regarder. Puis il finit par aller chercher un dossier sur la table. « Je te préviens : tu ne vas pas aimer, fit-il en le tendant à Salia qui s’en empare immédiatement. Mort par étranglement. Ouverture du ventre post mortem. Traces de sperme. – On a un nom pour le sperme ? » demande-t-elle. Edmundo la regarde et répond avec une gravité nouvelle : « J’aurais préféré que ce ne soit pas ce nom qui sorte mais la machine est formelle. J’ai tout vérifié 2 fois, il n’y a pas de doute possible. – C’est qui ? – Kanaka. » Salia fait une moue contrariée. « Pas de trace d’Eternytox ? – Non. Aucune. – Tu es sûr ? – Sûr. Rien n’a été arraché. Il ne manque aucun organe. Elle a juste été ouverte. » Salia regarde le médecin légiste. « Tes impressions ? – Ça peut être le même assassin qui croyait trouver une greffe mais s’est trompé. Ou alors, un autre qui essaie de copier le mode opératoire du premier. » Salia prend un air un peu gêné. (155) « Pour la 1ère victime, est-ce que tu es sûr de toi ? Le Service des greffes nous certifie que Pamouk n’a pas été greffé. » Edmundo la regarde, offusqué.  « Si je suis sûr ? Sur chaque morceau de cette merveilleuse technologie de pointe, il y a des nano-signatures, histoire justement que de tels bijoux ne s’égarent pas. Les micro-morceaux que j’ai trouvés avaient tous la signature du labo qui a la licence exclusive d’Eternytox. Donc oui, je suis sûr. – Alors pourquoi ils n’ont pas le dossier ? – Ça, c’est pas mon problème. Les morts ne résolvent pas les enquêtes. Ils me glissent juste dans l’oreille un peu de ce qu’ils étaient et je peux t’assurer que Pamouk était greffé, et Cuprack pas. C’est tout. » * Ils sortent, laissant le médecin légiste à ses dissections. « Et maintenant ? demande Salia en soupirant. – On n’a pas vraiment le choix, répond Sparak, il va falloir retourner voir Kanaka. – Oui, mais cette fois, il n’y aura pas de révérence. » Elle a parlé avec un ton dur qui l’a surpris. Mais elle a raison. C’est leur seule piste et il est temps de le bousculer. (156)

   20. OUTRAGE

Ils se taisent durant tout le voyage. Lorsqu’ils arrivent du check-point de l’Harmonie, Sparak ne se laisse distraire par rien. Il ne regarde pas les avenues ni le grand immeuble de verre. Il laisse Salia parler à ceux qui leur demandent des papiers et qui leur disent d’attendre. Il est une boule de colère qui grossit. Il traverse le grand hall. Et même lorsque Kanaka ouvre la porte de son bureau avec une grimace pour signifier qu’ils les dérangent, il n’y fait pas attention. Rien ne doit le freiner. Il se tait pendant tout ce long temps où Salia commence, en remerciant Kanaka de les recevoir à nouveau, puis en lui expliquant que s’ils se sont permis de revenir, c’est parce qu’une jeune femme a été assassinée et éventrée, et même encore lorsqu’elle lui demande s’il connaît cette jeune femme, Ira Cuprack, et qu’il répond que non, il ne dit rien parce qu’il a besoin de prendre son élan. Et puis soudain il pose sa (157) question de façon si abrupte qu’elle semble fendre le bureau devant eux. * « Vous l’avez baisée souvent ? » Kanaka reste bouche ouverte, stupéfait. Mais Sparak est lancé et il ne peut que poursuivre. « Je sais. C’est très embarrassant. Mais il faut bien que je vous pose la question. – Vous êtes sacrément gonflé », murmure l’homme, le souffle coupé par tant d’impertinence. « Nous avons procédé à des analyses sur le corps de la jeune femme, l’interrompt Zem. Il s’avère qu’il y a des traces de sperme et que ce sperme est le vôtre, monsieur Kanaka. Alors je vais vous reposer la question calmement parce que j’ai le sentiment que jusqu’ici vous ne vous êtes pas vraiment concentré : est-ce que vous êtes bien sûr de ne pas connaître cette personne ? – Venir ici avec vos petits airs et me poser ce genre de questions. – Monsieur Kanaka, pourriez-vous simplement nous répondre ? – Non, tranche-t-il, je ne réponds pas. Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’ai éventré cette fille ? Vous me voyez faire ça ? Franchement ? – Il y a 1.000 manières de tuer quelqu’un. On peut même le faire en gardant les mains propres quand on a de l’argent. – Vous osez m’accuser ? » Salia intervient dans l’échange entre les deux hommes pour tempérer un peu. « Monsieur Kanaka, à ce jour, vous êtes le seul lien entre les deux victimes. (158) – Mais parce que vous l’avez décidé ! Je vous ai dit l’autre jour que je ne connaissais pas l’homme qui a été assassiné. Il n’y a pas de lien ! Le seul, c’est qu’ils ont été éventrés tous les deux. Soit. Mais je ne vois pas en quoi cela les relie à moi. – La dernière fois, vous nous avez dit ne pas connaître Malek Pamouk alors qu’une altercation a eu lieu entre vous. Aujourd’hui, vous nous dites que vous ne connaissez pas Ira Cuprack, mais nous avons trouvé du sperme sur elle et ce sperme est le vôtre. Alors, monsieur Kanaka, pardon si la question vous déplaît, mais à quoi est-ce que vous jouez ? » La voix de Spark est implacable. « La fille. Je ne sais pas. C’était sûrement pendant le LOve Day. » Quelque chose sonne faux dans sa voix, Zem le sent. Il donne un coup de genou dans le bureau. Cela fait sursauter Kanaka. « C’est cela que vous répondez ? dit Sparak. Que la fille peut-être une de celles avec qui vous avez fait l’amour pendant le LOve Day, et que vous ne savez rien d’autre ? Vous allez pouvoir nous dire où cela s’est passé alors ? Pour qu’on trouve des témoins qui corroborent votre explication ? Écoutez-moi monsieur Kanaka. Nous en sommes à deux morts. Tous les deux éventrés. Alors oui, ça nous mène à vous, que ça vous plaise ou non. On ne trouve trace de rien. Nulle pat. C’est vous qui êtes en haut de la pyramide des greffes mais vous nous baladez depuis le début : vous ne répondez pas à (159) la question. La fille ! Qui est-elle ? D’où la connaissez-vous ? Depuis combien de temps est-elle votre maîtresse ou votre pute ? Vous voyez, j’en ai des questions ! Vous voulez que je continue ? Est-ce qu’elle vous a fait chanter dans le but d’avoir une autorisation de greffe ? Est-ce que tout cela est devenu trop embarrassant en pleine campagne pour u poste à la Commission directoire ? Vous ne répondez pas, monsieur Kanaka ? » Sparak s’est penché en avant. Il a laissé monter la colère en lui. Kanaka le regarde et la furie s’empare de lui. « Ça suffit ! Sortez de mon bureau ! Je ne répondrai plus à vos saloperies de questions. Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous êtes là par votre seule volonté ? C’est ça, ce que vous racontez ? Que vous êtes juste de bons petits flics qui suivent leur intuition ? Si vous êtes là, devant moi, c’est parce qu’on veut que vous y soyez. Vous comprenez ou c’est trop compliqué pour vous ? On vous a conduits jusqu’ici. Vous n’êtes rien, vous. Bons chiens. Bonne laisse. Qui vous demande de venir me foutre tout ça sous le nez ? vous y avez réfléchi ? Non. Bien sûr. Vous pensez juste que vous faites votre boulot. Vous savez pourquoi je ne vous réponds pas ? Parce que ce n’est pas à vous que je suis en train de parler, malgré ce que vous semblez croire. Ce n’est pas vous qui posez les questions mais ceux qui s’agitent au-dessus de vous sans même que vous vous en rendiez compte. Et d’ailleurs, ce ne sont pas des questions qu’ils posent. (160) Ils avancent leurs pions. Rien de plus. Vous êtes là pour qu’on sache que des policiers sont montés, qu’il se trame quelque chose, que d’une façon ou d’une autre, je pourrais être lié à ce double meurtre et tant pis si on n’a pas le début d’une preuve, tant pis si on n’a pas vraiment le temps de vérifier, il fait juste que la rumeur tienne jusqu’à l’élection et même qu’elle enfle si possible. Alors foutez-moi le camp ! Et dites à ceux qui vous féliciteront ce soir d’être venus m’interroger que j’ai une mémoire infinie et qu’ils me le paieront quand le temps sera venu ! » (161)

    21. FURIE

Jon Mafram fume une 3e cigarette en regardant à travers les stores baissés de la fenêtre. Il aimerait sortir mais il ne peut pas. Il sait qu’ils ne tarderont pas à le trouver. C’est une question d’heures. Depuis 2 jours, plus personne ne vient lui rendre visite. Ils ont probablement tous été arrêtés. Le réseau est en train de tomber. Les langues se délient. On va finir par prononcer son nom et révéler sa cachette. Et tout s’accélèrera. Cela fait si longtemps que son arrestation est leur priorité. Peut-être que l’aveu a déjà eu lieu dans un commissariat. Est-ce qu’ils l’arrêteront ici ou dans le prochain appartement. Il sait bien qu’il ne gagnera pas. Le jour s’approche où ils viendront. (163) Ensuite, son nom s’affichera à la Une. On ne parlera plus de l’ancien membre de la Commission directoire, on ne rappellera pas qu’il a été le premier dégreffé, ils ne diront rien de ses combats, ils saliront tout ce qui le touche, réduiront tout aux images de son arrestation où il aura l’air d’un trafiquant, mal rasé, image dégradée de sa défaite, menotté. C’est cela qu’ils brandiront de lui. Le fugitif sorti de sa tanière. * Dans la voiture qui les ramène, Sparak ne dit rien. Leurs bracelets soudainement se sont mis à clignoter. On annonce l’approche d’une furie. Les habitants hors dôme sont invités à se réfugier au plus vite dans les centres souterrains. En quelques minutes, les rues de la zone 3 vont se vider. Le cyclone arrachera tout ce qui a été mal construit, toutes les tôles rajoutées. La grêle fera exploser les vitres. Des branchements électriques sauteront. Tout s’envolera. En zone 2, pendant quelques heures, tout sera assourdissant. Le dôme va être criblé d’impacts. Il cèdera peut-être en quelques endroits. Et puis cela se calmera et GoldTex vantera les mérites du dôme climatique qui protège ses cilariés de la violence des (164) vents et des déluges de glace. Les spots en profiteront pour encenser Yehu Rami, le père fondateur du dôme. Pour quelques minutes encore, le ciel est traversé d’une jolie lumière. Dans quelques minutes, tout s’obscurcira, cela commencera à frapper et cet événement balaiera tout ce qui précédait. * Lorsqu’ils entrent dans le commissariat Pinto, ils sont d’emblée saisis par l’effervescence. Ils pensent spontanément que c’est lié à l’approche du cyclone, que les forces de police ont dû être appelées en renfort dans différents coins de la zone 3, mais c’est autre chose. Au moment où ils sortent de l’ascenseur, ils tombent sur Cal et Ronnie. Tous deux ont l’œil qui brille et des gestes nerveux. « Tu veux toujours faire partie de l’équipe, Malberg ? » lui lance Cal en ajustant son gilet pare-balles. Et avant qu’elle ait eu le temps de comprendre, Ronnie lui explique, excité comme un chien de chasse au petit matin : « On va profiter de (165) la furie pour choper Mafram ! On a besoin de tout le monde. Va demander à Monk. Dépêche-toi, on n’attend pas ! » Et déjà, ils disparaissent dans l’escalier en poussant des guerriers pour célébrer leur propre envie d’en découdre. Partout à l’étage, les policiers embarquent leurs affaires à la va-vite, prennent leurs armes, vérifient qu’ils ont bien un brassard. Monk est là, au milieu des bureaux qui se vident : « Je veux tout le monde, c’est compris ? Grouillez-vous ! » Son regard tombe sur elle. « Vous attendez un carton d’invitation, Malberg ? » Alors elle se tourne vers Sparak, voudrait avoir l’air désolé mais ne peut dissimuler son excitation. Elle est impatiente d’y aller, de rejoindre les autres. Lui ne dit rien. Il n’a pas besoin de parler. Il fait un geste en ouvrant les bras, façon de dire qu’il comprend. Elle lâche encore quelques mots, comme pour atténuer le fait qu’elle quitte tout si vite, mais cela n’a plus d’importance. Ce qu’il voit, c’est qu’elle court déjà et dévale les escaliers, heureuse de rejoindre la meute. * Soudain, le ciel craque et dans les secondes qui suivent, les premiers bruits de grêle heurtant le dôme se font entendre. Ce sont d’abord des coups sporadiques, puis de plus en plus rapprochés. Très vite, cela devient un grondement permanent. Le convoi de police traverse la ville à tombeau ouvert. Les rues sont vides. L’arrivée de la furie a eu un effet immédiat. Les gens se sont calfeutrés chez eux. Les véhicules roulent à toute vitesse, longeant les rives de la Saule, puis (166) s’engouffrant dans l’avenue du Revizor en direction du check-point de la Fosse ouest qui ouvre sur l’avenue I. Ils s’éloignent du centre. Le fracas de la grêle s’intensifie encore. Toutes les lumières publiques ont été éteintes. Les policiers n’ont que leurs projecteurs pour éclairer la route devant eux. * Un fois franchi le check-point, ils se retrouvent en dehors du dôme climatique. C’est comme si, tout à coup, une charge de buffles les attaquait. Le bruit est assourdissant. Les véhicules sont matraqués. Salia a l’impression d’être dans un avion qui traverse une tempête. L’air est gelé à l’extérieur. Salia est tendue, impatiente de sortir. * Et puis, les voitures s’arrêtent. Enfin, une voix crépite dans le micro à l’avant du véhicule. « C’est bon, on descend ! » dit alors le chauffeur en se tournant vers eux. Ils ouvrent les portières et le chaos leur saute au visage. (167) Il faut du temps pour voir quelque chose. Au début, Salia ne discerne même plus les collègues qui l’entourent. Cal est là à quelques mètres d’elle. Il demande à tous de mettre leurs casques. Recommandation superflue. Les grêlons sont aussi gros que des noix qui rochent de partout. Cal montre un immeuble, explique qu’ils vont y aller en 3 équipes. « Malberg, tu me suis ! » lui lance-t-il, et tout le monde s’ébranle. * Je vous entends venir. Je me dresse sur mon lit. Je sais que vous approchez et qu’aujourd’hui est le jour. Vos pas sont couverts par le vacarme de la furie. Je le sens. C’est bien que cela advienne le jour de la furie. C’est votre monde qui se cabre.  Votre propre bruit couvrira ma fuite et l’ombre qui s’est abattue sur toute la ville m’ouvrira des chemins que vous ne trouverez pas. * Ils traversent la rue des Grandes-Eaux à petits pas rapides. Les uns derrière les autres, arme à la main. Arrivés devant un immeuble, ils s’arrêtent pour laisser passer les unités d’intervention. Salia est juste derrière Cal. Elle respire calmement. Elle sent qu’elle est bien. (168) Bientôt tout explosera et ils verront Jon Mafram. * Non. Vous ne me verrez pas car je suis déjà parti. La tempête me cache à vos yeux. Le rideau de grêle est mon allié. * Les membres de la section d’intervention font sauter la porte d’entrée et pénètrent dans le corridor. Ils sont déjà probablement en train de jaillir dans chaque pièce en hurlant et en balayant l’espace de leur lampe torche. C’est là qu’elle le voit. Une silhouette qui court dans la tempête, dans le sens inverse de l’assaut. Cela ne peut pas être un policier. Elle crie « Cal ! » pour qu’il ne s’engouffre pas dans le bâtiment et, sans attendre, part à la suite de l’ombre qu’elle a perçue. * C’est lui. Elle le sait. Elle court à toute vitesse. Il est devant elle, pas très loin. Il n’est pas certain qu’il ait vu qu’elle était à sa poursuite. C’est sa chance. Elle court pour réduire la (169) distance qui les sépare. Elle n’est plus qu’à une centaine de mètres. Elle ne sait pas si Cal est dans son dos. Elle se rapproche. Il est là. Elle le voit maintenant, à quelques mètres à peine. Alors, dès qu’elle le juge possible, elle se jette sur lui. Ils roulent sur le trottoir. Pendant un temps, les deux corps s’entremêlent, puis s’immobilisent. La pluie les baigne. Elle essaie de se relever au plus vite. Elle l’empoigne mais elle sent qu’il n’oppose aucune résistance Il a dû être sonné par la chute. « Je l’ai ! » Cal arrive dans son dos. « C’est bon », glisse-t-il dans un souffle. Il se penche et retourne l’homme pour vérifier son visage. « Jon Mafram ? » dit-il en le menottant. Puis il se relève et hurle : « Ici, je l’ai ! » Elle s’est relevée elle aussi. Elle sait ce qui va se passer. Elle a compris dans le regard que Cal lui a lancé. C’est lui qui l’a arrêté. C’est ainsi. C’est ce qu’il faudra dire à tous ceux qui vont venir. Si elle essaie de revendiquer quoi que ce soit, il la cassera en deux. Cela n’a pas d’importance. Cal sait qu’il lui doit son moment de gloire à venir et ce n’est pas rien. Il lui glisse d’ailleurs un « c’est bien Malberg » pour qu’elle comprenne qu’il saura être reconnaissant. Alors, elle laisse Ronnie et les autres gars approcher en poussant des hurlements. Elle s’éloigne alors que la pluie cesse de tomber. La (170) furie s’apaise. Le monde va pouvoir découvrir le visage de Jon Mafram menotté, minable, en pleine lumière. (171)

    22. LUMIÈRES DÉCHETS

Le taxi avait roulé jusqu’au check-point du pont Trajan. Le grondement de la grêle sur le dôme couvrait tous les autres bruits. Il ne voulait pas rester au commissariat Pinto, à attendre que Salia revienne. Le chauffeur avait hésité. Il craignait d’endommager sa voiture. Sparak avait dû insister et payer quasiment le double d’une course normale. Il était bien. Ce vacarme l’éloignait de la vie. Le monde qui l’entourait l’ennuyait. Il n’y avait que cette enquête qui le tenait. * Au check-point, le chauffeur avait refusé d’aller plus loin. Il était résolu à attendre la fin de la furie pour s’engager en zone 3. Sparak n’avait pas insisté. Il s’était calé dans le fond du siège, avait posé la tête en arrière et avait repensé à celle qu’il avait aimée à Athènes. * Léna Farakis. Elle est là, devant lui, telle qu’elle était en leur jeunesse, triomphante. Il se souvient de l’émotion que lui procurait sa beauté. Il essaie de retrouver l’image exacte de son corps mais n’y parvient (173) pas tout à fait. Il donnerait tout pour revoir chaque détail de son corps. Il se souvient de cette discussion qu’ils avaient eue, au tout début de la faillite du pays. Il lui avait parlé longtemps, pour la convaincre qu’il fallait résister, que la seule façon de le faire était de rejoindre les groupuscules d’action. Elle l’avait écouté en silence, amusée d’abord par cet air de petit soldat qu’il avait, puis admirative devant cette force de conviction qu’elle ne lui connaissait pas. Elle avait fini par acquiescer, lui dire qu’ils seraient ensemble sur les barricades, à crier qu’ils voulaient un autre monde. Puis elle avait eu ces mots, prononcés avec gravité. Elle lui avait demandé de jurer que la vie serait toujours plus importante que la politique. Il avait voulu lui expliquer qu’étant donné la strangulation que GoldTex opérait sur la Grèce, la vie, toute la vie, était politique mais elle avait répété : « Tu me le jures ? Entre nous, la vie toujours plus que le reste ? » et il avait juré, plus pour qu’elle le laisse enfoncer son visage dans le creux de son cou que par conviction. Léna. Après cette nuit, elle s’était engagée à ses côtés, elle était même devenue la plus irascible du groupe. Mais il y avait ce pacte entre eux. Même au plus fort de la colère, la vie plus forte que tout le reste. Et alors, parfois, elle l’embrassait au milieu d’une manifestation pou insistait pour garer la voiture et aller se baigner malgré les tracts dans le coffre et le rendez-vous auquel ils risquaient d’arriver en retard. « Parce que si on oublie de vivre, le combat n’a plus de sens », disait-elle. (174) Aujourd’hui, il y repense et il peut dire que la politique a tout ravagé. Pas entre eux mais tout autour. Elle les isolés et rien n’a plus été joyeux. Il repense au jeune homme qu’il était. Athènes est loin, ses camarades aussi. Aucune des voitures incendiées, aucun des coups de barre de fer donnés n’ont pu empêcher la strangulation du pays. Les accords ont été signés. Une nation ruinée a été rachetée. Aucun de leurs cris n’a pu empêcher la dislocation de la Grèce, branche par branche, comme on démonte un navire resté trop longtemps à quai, pièce par pièce, pour le vendre à des ferrailleurs. Il repense à elle et à ces heures où lutter avait encore un sens puisqu’ils étaient ensemble. Il se laisse envahir par le chaos qui l’entoure et le grondement de la furie du dôme lui rappelle le bruit des policiers qui avaient surgi dans sa vie, en défonçant la porte de cet appartement où ils dormaient à 6 ou 7. C’était le lendemain du meurtre du flic antiémeutes, à l’aube, dans le squat que le mouvement mettait à leur disposition. Ils avaient déboulé, d’un coup, avec les lampes torches au bout des fusils d’assaut. La brutalité s’était emparée de l’espace. Des coups. Des menottes. Tous avaient été plaqués au sol. On les avait emmenés. Il s’était félicité que Léna n’ait pas été présente. L’idée qu’elle était dehors et libre était la seule chose qui lui donnait de la force. Puis ils avaient été séparés. Chacun dans une salle d’interrogatoire. C’est là qu’il était devenu un chien. Dans les heures qui avaient suivi, ces heures qu’il n’aurait jamais dû connaître mais qui le définissent depuis, plus que tout. (175) * Aussi soudainement qu’elle a commencé, la furie s’éloigne. Le silence revient. Puis la lumière. Le chauffeur allume le moteur, et ils entrent dans la zone 3.  C’est un chaos indescriptible. Les rues sont parsemées d’objets. Les drones de GoldTex ne vont pas tarder à arriver. Il n’a pas envie de les voir balayer les rues avec leur message d’appel à la mobilisation : « Reprenez le contrôle de vos rues ! Une ville propre, c’est une ville qui se relève ! » Il a envie de plonger en lui, d’être seul. Il congédie le monde. Et lorsque le chauffeur lui demande où il doit le déposer, il lui répond : « A RedQ, au Dreamshop de la rue Tallarès. » * « Sacrée furie ! » lui lance le patron à son arrivée. « Comme à chaque fois », répond-il laconiquement. « Rassurez-vous, ici, rien n’a été endommagé. » Sparak avance d’un pas sûr vers la salle, avale 2 cachets parce qu’il a envie de tout effacer. Qu’est-ce que ça peut faire si son corps s’esquinte ? Est-ce que la ville qui l’entoure ne l’endommage pas, elle aussi ? * Il s’est allongé, les yeux fermés, et il sourit car les rues d’Athènes apparaissent. Le temps s’installe dans (176) une indolence qu’il connaît bien. C’est cela qu’il voulait, cela seul qui l’apaise et le sauve de tout le reste. Mais dès le début, il sent que quelque chose est anormal. Les forces de son corps se sont évanouies. Il ne peut plus rien faire que laisser la vision se développer. Il est dans le quartier de Monastiraki, près de la place Mitropoléos. Il déambule et se rapproche de la rue Voulis. Cela lui semble étrange. Il connaît bien cette rue. C’est ici que vivait son ami Héraclès Mourikos. Est-ce un hasard ? Les voitures défilent au pas. Tout est plus lent que dans le réel. Il ne se passe jamais rien, normalement, dans les visions. C’est une règle. Les images sont sélectionnées pour n’inclure aucun événement. C’est juste un paysage vivant, une toile de fond avec le spectacle d’une humanité qui passe et repasse. Pourtant, là, deux voitures surgissent du haut de la rue. Elles se garent en épi devant le trottoir et 6 hommes en descendent avec autorité. 2 restent sur place, 4 montent dans l’immeuble. Il met du temps à comprendre mais il est bien obligé de constater qu’il est face à son passé. Est-ce un bug dans le programme ? Est-ce que cet événement a échappé au contrôle du logiciel de surveillance ? Le temps s’écoule. Et puis, soudain, les hommes ressortent. Un d’entre d’eux pousse devant lui un jeune homme en slip, menotté. Zem le reconnaît. C’est Héraclès. Que se passe-t-il ? Est-il en train d’assister à des scènes de sa propre vie. Il n’était pas dans cette rue ce jour-là mais Héraclès a bel et bien été arrêté. Sparak secoue la tête mais le produit qu’il a absorbé est trop fort pour qu’il puisse se soustraire aux visions. Il faut attendre (177) que l’effet diminue. Il est ailleurs maintenant. Sur les hauteurs de Plaka. C’est en plein après-midi. Le soleil est au zénith. Il n’y a pas grand monde dans les rues, il fait trop chaud. Tout est calme. Pourtant, il voit soudain surgir devant lui un homme qui court à toute vitesse. Son tee-shirt est déchiré. Il a dû se battre et réussir à s’échapper. Il passe devant Sparak, suivi par 2 hommes qui portent des pistolets à la ceinture et des brassards de policiers. Une centaine de mètres plus loin, ils le rattrapent, le font tomber à terre et l’un d’entre eux lui écrase la joue de son genou pour lui passer les menottes. Le jeune homme arrêté a tourné la tête dans la direction de Sparak, juste assez pour qu’il ait le temps de le reconnaître. C’est Mikis Papangou, un des membres du mouvement auquel il appartenait. Là aussi, les gestes des uns et des autres ont la même lenteur que les images d’archives mais ça ne devrait pas être ainsi. Zem Sparak gémit et se tord. Il se souvient. Toutes ces arrestations avaient eu lieu le même jour. Est-ce qu’il va assister à chacune d’entre elles ? Comment est-il possible que le logiciel contienne de telles images ? Tout se mélange. Sparak voudrait quitter ce rêve mais il ne peut pas. Il sent que les visions l’invitent à revenir à ce moment, dans les caves du commissariat juste après son arrestation. Il n’a tenu ni plus ni moins longtemps qu’un autre. Il s’était promis, comme tous ses frères d’armes, que si on l’arrêtait, il ne dirait rien, persuadé d’être plus dur que les autres. Et peut-être se serait-il découvert effectivement héroïque face à (178) la brutalité, capable d’endurer en silence au-delà de toute limite. Mais ce n’était pas ce qui s’était passé. Ou à peine. Ils avaient utilisé d’autres armes. Il se souvient parfaitement de cela : cet instant où le cerveau s’aperçoit qu’il ne s’est pas préparé à ce qui vient. Ils lui avaient demandé ce qu’il préférait : donner 10 noms de son réseau ou se taire et, alors, ils iraient arrêter Léna Farakis. Il avait sursauté. Comment connaissaient-ils ce nom ? Il se souvient des photos qu’ils lui avaient mises sous le nez et de leurs sourires. Ils savaient qui elle était et où elle habitait. Ils connaissaient les gens qu’elle voyait, les magasins qu’elle fréquentait. Il était resté bouche bée. Il comprenait qu’il avait perdu. Mais ne pouvant pas s’y résoudre, il avait protesté, qu’elle n’avait rien à voir avec tout cela Il avait prononcé toutes ces phrases inutiles qui n’étaient rien d’autre que la lente préparation à la capitulation. Léna. Les policiers n’avaient pas eu besoin de le frapper. Rien que d’entendre ce nom dans leur bouche, ça l’avait détruit. Il avait compris qu’il était piégé. Il n’y aurait pas de coups, pas de résistance héroïque. Il ne pouvait plus rien faire. Juste choisir qui allait tomber. Il n’avait plus qu’à consentir et c’était ce qu’il avait fait. Il avait baissé les yeux et il avait dit les noms : Héraclès (179) Mourikos, Mikis Papangou, Georges Seferidès, Yannis Carapharos Il savait qu’il les envoyait à la mort, ou du moins à l’humidité des geôles, et que ce faisant, il mourrait à lui-même, que jusqu’à la fin de ses jours il se cracherait dessus, mais il avait dit les noms. Le désastre était né sur ses lèvres… qui avaient poussé des équipes de policiers en civil à aller aux quatre coins de la ville pour y intercepter ses camarades. Tout était né de ses lèvres. Et c’était cela qu’il voyait maintenant. Toutes ces arrestations auxquelles il n’avait pas pu assister pas pu assister car il était resté plusieurs jours au fond de sa cellule. Par quelle cruauté ? Ou quel étrange désir de se punir lui-même ? Tout est là. Il entend les portes sur lesquelles on frappe, qu’on défonce. Il voit les poursuites. Et puis, les policiers étaient revenus. Ils l’avaient félicité, lui disant qu’il avait fait du bon boulot. Pour ne pas le griller, lui avaient-ils expliqué, ils n’avaient pas arrêté les 10. « Tu es trop précieux, Sparakos, lui avait murmuré le gars chargé de son interrogatoire, trop précieux, alors on va la jouer fine. » Ils en avaient laissé 2 en liberté… « Vous serez 3 à vous en être tirés, et parmi vous, il y aura le traître, lui avait expliqué (180) son geôlier. C’est ce qui va te sauver. On t’a laissé une belle porte de sortie. » Il aurait pu mourir à cet instant. Mais il était trop tard. Son cerveau ne réagissait plus. Il était comme assommé. Il essayait d’imaginer la suspicion qui allait tout emporter dans le groupe, les regards méfiants, la peur. Tout s’était passé comme ça. Après sa libération, il avait retrouvé ses camarades mais leur visage avait changé. Tous parlaient avec des voix fuyantes. Tous se posaient la même question : qui a trahi ? Jusqu’au jour où l’un des 3 avait été retrouvé dans une décharge avec une balle dans la tête. Tout le monde avait pensé que le mouvement avait fini par identifier le traître et s’était fait justice. Zem avait été à la fois anéanti et soulagé. Le calcul des policiers était juste : ce meurtre l’innocentait. 

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:42

Celui qu’on venait de tuer était celui qui avait parlé. Sparak était le seul à savoir que c’était faux, que celui qui venait de mourir était un partisan comme les autres et que c’était lui qui avait tué cet homme, du bout de ses lèvres, comme tous les autres. Les flics, en tentant cette mise en scène de vengeance de mouvement, lui avaient offert sa plus belle couverture. Et cela avait fonctionné. Le traître était mort. Les deux qui avaient survécu étaient blanchis. Personne n’avait posé de question. Chacun pensait que la décision avait été prise par les instances dirigeantes du mouvement. Zem était vivant. Il allait continuer, traître à jamais, lié pour toujours à ceux qui le tenaient au bout de leur laisse. « Tu restes avec nous, Sparakos… parce que tu es rudement doué. » Il se souvient de cela. Et combien, plus que toutes les gifles, ce compliment l’avait détruit. (181)

    23. LES HÉROS

Ils entrent dans les bureaux du commissariat Pinto en héros. Elle est aux côtés de Cal. Tous les collègues les applaudissent. Pour leur répondre, Cal lève le bras en signe de victoire. Des semaines de traque pour aboutir à ce moment. Salia est heureuse d’être là. Elle voudrait ne penser à rien, raconter une énième fois la course poursuite, et tant pis si Cal s’est octroyé la prise. Elle est contente. Cal va lui proposer de faire partie de son équipe. Elle le sent à la façon dont il cherche son regard, dont il prononce son nom pour l’inclure dans son récit. Et pourtant, elle est loin. Une pensée la ramène sans cesse à Sparak. Elle laisse un temps ses collègues, chanter et rire puis elle va déposer son arme dans son bureau. (183) Au moment où elle s’assoit sur son fauteuil pour souffler, elle est rejointe par Gadjo, le gars de l’analyse informatique. Il pousse la porte avec une sorte de précaution timide. « Je peux ? » demande-t-il. Elle lui fait signe d’entrer. « Ça y est ? Tu as rejoint les cow-boys ? » Elle ne sait que répondre et fait une moue interrogative. Il baisse les yeux, puis se reprend et lui dit : « Tu sais sur quoi je bosse ? – Non. On est en train d’éplucher tout ce qu’ils ont récupéré dans l’appartement de Mafram. – Déjà. – Oui. C’est le nouveau protocole. Dès que vous êtes entrés dans l’appartement, ils sont connectés à la domotique et on a pu commencer à récupérer les données. Mafram n’avait pas encore les menottes qu’on connaissait ses allées et venues sur les derniers mois. » C’est comme s’il voulait prouver à Salia que lui aussi avait fait partie de l’assaut, que lui aussi avait droit aux applaudissements et aux hourras. « Tu sais, Gadjo, répond-elle avec le ton qu’on emploie devant un enfant méritant, je sais bien qu’une enquête ne se résume pas à une course poursuite. » La phrase semble lui plaire. Il rougit du compliment et esquisse un sourire. « Le boulot des petites mains, reprend-il avec une fierté humble, c’est pas spectaculaire mais il faut (184) que quelqu’un le fasse, non ? On n’est pas des cow-boys mais on sait à quelle heure il est rentré, à combien il mettait son chauffage et pour combien de personnes il faisait à manger. On a tout. Ça va mettre du temps d’intégrer tout ça au rapport, mais tu sais ce que j’ai trouvé ? …. Ton gars, là, l’éventré, il s’appelle bien Pamouk, non ? – Oui », répond-elle, tout à coup surprise de l’apparition de ce nom dans la conversation. « Eh bien, ils se sont parlé. Au moins 5 fois. – Pamouk et Mafram ? Tu en es sûr ? – Tout est là, regarde. Des appels. Durant le mois de décembre. Toujours le soir. Et c’est toujours Pamouk qui appelle. » Il a déposé le dossier sur son bureau et contemple maintenant l’effet de cette révélation sur le visage de Salia. « Les cow-boys ne sont pas encore au courant, dit-il en se levant avec un grand sourire. Ils sont tellement occupés à répondre aux journalistes et à recevoir leur médaille que personne ne m’a demandé ce que donnaient mes analyses. Mais c’est sûr. Alors voilà. Si ça peut t’aider. » * Elle attend que la joie retombe. Que chacun regagne son bureau. Au moment où elle voit Cal se lever, elle s’approche, plonge ses yeux dans les siens et lui dit : « Cal, il faut que tu me laisses le voir. – Qui ? Mafram ? Mais il part au centre de détention. – Retarde le transfert. Je t’en prie. Laisse-le-moi juste le temps d’un entretien. » (185) Il hésite. Elle sait qu’elle pourrait ajouter : « tu me dois bien cela » mais elle ne le fait pas. Ce serait brandir leur secret et il lui en voudrait. Elle essaie de le mettre dans ses yeux plutôt que sur ses lèvres. Tu me dois bien ça. Pour la gloire que tu vas récolter, la promotion, pour le silence que je vais garder, tu me dois bien cela. Alors il finit par soupirer et par accepter. « Ronnie ! On retarde le transfert de Mafram d’1hMalberg va aller prendre de ses nouvelles ! » (186)

    24. REALTEST

Elle se concentre en descendant au sous-sol. Elle sait bien que ce sera seule occasion d’être face à lui, qu’elle n’a pas le temps d’appeler Zem pour lui dire de venir la rejoindre et que donc, elle va devoir être capable de le faire, seule. « Il faut écouter ceux qui ne nous aiment pas », disait Dombro. Il le répétait sans cesse. « Il faut écouter leur haine. C’est elle qui nous fait comprendre le dossier. » * Elle entre dans la pièce. Les gardiens ont assis Mafram sur une chaise. Il est menotté à des chaînes qui le relient à la table en acier. Elle ne peut s’empêcher d’être impressionnée. Elle retrouve ce visage qu’elle a vu sur tous les écrans, l’homme recherché par tous les services. Jon Mafram, l’ancien élu à la Commission directoire. Il faut qu’elle se force pour ne pas laisser l’émotion l’envahir. Elle s’installe, prend son temps. Pour l’instant, elle ne dit rien. Enfin, (187) elle commence à parler, d’une voix simple, sans menace, employant une courtoisie qu’il note d’emblée. Elle dit « monsieur Mafram ». Elle ne donne jamais d’ordre. Elle explique qu’elle travaille sur une série de meurtres, qui, a priori, n’ont strictement rien à voir avec lui. Mais que, cependant, il peut peut-être l’aider. Elle rien de ce qu’il dira ne servira aux enquêteurs qui l’ont arrêtée. Elle essaie d’être la plus coulante possible. Jusqu’à ce qu’il l’interrompe. « C’est vous qui m’avez arrêté, n’est-ce pas ? – Oui. – Pourquoi vous le laissez parler… celui qui se pavane devant les caméras… Pourquoi est-ce que vous le laissez vous voler la lumière ? – Qu’est-ce que ça peut faire ? » Mafram la jauge, un temps, et sourit. Il dit alors avec une sorte de disponibilité retrouvée. « Qu’est-ce que vous voulez ? » Elle sort une photo de Pamouk et la lui tend. « Vous le connaissez ? » (188) Il prend le temps de regarder avant de relever la tête. « Oui. – Vous pouvez me dire comment vous l’avez rencontré ? – Il est venu me trouver. » Elle est surprise que ce que ce soit si facile. Elle s’attend à tout moment à un revirement. « Qu’est-ce qu’il voulait ? » demande-t-elle. Jon Mafram la fixe, droit dans les yeux. « Je vais être condamné, dit-il. Je ne sais pas où je vais passer le restant de mes jours. Le plus probable, c’est qu’ils me fassent disparaître. Qu’est-ce qui vous fait penser que je vais vous aider ? Vous avez l’intention de rejoindre les rangs de Break Walls ? Ne riez pas. Il est peut-être temps que vous regardiez le monde qui vous entoure. – Monsieur Mafram, je ne suis pas venue pour un entretien d’embauche. – Dommage. Parce que si vous voulez des réponses, il va falloir que vous réussissiez à m’intéresser à votre affaire. » Elle réfléchit. Il lui semble qu’elle doit être franche avec lui. « Vous avez raison. Je vais jouer cartes sur table. Tout ce que je vais vous dire est confidentiel. Si vous le répétez, je nierai totalement vous l’avoir dit. – J’adore ce genre de phrases », glisse-t-il en souriant. « J’enquête sur deux meurtres. Celui de Pamouk et celui d’une femme. Les éléments de l’enquête nous font remonter jusqu’à un membre de la Commission santé. Du coup, tout est compliqué. Je (189) ne peux pas avancer sans être sûre de moi. Et j’ai besoin de vous pour comprendre qui était Pamouk, ce qu’il cherchait, et qui a eu intérêt à se débarrasser de lui. – Il va falloir que vous me juriez quelque chose. » Elle est surprise et attend qu’il explicite sa demande. « Si c’est bien le gars de la Commission qui a fait le coup, jurez-moi que vous ferez tout pour l’arrêter. – C’est mon métier. – Arrêtez ! Ce sont de jolies phrases. Jurez-moi que vous ne les laisserez pas étouffer l’affaire, que vous vous opposerez à vos supérieurs, qui vous le demanderont d’abord gentiment, puis vous l’ordonneront. » Il a raison. Elle le sait. C’est ce qui se passera si Kanaka est vraiment inquiété. Elle ne pourra probablement pas aller très loin. « Je vous le jure. – Vous vous appelez comment ? – Salia Malberg. – Après ce que je vais vous dire, Salia, vous ne serez plus comme eux. Si vous me croyez, vous ne pourrez plus rire et travailler avec eux. C’est comme ça. Mais j’imagine que si vous êtes là, toute seule, devant moi, c’est que vous l’avez déjà obscurément compris. » Il commence alors son récit avec calme. « Pamouk est entré en contact avec moi via un membre de Break Walls. On a organisé une rencontre. Il (190) m’a qu’il ne partageait aucun de mes combats mais qu’il avait quelque chose pour nous. Quelque chose d’énorme qui pouvait faire valser les commissions…. Vous connaissez les greffes Eternytox ? – Oui. – Les soi-disant meilleurs d’entre nous sont greffés. Les Honorables. C’est un cadeau de la méritocratie GoldTex. Pas vraiment l’éternité mais presque. On est assuré de ne mourir ni d’une crise cardiaque, ni d’un AVC. De ne pas contracter de dégénérescences neurologiques. Bref, ça offre tout de même 10, 20 ans de longévité, en bonne santé qui plus est. Imaginez ce que vous pourriez faire si vous aviez la certitude d’être en pleine forme de 65 à 90 ans. D’un coup, le grand âge n’est plus celui de la vieillesse mais le moment de jouir vraiment du monde. – Je ne vois pas le rapport avec notre affaire. – J’y viens. Les greffes, c’est une technologie de pointe. Ultrasophistiquée. Comme toutes les technologies, elle a besoin de s’adapter, de s’améliorer. De passer à un stade 2, puis à un stade 3. Chaque corps est différent. Il faut envisager toutes les possibilités. Le pire serait qu’un Honorable greffé meure à cause d’un problème technique. Alors la Commission directoire a trouvé une solution. Les RealTest. – C’est quoi ? – Des tests pratiqués sur des hommes et des femmes ordinaires. Vous voulez dire qu’on les greffe ? (191) – Oui. GoldTex effectue des doublons cliniques. Cela permet de récolter des données, d’étudier les réactions d’une greffe sur l’organisme, sans venir embêter les Honorables avec des suivis médicaux intempestifs. – Vous voulez dire que les gens comme Pamouk savent qu’ils sont des cobayes ? – Ce n’est évidemment pas comme ça qu’on leur vend. C’est le génie du dispositif. On leur dit que, dans l’immense majorité des cas, il ne se passera rien. Et c’est exact. Les RealTest sont alors l’occasion unique de profiter d’une greffe dont on n’aurait jais pu rêver. C’est une chance inouïe. Qui pourrait refuser ? – Et pour les autres ? Tout est établi par contrat préalablement. Les RealTest acceptent les risques. Si cela se met à dysfonctionner, il est explicitement établi qu’il n’y aura pas de prise en charge de ce dysfonctionnement. Le programme tient à pouvoir récupérer les données telles quelles, enrichir sa base d’informations et améliorer son produit. – C’est-à-dire qu’ils les laissent crever ? – A peu près. – Et comment ils sélectionnent les candidats ? – Par Destiny. – Quel est le rapport avec les tirages au sort ? – GoldTex puise parmi les gagnants qui viennent de la zone 3. Quand on vit en zone 3, se voir proposer une greffe Eternytox, c’est comme un miracle. – Vous êtes en train de me dire que Pamouk était un RealTest et que c’est pour ça qu’il n’apparaît pas dans le registre officiel des greffes ? (192) – Oui. Mais son régulateur cardiaque s’est mis à s’emballer. Il sentait de drôles de douleurs dans la poitrine. Ça l’a inquiété. Il a paniqué. Il est allé à la Commission santé pour demander à être ausculté. Kanaka n’a rien voulu savoir. Il lui a juste rappelé les règles. – Qu’est-ce que ça leur coûtait de le soigner ? – Ils se servent des RealTest qui ont des problèmes comme laboratoires pour affiner leurs connaissances. S’ils les soignent, cela devient un hôpital, pas de la recherche. – Vous voulez que tout cela est légal ? » Jon Mafram sourit. « Si vous entendez par “légal” le fait que cela ait été décidé et approuvé par la Commission directoire oui. Parfaitement légal et parfaitement organisé. Les 2 à la fois. C’est bien pour cela qu’on voulait le dénoncer. S’ils ne m’avaient pas arrêté, c’était notre prochaine campagne. » Salia s’assombrit. Jon Mafram le remarque. « Pamouk vous a parlé de son désir de faire chanter Kanaka. – Vous n’arriverez pas à prouver que Kanaka l’a tué. – Vous ne m’en croyez pas capable ? – Ce n’est pas ce que je dis. Vous n’y arriverez pas parce que ce n’est pas lui. » Salia se tait. Elle sent qu’elle est sur le point d’apprendre quelque chose d’important. « Vous connaissez le meurtrier ? – Non répond-il sans hésitation. Mais je sais quelque chose qui va vous surprendre. (193) – Je vous écoute. – Pamouk est venu me voir. Il cherchait un moyen de faire payer au système ce qui lui arrivait. Il se savait condamné et souhaitait que sa mort serve à cela. C’est lui qui a eu l’idée de l’éventrement. Il voulait qu’on trouve son corps ouvert, avec la greffe, bien en évidence. Que tout cela fasse du bruit et remonte jusqu’à eux. Il disait qu’il fallait marquer les esprits. “Plus ma mort sera atroce, m’a-t-il dit, plus ils seront embarrassés”.  – Vous êtes en train de me dire que Pamouk s’est éventré lui-même. – Évidemment que non. Il m’a proposé un contrat : que nous nous engagions à le tuer, à une date qu’il ignorait, puis à l’éventrer selon les modalités qu’il avait décidées. C’était sa vengeance à lui. – C’est vous qui avez fait ça ? – Non. J’ai refusé. Je lui ai dit qu’il était plus intéressant d’accumuler des preuves et de tout révéler au public. Il s’est énervé. Il m’a répondu qu’il n’avait pas le temps. Que de toute façon il allait crever. Que là, il avait trouvé un moyen imparable de les faire tomber. Et que si ce n’était pas moi, ce serait quelqu’un d’autre. Il m’a dit ça me rapporterait une belle notoriété. Que tout le monde serait gagnant. Il parlait vite. Il était comme possédé. J’ai répondu qu’il n’en était pas question. Il s’est mis en colère et j’ai coupé court. Au fond, j’ai eu tort. Il avait raison. C’était la seule chose qui pouvait un peu marquer les esprits. Nos campagnes de sensibilisation n’arrivent à rien. Et regardez, je n’ai même pas eu le temps de commencer à recueillir des preuves. (194) Comment ça se fait que la greffe ait disparu si c’était le but de tout cela ? – Je ne sais pas. Quelque chose n’a pas dû se passer comme prévu. Une greffe bien en évidence, en zone 3, ça peut attiser les appétits. – il vous a parlé d’autres RealTest ? – Non. – Une fille du nom d’Ira Cuprack ? – Non, sincèrement, il avait l’ait plutôt isolé. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la motivation de Pamouk était de révéler le scandale des RealTest. Il en voulait à Kanaka mais il se trompait de colère. Je le lui ai dit. Les responsabilités dépassent largement l’actuel élu à la Commission santé. Le protocole RealTest existe depuis l’ère d’El Fatong. On peut reprocher à Kanaka de ne pas l’avoir aboli, mais pas de l’avoir inventé. Vous avez l’air dépitée ? Vous n’allez plus arrêter Kanaka ? – Vous venez de l’innocenter. » Jon Mafram la regarde avec dureté. Une colère froide est passée dans ses yeux. « Ne dites pas cela. Il n’est pas innocent. Il est tout en haut d’un système parfaitement abusif et cynique qui utilise les miséreux de la zone 3 comme cobayes pour les plus riches. » Salia le coupe. « Je ne suis pas venue voir si le monde était juste, monsieur Mafram. Si les RealTest existent depuis des années, si choquants soient-ils, je n’ai plus de mobile pour mon criminel. Je pensais que Pamouk voulait faire chanter Kanaka. – Non, il voulait punir le système. (195) Salia se lève, est sur le point d’ouvrir la porte mais s’arrête. Elle fait quelques pas en arrière pour se rapprocher de la table. « Vous croyez qu’il a fini par trouver quelqu’un pour accepter son contrat ? – J’en suis certain. Quand je l’ai appelé pour lui dire que je refusais d’assassinat organisé, j’ai évoqué la possibilité de faire un long entretien filmé. Mais il n’a rien voulu entendre. Il était très agité. Il disait qu’il avait rencontré quelqu’un que son histoire intéressait. Et que si nous n’avions pas les couilles de le faire, lui les aurait. – Il a dit le nom de cette autre personne ? – Skyros, je crois. – Il vous a expliqué d’où il sortait ? – J’ai cru comprendre que c’était quelqu’un de l’équipe de Barsok. Mais c’était confus. Il n’arrêtait pas de répéter que les gros poissons allaient se manger entre eux. Et que lui rirait bien, dans la mort. » Salia sent monter en elle une excitation nouvelle. « Skyros », répète-t-elle. Elle essaie de mesurer si ce qu’elle vient d’entendre constitue une véritable piste et tout lui dit que oui. Alors, elle regarde Jon Mafram droit dans les yeux et murmure : « Merci. Vous m’avez vraiment aidée. – N’oubliez pas Salia : vous pouvez décider de voir. Je vais disparaître mais le Mouvement aura besoin de gens comme vous. En attendant, faites-les (196) tomber. Qui qu’ils soient. Et lorsqu’ils seront à terre, dites-leur bien que Jon Mafram crache sur leur triste monde. » (197)

    25. LE DÔME

« Ce sera la dernière », avait déclaré Yehu Rami dans son allocution officielle.  Il avait parlé d’une voix grave, le teint livide. La « coulée 28 » venait de s’abattre sur Magnapole. Un cyclone impromptu qui avait tout ravagé, frappant les rues pendant 28 minutes, d’une violence inouïe. Cela avait été un carnage. Ces 28 mn avaient suffi à inonder des quartiers entiers. Il était tombé en ce court laps de temps autant d’eau qu’en 2 ans. Puis étaient venues les coulées de boue qui avaient fini d’emporter ce qui tenait encore. Une minute après le cataclysme, la température était douce et les oiseaux qui avaient survécu chantaient à nouveau. GoldTex s’était mise à l’ouvrage. C’est en ces jours qu’eut lieu la 1ère Séquence Effort. Les clichés avaient consenti sans ciller. Il y avait tant à faire. Non seulement on devait remettre la ville sur pied, mais il fallait en outre construire le dôme. Des (199) mois entiers de production forcenée. Des sommes colossales avaient été englouties. Yehu Rami l’avait dit : GoldTex ne regarderait pas à la dépense. Tout bruissait, suait, s’échauffait sans cesse. Jour et nuit, GoldTex était au travail. Le chantier avançait vite mais les grandes œuvres aiment dévorer leur architecte et Yehu Rami mourut quelques semaines avant l’inauguration du dôme. Au même moment, l’entreprise concurrente, MolochFirst, accusa GoldTex de pratiques frauduleuses. Elle aussi avait lancé la construction d’un dôme climatique mais les travaux avaient pris du retard. Des rumeurs coururent selon lesquelles GoldTex avait recours à des méthodes barbares. On parlait d’esclaves, de chantiers qui étaient des mouroirs. Yehu Rami mort, le pouvoir hésita. Fallait-il profiter de cette disparition pour dire que l’architecte, dans son désir de mettre tous les cilariés à l’abri, s’était fourvoyé, avait donné des directives répréhensibles ? Fallait-il profiter de sa mort pour tout révéler ? Salir l’icône mais se débarrasser du problème ? Le pouvoir avait choisi l’inverse. Il ne fallait pas faire ce plaisir à MolochFirst. Yehu Rami fut érigé en héros. Le jour de l’inauguration du dôme, une immense bannière à son effigie fut déployée, avec ce simple mot sous son portrait : « Merci. » Et tout ce qui avait trait aux conditions de travail sur le chantier fut réfuté. Il fut expliqué à la population que c’étaient des tentatives de déstabilisation émanant de la concurrence. MolochFirst voulait salir son adversaire pour mieux l’affaiblir. Tout fut nié en bloc. Le jour de l’inauguration, une averse eut lieu. Aucun dirigeant n’aurait pu imaginer plus belle mise en scène. Les grêlons commencèrent à tomber avec rage. Tout le monde, dans la (200) rue, sur les terrasses, leva les yeux au ciel avec une sorte de crainte instinctive. Le bruit devint plus fort. Il y eut un moment de suspense. Puis devant l’évidence que le dôme tenait un immense hourra monta de partout. Au grondement du cyclone répondait la joie des rues. Le dôme était là et les protégeait. Il n’y eut que sur les chantiers qu’un silence profond accueillit le bruit de l’averse. Les ouvriers ne chantèrent pas. Ils savaient combien de morts avaient été nécessaires pour atteindre les objectifs. Ils savaient les intimidations dont ils avaient été victimes. Ils savaient surtout qu’ils venaient de construire, avec leur sang, un dôme dont ils ne profiteraient pas, car eux allaient retourner en zone 3 où les travaux n’avaient pas encore commencé. Ils savaient, de ce vieux savoir d’exploités, que les chantiers s’enliseraient, que rien n’avancerait, et qu’eux n’auraient jamais la satisfaction de lever la tête au ciel pour éprouver le plaisir d’échapper à une averse qui ne pourrait plus les atteindre. Ils savaient enfin que leur mort ne serait pas comptée et c’est peut-être ce qui leur faisait le plus mal. Ils allaient être à jamais enterrés dans l’oubli, dans les fondations du dôme, ce grand catafalque que GoldTex venait d’ériger à la mémoire de Yehu Rami. Et comme l’armée de soldats qui va rejoindre la tombe de son empereur vaniteux, ils maudissaient, en silence, ce cyclone trop faible pour frapper les nantis et les venger, de leur triste destin. (201)

   26. LE VIEUX TOBO

Lorsque Sparak sort du Dreamshop, il a l’ai d’avoir 30 ans de plus que son âge. Il chancelle, doit s’appuyer contre le mur du bâtiment. Il marche avec précaution. Les lumières de néon du quartier RedQ lui font mal. Chaque retour au réel devient plus difficile. Il lui faut sans cesse plus de temps pour sentir ses forces revenir. Il cherche un endroit où il pourrait se poser, le temps de reprendre forme humaine. C’est au coin de la rue Tallarès et du boulevard Spector qu’il voit le vieux Tobo. Juste devant lui. « On va tous finir cramés par la tête », dit le vieil homme comme s’il voulait établir entre eux une fraternité de drogués. Sparak ne sait que répondre. Il a peur de parler, craint que le vieux Tobo entende à sa voix à quel point il est en miettes. Le vieil homme lui fait alors un geste de la main pour lui montrer un banc. Ils s’assoient côte à côte. Ils sont le seul point fixe dans cette agitation de rue. Personne ne fait attention à eux. Lentement, Tobo sort deux bières de son imperméable. (203) « Tiens, Sparak, dit-il avec malice, pour une fois, c’est le vieux Tobo qui régale. » Zem prend la bière avec reconnaissance. « Merci », dit-il. « Tu sais ce que je suis, Sparak ? – Tu es l’oracle du trottoir. – Oui. Mais pas uniquement. – Le plus grand buveur de bière de la zone 3 ? – Ne m’offense pas, Sparak. Je suis un alchimiste. Je transforme la boue en or. – Explique-moi un peu ça. – C’est fini pour moi, Sparak. Le vieux Tobo n’ira pas plus loin. Je sens la fatigue qui gagne, à l’intérieur. Mais il y a une dernière chose que je voudrais faire. Laisser ma trace. Pour que ce foutu monde soit un tout petit peu plus juste après mon passage. Je ne suis pas un gars propre. Ni gentil. J’ai vécu dans l’enfer de la rue et je me suis débrouillé.  Mais c’est fini. Ils ne peuvent plus rien atteindre en moi. Tant pis s’ils me bastonnent, je suis le vieux Tobo et je vais rectifier le monde. Ce ne sera pas grand-chose mais ce sera juste. Je tends l’oreille, Sparak. Depuis toute une vie, je fais ça. Je me penche au plus bas pour entendre les rumeurs qui courent sur le bitume. Les nouvelles du jour, les humeurs du quartier, les petites bagarres quotidiennes, tout ce brouhaha qui veut juste (204) dire que la rue vit. Je l’entends, tout ça, mais je sais aussi écouter plus profond. J’ai apprès de ma mère. les voix remontent et j’entends ce qu’elles disent aussi clairement que le bruit d’une cascade. Ça, c’est de l’or. – Ne t’inquiète pas pour ça, Tobo, je paierai, dit Sparak qui commence à comprendre que le vieux Tobo veut lui révéler quelque chose. – Tu n’as pas compris. Je ne demande pas d’argent. Je ne joue plus selon les vieilles règles. C’est pour l’équilibre, Sparak. Je l’aimais bien, la petite Ira. Le monde est sale et il est temps que les salauds saignent. » Le vieil homme regarde Zem avec sérieux comme s’il voulait évaluer une dernière fois la fiabilité de son interlocuteur puis il se lance et sa voix est soudainement plus grave. « On dit que Panotis a des problèmes. Qu’il a cru malin de voler une greffe mais que certains n’ont pas aimé. On dit qu’il a sauvé sa peau in extremis et que depuis, on ne le voit nulle part. – Qui lui a tapé sur les doigts ? – Ceux qui voulaient que la greffe reste sur place et soit trouvée avec le corps. – Comment est-ce que Panotis a su que Pamouk était greffé ? – On dit que Bareïm l’a appelé, juste avant de t’appeler. Que lorsque Panotis est arrivé sur place, il a décidé que cette greffe valait de l’or et il l’a arrachée. » Sparak remercie le vieux Tobo. (205) « Que les salauds tremblent. – Je ferai de mon mieux, Tobo, je te le promets. » * Il a fait venir Bareïm au commissariat Gabou, prétextant qu’il voulait avoir son avis sur un élément d’enquête. Et le gros Bareïm est venu, trop heureux d’apprendre de nouvelles informations qu’il pourrait revendre ici ou là. Lorsqu’il est arrivé, Sparak n’a rien expliqué. Il lui a juste fait signe de le suivre dans la cellule. « Il faut que je te montre quelque chose », a-t-il précisé. Une fois entré dans la salle d’interrogatoire, Zem a fermé la porte derrière lui et Bareïm a mis un temps à comprendre. Lorsque Sparak a posé la 1ère question, il est resté interdit. « Qu’est-ce qui s’est passé entre le moment où tu a découvert le corps et le moment où je suis arrivé, Bareïm ? – Tu fais quoi, là, Sparak ? » Zem sent que cela va prendre du temps, qu’il va d’abord jouer la surprise, puis se draper dans l’indignation, qu’il parlera de leur amitié, de sa loyauté, et il n’a pas envie de cela. Alors il le frappe. Son Curasix se déclenche : « Il vous reste 74 mois, 3 semaines, 8h et… » Il appelle à l’aide, invoque ses droits et toutes ces choses que l’on invoque lorsqu’on ne peut plus rien. Sparak l’interrompt : « Ça ne sert à rien de gueuler, Bareïm. On est dans une cellule d’interrogatoire. Tu crois vraiment que quelqu’un va venir te chercher ? » (206)

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:35

   

C’est seulement à cet instant qu’il semble comprendre. Il regarde Sparak avec effroi et cesse de crier. « Tu as appelé qui avant moi sur le terrain vague ? – Panotis », bafouille Bareïm. « Pourquoi ? – C’était juste comme ça. Qu’est-ce que ça changeait ? On n’a rien fait de mal. Le gars était déjà mort. – Il est venu ? – En moins de 5 mn. Il était tout excité. Il m’a dit qu’un greffé comme ça, ça valait de l’or et qu’il n’y avait aucune raison de laisser ça aux flics. – Vous avez arraché la greffe ensemble ? – Non. Juste lui. Je voulais l’aider mais il m’a dit de ne pas me salir … que lorsque les flics arriveraient, il faudrait leur dire que je n’avais pas touché au corps. – Il l’a gardée, la greffe ? – Non. Il l’a vendue le jour même. C’est pour ça qu’ils lui sont tombés dessus. – Qui ? – Je ne sais pas. Je te le jure. Je ne connais pas son nom. Un gars qui bosse pour Barsok. Ils ont débarqué à plusieurs, 2 jours plus tard dans le QG de Panotis à la Forêt. Quand il leur a dit que la greffe était déjà vendue, ils l’ont dérouillé en lui disant qu’il méritait qu’ils le butent. – Tu l’as revu ? (207) – Il se cache. Il veut se faire oublier. Mais je l’ai croisé hier. – Où ? – Il m’a dit qu’il allait en zone 2, que ça avait à voir à voir avec les gars qui l’avaient dérouillé. Qu’ils avaient fini par trouver un accord. Qu’il devait leur rendre un service et qu’après, ils seraient quittes. – Tu veux dire qu’il est parti travailler pour eux ? – J’imagine. Je ne sais rien de plus, Zem. Je te le jure. » Le gros Bareïm. Il a une expression minable sur le visage. Ce n’est plus qu’un grand corps saisi par la peur. Mais Sparak se souvient du jour où ils ont découvert le cadavre, de la moue de dégoût qu’avait eue Bareïm lorsqu’il avait retourné la victime, devant l’ampleur de l’ouverture thoracique. Tout était faux : sa surprise, son dégoût, ses petits conseils. Alors il ne peut s’empêcher de le gifler une seconde fois avant de partir. (208)

   27. UNE SEULE ZONE POUR UNE SEULE VILLE

Salia essaie d’appeler Sparak mais il ne répond pas. Il y a ce nom qui lui cogne dans la tête, ce nom que Jon Mafram lui a donné : Skyros. Elle n’a pas une minute à perdre. Elle ferme la porte de son bureau et tourne l’écran de son ordinateur pour que personne ne voie qu’elle est en train de consulter. Elle va sur le site de la Commission sécurité pour trouver l’organigramme officiel. Lorsqu’elle l’a devant elle, elle épluche tous les postes, en vain. Aucun Skyros. Et pourtant, elle le sent : elle est sur une piste. 2 clans politiques se font la guerre et sont prêts à s’affronter par victimes interposées. Elle sent que Pamouk et Cuprack ne sont que des pions sur un échiquier plus vaste et qu’il ne faut pas chercher les raisons de leur assassinat dans leur propre histoire. Ce qui compte, c’est qui a pu envisager de les tuer pour éliminer un adversaire. Il faut qu’elle en parle à Sparak. Elle a besoin de son flair. Elle réessaie d’appeler mais sans succès. Tant pis. Elle en sûre maintenant : la seule solution, c’est d’aller en parler à nouveau à Kanaka. (209) Elle aurait tellement aimé se présenter à lui pour l’arrêter. Lui passer les menottes et le faire sortir de son bel immeuble de la zone 1 comme un vulgaire criminel. Elle se ferait une joie de triompher de son arrogance. Mais elle est maintenant persuadée qu’il est innocent. Pas propre, pas gentil, mais innocent. * Elle l’attend devant la porte arrière du bâtiment des Congrégations. Il y a fait un discours, devant une foule compacte venue de tout le quartier d’Outresaule. La campagne bat son plein. Chaque candidat court de meeting en meeting. Elle sait qu’il va sortir, entouré d’une garde de collaborateurs, de journalistes, d’influenceurs d’opinions et qu’elle n’aura que quelques secondes pour le convaincre. La porte s’ouvre. Un garde du corps sort, regarde autour de lui. Il l’observe avec attention mais déjà apparaît le chef de la Commission santé. « Monsieur Kanaka… J’ai besoin de votre aide… (210) Je ne sais pas qui veut vous faire tomber, mais je pense que vous, vous le savez. J’ai besoin que vous m’aidiez. » Il s’arrête. La phrase a l’air de l’intéresser ou de l’intriguer suffisamment pour qu’il dévie sa marche et vienne en sa direction tout en faisant un petit signe à l’intention du garde du corps pour lui signifier de patienter. * « Qu’est-ce que vous voulez ? – 5 mn. – Pourquoi est-ce que je devrais perdre mon temps avec vous ? – Celui qui a commis les 2 meurtres voulait vous atteindre. Vous savez certainement mieux que moi qui sont vos ennemis. – J’ai beaucoup d’ennemis. – Dans votre voiture. 5 mn. » Il acquiesce. Dès qu’il fait signe à son molosse que tout est OK, les choses vont très vite. Plus personne ne la regarde de travers. Elle parle et explique qu’elle connaît l’existence des RealTest. Elle reprend ce que lui a raconté Jon Mafram. Que Pamouk voulait mourir pour tout (211) révéler et qu’il avait fini par trouver quelqu’un qui avait accepté de le tuer. Elle explique qu’il a mentionné un certain Skyros. Elle scrute le visage de Kanaka lorsqu’elle prononce ce nom, mais rien ne bouge, alors elle pose la question. « Vous le connaissez ? » Il répond que non. Elle dit que pour elle, il s’agit d’une guerre de commissions. « Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? – D’après ma source, le dénommé Skyros travaille pour Barsok. » Kanaka la scrute avec intérêt. « Il y a une différence entre profiter d’une affaire et en être à l’origine », dit-il avec prudence. C’est vrai. Barsok n’a peut-être fit que s’engouffrer dans la brèche, sentant qu’il y avait là le moyen de faire tomber son adversaire, mais elle voudrait bien vérifier, creuser tout de même de ce côté-là. « Vous pensez que si on trouve ce Skyros, on trouvera le coupable ? – J’en suis sûre. – Et vous pensez qu’il y a une chance qu’il se cache du côté de la Commission sécurité ? – Oui. – Skyros ? ... » répète-t-il. Il se tait quelques instants. Elle comprend qu’elle ne doit plus parler, qu’elle doit le laisser réfléchir. Et après de longues minutes, il parle à nouveau. Sa voix est (212) devenue dure comme s’il donnait un ordre en plein milieu d’une bataille. « Barsok a été membre du Bureau migrations pendant 10 ans, avant d’être à la Commission sécurité. Il y a une chance pour que ce Skyros vienne de là. Les hommes de confiance, on les trouve aux origines, quand tout se construit, pas durant l’ascension vers le pouvoir. Barsok s’est construit au Bureau migratoire. Fouillez là-bas. » Il lui donne le nom d’un homme qui lui est loyal. Vince Chaoui. « N’entrez en contact qu’avec lui. Ne lui racontez que le strict minimum. Ne parlez à personne d’autre. Encore aujourd’hui, le Bureau migrations, c’est le royaume de Barsok. Il sera tenu informé de ce que vous cherchez à la minute où vous poserez votre 1ère question. » * Barsok fait un discours sur la place des Feux. A quelques semaines du vote, il veut mobiliser au maximum la zone 3. En sortant du commissariat Gabou, Sparak est surpris par la foule qui se presse autour d’un tribun. Intrigué, il se rapproche pour venir l’écouter. Soudain il se fige. Dans son discours, Barsok a prononcé le nom de la victime. « Vous savez ce qui a tué Malek Pamouk ? » Barsok a une voix forte et puissante. Il s’appuie de tout son poids sur le pupitre comme s’il voulait le déboulonner et en faire une partie de son corps. « Je vais vous le dire. C’est le mépris de la zone 2. C’est le ghetto où il est né et le scandale qui fait que pour un homme comme lui, le seul espoir (213) possible est de gagner un ticket Destiny. C’est cela qui l’a tué et c’est cela qui vous tue, vous aussi. » La foule approuve avec un grognement sourd. « Je suis Barsok. Vous me connaissez. Je viens d’ici. Et je vous le dis : il est temps que les choses changent. » Il semble maintenant à Sparak que Barsok le regarde. « Magnapole pourrait être un paradis. Il y en a qui pensent que c’est déjà le cas mais vous savez quoi ? Ils vivent tous en zone 2. Nous savons, nous, que Magnapole n’est pas un paradis. C’est juste un site bien gardé. C’est cela qui doit changer. Il est temps d’élargir le cercle. C’est pour cela que j’ai délocalisé la Commission sécurité en zone 3. Cela n’a pas été facile. Mais nous y sommes parvenus. Je travaille ici, parmi vous, depuis que je suis en poste. Et j’ai voulu qu’il en soit ainsi pour que vous voyiez que le changement est possible. Nous avons la volonté et je le dis : il est temps que vous puissiez aller travailler librement en zone 2. Il est temps que vous puissiez vous y installer si vous le désirez, et cela sans loterie. Il est temps qu’un gars comme moi qui vient de ces trottoirs siège à la Commission directoire pour leur dire ce qu’ils ne savent pas. Il est temps que la zone 2 et la zone 3 s’additionnent au lieu de se tenir à distance l’une de l’autre. Il est temps qu’il n’y ait plus qu’une seule zone pour une seule ville ! Que les check-points disparaissent et que les barrières tombent ! L’audace est de notre côté et l’avenir nous sourit ! » La foule exulte. Les plus jeunes crient en cadence : « Une seule zone pour une seule ville ! » Sparak regarde autour de lui. Il est surpris de lire tant de ferveur chez ceux (214) qui l’entourent. Surpris, surtout, de sentir cette chaleur en lui comme si les mots de Barsok avaient su réveiller en lui un sentiment très ancien : l’enthousiasme. Au moment où il va s’éloigner, un homme de la campagne s’approche. « M. Barsok aimerait vous parler. » Zem lève les yeux. Effectivement, Barsok est en train de signer un autographe au pied de la tribune mais lui fait signe de l’autre main pour qu’il le rejoigne. Sparak obéit, prudent et curieux. « Venez. Faisons quelques pas. » Ils marchent tous les deux, côte à côte, vers le véhicule du candidat situé à une centaine de mètres. « Comment avez-vous trouvé ? » s’enquiert Barsok pour engager la conversation. « Je ne suis pas très bon juge. – Mais vous savez mieux que personne ce qu’est la zone 3, l’interrompt le candidat, et ce qu’elle pourrait devenir. » Et comme Sparak ne dit rien, il ajoute : « C’est possible. Ce sera dur, mais c’est possible. On peut venir à bout du zonage humiliant. GoldTex en sortirait renforcée. – De mon expérience, il y a toujours eu des esclaves pour que les privilégiés aient les joues roses et le ventre bien rebondi. – Avouez que vous y croyez. J’ai vu votre regard tout à l’heure. Vous étiez avec moi. Vous savez, Sparak, j’ai besoin de gens comme vous. – Comme moi ? – Des gens qui ont connu différentes réalités. Qui n’ignorent rien de la saleté des décors mais sont prêts à se battre. (215) – Qui vous dit que je suis comme ça ? – Vous voulez savoir qui a tué Pamouk. – C’est mon travail. – Vous pourriez avoir laissé tomber depuis longtemps. Qu’est-ce qu’un meurtre de plus en zone 3 ? qui va en faire une insomnie ? A part vous ? Vous voyez. C’est un signe. Vous y croyez encore. Je le sens. L’envie de rectifier les laideurs pour que le monde soit juste. On travaillerait bien, ensemble. » Sparak garde un silence prudent. L’élu lui serre la main. Il est déjà en train de s’éloigner lorsqu’il se tourne une dernière fois et lui lance : « Réfléchissez ! Et venez me trouver quand vous serez décidé ! » (216)

    28. SKYROS

Elle savait que venir seule au Bureau migrations n’était pas une bonne idée. Sa présence dans la partie administrative du quartier Spada ne va pas passer inaperçue. Elle voit le regard de l’homme à l’entrée qui prend soigneusement son identifiant et le scanne au lieu de le lui rendre immédiatement. Il la laisse entrer mais elle est dorénavant analysée. Bien sûr, elle a prétexté une affaire qui nécessitait le témoignage de M. Chaoui, mais il y a des yeux partout ici, des oreilles attentives et personne n’est dupe. Elle sait qu’elle s’expose au danger. Et pourtant, elle n’a pas envie de renoncer. Elle n’a jamais été aussi proche. Elle doit aller au bout de ce qu’elle a commencé. Elle avance jusqu’au bureau qu’on lui a indiqué. Et lorsqu’elle y entre, avant même de prendre le temps de regarder Chaoui, elle dit : « Je vais prétendre que je suis venue ici pour une affaire d’usurpation d’identité mais c’est Kanaka qui m’envoie, n’ayez pas l’air trop surpris. J’ai besoin que tout se passe avec une apparente fluidité. Je m’appelle Salia Malberg, je suis inspectrice et je travaille sur une affaire dans laquelle quelqu’un cherche à salir la respectabilité de M. Kanaka. » (217) Vince Chaoui s’est d’abord figé, puis à l’énoncé du nom de Kanaka, quelque chose s’est passé sur son visage. Il a maintenant un regard concentré. Comme s’il devait suivre une opération compliquée et qu’il savait que toute son attention allait être requise. Elle parle à voix basse. Elle lui explique qu’elle cherche à obtenir le plus d’informations possibles sur un dénommé Skyros. Qu’il y a une chance qu’il soit passé par le Bureau migrations et qu’il y ait laissé une trace. Chaoui ne dit rien, sort un ordinateur personnel d’un sac au pied de son bureau et l’allume. Voyant qu’elle est surprise, il explique : « Si je cherche dans la base de données centrale, ils sauront à la seconde même ce que je cherche et tout ce que je trouve. » L’opération prend quelques minutes. Plus personne ne parle. « Vous piratez l’installation ? – Disons que je contourne certains pares-feux. » Il tape sur les touches avec rapidité, sans quitter l’écran des yeux. Elle est suspendue à ses lèvres. « Skyros, dit-il. Il y a quelque chose d’étrange. » Elle ne peut plus tenir sur sa chaise et se lève pour passer de l’autre côté du bureau. « Il y a 24 ans, un dénommé Skyros est devenu cilarié de GoldTex. Mention : “Remerciements pour services rendus”. – Et vous savez ce qu’il est devenu ? – Non, dit Chaoui d’un air un peu dépité, plus aucune trace. Skyros entre à GoldTex et s’y dissout. » (218) Elle se rassoit et plonge la tête dans ses mains pour mieux réfléchir. Puis, soudain, elle pense à ce que Zem lui a raconté durant la nuit du LOve Day. « Attendez » … Elle se redresse d’un coup. « Il y a des supplétifs qui ont changé de nom. – Vous pensez que ce Skyros en était un ? – Pourquoi pas ? C’est grec, non ? – Oui, ça se pourrait. – Si c’est le cas, il y a un moyen de le retrouver ? » Chaoui se passe la main dans les cheveux. Il est devenu d’un coup hésitant. Elle le voit et l’interroge du regard. « Je ne peux pas avoir accès au portail des Nouvelles identités avec mes bidouillages. Il va falloir que je passe par le central. – Vous pouvez le faire ? – Oui. – Ici ? – Oui. – Alors, faites-le. – Vous n’avez pas l’air de comprendre. Aussitôt que je taperai son nom, quelqu’un, quelque part, saura que j’ai interrogé le central et lu cette fiche. A partir de là. Je ne sais pas. Il peut très bien ne rien se passer. Ou alors, ce sera le début d’une course contre la montre. » Il a raison. Mais elle ne veut pas renoncer. Elle est certaine que la vérité est dans ce nom qui lui manque. Elle le sent. Alors, elle ne prend pas le temps d’envisager les conséquences. Elle fait signe à Chaoui de taper. Cela ne dure que quelques secondes. Il ouvre une page d’accueil, entre ses référents système, puis écrit le (219) nom, Skyros. Quelques instants plus tard, il lit à voix haute le nom qui apparaît sur son écran : « Solobek. – Solobek ? – Oui. Il est entré à GoldTex sous le nom de Skyros. A travaillé quelques années au Bureau migrations. Puis a fait une demande de changement de nom. Ensuite, il est devenu conseiller spécial auprès de Barsok. » Elle reste un temps immobile, avec ce nom en tête : Solobek. Elle se souvient du coup de fil qu’elle a reçu. C’est lui qui les a mis sur la piste de l’altercation entre Pamouk et Kanaka. Solobek, Skyros, c’est comme un Janus qui se moque d’elle et lui tire la langue. Elle n’est pas sûre de saisir tout ce que cela implique, mais elle sent que des secrets viennent de prendre la lumière. Et puis, soudain, elle se souvient de ce que Chaoui a dit lorsqu’ils ont commencé. Une course de vitesse. Les secondes passent et elle doit rester vigilante. A partir de maintenant, elle est en danger. Alors elle se lève, le remercie et sort du bâtiment. * Elle marche vite. Elle a rejoint une artère plus commerçante pour pouvoir se mêler à la foule mais elle est inquiète. Elle se retourne pour voir si quelqu’un la suit. Elle ne sent pas la voiture qui roule à une centaine de mètres derrière elle, elle ne voit pas le type qui s’apprête à la croiser, en marchant sur le même trottoir, avec une (220) casquette. Elle ne reconnaît pas Panotis. Elle est perdue dans l’arborescence de ses doutes. Un jeu à 3 bandes entre membres de commissions rivales ? Tuer Pamouk et Cuprack pour faire accuser Kanaka ? Simplement parce que leurs morts permettent de faire croire que Kanaka est un assassin ? Est-ce que c’est possible, une chose pareille ? rien d’eux n’entre en compte, rien de leur vie, de leur désir ? Juste les supprimer parce qu’ils ont croisé Kanaka et qu’il est facile de raconter une histoire qui laisse penser que ce dernier est un monstre de sang-froid. C’est encore plus triste qu’un acte sadique. C’est tuer en disant que leur vie ne vaut rien. Elle est prise de dégoût. Elle marche, laisse la colère monter en elle. Elle ne voit pas Panotis qui arrive à sa hauteur. Elle voit pas qu’il sort son taser et qu’au moment où ils se croisent, il la touche en plein ventre. Elle sent une douleur aiguë la parcourir tout entière mais elle ne peut déjà plus rien faire. Tout va trop vite. La voiture qui la suivait accélère, arrive à son niveau, freine. Deux hommes en sortent, la saisissent sous les bras et la font monter. Elle ne peut pas se défendre. Elle n’a plus aucune force. On la pousse sur le siège arrière, une voix dit au chauffeur de ne pas traîner. Tout est fini. Son esprit s’en va. Elle n’arrive plus à réfléchir, à se concentrer, à retenir ce nom qu’elle a trouvé. Solobek. Il reste encore une fraction de seconde sur ses lèvres, (221) presque inaudible, puis disparaît tout à fait, comme tout ce qui l’entoure. * Sa conscience revient par intermittence. Elle voit des bouts de décor défiler sous ses yeux sans plus comprendre où elle est. Un bruit de porte que l’on claque. Une chaîne que l’on traîne. Le contact d’une main qui lui compresse le bras pour la tirer. Elle ne sent plus la douleur. Des voix très lointaines, sans qu’elle parvienne à distinguer ce qu’elles disent. Puis le noir, de nouveau. Combien de temps ? Impossible à dire. Elle doit être sur une chaise, la tête renversée en arrière. Elle voit le plafond d’un hangar. Puis on l’attrape par les cheveux. Que font-ils ? Un bruit étrange. Les mains s’agitent sur elle. Elle sent qu’on la bâillonne, qu’on lui ligote les mains derrière le dos. Elle n’a plus aucune force et s’évanouit. * Humidité. Pénombre. Elle a conscience d’être portée, ou traînée, elle ne sait pas bien. Elle essaie de se concentrer. Ouvre grands les yeux. C’est un tunnel. Qu’un jour il sera important de reconstituer le chemin qu’ils lui font prendre. Alors elle se répète ce mot. Un tunnel. Mais l’épuisement s’empare d’elle. Est-ce qu’elle va mourir ? Oui. Cela ne fait pas de doute. * Panotis sourit. Il est à une dizaine de mètres d’elle et la regarde. C’est cela qui lui fait le. Plus peur. Pas (222) le fait qu’elle soit attachée à cette chaise. Pas ce nouveau hangar qui l’entoure. Non, c’est son sourire. Elle le reconnaît maintenant. Il est encore en train de régler une machine mais il se réjouit déjà du moment où il pourra s’approcher d’elle et commencer à la détruire. Et cet appétit, cette jubilation qu’il retient avec peine, la terrifie. Elle essaie de réfléchir. Parler, elle ne peut pas. Donner des coups de pied lorsqu’il se rapprochera non plus. Il n’y a aucune solution. Elle est à sa merci. Elle sait qu’il va lui faire mal. Alors elle s’efforce simplement de respirer le plus calmement possible. Ralentir les battements de son cœur. Elle se souvient de ces moments d’entraînement, à l’académie, où elle n’était pas au niveau, où tout la dépassait, où il fallait sauter d’un mur trop haut, se faire contre une recrue qui faisait 30 kg de plus qu’elle, elle tente de reconvoquer tous ces moments où elle aurait dû être balayée par des épreuves qu’elle a pourtant surmontées. C’est à cette idée qu’elle s’accroche. Elle voudrait être capable de se réfugier en un point inatteignable. Qu’il fasse ce qu’il veut : qu’il la frappe, la viole, qu’il lui crache dessus ou la torture, il doit bien y avoir un point qu’il ne pourra pas atteindre. C’est cela qu’elle cherche. Et puis il s’approche. Il lui met un casque sur la tête. Il va la bastonner. Mais le savoir ne sert à rien car au moment où ça commence, c’est comme si le monde se fracassait. (223)

   29. PLACE DES FEUX

Pourquoi le taxi l’avait-il déposé place des Feux et non à l’adresse exacte de son nouvel appartement ? peut-être parce que le chauffeur n’avait pas voulu s’aventurer dans la rue des Myrtes ? A moins qu’il ne lui ait demandé explicitement, désireux de faire les derniers mètres à pied. C’était le soir. Il était resté longtemps immobile, une fois le taxi reparti, pour laisser les bruits l’entourer. Les Grandes Émeutes avaient eu lieu quelques mois plus tôt et le peuple était revenu à son quotidien, renonçant à ce rêve d’un monde plus juste. Sa demande de mutation avait mis du temps à être validée. Il avait dû patienter. Mais il ne regrettait rien. Rester en zone 2 lui devenait insupportable. GoldTex venait de racheter le Venezuela. L’acquisition s’était faite de façon moins heurtée que pour la Grèce. Comme si les gens avaient acté l’idée que c’était ainsi qu’irait dorénavant le monde et qu’il ne servait à rien de s’opposer à cette tendance de fond de privatisation des nations. On parlait déjà du Bangladesh comme prochaine fusion. Des Vénézuéliens arrivaient en (225) nombre en zone 3. Ils étaient facilement reconnaissables avec leur air un peu perdu, désireux de bien faire. Une nouvelle vague de misère et de volonté courageuse. * Ce jour-là, place des Feux, 3 femmes encombrées de valises avaient demandé leur chemin. Elles cherchaient la rue des Sept-Pôles qui croisait celle où il allait habiter. Il la leur avait indiquée et avait failli ajouter qu’ils allaient être voisins. Mais il ne l’avait pas fait. * Le jour tombait, la population changeait. C’était l’heure de bascule. Les femmes qui faisaient leurs courses rentraient chez elles. Les vieux qui s’étaient retrouvés par petits groupes pour évoquer les nouvelles du jour se saluaient et cassaient le cercle qui se reformerait le lendemain. Apparaissait alors, à cette heure du soir, la faune la plus esquintée de ceux qui attendent avec impatience la nuit pour vivre leur fièvre. La jeunesse sortait. Les trafics commençaient. Pendant un temps encore, les deux (226) populations se croisaient. Chacun constatait avec un étonnement muet qu’un autre monde existait. * C’est ce soir-là qu’il avait eu, pour la 1ère fois, l’impression d’être un œil. Il regardait toutes ces ombres et il lui sembla que c’était pour être là, parmi eux, qu’il avait fait ce long chemin depuis la Grèce : arriver jusqu’à cette place des Feux et être celui qui contemple ceux qu’on ne voit pas. Peut-être était-ce à cela qu’il était destiné : être l’œil qui voit les masses éreintées ? Non pas pour les protéger mais pour que l’oubli ne tombe pas sur leur vie. Pour que lorsqu’un d’entre eux mourrait assassiné, il soit fait promesse de trouver le meurtrier, de réparer le scandale. C’est à cela qu’il allait donner sa vie.  Il l’avait senti ce soir-là. La place des Feux était devenue son royaume. D’un seul grand regard, il lia son destin à cet endroit, en se jurant que c’était pour eux qu’il travaillerait dorénavant et que ce serait ici que tout finirait.  (227)

   30. BASTONNADE

Il contemple encore quelques instants le bidonville à ses pieds et les quartiers alentour. D’ici, il voit parfaitement la Grande Fosse s’étaler à perte de vue. Elle devait initialement être creusée tout autour de la zone 2 pour établir une zone tampon. Mais les travaux ont été abandonnés et seule la partie sud a été aménagée. C’est comme un long cratère en croissant de lune, sur des dizaines de kilomètres, avec 3 ponts qui permettent aux avenues VI, VII et VIII d’arriver directement à leurs check-points respectifs. Aussitôt les travaux abandonnés, la population de la zone 3 a réinvesti cet espace et des bidonvilles sont apparus. C’est maintenant une des parties de la ville où la densité est la plus forte. Il s’est accoudé à la rambarde et laisse le monde autour de lui le remplir de ses bruits. A quelques mètres, il y a la faille. L’endroit où le pont a cédé sous la double explosion savamment préparée par les forces de l’ordre au moment des Grandes Émeutes. Tout cela est si loin. Est-ce qu’il est le seul à s’en souvenir ? Les baraques, en bas, qui avaient été englouties sous les gravats, ont été reconstruites. Il y a encore (229) plus qu’auparavant. Tout s’est densifié. Il tire sur sa cigarette en pensant à Pamouk et Cuprack. Est-ce qu’il ne devrait pas abandonner son enquête ? Les laisser, à leur tour, rejoindre la grande foule des oubliés, de tous ces gens sans importance. Qui s’en soucie ? * Et puis, soudain, sur ce bout de voie rapide amputé, son bracelet vibre. C’est un message d’urgence. Un corps a été retrouvé. Zone 3. Secteur Citadelle. Une notification clignote sur l’écran. Il est stipulé que c’est lié à son affaire. « Taux de connexion : très élevé ». alors, il écrase sa cigarette et retourne à son véhicule. * Une fois dépassé la citerne Citadelle, au croisement de la rue des Anciennes-Broussailles et de Gamma 8, tout est vide. La 1ère chose qu’il aperçoit au loin, c’est Bareïm qui fait le planton. Lorsqu’il approche, le siffleur baisse la tête avec une mou boudeuse. Il le salue à peine. « Qu’est-ce que tu as trouvé, Bareïm ? » lance Sparak. (230) « C’est par là », répond Bareïm, désireux, visiblement, de montrer sa mauvaise humeur. * Ils s’engagent dans la rue. Bareïm, avec sa grosse carcasse, avance devant lui. Il suit patiemment son guide jusqu’à ce que celui-ci s’écarte enfin en disant : « C’est là ». Il découvre le corps d’une femme, blottie contre le mur, le visage à terre. Un corps nu, couvert de bleus. Le 1er réflexe de Sparak est de penser qu’il va devoir la retourner pour vérifier si elle aussi est éventrée mais avant qu’il n’ait le temps de le faire, le corps se met à bouger et Sparak sursaute. Il était tellement persuadé qu’on l’avait appelé pour un meurtre qu’il reste immobile quelques instants. « Elle est vivante ? – Elle est tellement cramée que je ne sais pas si on peut dire ça ! » répond Bareïm. Il y a de la revanche dans l’intonation de sa voix. Comme si ce misérable corps qu’il a sous les yeux avait été endommagé pour réparer les gifles que Sparak lui a infligées. « Je te laisse », lâche alors Bareïm. Et il s’éloigne d’un pas lent. Sparak se penche. De la main droite, il touche délicatement l’épaule de la fille. Il a des gestes lents. Comme s’il devait tenter de ne pas effrayer un (231) petit animal. Elle se retourne. Son visage apparaît ? Sparak se fige. C’est Salia. Il la contemple, essaie de comprendre. Il y a quelque chose en elle d’étrange. Son regard est changé. Elle le voit mais ne semble pas le reconnaître. Elle parle. Sparak s’approche pour distinguer ce qu’elle dit et plonge alors dans un flux de mots qui sort d’elle comme une litanie. « Foutras… la merde qui coule… pénétration. Ça gicle, balance… sang qui pue. Tu vas aimer. Crachats. Baïonnettes dans le ventre. Cris. Larsen. Hurle. » Il est livide. Tout son sang semble s’être retiré de son corps. Il ne peut que se laisser tomber à genoux à ses côtés et la prendre dans ses bras. « Salia ? … C’est moi, c’est Zem. » Elle ne réagit pas. Elle a la bouche ouverte, les yeux vides. Son regard glisse sur tout, comme si elle n’était connectée qu’avec ce qui gronde en elle. Et elle continue de parler. De façon à peine audible, sans relâche.

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:27

« Porcherie… hordes de cochons… l’abattoir !... ça crie dans l’oreille. Tous pendus par les pattes arrière… les viscères qui sortent… éjaculations sur des filles en pleurs, mains ligotées, corps scarifiés. Ça se goinfre… chair humaine… défécation… à poil, les chiennes… exécution… la trappe, sous les pieds… corde tendue. Tac ! Crac, les vertèbres. Ça pend. Langue violette… tac ! Pendus. Femmes rasées. Crânes pleins de croûtes et de poux… porcherie… tout ça, tac ! Tant mieux… » (232) Zem la prend dans ses bras. Elle ne se défend pas mais ne se blottit pas non plus contre lui. Son corps est mou, indifférent à tout ce qui l’entoure. « Tu as été bastonnée, Salia. Tu m’entends ? Ton esprit a été bombardé d’images. Je vais te sortir de tout ça. » Et il serre de plus en plus fort. Sur ce bout de trottoir, il sent chacun des frissons qui montent d’elle. Le flot d’images immondes lui parcourt les veines et le cerveau. Il sait qu’elle n’en reviendra peut-être jamais, ou en tout cas qu’il faudra des mois, des années de lente rééducation. Ils l’ont massacrée de l’intérieur. « Chatte ouverte… tu vas saigner… la chienne… toutes les autres aussi… à 4 pattes… dans la tête… foutre et sang… le croc du boucher, la tête qui danse… souillures, succion, mâchoires… mords dans la chair… cris de tout… » Zem ne sait plus que dire, que faire. Il est pétrifié par tant de douleur. Il n’entend même pas l’ambulance qui arrive, se gare. Il n’entend pas les deux gars qui descendent et lui demandent de s’écarter, répètent une 2e fois qu’il faut les laisser prendre la victime. Il a juste la présence d’esprit de dire qu’elle est de la zone 2 et qu’il faut l’emmener là-bas, puis il se tait. Son esprit se trouble. Il n’a pas envie de répondre à leurs questions, n’entend plus leurs voix et (233) ne desserre pas son étreinte, si bien que les deux gars finissent par décider de les faire monter tous les deux ensemble à l’arrière de l’ambulance et de remettre à plus tard le moment où ils lui demanderont de lâcher celle qui parle sans s’arrêter, ne sachant plus très bien, au fond, lequel des deux souffre le plus. *  A l’hôpital Sanita-Santa, le médecin est venu le chercher dans la salle d’attente. Ils marchent l’un derrière l’autre dans le couloir. Lorsqu’il entre dans la chambre 413, il est surpris la trouver assise sur le bord de son lit, tête baissée, les jambes pendantes. Sans que Sparak ne demande rien, le neurologue prend l’initiative de lui faire un point : « C’est vous qui l’avez trouvée ? – Oui. – Vous avez bien fait de nous l’amener en zone 2. Elle sera mieux prise en charge ici. On va faire ce qu’on peut, mais la situation n’est pas bonne. – A quel point ? – Vous connaissez le principe de la bastonnade ? C’est un martèlement d’images et de sons qui vont directement au cerveau. Imaginez un marteau-piqueur qui se serait invité dans votre esprit. Les dégâts dépendent du temps d’exposition et de l’intensité du matraquage. Visiblement, pour votre collègue, ils n’y ont pas été de main morte. – Vous allez la soigner ? – On va essayer. Mais je ne peux rien vous promettre. Ça dépendra d’elle. Pour l’instant, elle est (234) en phase de choc. On ne peut pas faire grand-chose. Pour elle, c’est comme si les images étaient encore là. On va tout faire pour la sortir de cet enfer, mais j’ai rarement vu un patient aussi fortement exposé. Je suis désolé. » Il fait un signe de la tête auquel répond Sparak, puis ouvre la porte et s’éloigne. Zem reste seul. Il contemple Salia. Elle est tout près de lui et n’a pas toujours levé la tête. Elle ne sait peut-être même pas qu’il est là. Il regarde ce corps qu’il connaît, qu’il a embrassé, qu’il a serré dans ses bras et il se dit qu’elle n’est pas là, qu’il faut qu’il se convainque de ça. C’est un leurre. Salia est en morceaux, déchiquetée. (235)

    31. DÉVERROUILLÉ

Le capitaine Monk a été sobre et factuel. Il aurait pu signifier tout cela à Sparak par notification, mais il a préféré le convoquer au commissariat. Est-ce un égard particulier ou au contraire le désir de lui infliger une dernière humiliation ? Sparak ne saurait le dire. Lorsqu’il est arrivé dans son bureau, Monk était déjà avec Cal et Ronnie. Il les a présentés, puis s’est mis à parler. Il a expliqué à Sparak que c’étaient eux qui allaient reprendre l’affaire, que le dossier serait en de bonnes mains, que ça ne pouvait pas être mieux. Puis Monk a remercié Sparak du temps passé à travailler sur l’enquête et a ajouté qu’il était navré que cela se termine ainsi, qu’il ne laisserait pas tomber la petite Malberg, qu’on attraperait ces salauds et toutes ces phrases qu’on prononce pour se dire que ce qu’on fait est juste. « Y a-t-il des infos que vous aimeriez transmettre à Cal et Ronnie avant de passer le relais ? – Non, répond laconiquement. Tout est dans le dossier. – Parfait. Alors, bonne route, Sparak. Vous êtes officiellement déverrouillé. » (237) Ils se serrent tous la main. Sans grande conviction. Au moment de sortir, Zem s’arrête dans l’entrebâillement de la porte. « Capitaine Monk ? – Oui ? – Pour Salia, est-ce que je pourrais ? …– Vous savez bien que je ne peux pas. Pas de visite. Il n’y a que la famille qui puisse y aller. – Oui. Bien sûr. » * C’est fini. Il marche jusqu’à son véhicule sans se retourner sur le bâtiment du commissariat Pinto. Il ne reviendra pas ici. Le temps qui s’est ouvert avec la découverte du corps de Pamouk vient de se refermer. Ils ont échoué. Il avait juré de trouver. Dans l’ambulance, il avait juré que le sang versé serait vengé. Salia devait être à deux doigts de la vérité, mais maintenant, tout est en ruine. *Dans la file des voitures qui attendent au check-point Trajan, le malaise s’empare de lui. Il ne peut s’empêcher de penser qu’à cette heure l’assassin doit se réjouir.  (238) Sparak se sent si lourd. Les voitures avancent au pas. Il y a beaucoup de monde. Les travailleurs accrédités zone 2 rentrent chez eux après une journée de labeur. La file des voitures lui apparaît comme l’image vertigineuse de la vie qui lui reste à vivre. Rentrer en zone 3 et continuer. Aller boire des bières à la Niche, se battre contre son réfrigérateur, enquêter sur des agressions minables. Combien de temps tiendra-t-il ? * « Êtes-vous prête, Maria, à faire le plus grand sacrifice qu’une mère puisse faire ? Êtes-vous prête ? On ne vous entend pas ? – Oui. Je crois. – Pour le bien de votre fils, Maria, êtes-vous prête à le laisser partir ? – Oui. – alors, pourquoi pleurez-vous, Maria ?  (239) Sur le grand écran qui domine la file d’attente défilent des images des résultats de Destiny. Un tirage au sort a eu lieu il y a ½ h. Toute la zone 3 doit être en train de regarder. Les équipes de tournage ont retrouvé la gagnante. C’est une mère qui élève son gamin seule depuis que le père est parti. Elle s’appelle Maria. Elle a dû prendre son ticket il y a 6 ans parce qu’une copine le lui avait conseillé en riant, ou parce que sa mère lui avait fait promettre de le faire avec l’argent qu’elle avait mis de côté, et puis elle a probablement oublié. Les années ont passé et elle a été prise dans la course des jours, avec ce gamin à élever pour qu’il ne sombre pas trop vite. La vie l’a esquintée et en 6 ans, elle a vieilli, mais voilà, Destiny a une mémoire phénoménale et n’oublie pas celles et ceux qui ont tenté leur chance. Alors 6 ans plus tard, tout à coup, c’est le verdict. Le petit Jeefox sort de l’ombre. Ticket gagnant. Il va quitter la zone 3. Aller dans une des écoles gérées par Destiny, devenir un bon petit soldat reconnaissant du système. Il ne verra plus sa mère, ne retournera plus dans la zone 3. Tout continue. Est-ce qu’à celui-là aussi, on proposera une vie meilleure ? Est-ce que ceux qui gagnent se rendent compte qu’au-delà de leur petite victoire, il y a une plus grande victoire, celle de GoldTex, qui joue avec les vies, les déplace. (240) Le visage du petit Jeefox est sur l’écran. En gros plan. La mère pleure parce que c’est ce à quoi elle a toujours aspiré : offrir à son gamin la possibilité de s’en sortir, mais elle ne pensait pas que cela voudrait dire le laisser partir, l’arracher à ses propres bras. Que va-t-elle devenir, elle, si elle n’a pas cette petite vie sur laquelle veiller ? Qu’est-ce qui l’empêchera de se défoncer aux TQX du matin jusqu’au soir ou de faire la pute. Qu’est-ce qui l’empêchera de mourir tout doucement ? elle voudrait le demander, tout cela, mais elle n’ose pas, parce que le présentateur l’impressionne, elle l’a vu si souvent à la télévision qu’elle n’en revient toujours pas de l’avoir devant elle, et puis elle sait bien qu’elle a signé un contrat, même si elle ne se souvient plus des termes, ne les a d’ailleurs jamais lus, mais elle sait qu’elle s’était engagée à ne pas faire d’histoires, sauf que c’était improbable à l’époque et que là, tout à coup, ils sont venus chez elle, avec leur caméra et deux grands gars qui sont là pour l’empêcher de s’accrocher au bras de son fils ou de le tenir serré contre elle lorsqu’ils voudront le lui enlever, elle l’a vu faire dans les émissions précédentes, alors elle voudrait crier qu’elle ne voulait pas de tout cela, qu’elle a bien le droit de préférer garder son fils, mais elle ne le fait pas, elle pleure simplement. La caméra aime cela, fait durer cet instant. (241) Sparak, comme tous ceux qui attendent leur tour pour passer le check-point, regarde ce visage et il voudrait pleurer et mordre lui aussi. C’est son histoire. Lui aussi a été arraché pour avoir un nouvel avenir. A lui aussi on a vanté les mérites de s’extraire de son milieu, de tracer son propre chemin et tant pis si les mères pleurent, tant pis si lui aussi est devenu amnésique. Sparak est hypnotisé par le visage de Maria et il se demande si la Grèce a pleuré, si elle a gémi après les enfants qu’on lui prenait, tous ces jeunes gens qui ont rejoint les rangs de GoldTex parce qu’on leur a dit qu’il ne servait plus à rien de rester citoyen d’une patrie qui avait fait banqueroute, qu’une nouvelle histoire commençait et qu’ils allaient pouvoir y prendre part. il regarde le visage de Maria et plus rien ne compte jusqu’à ce que les klaxons des voitures derrière lui soient si fort qu’ils le sortent de sa rêverie et l’obligent à avancer. (242)

    32. JUSQU’AU BOUT

Il a garé sa voiture dans la rue des Myrtes mais ne veut pas rentrer chez lui. Il est sur le point de prendre la direction du quartier RedQ pour aller chez Miki s’offrir une dose d’Okios. Les visions d’Athènes, c’est de cela qu’il a besoin. Rien d’autre ne pourrait étancher sa tristesse. Mais soudain une voiture s’arrête à son niveau et lorsque la vitre s’abaisse, c’est le visage de Kanaka qui apparaît. Sparak est surpris et la question lui échappe : « Qu’est-ce que vous faites là ? – Vous m’invitez chez vous ? … J’ai quelque chose à vous proposer. » (243) Une fois assis sur le canapé et après avoir refusé la bouteille de bière que lui tendait Sparak, Kanaka se met à parler : « On ne s’aime pas beaucoup tous les deux, n’est-ce pas ? Je ne veux pas vous blesser, bien sûr. Disons que j’incarne tout ce que vous exécrez et qu’en ce qui me concerne, j’ai peu goûté la façon dont vous avez fait irruption dans ma vie, et la joie à peine cachée avec laquelle vous m’avez insulté. N’est-ce pas ? Ne répondez pas. Ce n’est pas nécessaire. Je vous propose qu’on se dise les choses. Nous n’en sommes plus à nous faire des cachotteries, si ? … Vous savez ce que je crois, Sparak ? reprend alors Kanaka. Je crois que si votre amie a été agressée de la sorte, c’est qu’elle avait trouvé qui a tué Pamouk. Je crois également que ceux qui l’ont… endommagée… doivent se réjouir à l’heure qu’il est parce que plus rien ne permet de remonter jusqu’à eux. Je crois que l’enquête va encore me tourner autour quelque temps parce qu’il n’y a que cette piste dans le dossier. On va découvrir que je vous ai menti, qu’Ira Cuprack était bien ma maîtresse. Enfin, disons une fille que je faisais venir régulièrement en zone 2. Tout cela suffira à donner l’idée que je suis louche, que je cache des choses, juste assez pour me faire perdre mes chances à l’élection, et puis, ensuite, on finira par classer cette affaire parce que je n’ai pas tué Pamouk et Cuprack, mais ce sera trop tard. Vous savez tout cela, n’est-ce pas ? Je crois même que cela vous dérange et que cela nous fait (244) un point commun. C’est de ce point commun que j’aimerais que nous parlions. – Que voulez-vous ? » le coupe Sparak que ces circonvolutions commencent à indisposer. L’autre marque un temps, puis reprend : « Vous voulez faire payer ceux qui ont agressé votre collègue, n’est-ce pas ? Moi, je veux être innocenté au plus vite pour que cette histoire n’entrave pas ma campagne. Si je fais confiance à la justice, cela prendra du temps. C’est exactement ce que souhaite celui qui m’a pointé du doigt. Que je sois enlisé pendant de longues semaines. – Vous avez une idée pour éviter ça ? – Oui. Vous. » Sparak semble ne pas comprendre. « Je viens d’être déverrouillé. – je sais. Justement. J’ai besoin d’aller vite, Sparak. Ce qui veut dire que j’ai besoin de quelqu’un qui connaisse l’enquête et qui ne s’embarrasse pas de la lenteur de la procédure. – Qu’est-ce que vous me proposez, là ? – Vous savez bien ce que je vous propose. Vous avez compris au moment où vous m’avez vu tout à l’heure. Je veux que vous continuiez. Que vous alliez au bout. Que vous me trouviez le salopard qui a fait ça. Celui qui éventre ou fait éventrer de pauvres bougres pour me nuire, celui qui a ravagé l’esprit de votre collègue pour qu’on ne trouve pas sa trace. Je veux que vous soyez avec moi, et que vous fassiez ce que vous savez faire. Je paierai ce qu’il faudra. – Et pourquoi est-ce que j’accepterais de risquer mon job pour un type comme vous ? (245) – Parce que vous avez détesté être déverrouillé. Parce que vous savez que cela ne vous laissera jamais en paix. – Supposons que ce soit le cas. – Vous savez ce que c’est que les RealTest ? – Non. – Des tests pratiqués sur des humains pour améliorer les greffes destinées aux Honorables. – C’est ce qu’a reçu Pamouk ? – Oui. – Les RealTest sont volontaires ? – Il y a 1.000 manières d’être volontaire. Disons qu’on leur offre une vraie prothèse, moyennant quoi ils s’engagent à garder le silence. – C’est vous qui avez créé ce système ? – Non. Cela date d’El Fatong. – Pourquoi vous me racontez tout cela ? – Parce qu’il semblerait que le tueur, en assassinant un RealTest, ait désiré qu’on puisse penser que j’étais derrière tout cela. Ou, en tout cas, que la révélation de l’existence des RealTest en pleine période électorale allait être très embarrassante pour moi. – Ce qui est le cas ? – Évidemment. A quelques semaines d’une élection, tout ce qui peut instiller le doute est gênant. Pamouk était furieux. Il voulait qu’on le regreffe. Ce qui est impossible. Je le lui ai dit. Sur le fond, je ne suis pas en faute sur les RealTest. Ce n’est pas moi qui les ai conçus et chacun de mes prédécesseurs les a validés. Mais, pour mes ennemis, Pamouk (246) était une opportunité. En période électorale, tout incident peut créer un déséquilibre intéressant. – Pourquoi ne pas nous avoir dit tout cela la 1ère fois que nous sommes venus vous trouver ? – Et, si vous aviez été envoyés par mes concurrents ? comment pouvais-je savoir qui vous étiez. Dans mon monde, on dit la vérité par petits bouts, avec prudence. – Vous pensez que c’est Barsok qui est derrière tout cela ? – A qui profiterait mon éviction ? – J’imagine que la liste est assez longue. – Vous avez raison. Dépêchez-vous de trouver qui a fait ça. Et je saurai être reconnaissant. » Sparak se tait. Il pourrait parler encore, demander de l’argent, mais il ne fait rien de tout cela. Il a ce qu’il voulait le plus : la possibilité de continuer. « Je voudrais pouvoir rendre visite à Salia Malberg aussi souvent que je souhaite. – Je m’en occupe », répond Kanaka. Alors Zem pose sa bière et dit à Kanaka : « Jusqu’au bout ? » Et lorsqu’il entend Kanaka lui répondre « jusqu’au bout », il sait qu’il ne se consacrera plus qu’à cela. (247)

   33. PANOTIS

A partir de là, tout doit devenir violent. Il le décide au fond de lui-même : les heures ne compteront plus. Il ne fera plus attention à ce qu’il va briser ou insulter. Il n’entendra plus les suppliques. Il sera dur, parce qu’il a appris à l’être il y a longtemps de cela. * Il demande à Fazar de contacter Panotis et de lui dire qu’il veut le voir, qu’il songe à quitter la police et qu’il voudrait savoir si Panotis a quelque chose à lui proposer. Fazar commence par répondre qu’il aimerait bien mais qu’il ignore où le trouver, alors Sparak sort de l’argent et, au regard que le patron de la Niche pose sur les billets, il sait que tout cela n’était qu’une valse-hésitation pour donner l’impression qu’il est méritant mais qu’il y parviendra. L’argent passe d’une main à l’autre et il n’y a plus qu’à attendre. Panotis finit par venir. Il avait tellement envie, depuis tellement longtemps, de vivre ce moment Sparak abdiquerait devant lui et reconnaîtrait qu’il ne vaut pas mieux que lui, ce moment où il lui demanderait quelque chose. Il ne peut pas résister. Il vient. Sparak lui a donné rendez-vous à quelques centaines de (249) mètres de la Niche, de l’autre côté du terrain Gabou, dans les jardins publics des Salines. A cette heure-ci, il n’y a que quelques bougres qui cuvent leur bière ou de jeunes drogués qui n’ont pas pu attendre d’être chez eux pour prendre leur dose de TQX. * Panotis approche. D’aussi loin qu’il le voit, Sparak lui lance : « Tu avais raison, Panotis. Nous sommes pareils, toi et moi. » Et l’autre le prend comme un acte de reddition. Il savoure ce triomphe et ne se méfie pas. Il ne voit pas la lumière de haine dans le regard de Sparak, le poing qui se ferme, impatient de frapper. Il est sur le point de lancer : « Je t’avais bien dit, Zem, qu’un jour on finirait par travailler ensemble », mais il n’a pas le temps. Sparak le frappe à toute force, faisant exploser l’arête de son nez. Sous la violence du coup, Panotis tombe à la renverse. Il le roue de coups. D’un genou, il lui compresse la cage thoracique. Avec les mains, il l’attrape par le col et le secoue. « C’est qui ? Qui t’en a voulu pour le vol de la greffe ? – Skyros. – Qui c’est ? – Un Grec. (250) – D’où tu le connais ? – Il y a longtemps. C’est un gars puissant maintenant. » Sparak s’arrête. Il sent que ce nom est le bon. « Qu’est-ce qu’il t’a demandé de faire ensuite, pour te racheter ? » crie-t-il encore. Panotis bascule sur le côté, crachant au sol le sang qui lui coule dans la bouche. Il entend le bruit du pistolet que Sparak vient d’armer et qu’il pointe maintenant sur sa tête. « Il voulait que je bastonne la fille avec qui tu bossais. Elle était trop près de la vérité. Je n’avais pas le choix, Zem. Si j’avais dit non, ils m’auraient buté. C’était pour m’en sortir, c’est tout. Il faut me croire. » Sparak ne peut plus effacer de son esprit le visage de Salia totalement perdu. Il s’approche tout près de son oreille. « Tu avais raison, Panotis ; Toi et moi, on est pareils. Tu crois que je vais m’arrêter ? tu crois que ça faisait mal, ça ? Tu te trompes. Je vais prendre tout mon temps. Tu vas avoir mal comme tu n’as pas idée. Il n’y a plus rien d’autre, mon vieux, plus rien que toi, moi et ma haine. Tu as pris plaisir à la massacrer, la petite ? je suis sûr que oui. Et tu sais pourquoi je le sais ? Parce que c’est le même plaisir que je sens maintenant monter en moi. » Mais au moment où il va se remettre à frapper, quelque chose le traverse comme un lointain souvenir de sa propre humanité et il suspend son bras et laisse Panotis là, brisé. (251) Il a réussi à entrer malgré l’heure tardive parce qu’ils ont eu peur de lui. Il a traversé le hall d’un pas décidé. Ils sont probablement déjà en train d’appeler des agents de sécurité qui débarqueront et lui demanderont de sortir. Il sait que c’est ainsi que cela se terminera. « Monsieur, ce n’est plus l’heure des visites », il connaît les gestes, la main qui se posera sur le manche du taser à la ceinture, « monsieur, je ne vais pas vous le répéter, vous n’avez rien à faire ici. » Peu importe, il a encore un peu de temps, alors il profite du silence qui règne dans la pièce, prend délicatement dans ses bras le corps alité et il l’appelle « Salia ? » en le répétant plusieurs fois comme si c’était un mot magique qui avait le pouvoir d’ouvrir des portes ou de faire apparaître des mondes invisibles, et Salia se tourne doucement vers lui. Est-ce qu’elle le regarde ? Est-ce que c’est bien lui qu’elle observe, ou est-ce que ses yeux se posent simplement sur lui et le traversent, il ne saurait le dire. Il répète encore son nom « Salia ? », en souriant, et cela lui fait du bien. Elle, elle ne bouge pas. Elle est assise sur le rebord du lit, les mains sur les genoux. Elle ne cesse jamais de parler. Le calme de son visage contraste avec ce long flux abject. Il sait qu’elle n’est pas encore guérie, que cela mettra du temps, mais il est venu pour lui parler, alors au milieu de cette (252) horreur prononcée à voix basse, il lui dit que c’est Panotis qui lui a fait ça, qu’il a retrouvé et brisé. Et puis il ajoute : « Il m’a donné un nom » et elle, elle poursuit dans son fleuve immonde. Il insiste, il croit encore que cela a un sens, c’est pour cela qu’il est venu, pour lui apporter ce nom, le déposer devant elle, comme un autel : « Il m’a dit que le type qui avait tué Pamouk et Cuprack s’appelait Skyros », et là, d’un coup, il lui semble percevoir comme une dilatation dans ses yeux à elle, comme si quelque chose revenait, remontait à la surface pour reprendre possession de ce qu’elle avait été. Cela dure quelques secondes à peine, mais il lui semble qu’elle est là, qu’elle se bat contre la marée de déchets qu’elle a dans la tête. Il se penche jusqu’à son oreille et il accepte d’entendre le long flux souillé, il écoute, « Charnier, … pattes en l’air… gonflés… ça se bouffe entre eux… Solobek, Skyros… la scie… carcasses… viande froide… Solobek, Skyros… Tout qui gueule… découpe à vif… Solobek, Skyros… le sang, le sang… » Il se relève, les larmes aux yeux. C’est comme de recevoir un message de l’autre bout du monde. Il lui embrasse les mains, « merci, Salia ». Lorsqu’il la regarde une dernière fois, il retrouve son visage parfaitement impassible, et les lèvres, toujours, qui scandent à l’infini le torrent d’ordures. C’est le moment que choisit le gars de la sécurité pour entrer. « Monsieur ? » C’est là qu’il devrait normalement commencer à se battre, « je vais vous demander de reculer, monsieur », à lui (253) dire de lui foutre la paix, à le laisser se rapprocher avec son taser pour mieux le mordre, mais ce n’est pas ce qu’il fait, il n’a plus le droit, Salia le regarde, Salia lui a offert ce qu’il était venu chercher, alors il lève les bras en signe de reddition et dit qu’il sort, qu’il en a fini, que tout va bien, qu’il ne cherche pas les problèmes, et il le dit si fort, avec tant d’autorité, que le gars de la sécurité ne sait plus très bien que faire et le laisse simplement disparaître. (254)

   34. L’AVEU

Ils ne peuvent pas se rencontrer dans les bureaux de la Commission, ce serait trop compromettant pour Kanaka. Sparak a évoqué la possibilité de se voir dans l’appartement de Salia dont il a gardé un jeu de clefs et Kanaka a donné son accord. Il est arrivé à la nuit tombée, n’a pas salué, est entré et s’est assis sur le canapé sans se défaire de son manteau. Il a écouté calmement Sparak lui annoncer qu’il avait trouvé, que le coupable s’appelle Skyros. « Je sais cela. L’inspectrice Malberg me l’a dit quand elle est venue me voir. Je lui ai conseillé d’aller voir au Bureau des migrations. Depuis, j’essaie de joindre l’homme que j’ai là-bas, mais il a disparu. » Sparak reprend. Il explique que Skyros porte un autre nom. Là, Kanaka a un léger mouvement. Il s’avance, comme s’il voulait être plus près pour saisir chacun des mots qui vont être prononcés. Lorsque Sparak dit « Solobek », il se recale bien au fond des coussins et il reste quelques instants sans dire un mot. Puis, avec une sorte d’étrange gratitude dans la voix : « Je savais que vous réussiriez. – C’est une guerre politique, c’est ça ? (255)Ça m’en a tout l’air. – Le but était de vous disqualifier dans la course au poste de la Commission directoire ? – C’est ça. – Et maintenant ? » Kanaka le regarde droit dans les yeux, avec une certaine profondeur, comme si cette enquête créait entre eux une intimité qui dépassait le fossé social. « Maintenant, je voudrais que vous alliez le trouver. – Qui ? Solobek ? – Oui. Et que vous obteniez de lui des aveux. Je veux qu’il prononce le nom de Barsok. Et que vous enregistriez tout cela. – Et pour quelles raisons croyez-vous qu’il le fera ? – Parce que vous allez l’acheter. » Sparak a du mal à cacher sa surprise. « Vous ne voulez pas qu’on donne l’info aux flics pour qu’ils le bouclent ? Ça vous blanchirait définitivement. Ce n’est pas une enquête, Sparak. C’est une course de vitesse. Les élections à la Commission directoire sont dans 3 semaines. Même la plus rapide des enquêtes mettra des mois. Je n’ai pas ce temps-là. Ce que je veux, c’est que Barsok ne soit plus dans mes pattes et ne puisse plus me détourner de mon chemin, vous comprenez ? Solobek peut m’offrir cela. – Il a tué 2 personnes et il va s’en sortir avec une jolie petite enveloppe ? – Qui peut dire comment il s’en sortira. Croyez-moi, il comprendra que malgré tout l’argent que je vais lui offrir, il n’est plus grand-chose. » Il y a un temps puis l’élu de la Commission santé enchaîne : « Est-ce que vous êtes avec moi, Sparak ? » (256) Zem ne répond pas. Kanaka l’observe et voit qu’il est sur le point de dire non. Alors, il ajoute, avec une voix douce. « Ce qu’il touchera n’est rien par rapport à ce que je vous réserve. » Zem lève la tête et le regarde d’un air fatigué. « Je ne veux pas d’argent. – Ma gratitude saura trouver d’autres formes. – Je veux que Salia soit prise en charge. Qu’elle puisse avoir les meilleurs soins, même si cela doit durer 10 ans. – Ce sera fait, Sparak. Je sais remercier ceux qui me servent. » Avant d’avoir une réponse, il se lève, lui serre la main, « je compte sur vous », puis sort comme il est entré, sans prendre soin de refermer la porte derrière lui.  * Alors c’est ainsi ? Les meurtres ne seront pas punis. La partie va s’achever en laissant sur le côté deux morts qui n’y comprenaient rien, qui ne pouvaient pas se douter qu’ils feraient un jour partie d’une aussi grande équation. Il repense au pacte qu’il a passé avec le corps de Pamouk dans l’ambulance qui les ramenait des Décharges Citoyennes et il se dit qu’une fois encore il va devoir trahir. Laisser le mort à ses questions ou lui dire qu’il n’y aura pas d’arrestation, pas de punition, que tout était perdu d’avance. (257)

Partager cet article
Repost0
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 17:17

Il marche dans les rues du quartier Nevra. C’est là, dans cette partie de la zone 3 bordée par le boulevard Spector et l’avenue VI que Barsok, dans un geste qui fit du bruit à l’époque, a installé le siège provisoire de la Commission sécurité, pour ne plus avoir à aller en zone 1 et rester au plus près de ses électeurs. Il ne fait attention ni aux boutiques ni aux promeneurs. Il se concentre sur ce qui vient. Il imagine la tension entre lui et Solobek, la façon qu’aura, sûrement, son interlocuteur de vouloir esquiver et de menacer à son tour. Est-ce qu’il jettera l’enveloppe avec un air outré ? Est-ce qu’il appellera deux gars de la sécurité pour qu’ils le fassent sortir du bâtiment ? Zem Sparak avance. Il n’a pas peur. Il essaie d’anticiper chaque détail de ces moments à venir mais il ne peut pas imaginer qu’il n’y aura ni hurlements ni grands gestes que tout va être simple. Quand il entre dans le bâtiment de la Sécurité, on lui demande s’il a rendez-vous. Il dit non et ajoute que M. Solobek sera sans aucun doute très intéressé de le voir. L’agent passe un coup de fil et le gars à l’accueil lui dit de monter au 5e étage et de demander le bureau 525. * Solobek le laisse s’asseoir et écoute avec attention lorsque Zem prononce ses 1ères phrases. « Je suis venu pour vous dire que je sais. – Et qu’est-ce que vous savez, monsieur Sparak ? (258) – Que vous vous appelez Skyros. Que vous avez tué Pamouk, d’abord, parce qu’il vous le demandait et que c’était une merveilleuse occasion de mouiller Kanaka. Puis Cuprack parce que vous avez dû apprendre qu’elle était sa maîtresse. Cela permettrait de discréditer Kanaka qui se trouve être le concurrent direct de votre patron. » Silence. Pas de réaction indignée. Ils s’observent. « Je sais aussi que vous avez demandé à Panotis de bastonner Salia Malberg parce qu’elle avait fini par trouver que c’était vous. – Vous croyez que vous me faites peur, Sparak ? répond calmement Solobek. Vous croyez que je vais me liquéfier devant vous comme un gamin pris la main dans le sac ? – Je ne suis pas venu vous arrêter, Solobek. Vous ne m’avez pas compris. Je suis venu vous dire que M. Kanaka sait. Et qu’en conséquence, il a jugé opportun de m’envoyer vous apporter cette enveloppe. Ne vous trompez pas, ce n’est pas une offre. Cela n’a rien à voir avec une offre. Les gens comme Kanaka ne font pas d’offres. Ils ne pensent pas comme nous. Pour moi qui la pose là, devant vous, cette enveloppe est incompréhensible. Jamais je ne ferais cela. Je sais faire avouer par d’autres moyens. Si cela ne tenait qu’à moi, nous serions dans une cellule tous les deux, et j’apprendrais à connaître les chemins de douleur de votre corps. Je le ferais avec patience et minutie. Je l’ai dit à Kanaka. Mais il a souri. Et peut-être a-t-il raison, d’ailleurs. Peut-être, dans son monde, cette enveloppe équivaut-elle aux coups que je pourrais vous donner. Je ne sais pas. (259) Je la pose là parce qu’il m’a demandé de le faire. Mais ce n’est pas une offre. Vous allez la prendre. Parce que c’est la seule chose que vous puissiez faire encore. Vous allez obéir. A partir de maintenant, vous avez un nouveau maître. Et cela, des types comme vous et moi, nous le comprenons. D’instinct. C’est comme un chien qui lèche la main qui lui lance le bâton. La main vient de changer, c’est tout. Le reste continue. Vous allez apprendre à prononcer le nom de Kanaka avec respect. Et vous allez lui dire tout ce qu’il veut que vous lui disiez. Vous allez le faire maintenant. C’est comme une façon de vérifier que vous comprenez bien la situation, rien de plus. Vous allez dire que c’est M. Barsok qui vous a ordonné de tuer Pamouk et Cuprack. Vous ne le direz pas parce que c’est la stricte vérité, cela fait longtemps que les types comme vous et moi avons perdu de vu ce qu’était la vérité et en quoi elle est précieuse ou pas, vous allez le dire parce que c’est le premier ordre que vous recevez de votre nouveau maître et que si vous n’obéissez pas à celui-là, il n’y en aura pas d’autres. Et alors votre monde s’effondrera. L’enveloppe n’est pas un cadeau, pas une largesse de M. Kanaka. C’est sa façon à lui de dire « viens ici ! » et elle est plus efficace que toutes celles que nous connaissons. Votre ancien maître a perdu. Votre chance, c’est qu’il ne le sait pas encore. C’est pour cela que vous êtes encore en vie et que vous avez encore la possibilité de répondre à mes questions et de saisir cette enveloppe, car dès qu’il le saura, il se débarrassera de vous. Vous êtes de ceux qui deviennent gênants, toxiques même, alors qu’ils n’ont (260) pas cessé d’être loyaux. Et cela, vous le savez depuis bien longtemps. Vous avez tué. Vous ne pouvez pas dire que vous ne l’avez pas fait. Vous avez accepté l’ordre. Vous l’avez fait parce que vous étiez dans un camp et qu’il y avait une lutte à mort. Les spasmes du corps de Pamouk, c’est vous qui les avez contraints par la force de vos bras. Pas Barsok. Les suppliques de Cuprack que vous avez traînée par les cheveux parce qu’elle ne voulait pas mourir et qu’elle essayait encore de vous échapper, c’est vous qui les avez entendues et c’est vous qui avez décidé d’y être sourd. Le meurtre est sur vous. Cela ne vous impressionne pas, je le sais. Si on vous a demandé d’assassiner ces deux-là, c’est probablement que vous en aviez tué d’autres, que vous saviez faire ce genre de choses. Et, précisément, c’est bien cela que je sais de vous, que j’ai tout de suite reconnu : vous êtes mort depuis longtemps. Par tous ceux que vous avez tués. Vous êtes mort et c’est à ce titre que Barsok vous a fait venir à ses côtés. Les morts ont moins d’ambitions et de réticences que les vivants. J’en suis un, moi aussi. C’est pour cela que je vois en vous. Alors je m’approche encore un peu, regardez, et ne croyez pas que le moment de prendre une décision soit venu, qu’il vous reste encore quelques instants pour réfléchir, tout a déjà été décidé depuis bien longtemps, tout a été décidé depuis que Kanaka et Barsok ont choisi de briguer le même poste. Tout converge vers ce moment où j’appuie sur mon bracelet pour enregistrer ce que vous allez dire lorsque je vais me taire, regardez, je le fais, j’enregistre, à partir de maintenant, tout ce que je dis va directement sur le bandeau de M. Kanaka, vous pouvez considérer qu’il est là, à mes côtés, je vous parle encore un peu pour vous laisser (261) le temps de bien réaliser ce qui est en train de se jouer, vous devez en avoir conscience, et c’est pour cela aussi que je vous pose cette question : “Qui a tué Pamouk et Cuprack ? Et sur l’ordre qui a été perpétré ce double assassinat ?” Je veux que vous compreniez que les mots que vous allez prononcer sont ceux d’une nouvelle alliance et qu’après eux, vous n’aurez plus qu’à sortir de ce bâtiment et me suivre pour aller prêter allégeance à votre nouveau maître. Je vois dans vos yeux que vous êtes prêt, que votre esprit a tout envisagé mais qu’il a fini par comprendre que vous n’êtes rien, que vous n’avez pas le choix parce que vos mains sont rouges de sang et que cela fait de vous un homme faible, lissant prise à tant de gens. Alors je vous écoute, Solobek, parce que le moment où je vais me taire approche, je vous écoute dire ce que vous avez à dire. » Solobek laisse un temps le silence envahir la pièce. Puis il regarde Sparak droit dans les yeux et dit : « Je m’appelle Zacharias Skyros, alias Solobek, et j’ai assassiné Malek Pamouk et Ira Cuprack sur les ordres de Golan Barsok. » (262)

   35. DELPHES, DERNIERS ÉCHOS DU MONDE

C’était dans les semaines d’après la trahison. Tous ses camarades avaient été arrêtés les uns après les autres. Lui travaillait dorénavant pour les policiers mais ces derniers ne savaient plus très bien que faire de lui. A cette époque, un homme était arrivé à Athènes, mandaté par GoldTex pour coordonner le déplacement des populations. Sparak avait été chargé de lui faciliter la vie. Il devait le guider, lui trouver les contacts dont il avait besoin. Ce n’était pas prenant. L’homme restait parfois des après-midi entiers en réunion. Sparak pouvait se promener, flâner encore un peu dans cette ville qui allait bientôt disparaître. Il avait cherché Léna. Partout. Personne ne savait où elle était. Elle avait disparu. Elle était peut-être retournée chez ses parents, dans un petit village près de Kalamata. Il avait appelé, cherché encore. Mais les parents visiblement n’habitaient plus à cette adresse. Personne ne savait quoi lui dire. Et puis quelque chose avait changé. Il devint un jour évident qu’il allait bientôt partir. L’homme pour qui il travaillait lui avait (263) donné une Autorisation d’évacuation. Cela valait de l’or. Alors s’ouvrirent des jours étranges où il savait qu’il revoyait tout pour la dernière fois. Il essayait de tout enregistrer. Les commerçants de son quartier. Fardi, le tailleur égyptien qui venait d’avoir une petite fille, les deux sœurs Arkomatis, qui tenaient le bureau de tabac sur la place Anargiron. Chaque déambulation était un long salut silencieux. Il se jurait qu’il reviendrait au plus vite mais il savait bien que c’était faux. * Et puis, il y eut ce matin, au kiosque devant le musée archéologique. Il s’était levé tôt et buvait un café à la terrasse de chez Yagournis. Il n’y avait qu’un seul autre client. Un petit homme à la barbe et aux cheveux blancs. Il l’entendit dire adieu au patron et lorsqu’il passa, Zem lui demanda s’il quittait la Grèce. « Non, répondit-il, je pars à Delphes. » La répartition territoriale avait déjà été décidée. On savait que la région de Delphes, comme toute la Grèce centrale et la Thessalie avait été vendues à une firme de sous-traitance. Il n’y avait plus rien là-bas. Plus aucune vie. Les populations devaient quitter la zone. Delphes ? La surprise de Zem arrêta le vieil homme. Il parla alors, dans cette aurore silencieuse avec une voix douce qui n’avait pas d’âge. « Ma mère était à Delphes. Quand j’étais petit, je retournais là-bas tous les étés. Je n’aimais pas y aller. (264) C’était trop loin de la mer. Un jour, mon grand-père a eu l’idée de me faire garder ses chèvres. Vous ne pouvez pas imaginer. Les heures que j’ai passées entre les temples, à suivre mes bêtes et sentir le vent monter de la vallée. D’année en année, je ne pouvais plus m’en passer. J’ai fait cela jusqu’à mes 18 ans. Et puis mon grand-père est mort. La propriété a été vendue. Les chèvres aussi, j’imagine. Mais aujourd’hui encore, après toutes ces années, si on me demandait ce que je suis, je répondrais sans hésiter : le gamin qui suivait son troupeau dans la montagne sacrée. C’est puissant là-bas. On sent l’invisible qui nous embrasse. Vous croyez qu’on peut tuer le centre du monde et le cœur des mystères ? Les soirs d’été, c’est l’immortalité qui vous glisse sur la peau, là-bas. Aujourd’hui, je le sais, c’étaient les plus beaux moments de ma vie. Alors c’est là que je vais. Et tant pis s’il n’y a plus rien. Chacun a le droit de finir où il veut. Peut-être restera-t-il quelque chose pour me saluer ? Il ne faut pas oublier Delphes. Ils pensent pouvoir acheter ce qu’ils veulent, tout détruire, tout salir. Mais il faut bien qu’un d’entre nous aille là-bas. Sinon, qui va prévenir Delphes de ce qui arrive au monde ? C’est un honneur de se laisser traverser par le temps. Rien ne nous appartient. C’est cela au fond, que je suis : le gardien de ce qui ne nous appartient pas. » Et le vieil homme s’était éloigné en le saluant poliment de la main. Il était monté dans sa voiture et avait pris la route. Des années plus tard, il s’en (265) souvenait encore et la question flottait en lui : « Qui se souviendra de Delphes ? Qui bénira du regard tout ce qui meurt chaque soir et renaît chaque matin. » (266)

   36. GRAND TOURMENT

Est-ce qu’il est heureux ? Ressent-il la moindre satisfaction ? Il a mené son enquête jusqu’au bout mais a-t-il gagné ? Il a remonté la longue chaîne du crime, a fini par mettre un nom sur ceux qui ont voulu la mort de Pamouk et Cuprack, mais il ne peut s’empêcher de cracher par terre. Il a déposé Solobek à l’adresse que lui avait donné Kanaka : un petit appartement au pied de la butte Liberty, dans une rue calme et élégante du quartier Spada. Et il est parti. Il a été remercié par Kanaka qui lui a fait savoir qu’il avait d’ores et déjà donné des instructions pour que tous les soins médicaux dont aurait besoin Salia Malberg soient pris en charge. Il s’occupait de tout. Est-ce qu’il a vaincu ? Tout cela ne l’intéresse plus. Il ne veut pas savoir ce qu’il adviendra de cet homme aux mains de sang, ni de Kanaka aux calculs ambitieux. Il apprendra la fin de l’histoire par les journaux télévisés. Si Kanaka est élu à la Commission directoire, c’est qu’il aura réussi à faire place nette. C’est une sorte de justice. Il n’y en aura pas d’autres. Est-ce que cela suffira à venger Salia des outrages qu’ils lui ont fait subir ? Est-ce que cela rééquilibrera ce monde perdu où des corps sont (267) éventrées dans des décharges publiques ? Il marche et ces questions restent sans réponse, continuant indéfiniment à tourner en lui. * En arrivant dans la rue de son immeuble, il est surpris de voir Mazdo et Solar accoudés à une voiture garée juste devant chez lui. Ils le saluent de loin, l’air un peu gêné. « Il nous a demandé de le conduire chez toi, Zem », dit Mazdo en baissant les yeux. « C’est pas contre toi, ajoute Solar. Le sergent Solomos a insisté, on n’avait pas vraiment le choix. – De quoi vous parlez ? demande Sparak. – Le mieux serait que tu montes et que tu voies par toi-même. » * Il monte les escaliers avec lenteur. Arrivé à son étage, il tombe sur Solomos qui attend dans le couloir. Étrangement, le patron ne lui dit pas un mot, fait juste un signe de la tête pour lui signifier d’entrer dans son appartement. Zem se dirige vers la porte. Une fois devant, il constate qu’elle est ouverte. Il pénètre chez lui. Barsok est là, assis sur le canapé. « Vous ne m’en voulez pas de cette intrusion ? » Sparak ne répond pas. « Qu’est-ce que vous voulez ? » (268) Barsok soupire, comme s’il avait besoin de prendre son souffle avant de se lancer. « Est-ce que vous pensez que je suis un meilleur candidat que Kanaka, Sparak ? – Je ne crois pas que ce soit le problème. – Vous vous trompez. C’est exactement le problème. Parce que c’est ce qui donne du sens à tout le reste. Vous ne croyez pas qu’il serait bon, salutaire même, pour les habitants de la zone 3 qu’un type comme moi siège à la Commission directoire ? – Qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ? l’interrompt Sparak. Que la fin justifie les moyens ? - En quelque sorte, oui. Disons plutôt que vous ne pouvez pas faire comme s’il n’y avait pas de fin. – Je ne comprends pas. – Je ne suis pas fier de ce qui s’est passé. Je vous assure. Vous pouvez refuser de me croire mais je n’ai pas voulu tout cela. – Qu’est-ce que ça change que vous l’ayez voulu ou non ? Qu’est-ce que ça change que vous ayez donné l’ordre explicite à Solobek de tuer Pamouk et Cuprack ou que vous ayez simplement évoqué devant lui cette possibilité en espérant qu’il s’en saisisse ? Ils sont morts. Et c’est pour vous qu’on les a tués. – Vous avez raison. Les gens autour de moi font des choses pour m’être agréable, pour être récompensés, ou pour que je ne puisse plus me passer d’eux. Est-ce que ces meurtres m’ont arrangé ? Vous voulez que je vous dise la vérité ? Si cela avait marché, si cela avait obligé Kanaka à retirer sa candidature, je n’aurais aucun regret. Est-ce qu’on reproche à un général qui a gagné les morts qui ont permis sa victoire ? (269) – Vous oubliez que nous ne sommes pas en guerre. – Vous le croyez vraiment ? » Zem le regarde avec une curiosité qui le dégoûte lui-même, mais il doit bien avouer que le calme de Barsok le fascine. « Vous vous trompez et vous le savez, reprend le chef de la Commission sécurité. Parce que vous êtes d’accord avec moi lorsque je dis que la zone 3 est écrasée et humiliée. Appelez ça “oppression” si le mot “guerre” vous fait peur, mais admettez qu’il y a des vaincus. Chaque jour. Et que ce sont toujours les mêmes. » Sparak va chercher un ouvre-bouteille dans la cuisine et décapsule deux bières. « Qu’est-ce que vous voulez ? » demande-t-il. « Ce que je veux ? Écoutez-moi : il y a deux solutions. La 1ère, c’est que le revirement de Solobek m’empêche de gagner les élections à venir. Ce sera contrariant mais je m’en remettrai. La seconde, c’est que cela marque la fin définitive de ma carrière. A l’heure actuelle, c’est Solobek qui peut choisir, ça dépend de si il parle ou pas. Et je n’aime pas savoir mon destin entre ses mains. Alors voilà : je suis prêt à renoncer à gagner contre Kanaka cette fois-ci mais pas à m’effacer face à ces salauds qui nous écrasent inlassablement. Il est temps que ça change. Et je suis le seul à pouvoir faire bouger les lignes. Vous me regardez avec dégoût parce que vous auriez aimé qu’un candidat comme moi ait les mains propres ? Savez-vous de quelle couleur sont celles de Kanaka ? Avez-vous fouillé dans son histoire pour savoir combien d’hommes et de (270) femmes il a brisées ? Pourquoi exigez-vous de moi une propreté qu’il n’a pas ? – Je ne vois pas ce que vois attendez de moi ? L’absolution ? – Non, Sparak. Ne vous vexez pas mais je me moque infiniment de ce que vous pensez de moi. Je suis venu vous recruter. Je vous avais dit que nous finirions par travailler ensemble. Le moment est venu. »  Sparak est sur le point de lui demander s’il plaisante, mais il ne le fait pas. Il sait que si un homme comme lui parle ainsi, c’est qu’il a des cartes en main, et la peur commence à le gagner. « Vous savez, Sparak, reprend le candidat, il y a quelque chose que je reconnais en vous et c’est ce que je suis venu nourrir. – De quoi parlez-vous ? – De la vengeance. » A cet instant, Barsok pose un dossier sur la table basse. « Je suis l’élu de la Commission sécurité. J’ai accès à beaucoup de fichiers. Le monde entier est dans mes dossiers. Je suis sûr que cela vous intéressera. Je vais vous laisser. Et vous verrez. Vous êtes le seul à pouvoir atteindre Solobek et à pouvoir le faire taire. Vous ne le ferez pas pour moi, vous ne le ferez pas au nom de ces luttes qui ne vous intéressent pas, mais vous le ferez parce que les fantômes qui hurlent en vous vont l’exiger. » Une fois prononcée cette dernière phrase, il se lève et sort, laissant derrière lui Sparak tétanisé. (271) Alors commence son grand tourment. Sparak s’assoit, ouvre le dossier laissé sur la table et s’y plonge. Au début, il n’arrive pas à lire. Tout est trouble. Il sent son cœur qui s’emballe. Il essaie de respirer calmement, se concentre de nouveau. Il saisit les feuilles les unes après les autres. C’est un mélange disparate contenant de vieux documents archivés, de photos de filature, des comptes rendus de réunions ou d’interrogatoires. Il y a toute son histoire, toute l’histoire de l’OPA sur la Grèce. Des fiches de surveillance des manifestations. Des rapports. Son nom revient plusieurs fois. Il a été entouré au stylo. Est-ce par Barsok ou par la personne qui a écrit le dossier à l’époque ? Il y a tout ce qui explique le système des supplétifs. En plongeant dans la lecture des documents, il apprend que chaque officier recruteur devait retourner une dizaine de jeunes militants. Qu’à chaque numéro de recruteur correspond une série arithmétique. Avec son n°51, il appartient donc à la série de ceux qui ont été retournés par l’officier au matricule 5, comme les supplétifs 52, 53, 54, etc. Il fouille dans les pages, avec une fièvre nouvelle et il tombe enfin sur la fiche de l’officier 5. Et alors vient la haine. Skyros. Zacharias Skyros. Militant grec dans le même mouvement clandestin que lui, mais recruté dès le début des troubles. Un traître. Un vrai. Qui a vendu ses camarades pour de l’argent. C’est lui qui l’a donné. Il ne se souvient pas de l’avoir croisé. Ce nom, « Skyros », ne lui dit rien, mais qu’est-ce que cela change ? Il suffit qu’il ait été au-dessus de lui dans l’organigramme du mouvement, qu’il ait donné son nom comme on donne une liste. Si Skyros sait qui il est, il a dû bien sourire : le même Sparakos, arrêté des années plus tôt (272) sur ses conseils, qui le raccompagne pour le mettre en sécurité sans un joli appartement au pied de la butte Liberty. C’est lui qui a détruit sa vie. Skyros s’est offert un avenir chez GoldTex en vendant un à un les membres de son réseau. La fiche est catégorique : Sparakos a bien été arrêté sur dénonciation du matricule 5. Zacharias Skyros. * Sparak repose le dossier sur la table basse. Il veut du temps pour replonger dans cette époque lointaine, pour reconvoquer en son esprit les visages de ses amis, le détail de cette nuit où il dormait dans un squat lorsque les flics sont venus le cueillir au petit matin, le corps de ses camarades exécutés les uns après les autres. Qui décidait de ceux qui devaient mourir et de ceux qui pouvaient être retournés ? Qu’est-ce qui en lui a pu donner l’impression qu’il était approchable ? Il repense à tout cela. Ils avaient raison. Il était approchable. C’est peut-être cela qui le torture le plus. Il n’a pas dit non. Il ne s’est pas défenestré dans le petit bureau où on l’interrogeait, à la faveur d’un moment d’inattention de ses gardiens. Il a dit oui pour sauver Léna. Et ensuite, il a vécu. Alors que là encore il aurait pu se laisser mourir. Arriver chez GoldTex et se détruire à coups de drogues, d’alcool ou de bagarres de nuit. Non, il s’est trouvé un trou dans la zone 3 et il a travaillé pour eux. Est-ce qu’ils avaient vu tout cela ? Est-ce que c’est Skyros lui-même qui a recommandé qu’on le garde ? Il repense à ses camarades. S’ils le voyaient aujourd’hui, devenu cet homme solitaire et usé, que penseraient-ils ? Les souvenirs remontent et la colère avec eux. Le sourire de Léna emplit son (273) esprit. Il cherche désespérément à réentendre sa voix mais elle ne vient pas, se refuse à lui. Léna, saccagée, probablement par ceux-là mêmes qui l’ont arrêté lui. Il y a pensé souvent. Pendant toutes ces années, il a cherché à envisager toutes les possibilités et il revenait toujours à cette triste certitude : il n’y a aucune raison pour qu’ils l’aient laissée en paix. Lui ne l’aurait pas fait. Il le sait bien depuis qu’il travaille dans la police : il faut dire à celui qu’on interroge ce qu’il veut entendre. Ils lui ont promis qu’ils ne l’arrêteraient pas mais c’était une sorte de pas de danse sournois. Tout le monde sait qu’aucune promesse ne sera tenue, qu’aucun avenir ne sera meilleur qu’il n’est question que de la façon dont on va céder, et finalement, il doit bien se l’avouer : obtenir la promesse qu’ils ne toucheraient pas à Léna n’était que sa façon à lui de céder. Ils ont dit oui. Ils ont souri. Ils lui ont laissé croire que tout cela se passerait selon ses vœux, alors il a parlé. Dans la minute qui a suivi, probablement, ils ont procédé à son arrestation. C’est ce qu’il aurait fait, lui. Il sait bien qu’il s’est menti durant toutes ces années. Il n’a sauvé personne. Il a trahi c’est tout. Comme tous ceux qu’on interroge pendant des heures et qu’on finit par tenir, d’une façon ou d’une autre. Pas par les points faibles sur lesquels on pourra les faire chanter mais par l’espérance qui est encore en eux. A cette époque, Sparak en avait encore, de l’espérance, et elle s’appelait Léna. Ils ont compris cela et tout le reste a été facile. Il repense à ces heures, il laisse le dégoût de lui-même monter. Il se tend. Il a envie de frapper. Il sait que c’est bien, que c’est de cela qu’il va avoir besoin : frapper de toutes ses forces, et le faire sans pitié. (274)

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de POT ETHIQUE A LENTS TICS
  • : Commentaires sur l'actualité politique et culturelle. Poésie. Parodie. Lettres-philosophie en CPGE scientifiques.
  • Contact

Profil

  • POT ETHIQUE A LENTS TICS

Recherche

Pages

Catégories