Amis ! » Laurent Wauquiez1 soutient Edouard Philippe
Par haine de Bruno Retailleau. Quelle équipe !
Les Atrides LR n’en finiront jamais !
Condamnée en appel, mais éligible sous
Bracelet électronique, Marine Le
Pen se pourvoit en cassation et reformule
Sa candidature au décisif rendez-vous.
Ainsi le parti de la morale2, de la
Vertu, toujours prompt à fustiger le laxisme
De la justice et la corruption d’élitisme,
Se vautre dans la fange qu’ils voulaient laver là.
En rejetant le projet d’Olivier Faure d’une
Primaire de gauche élargie, les adhérents
Ont désavoué leur chef3. Depuis ce trou béant
La Jeanne d’Arc Royal4 remonte à la tribune.
Le soutien qu’Elon Musk5 apporte à Marine
Le Pen ressemble à la tunique de Nessus6,
Cadeau empoisonné de ce nouveau négu$
De la tech, ramenant le RN à sa mine.
…
A la fin du mois d’août, sans le moindre des doutes,
La campagne reprend, Philippe7 emmayotté,
Mélenchon déchaîné8 et les Verts garrottés,
Entre Rousseau-Jadot dont divergent les routes9.
Sur l’air de « Ça ira ! », LFI veut jeter
La dette au feu et les riches au milieu, « Nuisibles »,
Tout prendre au-delà de douze millions visibles
D’héritage et Mélenchon de toujours monter10.
Et ces tristes d’ajouter que « c’est une forme
D’extrême-droitisation de la société
Que de revenir », selon Mme Guetté11,
« A la famille traditionnelle » et ses normes.
Pendant que les Insoumis éructent, Marine
Se tait et grimpe, « On ne sort de l’ambiguïté
Qu’à son détriment », le silence de l’été
Rétorque bruyamment aux ébats des doctrines.
…
Glucksmann, Guedj, Brun, Royal et maintenant Faure
S’engagent à la primaire, et l’ancien Président
Se tient en embuscade, en guettant le moment,
A Jurassic PS, s’ébrouent les dinosaures.
Au milieu du balcon, les Dupont(d)-Matignon
Anciens Premiers Ministres, entre deux tours de frites,
Se chamaillent entre eux, se chicaillent et s’évitent,
Edouard et Gabriel cherchent leurs horizons.
Pour reprendre le large, le RN met les voiles
Au centre du débat12, et Jordan ressort,
S’affiche avec Nigel13, toute barre à tribord,
Il faut mettre des bûches dans l’antre du vieux poêle.
Pour un effet de Manche, le jet-setteur allié
Au brexiteur anglais, crée un nouveau scandale14,
Pendant que L. Aliot15, propose, radicale,
La rupture des crédits à l’Ukraine alloués.
Toujours on dégoupille des idées fumigènes,
Rétablir l’abaya, congés ès amitié,
Prescription du mensonge, pressurer l’héritier,
Maternelle à un an, tant de calembredaines16.
Le gouvernement qui, n’a pas la dette à noces,
Relance ses filets sur les vieux17 qu’il faudrait
Désindexer, taxer. On jette l’ableret
Pour pêcher l’alevin qui comblera la fosse.
C’est la lutte des classes, la querelle des races18,
Masculin-féminin, guerre des générations,
Comment faire nation sur tant de divisions ?
Les flûtes d’enchanteurs résonnent en cors de chasse.
Nouveau vaudeville au Boulevard socialiste,
Le député P. Brun19 est exclu du parti
Et de la primaire, ce jour de mercredi
De validation des candidatures en liste.
Concomitamment, bien des médias20 exacerbent
Ces passions politiques sur un ton belliqueux,
Fantassins sur le front pour attiser le feu,
Pilonnant l’ennemi en éditos acerbes.
Contre l’impossibilisme des vieux partis
Démocratiques, le mélencholepénisme
Mu par la dynamique propre à l’illusionnisme,
Distille son désir pernicieux d’interdit.
Chaque jour, les tribuns sortent de leurs chapeaux
Leurs inventions géniales du Concours Lépine
Où le parfum des roses oblitère les épines ;
A la Foire du trône résonnent les appeaux.
1. Laurent Wauquiez, patron des députés Les Républicains (LR), a tendu la main, mercredi 1ᵉʳ juillet, au candidat Horizons à la présidentielle, Edouard Philippe, qu’il considère, « par son histoire, par les responsabilités qui ont été les siennes »,commeapte à « incarner l’ordre et le sérieux permettant de redresser la France ». « La question est de savoir ce qu’il veut faire pour reconstruire la France », affirme-t-il dans des déclarations au quotidien Le Figaro, quatre jours avant le grand meeting du candidat Horizons. Il appelle l’ancien premier ministre, qui devance dans les sondages les autres candidats de droite et du centre, à dévoiler le programme qu’il entend porter à la présidentielle. « On ne peut pas se contenter de dire qu’on va faire barrage contre les extrêmes, car on ne gagne pas une élection sur un rejet », estime-t-il. « Il faut gagner sur un projet », souligne celui qui a été battu l’an dernier par Bruno Retailleau lors d’une élection interne à la présidence des Républicains.
2. En 2013, alors que le ministre socialiste Jérôme Cahuzac plongeait son camp dans la tourmente à cause de son compte en banque caché en Suisse, Marine Le Pen soutenait le principe d’une inéligibilité à vie pour les élus reconnus coupables, notamment de détournement de fonds publics. Sur le plateau de Public Sénat, elle appelait effectivement à « tirer les conséquences » du manque de probité des dirigeants français, en « mettant en place l’interdiction de l’éligibilité (sic) à vie pour tous ceux qui ont été condamnés pour des faits commis grâce ou à l’occasion de leur mandat. » Façon tolérance zéro. « J’ai entendu le président de la République (François Hollande) dire que, ce qu’il faudrait, ce serait de rendre inéligible à vie ceux qui étaient condamnés. Jusque-là, j’étais parfaitement d’accord, c’est dans mon projet présidentiel. Mais lui parle seulement de corruption et de fraude fiscale », déplorait-elle alors, réclamant le même traitement pour les élus condamnés pour « favoritisme », « détournement de fonds publics », et même « emplois fictifs. »
3. Les adhérents du Parti socialiste ont, dans un même vote, enterré la primaire de gauche et ouvert la voie à une désignation de Raphaël Glucksmann ou de François Hollande pour la présidentielle. Dirigeant minoritaire d’un parti au bord de l’implosion, Olivier Faure refuse pour l’instant de démissionner.
4. Ségolène Royal, candidate à la présidentielle de 2007, ancienne ministre et éternelle candidate à tous les postes vacants, a annoncé, vendredi 10 juillet, qu’elle participerait à la primaire de l’espace socialiste, dont les modalités ont été définies lors d’un vote des militants du Parti socialiste (PS).
5. Dans un message posté mercredi 15 juillet sur X, le multimilliardaire Elon Musk a apporté son soutien à Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN) à l’élection présidentielle de 2027, suscitant des critiques sur son ingérence dans la vie politique française. « Elle est le dernier espoir de la France », a écrit le dirigeant de Tesla, également propriétaire du réseau social, en commentant un message affirmant que « les intentions de vote pour Marine Le Pen ont EXPLOSÉ ».
6. Synonyme de « cadeau empoisonné ». En référence à un épisode de la mythologie, entre Héraclès et le centaureNessus, décrit dans Les Métamorphoses d’Ovide, où le port de la tunique de ce dernier tua le premier.
7. Lors d’un déplacement de deux jours à Mayotte, Edouard Philippre, président du parti Horizons a réitéré sa volonté de suspendre dans le département ultramarin, pendant cinq ans, le droit du sol, le droit d’asile et le regroupement familial.
8. En avance dans les sondages (16%) par rapport à 2022, Jean-Luc Mélenchon fait des universités d’été de LFI, à Valence, le 23 août 2026, la vitrine de sa domination sur la gauche. Le candidat espérant obtenir le soutien des Écologistes, étrille tous ses adversaires de droite et du centre.
9. Alors que Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV est encore potentiellement candidate aux présidentielles, Sandrine Rousseau a déjà manifesté son intention de voter pour LFI et Yannick Jadot a apporté son soutien à Raphaël Glucksmann qui a annoncé sa candidature le 23 août, au journal de TF1.
10. Pour régler la dette de la France, Jean-Luc Mélenchon propose de la « foutre au feu ». Quant à Manon Aubry, elle déclare aux universités d’été de LFI : « Il faut interdire les milliardaires ! Sans milliardaires, il n'y a plus personne qui détient les médias et massacre la planète. D’un point de vue purement économique, les milliardaires sont des nuisibles ! » Et Mathilde Panot en rajoute une couche, en ce qui concerne l’héritage : « à partir de 12 millions d’euros, nous prendrons tout. Nous sommes dans un pays où les riches ont décidé de faire sécession ».
11. Pour Clémence Guetté, députée LFI, le 26 août 2026, sur France Inter : « Le couple, majoritairement le couple hétérosexuel, la famille avec des enfants est une institution prônée d’ailleurs par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque. […] M. Macron participe, au sein d’une bataille idéologique qui est celle de l’extrême droite. C’est une forme d’extrême-droitisation de la société que de revenir à cette famille traditionnelle. »
12. Dimanche 30 août 2026, le député RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy évoque le projet de son parti de soumettre à des amendes les femmes portant le voile dans la sphère publique. Une proposition confirmée dès le lendemain par Marine Le Pen, et nuancée aussitôt par Jordan Bardella qui affirme qu’« il ne s’agit pas de mettre en place une police du vêtement. D’abord, ce sont les Français qui décideront ou pas d’une telle mesure par l’intermédiaire d’un référendum ».
13. A Birmingham, vendredi 4 septembre 2026, Jordan Bardella prend la parole en anglais lors du congrès de Reform-UK, dirigé par Nigel Farage, avant de participer à une conférence de presse commune avec le leader de l’extrême droite britannique, pro-Brexit.
14. Jordan Bardella dans la tourmente. Le président du RN a réussi à réunir toute la classe politique contre lui. En Angleterre vendredi 4 septembre, il a signé avec son allié d’extrême droite et anti-européen, Nigel Farage, un protocole d’accord symbolique sur l’immigration. Si les deux hommes arrivent au pouvoir, ils prévoient que les migrants tentant de traverser la Manche et interceptés dans les eaux britanniques, soient ensuite ramenés en France avant « d’être reconduits dans leur pays d’origine ».
15. Sur BFMTV jeudi 3 septembre 2026, le vice-président du RN Louis Aliot a proposé de « couper le robinet » des aides à l’Ukraine.
16. Invitée du Grand Oral, sur BFMTV, dimanche 6 septembre 2026, Mathilde Panot a déclaré que La France insoumise reviendra sur la loi interdisant le port de l’abaya par les élèves dans les établissements scolaire en cas de victoire de Jean-Luc Mélenchon. Dans Pour une politique de l’amitié, (La Découverte), la députée insoumise Clémence Guetté propose congés, droits successoraux et « partenariat social » entre amis. Marine Tondelier, candidate écologiste à l’élection présidentielle, souhaite que la France se dote d'une loi pour « interdire le mensonge en politique, sous peine d’inéligibilité », a-t-elle annoncé vendredi 4 septembre. Face aux mauvais résultats des élèves français au test Pisa, l’ex-ministre de l’Économie Bruno Le Maire a dit souhaiter « avancer la maternelle de 3 ans à 1 an », mardi 8 septembre sur CNews.
17. Les retraités ne seront pas épargnés. Toute indexation des pensions sur l’inflation sera financée, en proportion, par la suppression partielle, voire totale, de l’abattement de 10% dont bénéficient les retraités, a indiqué ce vendredi 11 septembre le ministre des Comptes publics David Amiel, sur Sud Radio.
18. Lors de son discours aux universités d’été de Reconquête à Port-Marly, dans les Yvelines, dimanche 14 septembre, Éric Zemmour a plaidé pour l’enclenchement de « l’immigration négative ». « Il faut ce que je réclame depuis des années : la remigration. Ce n’est pas un fantasme, une brutalité ni un délire, mais l’application du droit. C’est le renvoi (…) des criminels, des clandestins, (…) de tous ceux qui vivent de l’assistanat sans travailler, de tous ceux qui vivent à nos crochets », a-t-il harangué sous les applaudissements. Le candidat malheureux à la présidentielle de 2022 a également salué la grandeur de la civilisation occidentale.
19. Ils ne seront finalement que cinq candidats (Olivier Faure, Emmanuel Maurel, Ségolène Royal, Jérôme Guedj et Raphaël Glucksmann) sur la ligne de départ : l’annonce officielle des candidats à la primaire de la gauche démocratique et sociale a été marquée par un coup de théâtre ce mercredi 16 septembre : la mise à l’écart d’un des prétendants, Philippe Brun, pour des « accusations de violence », a indiqué la commission d’organisation de la primaire. Le député socialiste de l’Eure, 34 ans, qui avait annoncé mardi matin avoir tous les parrainages requis pour participer à la primaire, a été suspendu ce mercredi du Parti socialiste à titre conservatoire à la suite d’accusations sur des « faits susceptibles de relever d’une caractérisation pénale », a indiqué la direction du PS.
20. CNews, Europe 1, Frontières, L’Infiltré, Le JDD, Boulevard Voltaire, Sud-Radio, Causeur, Valeurs actuelles, L’Incorrect, Omerta et l’armada Bolloré roulant ouvertement pour l’extrême-droite, sinon pour Marine Le Pen, quand Pure politique, Regards, Mediapart, Blast, Libération, L’Humanité, Radio Nova, RSF, Rue 89, Libération, Le Média, Politis, Le Monde, Le Nouvel Obs, Révolution permanente et la plupart des médias du service public (France Inter, France Info), se positionnent très largement pour la gauche, voire l’extrême-gauche, sinon pour Jean-Luc Mélenchon. Beaucoup de ces médias ont choisi l’opinion et le parti pris subjectif plutôt que l’information neutre et objective.
Vendredi 4 septembre, 4 jours après la rentrée, une professeure des écoles de 58 ans a été menacée de décapitation par un parent d’élève au Fauga en Haute-Garonne, dans une commune de 2800 habitants. Les faits se sont produits à la suite d’un entretien avec le père de famille à propos de son fils en CM2 : « Si tu étais un homme, je te couperais la tête ». L’enseignante a porté plainte et obtenu la protection fonctionnelle. Jugé en comparution immédiate le 10 septembre, le parent d’élève a été condamné à 6 mois de prison ferme et a été incarcéré à la fin de l’audience. 5 jours après, le père d’une élève scolarisée au collège Albert Camus d’Eysines, a menacé un assistant d’éducation et la principale de l’établissement : « On a entendu un homme crier devant le collège pendant une dizaine de minutes. Il disait : “Fils de pute, je vais te retrouver ! Tu vas mourir” », témoigne une collégienne, ce mardi. Arrêté le soir même, le père de la collégienne a été placé en garde à vue et entendu par la police nationale dans la foulée. Le rectorat de Bordeaux et la principale ont porté plainte. Lundi 14 septembre, devant l’école primaire Anne-Frank, située dans le bourg de Véron, au sud de Sens (Yonne), une mère d’élève mécontente de la prise en charge d’une blessure subie par sa fille quelques jours auparavant, aurait lancé à la directrice de l’école : « C’est à cause de personnes comme vous si les maîtresses mettent des couteaux sous la gorge des parents », tout en mimant un geste d’égorgement avec le doigt. Si la mise en cause a reconnu les propos tenus lors de sa garde à vue mardi, elle nie avoir effectué ce geste menaçant. La mère comparaîtra le 10 décembre pour « faits de menaces de mort sur personne chargée d’une mission de service public », a annoncé mardi 15 septembre la procureure de Sens, Julie Colin. Lundi 14 septembre encore, un père de famille se serait présenté en état d’ivresse avancé et manifeste. Devant le refus de la professeure des écoles et de la directrice de lui remettre l’enfant dans ces conditions, l’homme de 34 ans aurait agoni les deux femmes d’insultes avant de les menacer de mort. Interpellé par les policiers, il a été placé en garde à vue tandis que la petite fille était confiée à un oncle, sa mère n’ayant pas la garde.
La décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, n’est pas seulement un crime barbare et odieux s’inscrivant dans le maelström des attentats islamistes de ce début de XXIe siècle, elle a fait sauter un tabou, un verrou, créé une sorte de « jurisprudence » criminelle et instillé une forme de virus contaminant les esprits. Pratique largement associée aux vidéos de propagande de Daesh ou d’Al Qaïda, diffusées sur les réseaux sociaux, la décapitation est ainsi devenue un fait concret et réel sur le territoire français et un terme passé dans le langage commun de certains jeunes et adultes, élèves et parents. Ainsi, en août 2023, quelques jours après l’assassinat d’une enseignante à Saint-Jean-de-Luz, un lycéen de la métropole bordelaise avait menacé de mort un de ses enseignants en disant : «Je vais venir un jour avec une cagoule, un opinel et je vais faire uneSamuel Paty ». A son procès, l’adolescent avait prétendu « vouloir faire rire (ses) amis ». Après la première vitre brisée, la dégradation d’un local s’accélère. Le meurtre de Samuel Paty a ouvert la porte à d’autres agressions d’enseignants, à d’autres assassinats de professeurs et banalisé le langage, comme en témoignent ces faits récents. « Il n’y a que le premier pas qui coûte », dit-on et l’horreur instituée en réponse devient un réflexe, une habitude, sinon une « coutume ». Hannah Arendt parlait de la « banalité du mal ». Quand celui-ci court dans les actes et dans le langage, il croît, se développe et se démultiplie dans l'indifférence.
9 juin 1944. L’ambiance est à la fête dans les rues de Tulle tout juste libérées, lorsque soudain un grondement résonne – celui des blindés de la division SS « Das Reich », qui avant d’atteindre Oradour-sur-Glane reprend brièvement le contrôle de la ville et décide de mettre en œuvre des représailles. 99 hommes, sélectionnés au hasard, sont pendus aux balcons des maisons, sous le regard horrifié de la population. Parmi eux, le mari d’Hortense Chambel. Alors que la jeune femme enceinte assiste impuissante au spectacle funeste, les premières contractions se font sentir. Louise, qui voit le jour à l’instant même où son père meurt en martyr, sera traversée toute sa vie par une colère inextinguible contre l’impunité des bourreaux nazis, que l’Allemagne refuse d’extrader. Il faudra encore attendre une génération pour qu’une promesse d’apaisement émerge, incarnée par Zoé, la petite-fille d’Hortense, qui se lance à corps perdu dans le combat contre la résurgence des haines, près d’un demi-siècle après la fin de la guerre. À travers cette vaste fresque familiale, c’est le destin de tout un pays que ce roman évoque en microcosme – ses blessures, ses secrets, ses fantômes. Trois femmes, trois époques, reliées par un même traumatisme auquel chacun répond comme il peut, tantôt par le silence, tantôt par la révolte.
Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique.
1. Résumé détaillé.
PREMIÈRE PARTIE : Hortense. 1944.
1. Libération de Tulle. C’est Tulle qui parle, en ce 8 juin 1944, qui crie à travers la fenêtre d’Hortense Chambel. De la cuisine, elle entend les acclamations de la rue, on dirait bien que les maquis ont réussi, que la ville est libérée, la guerre presque finie. Elle se précipite sur le balcon qui donne sur les quais, à l’entrée du quartier du Canton et observe la vague humaine qui déferle des 7 collines de Tulle, s’engouffre dans le quartier du Trech, jusqu’à la place de la cathédrale pour se déverser sur les quais de part et d’autre de la Corrèze sous les yeux d’Hortense, sortie sur son balcon. (13)La jeune femme sent monter la clameur. La hantise disparue, on sourit, on embrasse les maquisards, héros du jour. En ce 8 juin 1944, le peuple de Tulle célèbre ses libérateurs. La Résistance l’a emporté, 2 jours seulement après le Débarquement. La ville est en fête, on salue les vainqueurs qui ont brisé le joug allemand. * On chante dans les rues. Hortense est heureuse mais se sent incapable de prendre part à cet élan. L’étonnement fige ses mains sur la balustrade. D’un côté, elle observe l’agitation de la rue, de l’autre elle surveille ses deux enfants restés à l’intérieur. (14)Georges, l’aîné, 6 ans et Colette, 3 ans, jouent avec des cubes en bois. Sa maison est un havre de paix, elle a choisi son mari pour ça. Dans toutes les pièces, elle fait tout ce qu’il faut pour conjurer le malheur (superstition). (15) Elle se trouve bête aujourd’hui d’avoir craint le mauvais sort. * Elle réalise qu’elle n’a pas imaginé l’après-guerre à force de se débrouiller pour tout. Depuis qu’elle est enceinte du 3e, elle avait droit à un peu de rab qu’elle donnait à ses enfants. En ville, elle se faisait discrète quand elle croisait les soldats du Reich, plus ou moins agressifs. Quand elle reconnaissait les éclairs sur les vestes des SS, elle agrippait fermement ses enfants et changeait de trottoir. Elle avait entendu tellement d’histoires de femmes enlevées. (16) Elle craignait aussi la Milice qui rôdait partout. * Aujourd’hui, la victoire chante sous sa fenêtre, elle n’a rien vu venir. La peur permanente que son mari Albertou l’un de ses enfants soit blessé ou tué est encore présente pour qu’elle soit soulagé. Ses voisines lui avaient pourtant dit : l’atmosphère avait changé, des ouvriers de la manufacture d’armes avaient déserté pour prendre le maquis. L’ennemi s’était fait plus rare. Les tortionnaires de la Brigade nord-africaine avaient déguerpi. Les Alliés avaient débarqué en Normandie, l’armée allemande était en perte de vitesse. Pour les maquis, le moment était venu. Après tout, les Résistants ne manquaient pas de soutien en Corrèze. Il ne leur restait plus qu’à porter le coup de grâce. (17) Le balcon des Chambel offre une vue imprenable sur le spectacle. Sa ville est méconnaissable. Après la ville déserte sous couvre-feu, une ville grouillante. Hortense ne croyait pas à une victoire si rapide. Il avait fallu que la rumeur gronde dans tous les quartiers, du Pra Limouzi jusque chez elle au Canton. En ce 8 juin, la ville de Tulle est libre. Lorsque les Alliés arriveront, ils seront surpris de voir que les gars de la Corrèze se sont débrouillés seuls. * Tout le monde est dans est dans les rues – enfin presque. De nombreuses familles juives(18) vivent depuis des mois terrés dans l’obscurité. Ils ne se sont pas risqués dehors. Et il y a tous ceux qui manquent à l’appel : les convoqués du STO qui sont en Allemagne, les soldats prisonniers. Michel, le frère d’Hortense, a été mobilisé sur la ligne Maginot au début de la guerre et capturé le 4 juin 1940 à Dunkerque. D’après ce qu’on savait, il était détenu au stalag IX de Ziegenhain-Trutzhainau, au nord de Francfort. Quelques lettres censurées étaient parvenues à ses parents. On n’apprenait pas grand-chose si ce n’est qu’il était encore en vie. Elle se rassurait en se disant qu’il était habitué aux tâches les plus rudes. (19) La grande incertitude était sur son état. La mère d’Hortense avait vu rentrer de captivité un gars du Chastang, un ami de son fils : il ressemblait à un épouvantail. L’idée que son fils Michel connaisse le même sort lui avait soulevé le cœur. Elle avait ouvert sa porte à ce jeune homme. * La majorité des hommes qui arpentaient les rues de Tulleavant-guerre sont absents. A commencer par les jeunes. Les plus malchanceux avaient enchaîné 2 ans de service et l’appel sous les drapeaux. (20) La fière armée française n’avait pas tenu un mois. Beaucoup étaient morts dans les Ardennes. A l’été 1940, beaucoup de femmes du quartier recevaient ces lettes fatales. L’histoire de Madame Pasquier, la voisine du dessus, était celle qui faisait le plus de peine. Un jour, le facteur lui avait rapporté les lettres qu’elle avait envoyées. Le lendemain, Madame Pasquier qui (21) approchait de la quarantaine, s’était réveillée sous les traits d’une vieille femme perdue. Cela fait maintenant 4 ans et la douleur ne cesse pas. Madame Pasquier, autrefois si énergique, ne tient plus qu’à un fil. Les gens de l’immeuble lui prêtent main forte autant que possible, pour monter l’escalier. Quand Hortense la croise, elle évite d’exhiber son ventre de femme enceinte. Elle espère que ce sera une fille. (22) ** Hortense sort un tabouret pour contempler l’événement. Plus que quelques semaines et le bébé sera là, son 3e enfant. Aura-t-il la chance de connaître la paix ? * Les hommes qu’elle voit défiler sous ses fenêtres sont ceux qui ne sont pas partis au front : fonctionnaires, personnels des PTT, « nez noirs » alimentant les manufactures d’armes. Le mari d’Hortense, Albert Chambel, est l’un d’eux, l’un des plus experts, il est « dresseur de canons ». C’est un remarquable bricoleur que l’on sollicite souvent. (23) * « On est libres, ma chérie, tu te rends compte ? » dit Albert, un homme au tempérament enthousiaste, amateur de gueuletons et de chansons, de bon vin et de valse. Ils se sont rencontrés lors d’un bal de la Saint-Clair en 1936. Hortense, tout juste 18 ans, venait d’arriver de la campagne avec son amie Françoise. Elles avaient été placées comme bonnes dans des familles bourgeoises et y étaient complètement perdues. (24) Un certain André s’était approché pour inviter Françoise, la plus audacieuse, à danser. La jambe gauche d’André avait quelque difficulté à tourner, en raison d’une polio contractée dans son enfance. Hortense les contemplait, priant que personne ne s’intéresse à elle. Elle voulait fuir, quand Albert s’était approché d’elle et il l’avait invitée à danser. Quelques mois plus tard, on avait fêté la double noce des Chambel et des Leboutie. André le pâtissier avait préparé une pièce-montée offerte par son patron. (25) ** « Chapeau les gars ! »Albert fait signe à ses collègues qu’il reconnaît dans le défilé. Il se met à crier « Cul de chaudron ! » en apercevant son frère Gilbert. Ça fait des mois qu’ils ne se sont pas vus, depuis que Gilbert a pris le maquis. Un communiste pur et dur. Au moment de l’appel des chefs de la Résistance, il a rejoint les Francs-Tireurs. Albert appelle ses enfants à regarder leur oncle. Hortense se met à crier et à chanter avec eux. Gilbert et Albert sont en réalité frères de lait : la mère d’Albert a accepté de prendre Gilbert en nourrice quand ses parents sont devenus concierges à Paris. Les 2 garçons, qui ont 3 ans d’écart, ne se sont plus quittés jusqu’à entrer ensemble à la Manufacture. Gilbert a 26 ans et il fait partie de la famille. « Vieux garçon », il est toujours fourré chez les Chambel. Ça fait un que la Manufacturea été réquisitionnée par les Allemands. D’ordinaire, elle abrite plus de 3.500 ouvriers qualifiés. (26) Depuis que l’usine est aux mains de l’ennemi, ils en bavent. Une certaine Paulette Geissler, germanophone, a été embauchée comme secrétaire pour les surveiller. L’administration collabore à tous les étages, il y a même un nouveau directeur allemand. Certains, comme Gilbert, ne l’ont pas supporté et ont rejoint le maquis ; d’autres résistent de l’intérieur en ralentissant les cadences. Hortense comprend que des gars qui n’ont pas de famille aient envie de se battre. Mais avec Albert, ils se sont mis d’accord : pas de politique. Il a tellement trimé pour en arriver là. Ses parents ne savaient ni lire ni écrire. Son père qui faisait écrire les lettres destinées à sa femme pendant la Grande Guerre par un camarade, a poussé son fils à travailler dur. Ça a mieux marché avec Albert qu’avec Gilbert qui est resté ajusteur. Hortense sait ce qu’ils doivent à ses défunts beaux-parents. Grâce à eux, Albert gagne bien sa vie et occupe une bonne place. Maintenant qu’il a 2 enfants, et bientôt 3, (27) il ne va tout risquer en prenant le maquis. Sa fonction à la Manufacture lui a évité le front et le STO. Hortense en remercie le Ciel. ** La nuit commence à tomber et la foule à se clairsemer. Il est plus de 21h. Elle doit faire à manger aux enfants. Heureusement, que ses parents ont une ferme au Chastang. Grâce à eux, elle réussit à faire quelques réserves. Le grand-père chasse et braconne. Sans cela, il serait difficile de manger à leur faim avec toutes les restrictions, d’autant qu’elle n’a pas les moyens pour le marché noir. Avant la guerre, (28) elle aimait recevoir. Tulle a mieux supporté les restrictions que d’autres villes grâce à la campagne proche. Ici, tout le monde a des fermiers dans sa famille. Hortense n’a pas eu la chance de faire des études. Dès 5 ans, elle a gardé les vaches de ses parents, puis a été placé comme domestique à Tulle jusqu’à son mariage. Depuis, elle s’occupe des enfants et fait quelques travaux de couture et de broderie. (29) Elle vit chichement mais ne sen plaint pas. * Albert regarde la foule se disperser quand un ronflement monte de la vallée. Un conducteur de moto crie : « Des chars ! »Hortense accourt, elle croit que ce sont les Américains. « Non, les boches ! ».(30)
2. Les Résistants corréziens. En cette soirée du 8 juin, on croit d’abord à une fausse rumeur, mais le bruit des chenilles des panzers qui approchent confirment l’information. La confusion générale s’installe. Le retour surprise de l’ennemi et la sidération des habitants font place à l’effroi. Chacun se met à courir, à se cacher dans les maisons. On entend crier : « On va y avoir droit ! Ils vont détruire la ville ! Ils vont foutre le feu ! » Des familles s’enfuient vers la campagne. Tulle se terre dans le silence, en espérant que les chars ne feront que passer. * Si quelques Francs-Tireurs ont déjà quitté la ville, d’autres comme Gilbert sont encore présents en ce début de soirée. (31) Ils ont été prévenus du danger, sans savoir précisément ce qui les attend. Ils reprennent leurs positions de combat. Munis d’un bazooka, Gilbert et quelques camarades sont postés au centre-ville et sur le Pont de la Barrière, quand surgit un engin venu du quartier sud de Souilhac. Un side-car allemand équipé d’un fusil-mitrailleur se dirige droit vers eux. Les maquisards lancent une torpille, la moto et la voiturette s’enflamment mais apparaît aussitôt une section de reconnaissance allemande (des automitrailleuses) et de gigantesques blindés. Les maquisards ouvrent le feu, mais face aux chars d’assaut, leurs tirs sont inefficaces. Les Francs-Tireurs voient s’avancer un convoi inarrêtable, une colonne blindée divisée en sections s’acheminant simultanément sur plusieurs routes dans une manœuvre d’encerclement de la ville avec aux commandes des soldats 20 fois plus nombreux qu’eux. Des unités blindées SS. Les Résistants sont obligés de se replier et de fuir vers le nord. Gilbert et ses compagnons empruntent la route de la croix de Bar et ralentissent quand ils sont sur les hauteurs. Ils ne savent plus quoi penser. (32) On a déjà connu de sévères représailles en Corrèze où les Francs-Tireurs sont nombreux. Au printemps dernier, une unité spéciale avait été déployée, la Brigade nord-africaine, dirigée par Henri Lafont, un voyou gestapiste de la pire espèce, traître à son pays, qui avait pris la nationalité allemande et qui avait recruté sa horde de bandits et les avait lâchés dans le Limousin pour une chasse aux maquis. On s’était mis à arrêter et à torturer sans relâche dans les caves de l’hôtel Saint-Martin. Un jour, un bûcheron résistant avait craqué, il les avait conduits jusqu’au maquis. Mais il avait crié : « Tirez, c’est les boches ! » On avait tiré et on l’avait payé cher ? Dans les villages, la brigade de Lafont avait pillé et incendié à tout-va. Ces monstres tuaient par pur sadisme, y compris ceux qui n’avaient rien à voir avec le maquis. Gilbert avait encore en tête l’embuscade (33) d’avril dernier sur la route de Cornil. Tapis à flanc de montagne, ils avaient tiré et lancé des grenades. Un soldat allemand avait eu le bras arraché, un autre avait été tué sur le coup : le SS -Obersturmführer Karl Keller, adjudant du commandeur SD de Limoges. En représailles, les nazis s’en étaient pris aux villages alentour. A Venarsal, ils avaient exécuté le maire et un agriculteur sympathisant de la Résistance, pour l’exemple, avec le concours de la Milice et des autorités françaises. Gilbert laisse parler ses 3 camarades Il pense à la famille Chambel qui l’a salué depuis leur balcon. Pourtant, il en veut à Albert de ne pas avoir pris le maquis. Il avait même refusé de participer aux sabotages à l’usine. Surtout que depuis quelques semaines, les chefs des maquis avaient (34) lancé un appel dans tout le département : ils recrutaient pour organiser la libération de Tulle. Même les Résistants de l’Armée secrète avaient mis leurs opinions de côté pour aider les FTP. Bien sûr, il comprenait qu’Albert soit attaché à sa famille mais quand même, beaucoup de résistants avaient une famille. Non, Albert voulait garder son petit confort, mener sa petite vie tranquille. (35) Alors que les 4 hommes s’enfoncent dans la nuit, Gilbert se laisse envahir par la colère. Il ignore ce qui s’est passé dans le quartier sud, lequartier de laManufacture. C’est par là que la colonne blindée était arrivée. Il a hâte de retrouver leur chef (nom de guerre : « Achille ») pour en savoir plus. Achille et lui ont le même âge (né en 1918) mais il respecte ce chef charismatique. Alsacien, il parle allemand, ce qui lui permet de tromper l’ennemi. Gilbert l’admire, il a confiance en lui. Leur campement est à des kilomètres. Gilbert apprécie cette vie libre dans la nature, (36) malgré les corvées. Les femmes ne vivent pas au maquis, mais elles ne sont pas loin et elles rendent beaucoup de services. Il arrive que des relations intimes se nouent dans le maquis malgré l’interdiction. Gilbert pense aux jeunes résistants qui jouent les jolis cœurs, comme Armand qui s’est fait coincer en train d’embrasser une camarade. Achille lui a botté les fesses. (37)Gilbert aime bien Armand, dragueur invétéré mais bon garçon et courageux, communiste convaincu. Gilbert aussi milité depuis l’adolescence, depuis son entrée en apprentissage à la Manu. Il s’était mis à dévorer les journaux, notamment Le Travailleur de la Corrèze. Il avait suivi chaque mobilisation ouvrière. Sa conviction avait été ébranlée à la signature du pacte germano-soviétique, il avait failli tout plaquer. Mais depuis, il était de nouveau fier d’en être. Achille les avait contraints à s’entraîner. (38) Au maquis, chaque visiteur était un danger : il pouvait être guidé ou suivi. Quand on accueillait un nouveau membre, on lui bandait les yeux pour s’assurer qu’il ne trahirait pas Il arrivait qu’ils soient trahis. On changeait souvent de lieu. * Ca faisait un moment que les maquisards avaient pour projet de libérer Tulle. Achille avait retenu leur impatience. Il fallait attendre les ordres des grands chefs FTP de l’Interrégion pour que l’attaque soit planifiée et qu’on trouve les hommes et les munitions. Ils avaient travaillé dur pour (39) préparer cette libération de Tulle. Quel bilan allait-on en tirer maintenant que les panzers étaient de retour, 2 fois plus nombreux qu’eux ? * Les 4 hommes empruntent arrivent bientôt à Naves. Gilbert siffle ses acolytes : « Venez voir, les gars. Y a les FTP de Meymac ! »Le groupe est là, devant le cimetière, leurs mitraillettes braquées sur la cinquantaine de soldats allemands qu’ils ont fait prisonniers durant la bataille et ramenés à pied à Tulle. Achille discute avec le maire qui s’inquiète de leur présence et des représailles éventuelles sur les habitants. Résistant d’un autre réseau, il consent les nourrir. On tue un veau. Achille raconte au maire ce qui s’est passé à Tulle. Le 1er coup de bazooka sur la caserne du Champ de Mars et le 2e visant le siège de la Feldengendarmerie. Au début, rien ne s’était passé comme prévu. (40)Les Feldengendarmes leur avaient échappé et ils s’étaient fait tirer comme des lapins. Le quartier de Souilhac et de la gareétait truffé d’Allemands jusqu’à l’intérieur de la Manufacture d’armes. Avant 9h plusieurs Résistants étaient tombés, à commencer par « Gustave », l’un des commandants du maquis. Et la relève était en retard. Les Groupes mobiles de réserve, les unités de police de Vichy avaient refusé de se battre aux côtés des résistants. « Kléber », le chef maquisard, commandant l’attaque de Tulle, avait pourtant tenté de les convaincre, en vain. Les salopards de miliciens en avaient profité pour fuir avec eux en direction de Limoges. Les maquisards étaient dans une mauvaise situation. Les 3 chefs de la Résistance de cette opération, Kléber, Rivière et André, avaient décidé de quitter Tulle. Vers midi, un avion allemand avait commencé à lâcher des rafales de mitraillette sur la ville. Les Allemands gagnaient du terrain, ils avaient repris la gare et tiré sur les garde-voies. (41) Il s’était avéré que l’information d’un bombardement de la ville était fausse. Échaudés par les événements, les Tullistes étaient restés barricadés jusqu’à la nuit. Cette nuit-là, entre le 7 et le 8 juin, ils n’avaient dormi que d’un œil. La partie s’était finalement jouée le lendemain, à l’aube, au nord de la ville, à l’École normale de jeunes filles. La relève leur avait apporté les armes nécessaires et ils s’étaient postés de bonne heure devant l’établissement où étaient réunis les Allemands, en prenant l’établissement en tenaille. Au gré des combats, l’école avait pris feu. (42)Une quarantaine d’Allemands avaient tenté de fuir et s’étaient fait canarder. D’autres s’étaient cachés dans les caves. Quand ils s’étaient rendus, les maquisards avaient découvert « Ginette », un agent de liaison des Francs-tireurs arrêtée quelques jours plus tôt et torturée à l’hôtel Saint-Martin, et d’autres otages. Les soldats allemands de la Wehrmacht avaient préféré se rendre. (43) Ils avaient soigné les blessés des deux côtés. * Ce qu’Achille n’avait pas dit au maire de Naves (et qu’il ignorait) c’est que de nombreux cadavres allemands gisaient encore dans les rues de Tulle, notamment dans le quartier de la Barrussie où la foule s’acharnait sur eux. (44) Les plus folles rumeurs couraient sur ces événements. Côté Résistants, beaucoup d’hommes avaient péri, certains très jeunes. Ils avaient fêté la victoire, puis des chars allemands avaient surgi de nulle part et ils avaient dû partir. (45)Le maire de Naves accepte qu’ils dorment sur place à condition de partir à l’aube en demandant ce qu’ils feraient des prisonniers allemands. (46)
3. Mort d’Albert et naissance de Louise. Alors qu’à Navesles maquisards se reposaient dans leur grange, il y avait à Tulle un raffut terrible Durant 2h, des explosions éclairèrent le crépuscules. Puis tout s’arrêta subitement, la nuit enveloppa les 7 collines. Le préfet fit annoncer qu’il faudrait ouvrir sa porte aux Allemands et les héberger s’ils le demandaient (personne chez les Chambel). Les enfants étaient survoltés. Après l’arrivée des chars et le bruit des explosions, ils ont senti que la fête était finie et que les adultes étaient inquiets. Albert s’est mis à faire le pitre et a porté les enfants dans leur lit. (47) Puis Hortense les a bordés et leur a souhaité « bonne nuit ». Hortense et Albert se sont couchés tout habillés. * Pendant la nuit, l’atmosphère change. Des véhicules allemands quadrillent la ville, des silhouettes en uniforme se faufilent à la vitesse de l’éclair. Des Waffen-SS frappent aux portes. Trois d’entre eux, 2 Allemands et un Alsacien frappent chez les Chambel. (48) Ils fouillent chaque pièce, pénètrent dans la chambre des enfants. Albert bondit pour les arrêter. Ils demandent s’il y a un autre homme ici et le nom d’Albert. Hortense sent la couleur d’une contraction. Par la fenêtre, une voisine fait signe aux hommes de déguerpir. Les Allemands veulent savoir si Albert a une arme, ils lui demandent de les suivre. (49)Les trois soldats avec l’uniforme SS sont très jeunes, à peine 20 ans. Elle ignore ce que veut dire le terme « Das Reich » inscrit sur leurs manches. Deux des SS encadrent son mari pendant que le 3e lui indique la sortie ; elle crie qu’il travaille à la Manufacture mais on ne l’entend pas. Ils disent qu’ils veulent vérifier ses papiers. Il reviendra le soir. La porte claque. La douleur d’Hortense revient. Elle pleure, elle essaie de se rassurer. (50) Ce contrôle de papiers n’est certainement qu’une formalité. Il n’a pas sa carte du Parti. Elle se reprend et réveillent et habillent des deux enfants. Les Leboutie, Françoise, André et leurs deux fils, habitent dans le quartier de Souilhac, elle va se réfugier chez eux et rentrera ce soir pour le retour d’Albert. Elle fait petit-déjeuner les enfants et ils se mettent en route. Les voilà partis dans la tiédeur de ce matin du 9 juin. Les rues de Tulle fourmillent d’officiers SS qui frappent aux portes et tirent les hommes des lits. Des gens crient quand on embarque un enfant, un mari. Les scènes de séparation se multiplient. (51)Les soldats s’acharnent sur chaque porte. Il y a toujours 2 soldats allemands et un Alsacien pour traduire. La confiance qu’elle a essayé de regagner s’effrite. Elle prend conscience qu’il se prépare quelque chose. Son instinct lui dit de protéger ses enfants. Avenue Victor-Hugo, elle se cache avec Colette et Georges dans le renforcement d’un immeuble. Quelques (52) mètres plus loin, des SS sortent en trombe d’une maison en bousculant violemment un homme grisonnant qui trébuche. Son fils propose de prendre sa place. Les SS refusent le marché. Elle se demande où est Albert. Les contractions reprennent. Colette prend peur. Georges prend la main de sa sœur. La douleur et les enfants s’apaisent. Hortense en profite pour accélérer. (53) Elle n’est qu’à 7 mois. En arrivant chez Françoise, elle se reposera. Dans la rue, il n’y a aucun Tulliste, que des SS et des miliciens arrogants qui embarquent les hommes. Le vacarme des véhicules devient infernal. Hortense presse le pas malgré les douleurs qui reprennent. Colette est fatiguée, (54) Hortense demande à Georges de la porter. Ils franchissent le pont de Souilhac. Une longue colonne de civils menée par des SS les dépasse et avance en direction de la Manufacture. Albert n’est pas dans le lot. Les SS maintenant, ne frappent plus aux portes, ils les enfoncent et pillent les caves. L’appartement est au croisement de la rue du Docteur-Valette, à l’entrée de la place de Souilhac qui grouille de monde. Ils arrivent. Françoise et André sont derrière la porte. ** Dans la matinée, plus de 2.000 civils se trouvent amassés sur la place de Souilhac, devant l’enceinte de la Manufacture. (55) La place est cernée par des dizaines de chars auprès desquels les SS montent la garde. Albert aperçoit des groupes d’ouvriers de la Manufacture qu’il connaît : le manœuvre Léo, Claude, un ajusteur et le surveillant, un ancien champion de plongée. Il reconnaît aussi 3 apprentis à qui il a donné des conseils la semaine dernière, le fils du contremaître, le boucher de l’avenue Victor-Hugo, le garagiste de l’avenue de la Gare avec son père, le bijoutier à côté de la pharmacie. Il en arrive d’autres, aussi bien des quartiers du centre que des rues de Virevialle. Albert sent une main se poser sur son épaule : c’est un sableur de l’usine de la Marque avec qui il était à l’école : « Dis donc, Albert, qu’est-ce que tu crois qu’ils nous veulent, les boches, avec leur contrôle ? – Qu’est-ce que j’en sais ? – Je vais te dire quelque chose, moi, je n’ai pas peur. Tu sais pourquoi ? Parce que j’ai rien fait. Toi non plus? ».Albert ne l’écoute pas. Il guette les mouvements autour de lui. (56)« Qu’est-ce qu’ils cherchent, bon sang ? Les maquisards ? » Il trouve les boches excités. Il les connaît depuis longtemps, mais ces SS sont assurément du même tonneau. Ils se croient tout permis, ils cassent, ils pillent. Tout à coup, un appel : on enjoint à tous les hommesde plus de 45 ans, les docteurs et les pharmaciens de rentrer chez eux. Quelques instants plus tard, un second appel libère les chemins de fer. On recommence à espérer. Pourtant, quand 9h sonnent, l’espoir retombe. Le cortège des raflés est sommé d’entrer dans la Manufacture(57) par les SS. La peur gagne du terrain, Albert se glisse entre deux bonshommes plus grands. Dans le bâtiment du directeur de la Manufacture, le maire de la ville nommé par Vichy et d’autres notables discutent longuement avec les Allemands. Le maire invite les employés de préfecture, les agents des PTT, du gaz, les électriciens, les cheminots, les chefs d’atelier et sous-chefs de la Marque, de la Manu, les entrepreneurs, les bouchers, les boulangers, les épiciers, les maraîchers, les pompiers, les services des eaux, les services de ravitaillement, à partir. Ils auront des autorisations de travail et ne devront pas porter d’armes. Les appelés de la liste se bousculent pour sortir. Albert(58) les regarde détaler avec envie. Lui a beau être un dresseur de canon hors pair, il ne fait pas partie de la liste. ** Allongée dans la chambre des Leboutie, Hortense par la fenêtre ce qui se passe sur la place. Tout à l’heure, il y a eu une ruée : quantité d’hommes sont sortis de la Manufacture : pas d’Albert. Elle continue de fixer le portail de la Manu. Elle espère, elle prie. Elle n’en peut plus de cette attente. Depuis qu’Albert est parti, elle ne comprend plus rien. Quand va-t-il revenir ? (59) Pour tenter de se calmer, elle écoute les enfants jouer avec les fils Leboutie, Paulo et Roger. André, lui, n’a pas été pris. Françoise a dit que son mari était infirme et les SS ont cédé. Hortense regrette de ne pas avoir fait de même. Françoise a essayé de la calmer. André est aux petits soins. (60) Un haut-parleur s’exprime au nom du préfet : il remercie la population d’avoir suivi les instructions, la vie normale va reprendre. Hortense pousse un cri de joie. Colette et Georges embrassent leur mère. ** Dans l’enceinte de la Manufacture, on organise les rangs. Quelque chose se prépare. Trois colonnes se dégagent : les très jeunes à gauche, les hommes de la quarantaine dans la file de droite, les autres au centre. (61) Les colonnes sont séparées par des SS en armes qui relèvent les identités. L’un d’eux semble être le chef, les SS l’appellent « capitaine Kowatsch ». Albert imagine déjà le peloton d’exécution. Le sort qu’il pensait plutôt réservé à Gilbert. Il aurait dû le rejoindre dans le maquis. Un médecin avec un brassard de la Croix-Rouge les rassure, il n’y aura pas d’exécutions. Les gars sont soulagés, y compris Albert. (62) Il essaie de sortir une cigarette. Un SS crie. Ce n’est pas lui qui est interpellé. Albert croit reconnaître ce soldat, peut-être une de ces sales gueules du SD, un gestapiste tortionnaire de l’hôtel Saint-Martin croisé sur les bords de la Corrèze. Il est bossu, parle français, les SS l’appellent Walter. Le SS continue ses invectives avec jubilation. Derrière lui, un homme dit à un jeune garçon de changer de file. (63) Et comment le garçon n’ose pas bouger, l’homme lui donne un coup de pied au derrière. Et le garçon change de rang. Albert rassemble ses forces. * Dans la cour, c’est plus calme. Albert s’appuie contre un arbre, allume une cigarette. Il compte bien s’évader. La voix du bossu résonne. (64) Il continue de pointer des types et d’examiner leurs cartes d’identité Une femme l’assiste, Paulette Geissler, la secrétaire que les boches ont placé à la Manu, la maîtresse de Brenner, le nouveau patron allemand. Elle parade au milieu des otages, désigne les sympathisants communistes. La voix du bossu se rapproche d’un garçon assis près du tilleul… et son index se pose sur la poitrine d’Albert. ** Hortense attend le retour de son mari. Elle a enfin consenti à se nourrir un peu. L’horloge des Leboutie sonne midi. (65) Mais elle ne peut rien avaler. Elle se demande pourquoi le contrôle d’identité prend autant de temps. L’arrivée en trombe des enfants la fait sursauter. Françoise entre à son tour, demande aux enfants de se calmer et propose à Georges de faire la lecture aux autres. De l’autre côté de la fenêtre, une rumeur d’agitation monte de la place. * Dans les rues alentour, les soldats allemands s’agitent et entrent dans les maisons. Hortense craint une nouvelle rafle. Elle ordonne à André de se cacher et Françoise l’entraîne dans un recoin de la cuisine pour se dissimuler. (66) Le son des bottes résonne dans le hall. Mais les soldats allemands ne frappent pas chez eux. Ils sonnent chez Madame Sourdeil. Ils lui demandent d’accéder au balcon puis ils quittent l’immeuble. Françoise décide de na pas encore libérer André. Elle rejoint la chambre où Hortense et les enfants attendent. Les garçons écoutent l’histoire tandis que Colette, le nez collé à la vitre dit : « Maman, pourquoi ils mettent des cordes ? »Françoise et Hortense se précipitent à la fenêtre et découvrent les cordes suspendues aux balcons de la place, se tordant entre les mains des SS qui les nouent. Elles comprennent que si les soldats ne sont pas entrés chez les Leboutie, c’est parce qu’ils ne possèdent pas de balcon ; tous ceux qui en sont dotés les (67) ont vus se faire harnacher de plusieurs cordes. C’est le cas de Madame Sourdeil qui passe une tête et leur dit : « Il paraît que ces messieurs installent le téléphone ». ** Dans le bâtiment 53 de la Manufacture, Albert a regagné le rang que la rumeur estime être « le plus mauvais », où le bossu l’a renvoyé avec un plaisir non dissimulé. Albert a obtempéré, persuadé que cette fois il ne pourra pas échapper à un départ pour l’Allemagne. Il songe maintenant à se cacher dans l’usine. C’est alors qu’il voit le bossu s’approcher d’un prêtre – le seul parmi les raflés, l’aumônier du lycée de Tulle – et l’entend lui demander : « Mon père, vous n’étiez pas au combat de l’École normale, hier ? »Le prêtre répond par la négative, le SS reprend : « Je suis l’un des 4survivants. Nous étions presque tous des Rhénans catholiques. Nous aurions bien voulu avoir un prêtre pour nous assister. L’un de mes camarades, blessé, souffrait tant qu’il s’est tiré une balle dans la tête ».Le SS (68) se tait un instant. Albert scrute ce visage qui laisse transparaître une telle dureté qu’il craint de le voir saisir sa mitraillette pour exécuter sur-le-champ le rang entier. L’abbé lui demande : « Je vous prie de m’avertir s’il y a des exécutions. – Il n’en est pas question pour le moment. S’il devait y en avoir, je vous ferai signe », dit Walter, et d’un geste de la main, il expédie le prêtre dans le rang des plus âgés, sur le trottoir d’en face. * A la surprise générale, à 12h30, les SS sont appelés pour le déjeuner, ils laissent aux sentinelles la garde des prisonniers. Un silence pesant tombe sur la Manufacture. Assommés par la chaleur, les 600 détenus se taisent. Suite aux multiples libérations du matin, il ne reste plus à la Manufacture que les hommes ordinaires, sans relations. (69) Ils attendent de connaître le sort que leur réservent les soldats allemands. Albert observe le bossu qui a choisi de ne pas partir déjeuner avec les autres. Il compte et recompte le groupe d’otages de la colonne du centre dont Albert fait partie. Quelques instants plus tôt, lorsqu’un patron a obtenu la libération d’un de ses employés, Walter l’a aussitôt remplacé par un prisonnier du rang de gauche. A présent que le nombre est atteint, il semble satisfait et envoie la groupe dans la petite cour de la Manufacture. Albert se dit qu’en ce vendredi, il reprendrait sa bicyclette pour rentrer chez lui. * Dans cette cour, Walter ne se laisse pas distraire par le départ de 60 hommes, il se remet au travail pour reconstituer un 2e groupe de taille équivalente. Le bal sinistre continue ainsi de longues heures, des identités 100 fois vérifiées, des hommes interrogés et déplacés et l’angoisse de ne pas savoir où cette loterie va les mener. Vers 15h30, le 2e groupe de prisonniers choisi par Walter disparaît aux côtés du 1er, sous le regard désemparé des autres qui ne comprennent (70) pas pourquoi eux ont échappé à l’obscur tri du bossu. Restés dans l’enceinte principale de la Manufacture, les 400 hommes aperçoivent le capitaine Kowatsch qui revient, accompagné du maire. Une agitation se fait sentir parmi les prisonniers qui espèrent de nouvelles libérations. Mais l’espoir s’envole dès les premières paroles du maire : « Voilà mes amis, j’ai une bien pénible nouvelle à vous annoncer, vous allez assister à l’exécution de terroristes. Je vous demande le plus grand calme. Ne faites aucun geste, ne dites aucune parole, ce serait encore pire ». Le silence se mêle à l’effroi et à la sidération. Ils se demandent de quels terroristes il parle. Les maquisards sont partis, il ne reste que des civils. Mais personne ne parle. Accablés, les hommes suivent les SS sur la place pour assister à l’exécution annoncée. Quant à l’abbé, il sort soudain des rangs et demande au maire d’interférer auprès des autorités allemandes afin qu’il puisse assister les(71) condamnés dans les derniers instants comme l’y autorise son sacerdoce. Le capitaine Kowatsch y consent, à condition qu’il fasse vite. * Dans la petite cour voisine, Albert et les 119 autres otages qui l’entourent n’ont rien entendu des propos du maire et ignorent toujours de qui les attend. Ils ont senti une peur irrépressible au moment où ils se sont vus mis à l’écart des autres prisonniers de l’enceinte. Ils pensent qu’ils vont être emmenés travailler en Allemagne. Ils voudraient questionner les gardes mais le danger est trop grand. Devant Albert, il y a un tout jeune homme rouquin à la chevelure aussi dense que son petit Georges. Il pense à son fils qu’il ne reverra certainement pas. Les scènes les plus banales lui reviennent en tête : Colette cueillant des cerises dans la ferme du Chastang, Hortense un jour de pique-nique, (72)Gilbert jouant de l’accordéon. La vision du prêtre marchant vers le garage interrompt sa rêverie. Un peloton de SS demande aux 10 premiers prisonniers du rang de s’avancer. Albert n’en fait pas partie. L’abbé s’adresse à eux mais il n’entend pas ses paroles. ** Hortense et Françoise se tiennent toujours devant la fenêtre de la chambre des Leboutie où André, libéré de sa cachette, les a rejointes. Longtemps ils ont cru aux rumeurs de l’installation du téléphone ou de la réparation des lignes de distribution électrique. Mais bientôt l’évidence s’est imposée. Françoise a envoyé les enfants dans la pièce d’à côté pour leur épargner la vue. Dehors, les cordes se sont multipliées, par dizaines,(73)suspendues aux réverbères, aux arbres, aux balcons de la place de Souilhac jusque de l’autre côté de la Corrèze, au-delà même de la gare. Et ce n’est pas fini : les SS se sont aperçus qu’ils n’avaient pas la quantité requise pour satisfaire aux ordres. Aussi prennent-ils chez l’habitant le nécessaire pour accomplir leur besogne. Il semble à Hortense que les cordes sont vivantes, à la recherche de leur proie. Elle manque de se trouver mal et Françoise essaie de la soustraire à cette cérémonie macabre. Mais rien ne peut arracher Hortense à son poste d’observation : « Tant que je surveille, il ne se passera rien ». Son regard protège Albert. Le maire va faire libérer d’autres prisonniers et ils sortiront jusqu’au dernier. Albert sera bientôt libéré. (74) Elle balaie le panorama de la place à la recherche d’un signe lui prouvant qu’elle a raison d’espérer. Près d’elle, deux soldats attachent des cordes à un tilleul. Une mélodie hurlante monte de la terrasse du Tivoli, un café à l’angle de la place et de la rue du Pont-Neuf. Des SS profitent des échelles pour voler des cerises dans les jardins. Au milieu des soldats, Paulette Geissler se donne en spectacle. Depuis l’Occupation, elle a pris pension au Nouvel-Hôtel près de la gare. Elle est parfaitement bilingue et personne ne sait si elle est française ou allemande. De nombreuses légendes circulent sur elle. (75) Son rire sardonique semble montrer une jubilation de sorcière alors qu’elle se laisse peloter par les soldats. Hortense soupçonne le directeur allemand de la Manufacture d’être l’amant de Frau Geissler. * Une voiture SS diffuse un message par haut-parleur : « Citoyens de Tulle ! Quarante soldats allemands ont été assassinés de la façon la plus abominable par les bandes communistes. La population paisible a subi la terreur. Les autorités militaires ne désirent que l’ordre et la tranquillité. La population loyale de la ville le désire également. La façon affreuse et lâche avec laquelle les soldats allemands ont été tués prouve que les éléments du communisme destructeur sont à l’œuvre… Pour les maquis et ceux qui les aident, il n’y a qu’une peine,(76)le supplice de la pendaison. »Hortense est prise d’un vertige. « 120 maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve ».Hortense s’effondre. Françoise la rattrape. Une plainte bestiale monte en elle. Françoise essaie de la soutenir. Tout à coup, elle perd les eaux : « Mon Dieu ! Pas mon bébé ! Laissez-le-moi ! » ** Comme l’a exigé le capitaine Kowatsch, la plupart des prisonniers se tiennent prêts à assister à l’exécution. Seuls demeurent dans la Manufacture les 120 condamnésqui ignorent toujours ce qui les attend. Ils ont vu les 10 premiers partir vers la place, soutenant l’un d’entre eux gravement blessé. Albert a senti l’angoisse le reprendre. (77)Au bout de quelques instants, il voit revenir le prêtre. Les gardes SS le poussent avec 9 autres prisonniers en direction du portail : ils sont les suivants. L’abbé marche à leurs côtés et leur dit : « Mes amis, vous allez comparaître devant Dieu. Il y a parmi vous des catholiques, des croyants. C’est le moment de recommander votre âme au Père qui va vous recevoir. Faites un geste de contrition, pour toutes vos fautes. Je vous donne l’absolution ». Beaucoup de condamnés tombent à genoux, y compris des non-croyants. L’absolution proposée par le prêtre leur apparaît comme le dernier geste d’humanité qui s’offre à eux. Alors que les SS les bousculent, Albert se demande de quoi il devrait se repentir. Il voudrait dire au revoir à Hortense et aux enfants. Il griffonne un mot. (78) Autour de lui, les autres écrivent des messages que le prêtre enfouit dans sa soutane. Les SS impatients, lient les mains des prisonniers et les pressent d’avancer. Le prêtre hâte l’absolution. Il achève sa phrase au moment mêmeoù les condamnés arrivés sur place découvrent les corps des 10 prisonniers qui les ont procédés. Ceux-ci pendent aux arbres, aux réverbères ou aux balcons des maisons.Alors l’émotion si longtemps contenue par les condamnés se met à céder face à l’abominable révélation de la mort à laquelle ils se savent promis. Une effroyable cohue secoue le groupe qui refuse de se rendre au gibet. Un SS casse la crosse de sa mitraillette sur le dos d’un homme qui tente de s’échapper et le force à se remettre en marche. En quelques minutes, les SS matent le groupe. (79)Les condamnés n’ont d’autre choix que d’avancer jusqu’au pied des échelles. Abasourdi, Albert ne sait où poser les yeux. Devant lui, gît la dépouille d’un Algérien, un de ses collègues à la Manu, qui n’a rien à voir avec cette guerre. Il essaie de voir la fenêtre des Leboutie. Un SS le pousse dans le dos alors qu’on passe déjà la corde au cou du jeune rouquin dont le SS ébouriffe la tignasse en riant. Chacun veut toucher la chevelure « porte-bonheur »(80)
Les SS renvoient le rouquin dans les rangs et choisissent un autre homme qui se croyait sauvé. Le rouquin rejoint la foule. * Albert voit, de loin, la silhouette d’un tourneur de la Manufacture qui gravit les barreaux d’une échelle appuyée contre un réverbère. Un SS lui passe le nœud autour du cou et donne un violent coup de pied à l’échelle qui le soutenait. Le pendu rend son dernier souffle. Paulette Geissler, la « Chienne de Tulle », s’approche pour rire du cadavre sous le regard sidéré des Tullistes : « Schweinehund ! »(« Chien de porc »). (81)** Françoise et André ne savent plus quoi faire pour contenir Hortense. Depuis qu’elle a vu qu’Albert se trouvait sur place, elle s’est relevée et hurle qu’elle veut descendre. « Ils vont me le pendre ! »Françoise a peur que les boches l’entendent. A côté, les enfants braillent. Françoise fait respirer de l’éther à Hortense qui s’abandonne à la douleur. Plus rien ne lui paraît réel. Françoise laisse entrer les enfants. (82)Colette se blottit contre sa mère. ** Dehors, les SS saisissent un condamné au réverbère du pont sur lequel est accrochée une corde. Le type est un joueur de rugby, un pilier du Sporting Club de Tulleque connaît Albert. Il se défend en donnant un coup de pied au SS chargé de lui passer la corde. Puis le rugbyman enjambe la rambarde et se jette dans la Corrèze. Les nazis lui tirent dessus mais l’homme a déjà succombé, la Corrèze est à sec. L’abbé récite la prière aux morts et se précipite vers un nouveau pendu. Le silence s’est imposé. Le sacrifice des condamnés a muselé les bouches. Un cri vient réveiller les spectateurs : (83)« Maman, dis-leur que je suis innocent ».Albert reconnaît le fils du boucher que l’on pend au crochet du magasin de sa famille, là où d’ordinaire on suspend la viande. Son père est là. * Abruti par les scènes effroyables qui se succèdent sous ses yeux, Albert semble maintenant absent à lui-même. Il sait que c’est son tour. Le cri de l’ordre en allemand retentit. (84) ** André appelle Georges et Colette et les pousse dans la chambre pour leur éviter ce spectacle. Hortense voit le nœud autour du cou d’Albert. Un SS donne un coup de pied dans l’échelle.Françoise crie mais Hortense ne l’entend pas, elle se raidit comme si elle allait succomber à une attaque. On pend Albert, ses dernières secousses la traversent, elle se voit avec lui, tous deux suspendus au grand tilleul de la place de Souilhac, elle se sent mollir, se balance au même rythme que lui, comme s’ils se berçaient à l’unisson.(85) Elle perd pied. A partir de cet instanttout se fait sans elle. Au bout du lit, Françoise la sort de sa torpeur : « Pousse, ma belle, pousse ! » Elle accouche. Françoise coupe le cordon ombilical et saisit le corps minuscule. « C’est une fille ! » Le cri arrive. (86)Françoise emmaillote le bébé et le pose sur sa mère. Mais celle-ci est incapable de réagir. Françoise reprend le bébé. (87)
4. La 236e compagnie FTP et ses prisonniers.Achille a tenu la promesse qu’il avait faite au maire : le groupe de la 236e compagnie FTPa bien quitté la grange et la commune de Naves comme prévu avant l’aube, avec ses prisonniers, afin d’éviter de faire courir un risque à la population. En ce samedi 10 juin, voilà 2 joursque les hommes marchent à l’écart des routes pour éviter les patrouilles allemandes. Ils coupent à travers champs, enjambent les ruisseaux. D’une ferme à l’autre, Achille tente d’obtenir de l’eau et des vivres, pour reconstituer les forces des hommes et des prisonniers. Craintifs, les paysansleur demandent de filer au plus vite. Gilbert s’inquiète de la distance qu’il leur reste à parcourir jusqu’au maquis de Meymac. (88) A Tulleles maquisards avaient capturé une soixantaine de prisonniersmais ils en avaient perdu quelques-uns en chemin : des blessés incapables de marcher abandonnés sur les hauteurs de la Croix de Bar, mort d’un adjudant de la Gestapolors d’une tentative d’évasion, d’autres évasions réussis. Ils ne sont plus que 54. Gilbert s’inquiète pour Albert et Hortense. Il en a fait des cauchemars, s’imaginant que les SS mettaient le feu à Tulle pour se venger de l’attaque de l’École normale. (89)Les Allemands avaient forcément fouillé la ville à la recherche des Résistants pour leur faire payer. Il sent monter en lui une haine qu’il dirige à présent contre les prisonniers. La plupart sont de nationalité allemande et font partie du 95e régiment de sécurité de la Wehrmacht. Mais leurs rangs comprennent aussi des camarades pris à l’ennemi, des soldats polonais qui, après avoir combattu contre le Reich, se sont retrouvés contraints d’endosser l’uniforme allemand. Rien ne les distingue des Allemands. Beaucoup de ces soldats n’ont rejoint les rangs de la Wehrmacht que par crainte d’être exécutés. Une lueur au fond de leurs yeux révèle leur détresse de se retrouver à combattre une cause qui n’est pas la leur. (90) Une vingtaine de prisonniers relèvent de la Feldengendarmerie, la police militaire qui traque les déserteurs de l’armée allemande. Achille constate que les prisonniers ne parlent pas entre eux. Le jour avance et ils commencent à manquer d’eau. Gilbert pense aux problèmes d’organisation qui les attendent, notamment celui de la nourriture. Armand(« la Pie »)s’en est enquis auprès d’Achille qui l’a rembarré, mais qui s’inquiétait lui aussi. Qu’allaient-ils faire des prisonniers ? Les FTP ne disposaient d’aucune prison, d’aucun lieu pour les garder. (91) Il allait falloir les accompagner en permanence. Et les maquisards n’étaient pas nombreux. Achille allait devoir se renseigner auprès des grands chefs de la Résistance. Comment s’étaient-ils retrouvés dans ce pétrin ? Les Allemands s’étaient rendus. Les maquisards n’avaient pas d’autre choix que de les faire prisonniers. L’envie de les fusiller à Tulle ne manquait pas, mais multiplier les morts aurait risqué de provoquer des représailles. Ils avaient bien fait de les emmener. Ils empruntent à présent une ancienne voie romaine en direction du plateau de Millevaches. (92) * Fourbus, ils arrivent dans le hameau de Maussac-Gare. Les habitants jettent un regard inquiet à cette colonne d’hommes susceptibles d’attirer des ennuis. Beaucoup de villageois rentrent précipitamment et ferment leurs volets. Depuis quelques joursdéjà, ils ont eu droit à un sacré remue-ménage : postes de télécommunications coupés, gendarmeries investis pour récupérer des armes. La population en garde un souvenir cuisant. Dans les maquis de Haute-Corrèze, les maquis inspirent autant de crainte que de fierté. Les habitants les soutiennent mais les maquis font aussi la loi. Les paysans n’ont pas d’autre choix que d’accepter leur présence et les risques qui vont avec. D’autant que la plupart de leurs fils les ont rejoints. (93) Ici les délateurs et les collabos finissent souvent au fond d’un puits ou enterrés sous un arbre. Achille sait bien que les maires ne feront aucune difficulté en les voyant passer. Et si un maire s’amusait à avertir les autorités, les camarades des FTP auraient vite fait de le réduire au silence. 2h plus tard, le groupe entre dans la commune de Meymac et fait une brève halte au café. Une rumeur évoque une tragédie dans la commune d’Ussel, ils parlent d’une quarantaine de maquisards abattus par les boches sur la place Voltaire– des pertes énormes à l’échelle des Francs-Tireurs. Des Résistants usselloiset des rescapésont averti les chefs des FTP. Les hommes d’Achille sont secoués par la nouvelle : Ussel est tout près, le danger se rapproche, la guerre n’est pas finie. Gilbert pense à Tulle, (94) il demande au cafetier s’il a des nouvelles. La question de Gilbert reste sans réponse. Les hommes franchissent les derniers kilomètres qui les séparent de leur camp : le hameau du Vert, puis, enfin, le bois d’Encaux. * Plus d’une semaine avant l’arrivée du groupe d’Achille et de ses prisonniers, un autre événement s’était produit non loin de Meymac. D’autres camarades de la 236e FTP (installés dans le maquis de Saint-Pardoux-le-Neuf) avaient reçu des informations à propos d’une femme françaisesoupçonnée d’être une indicatrice de la Gestapo. Trois Résistantsl’avaient kidnappée en gare d’Aix-la-Marsalouse, (95) et l’avaient ramenée dans le camp de Saint-Pardoux. Au bout d’une dizaine de jours, il devint évident que cette femme était un poids qui faisait courir un danger aux Résistants. * A peine arrivé au maquis, Achille voit débarquer les camarades avec la jeune femme. Comme s’il n’avait pas déjà assez à faire avec sa cinquantaine de prisonniers. Soudain, un sifflement annonce la venue d’un agent de liaison. Un jeune homme descend de sa bicyclette. Il y a du nouveau, les chefs de l’Interrégion doivent se réunir pour décider du sort (96) des prisonniers. Le garçon ajoute, à voix basse : « Il s’est passé des choses graves à Tulle ». Alarmé, Gilbert tend l’oreille. Mais Achille prend le jeune messager à part pour entendre seul la fin du récit. (97)
5. Lammerding et Oradour-sur-Glane.La dernière-née a des traits doux et réguliers. Ses yeux sont longtemps demeurés clos. Elle a alterné les temps de sommeil profond avec de légers mouvements de la tête. Françoise a fini par s’inquiéter. Elle a donc décidé de poser le bébé sur Hortense, restée immobile sur le lit. Hortense tardait à réagir, comme si elle était absente. (98)Françoise lui dit de regarder sa fille, mais tout son être reste accroché à Albert. Albert pendu à un tilleul. Françoise caressait la joue du bébé pour le stimuler. Elle plaça la petite sur la poitrine de sa mère pour l’inciter à téter. Françoise avait de l’expérience. Dans leur village de Chastang, les femmes préféraient voir sa mère plutôt que la sage-femme. Françoise l’avait vue faire des dizaines de fois. Elle devait maintenant trouver un moyen de guérir Hortense. (99) Les lèvres du bébé attrapèrent le sein. Françoise réajusta sa position. La petite ouvrit les paupières : « Hortense, regarde ! Les yeux d’Albert ! » Cet enfant, c’était sa vengeance contre les boches. ** De l’autre côté de la fenêtre, l’abbé passa l’après-mididu 9 juinà faire des allers et retours entre la Manufacture d’armes et la place de Souilhac, pour accompagner les condamnés sur le court trajet qui les menait à leur exécution. Dernier interlocuteur des condamnés, (100) il prononçait des paroles sacrées que la religion offrait en réconfort lorsque la fin approchait. Peu importait leur foi, un être les regardait, entendait leur peur. L’abbé les bénissait. Sa triste mission achevée auprès de ces 10 hommes, l’abbé rejoignit la Manufacture afin de recommencer avec le dernier groupe de condamnés. En entrant dans l’enceinte, il croisa le SSbossu Walter qui le guettait. Le SS semblait désireux d’évoquer sa foi chrétienne et ses souvenirs de jeunesse dans un établissement religieux de Belgique où il avait appris le français. Il avait même pensé à se faire prêtre. (101) « Si je me suis engagé dans la Gestapo, c’est surtout pour éviter de partir sur le front de l’Est ».L’abbé lui demanda comment, en tant que chrétien, il pouvait accepter qu’on pende des innocents. « Ce n’est pas moi. Ce sont les soldats de la division Das Reich qui obéissent aux ordres du général Lammerding. En tant que membre du Sipo-SD de Tulle, il m’a été demandé de choisir des hommes parmi les otages ».Le bossu signifia que ce qui comptait, c’était de respecter le nombre d’exécutions décidé par Lammerding – 120 pendus – et que le tri importait peu puisque, selon lui, tous les Tullistes étaient coupables car ils étaient soit des maquisards, soit leurs complices.
Quand l’abbé répliqua que les combattants de l’attaque de Tulle ne pouvaient pas être parmi eux puisqu’ils avaient rejoint le soir même leurs maquis, Walter rétorqua d’un ton détaché : « Que voulez-vous, les bons paient pour les mauvais. Je n’y peux rien ».L’abbé n’avait pas dit son dernier mot. Sûr de son ascendant sur le SS ; il l’implora en tant que chrétien d’épargner les derniers condamnés, allant jusqu’à brandir la menace d’un jugement des hommes et de Dieu. « Je ne suis qu’un simple exécutant qui obéit aux ordres du général Lammerding. – Le général ne viendra pas compter les pendus. – Non, il est reparti ».(102)Le prêtre vit renaître l’espoir sur le visage des condamnés. « Si ce groupe ne part pas, ils croiront que je désobéis aux ordres du général Lammerding, et vous et moi nous serons fusillés », dit Walter. L’espoir s’envola pour les derniers condamnés. Le prêtre proposa de sauver 3 hommes sur le dernier groupe de 13 personnes, ce qui fut accepté. ** Les dernières exécutions eurent lieuce même juin,autour de 19h. Les SS qui s’étaient portés volontaires pour prendre les otages marchaient la tête haute, pleins du sentiment du devoir accompli. Personne ne s’était élevé contre le massacre ordonné par le général Lammerding, personne n’avait brisé le silence des condamnésni de leurs spectateurssidérés. Pour les SS de la Das Reich qui avaient (103) appris le goût du sang durant leur campagne en Europe de l’Est, tout cela était normal : ils avaient obéi aux ordres et vengé les 40 soldats allemands tués lors de l’attaque de Tulle. Peu importait qu’on ait pendu des civils, des innocents, du moment que leur nombre était supérieur à celui des victimes allemandes. En les exécutant aux yeux de tous, en décidant de les pendre aux balcons de leurs familles ou aux réverbères de leurs rues, ils avaient fait bien plus que cela. C’était une ville qu’ils avaient suppliciée, projetée en enfer. Tulle avait vu mourir 99 des siens, et pour les rescapés, les témoins, c’est presque pire. Assister au massacre avait constitué une torture en soi et, s’ils étaient en vie, une part d’eux risquait bien de ne jamais en revenir, figée dans cet instant du drame où la mort les avait frôlés avant de s’abattre sur d’autres par hasard. Du reste, on ignorait pourquoi les pendaisons avaient cessé à 99 au lieu des 120 ordonnées par Lammerding. Les SS en avaient-ils assez d’œuvrer sous cette chaleur ? Avaient-ils manqué de cordes ? Ou était-ce Walter qui avait fini par écouter le prêtre ? Nul ne le savait.* Après être restés exposés un long moment, les corps furent finalement dépendus dans la soirée, puis entassés. Les SS avaient demandé des volontaires pour les enterrer : des garçons des Chantiers de jeunessefurent désignés pour creuser une fosse dans la décharge municipale de Cueille, au sud de la ville. Les jeunes gens partirent avec pelles et pioches. (104) Les garçons de la ville reconnurent certains hommes parmi les 99 pendus. Alors qu’ils creusaient, ils avaient peur de se faire tirer dans le dos par les SS qui les surveillaient. En ville, la population ne savait plus à quoi s’attendre. Les exécutions avaient cessé. La division Das Reich était toujours là, encerclant la ville. Personne ne savait non plus quels ordres avait donnés Lammerding concernant les prisonniers qui n’avaient pas été pendus. Il en restait plusieurs centaines sur la place de Souilhac. Les SS décidèrent de les ramener à l’intérieur de la Manufacture pour la nuit. ** Ce même soir, chez les Leboutie, Georges et Colette faisaient la connaissance de leur petite sœur. Ils avaient passé l’après-midiavec André et ses fils dans la pièce d’à côté. Tout avait été fait pour leur épargner la vision horrible de la pendaison de leur père et du désespoir de leur mère. André avait esquivé des questions. Chaque fois que les enfants réclamaient leur mère, André trouvait un moyen de détourner leur attention. (105) Distraire les enfants l’avait distrait lui-même. Le spectacle du bébé et de sa mère, après cette journée funeste, fit diversion. Hortense était un peu mieux depuis qu’elle avait retrouvé Colette et Georges. Le bébé était enveloppé contre elle. L’enfant dormait, épuisé par les tétées, sous le regard des aînés. Les mots d’enfants ébauchèrent un sourire sur le visage d’Hortense mais bientôt la pensée d’Albert la reprit. Françoise s’en aperçut (106) et détourna son attention en lui demandant comment elle allait appeler le bébé : « Louise ». Louis était le 2e prénom d’Albert. La prématurée avait besoin de se battre pour survivre. Françoise prenait soin d’elle. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que, si elle la posait, les fantômes des pendus viendraient la prendre et l’emmèneraient avec eux. ** Le 10 juin, Tulle se réveilla abasourdie, anéantie par les événements de la veilleet affolée à l’idée de ce qui risquait encore d’advenir. On ne connaissait pas l’identité de tous les pendus ; ceux qui n’avaient pas assisté directement aux exécutions ignoraient su leurs proches étaient morts ou s’ils se trouvaient encore dans la Manufacture. Aucune information ne parvenait des autorités locales (107) qui avaient été discréditées par leur passivité face au massacre, pour ne pas dire leur complicité. La division Das Reich et ses blindés étaient encore en ville. On voyait les SS, arrogants, arpenter les rues. Au matin, lorsqu’ils avaient crié : « Tous ceux du centre d’apprentissage, en rang dehors ! », un des jeunes raflés en avait profité pour se mêler aux apprentis et se faufiler vers la sortie. Puis il était rentré chez lui. Tôt le matin, Hortense avait vu, par la fenêtre, à l’entrée de la Manufacture, un type de la préfecture parlementer avec le capitaine Kowatsch. De nouvelles libérations de prisonniers avaient suivi. Hortense avait regardé la procession des chanceux qui avaient obtenu de sortir. Et elle avait repensé à Albert. (108) Par réflexe, sa main toucha son ventre, désormais vide. Elle fut prise de panique. Françoise accourut avec la petite. Hortense la prit. Devant la Manu se trouvait maintenant amassée une foule de femmes de tous âges, dont le mari, le fils ou le frère étaient encore gardés en otages par les SS. Elles brandissaient des colis qu’elles confiaient aux infirmières de la Croix-Rouge. Si les colis revenaient du bâtiment 26sans avoir trouvé de destinataire, on était fixé. (109)L’homme n’était plus là, il avait été pendu. Alors, elles s’effondraient. * L’après-midi, une dizaine de camions militaires avaient été dépêchés sur la place de Souilhac. On y avait fait grimper les otages restants, 300 environ. Ils avaient entendu les SS menacer : « Si l’un d’entre vous s’évade, on fusille tout le camion ».Les hommes n’osaient pas bouger. Hortense entendit une femme appeler son mari : « Riton ! »Une voix à l’intérieur d’un camion lui répondit : « Je suis là ! »La femme s’approcha mais un SS fit tomber la bâche. Les camions se mirent en marche La Das Reich quittait Tulle, emportant sa cargaison de prisonniers. On les avait vus prendre la route de Brive en direction de Limoges. Ou allait-on les conduire ? Les Tullistes l’ignoraient. Ils ne savaient pas non plus que la Das Reich n’était pas au complet à Tulle et qu’au même moment une fraction de ses hommes avait envahi, sur ordre du général Lammerding, le petit village d’Oradour-sur-Glane, situé à une centaine de kilomètres de là, dans le département voisin. ** (110)Le 11 juin, de terribles nouvelles parvinrent aux oreilles de « Rivière », le chef de la FTP en charge de la direction militaire de toute la région. Après les pendaisons de Tulle et les arrestations, on pensait avoir touché le fond, être descendu en enfer. Un agent de liaison était venu informer Rivière qu’à Oradour, « ça avait été bien pire ».
Oradour-sur-Glane. Une colonne de blindés de la Das Reich, dirigée par Adolf Diekmann, un commandant de Lammerding, avait franchi le pont au-dessus de la Glane, le lendemaindu massacre de Tulle : comme là-bas, les SS avaient bouclé toutes les issues du village et raflé les habitants. Un contrôle d’identité avait été pris comme prétexte pour contraindre hommes, femmes et enfants à se rassembler sur le champ de foire. Ils avaient également prétexté des représailles, affirmant au maire qu’ils cherchaient « le commandant Kämpfe, enlevé par les terroristes ». Mais à Oradour, les SS avaient aussi raflé les enfants. Ceux-ci étaient nombreux, la commune possédant deux écoles qui accueillaient les élèves des hameaux alentour, et une 3e pour les enfants réfugiés d’Alsace. Les soldats de la Das Reich avaient suivi les ordres de leur chef et appliqué les méthodes qui leur étaient familières : ils avaient enfermé les enfants avec leurs mères et leur institutrice dans l’église, seul lieu suffisamment vaste pour pouvoir les contenir tous, et y avaient mis le feu.Dans l’après-midi, les cris de centaines de petits êtres brûlés vifs s’en étaient échappés, se propageant comme en écho aux derniers gémissements de leurs pères et de leurs frères qu’on mitraillait au même instant dans les granges, des caves ou des garages avaient été brûlées dans leur propre maison : (111) le boulanger et les siens dans le four à pain, les invalides dans la chambre dont ils ne pouvaient pas s’échapper. En fin d’après-midi, le commandant Diekmann avait même envoyé des soldats récupérer du matériel de combustion à Limoges pour achever d’incendier les corps et en effacer les traces. Le soir venu, le petit village d’Oradour n’était plus qu’un gigantesque brasier où se consumaient les cendres de plus de 600 innocents. Quant à la division blindée, elle avait emporté un véritable butin, fruit de ses pillages : une voiture chargée de bouteilles de vin, de vivres, de lapins et de volailles décapitées.
L’agent de liaison tenait ses informations de la bouche même de l’un des rares survivants. Il avait accouru dès qu’il avait pu, car on disait que la Das Reich rôdait encore dans les environs, qu’elle n’avait pas encore quitté les monts de Blond. Le chef FTP ne parvenait pas à identifier la cause de ces atrocités. La libération de Tulle avait peut-être été la cause des représailles mais il n’y avait pas de maquis à Oradour-sur-Glane et l’enlèvement de Kämpfe avait eu lieu à plus de 50km. Pour le commandant Rivière, les choses étaient claires : ayant appris la nouvelle du débarquement allié, les soldats de la Das Reich étaient devenus les fauves du nazisme, des bêtes sauvages prêtes à exterminer tout ce qu’elles trouveraient sur leur route jusqu’à leur arrivée en Normandie.(112)Rivière demanda à l’agent de communiquer un ordre urgent à Meymac, dans le maquis d’Achille : il fallait sonder les prisonniers de la Wehrmacht, évaluer leur degré d’endoctrinement, voir si certains d’entre eux étaient disposés à rejoindre la Résistance. Ceux qui se désolidariseraient de la cause nazie seraient mis sous surveillance en attendant qu’on puisse s’assurer de leur loyauté. Les autres devraient être passés par les armes.(113)
6. Les exécutions de Meymac. Sur les hauteurs de Meymac, dans le bois d’Encaux, 46 soldats de la Wehrmacht creusent la terre sous une chaleur accablante. Achille et ses hommes ont demandé des pelles et des pioches aux paysans du coin pour que les hommes aménagent deux fosses. La prisonnière gestapiste les regarde, assise entre deux maquisards. Peu de chances qu’on les repère ici. Les maquisards et les prisonniers ont appris la nouvelle quelques heures plus tôt. Gilbert était sorti de la grange pour accompagner un Allemand qui voulait se soulager. (114) Il avait l’air effrayé comme le jeune Armandle jour oùAchille l’avait tenu en joue, alors qu’il s’était endormi. Gilbert, lui, n’était pas attendri par l’Allemand. Si ça ne tenait qu’à lui… (115) Il voulait savoir ce qui s’était passé à Tulle, il s’inquiétait pour les Chambel. De son côté, Achille avait reçu le message de Rivière. Ce qui s’était passé à Oradour était au-delà de tout. Sur la route vers la Normandie, la Das Reich n’en finissait plus de massacrer, ça le rendait malade. D’autant plus qu’Achille savait que la Das Reich était truffée d’Alsaciens, comme lui qui était né à Cologne. Il ne comprenait pas que le nazisme ait pu à ce point griller la cervelle des hommes. Il n’avait pas osé parler tout de suite à ses gars des pendaisons de Tulle. Il savait que certains, comme Gilbert, avait de la famille là-bas. Il n’avait pas d’autre choix à présent que d’exécuter les ordres de Rivière. Il avait passé des heures à s’entretenir avec chacun des soldats allemands, les avait sortis un par un de la grange pour les emmener à l’abri des regards, sous le grand chêne, s’adressant à eux dans son meilleur allemand, s’employant à distinguer les nazis convaincus des (116)soldats enrôlés de force dans la Wehrmacht. Ça lui avait pris un temps fou. Finalement, 8 des 54 prisonniersavaient accepté de rejoindre le maquis. La plupart étaient des Polonais de Silésie. Certains pouvaient être tentés de faire semblant pour s’enfuir à la première occasion et les dénoncer. Achille les avait mis à l’écart. Quant aux prisonniers, Achille leur avait annoncé qu’ils allaient être exécutés. Connaissant ce qui les attend, ils font tout à présent pour ralentir l’opération. Ça énerve Gilbert qui est pressé d’en finir. (117) Il est à bout Quand Achille a parlé des pendaisons, il est parti dans les bois et il s’est mis à crier. Sur les 99 pendus, il en connaissait forcément un. Achille savait que les terribles nouvelles de Tulle et d’Oradour lui faciliteraient la tâche même si ces Allemands-là n’étaient pas les responsables directs du drame. Il demande à présent aux maquisards de se réunir autour des deux fosses et ordonne d’une voix : « Chacun tue son bonhomme, c’est compris ? » Tout le monde acquiesce. Comme personne n’est volontaire pour tuer la gestapiste, Achille décide donc (118) de procéder à un tirage au sort ; ça tombe sur Armand qui se met à paniquer. « Écoute-moi bien, dit Gilbert, on est en guerre et ce n’est pas une femme que tu vois là, c’est une collabo. Mets-toi bien ça dans le crâne ».Achille fait signe aux maquisards de se mettre en position. Et puis, les coups partent, les uns après les autres. 47 cadavresgisent dans les deux fosses. Les maquisards ne sont pas habitués à tant de morts. Ils les recouvrent de chaux. Ils se disent qu’ils finiront par oublier de ce qui s’est passé ce 12 juin, dans les collines de Meymac. Gilbert, mélancolique, a besoin de parler. Quand il s’approche d’Achille, il voit qu’il est en train de pleurer. ** (119)Au bout d’une semaine, la petite avait atteint un poids convenable et elle ouvrait chaque jour un peu plus de grands yeux éveillés. Restaient ce froncement de sourcils et ses hurlements inarrêtables. Ces larmes ravivaient le chagrin d’Hortense. Dans cette situation, un retour chez elle, à l’appartement du Canton, était inenvisageable. André fit prévenir ses parents. Un voisin se rendit à vélo jusqu’au Chastang pour les informer du massacre de Tulle et de la mort d’Albert. Bouleversée, la mère d’Hortense exigea qu’on l’emmène sur-le-champ au chevet de sa fille. Les enfants se jetèrent dans les bras de leur grand-mère (120) et ils pleurèrent. Puis, la grand-mère leur parla de leur petite sœur. Hortense attendait sa mère avec impatience. En la voyant, elle eut la confirmation de l’ampleur du drame qu’elle vivait. (121) La présence de sa mère était d’un réconfort inestimable. Georges et Colette montrèrent du doigt le bébé, installée dans un berceau de fortune. La grand-mère prit délicatement l’enfant et annonça qu’ils allaient rentrer à la maison. * Les jours suivant le départ de la Das Reich, l’abbé fut de nouveau sollicité pour une mission pénible. Les autorités préfectorales le chargèrent de restituer, en main propre, les effets personnels que lui avaient confiés les condamnés avant leur supplice. Grâce à ces objets, on avait pu établir (122) l’identité de la moitié des pendus. L’autre moitié demeurait anonyme et leurs proches étaient dans une cruelle incertitude : les hommes partis en camion vers Limoges étaient-ils toujours en vie ? Interdire de dresser une liste précise des suppliciés et les priver d’une sépulture faisait partie des méthodes de la Das Reich et des plans du général Lammerding qui espérait ainsi faire naître une rancœur à l’égard des maquis et diviser la population de Tulle. L’abbé savait que l’opération serait particulièrement difficile. Il commença son éprouvante tournée en compagnie d’un représentant de la Croix-Rouge. Tous deux refirent le trajet macabre : le bas de la côte de Poissac, la place de Souilhac, le Pont-Neuf et la gare, jusqu’à l’avenue Victor-Hugo. Ils passèrent devant les réverbères et les balcons où les 99 cordes étaient encore suspendues. Ils allèrent jusqu’au centre et sur les hauteurs de Tulle : il y avait des familles de pendus dans tous les quartiers de la ville. Ils frappèrent des jours durantaux portes des parents et des épouses l’un des premières visites fut pour la mère d’un jeune condamné. 3 des voisines décidèrent de l’accompagner pour soutenir leur amie. La mère accueillit les 2 hommes avec calme. Alors que le prêtre prononçait la formule convenue : « J’ai la(123)douleur de vous annoncer que votre fils est parti… », la mère le coupa net : « Vous pouvez me parler librement, je sais de source sûre que mon fils n’a pas été pendu ». Elle expliqua que ses voisines l’avaient vu, le 10 juin, dans l’un des camions en partance pour Limoges. L’abbé sortit le portefeuille que le jeune homme lui avait confié avant de partir au supplice. Le prêtre refusait de la brusquer. Le représentant de la Croix-Rouge ne parvint pas davantage à la convaincre. Les deux hommes s’apprêtaient à sortir lorsque les voisines passèrent aux aveux : personne n’avait vu son fils dans les camions, elles avaient dit cela pour la protéger. La mère blêmit et se mit en colère contre l’abbé. Le représentant de la Croix-Rouge et les voisines durent intervenir pour l’empêcher de faire la peau au prêtre qui lui apportait la mauvaise nouvelle. (124) C’est avec prudence qu’il aborde ce matinla visite prévue chez Hortense. Il est déjà passé mais la famille était encore chez les Leboutie et la porte restée close. Aujourd’hui, il descend du quartier de la cathédrale et traverse le pont en direction du Canton, croisant des visages livides et inconsolables. La grand-mère l’attend sur le seuil. Hortense commence à retrouver ses repères depuis qu’elle est rentrée chez elle. Elle a repris des activités et sa mère évite de mentionner le nom d’Albert devant elle. Elle compte sur le tempspour atténuer le chagrin. (125)Hortense est jeune et les enfants petits. En attendant que le tempsfasse son œuvre, elle a décidé de faire barrage à tout ce qui pourrait remuer le couteau dans la plaie. A cet égard, la venue du prêtre représente un danger. Elle sait que l’abbé était dans la Manufacturele 9 juinet qu’il a accompagné les condamnés jusqu’à la corde. Elle sait qu’Hortense et fragile. Elle entraîne l’abbé sur les quais de la Corrèze. L’abbé lui explique sa mission : informer la veuve et lui remettre les objets confiés par le défunt. « Il n’y a rien à annoncer, ma fille était là, elle a tout vu. Elle en a même accouché… Ma fille n’est pas en état de recevoir des visites ».L’homme d’Eglise acquiesce et sort des poches de sa soutane le couteau d’Albert ainsi que son portefeuille. Et il conseille de faire baptiser la petite fille. (126) Ce conseil ravive l’angoisse et les superstitions de la grand-mère concernant l’enfant, née sous de mauvais auspices. Elle emmènera la petite consulter la guérisseuse du Chastang. De retour dans l’appartement, elle trouve sa fille en train de nourrir l’enfant. Elle se précipite dans la chambre des enfants et, à l’abri des regards, sort les affaires d’Albert. Dans le portefeuille, elle découvre les derniers mots de son gendre : « Ma chérie, si le bébé est un garçon, donne-lui mon prénom. Embrasse fort les enfants. Je vous emmène dans mon cœur ». Elle s’empresse de mettre tout dans son tablier. Un jour, peut-être, Hortense et les enfants pourront lire ce mot. Mais pour l’heure, elle en est sûre : il vaut mieux se taire. **
Après le massacre, les Tullistes se trouvent contraints de vivre avec leurs bourreaux : malgré le départ de la Das Reich, les Allemands sont encore plus nombreux qu’avant. D’autres unités SS(127) ont pris le relais, alimentant la haine et répandant la terreur. La présence des miliciens intensifie les rancœurs. Depuis le 9 juin, on torture dans le laboratoire de chimie de la Manufacture. Les infirmièresde l’usine y voient le gestapiste Walter, avec une matraque, accompagné de miliciens qui font du zèle. Lorsque les portes s’ouvrent, elles découvrent les visages tuméfiés et brûlés des Tullistes soupçonnés d’avoir aidé le maquis. Chaque jour, leur état se dégrade. Les femmes ne sont pas plus épargnées. Les infirmières ne savent plus quels soins prodiguer aux prisonniers. (128) Lorsque les infirmières sortent de la Manufacture, les mères leur demandent des nouvelles. Un jour, une infirmière comprend qu’elle est menacée, qu’elle sera la prochaine prisonnière du laboratoire, elle quitte la ville. Bientôt c’est à l’échelle de toute la ville que le cauchemar recommence. Le 20 juin, une nouvelle rafle est organisée sous le prétexte d’un contrôle d’identité. Les hommes âgés de 18 à 45 anssont de nouveau emmenés dans l’enceinte de la Manufacture et alignés en rang. Comme la 1ère fois, le bossu Walter opère son tri. Les otages voient se rouvrir les portes d’un enfer auquel ils pensaient avoir échappé. Toutefois, les événements prennent une autre tournure : un examen médical est imposé, on vérifie que les otages sélectionnés sont en état de travailler, et cette fois, les médecins françaiset un médecin allemand courageux, le docteur Schmidts’entendent pour déclarer (129) un maximum de prisonniers inaptes. La majorité des 300 hommesest rassemblée. Il en reste 75. On les envoie travailler à Graz, en Autriche. (130)
7. Déportations, réactions, agitation. On était resté un tempssans nouvelles des otages emmenés dans des camions le lendemaindes pendaisons. On priait pour eux qu’ils aient été eux aussi envoyés travailler en Autriche ou en Allemagne. La Das Reich les avait livrés à Limoges à des soldats allemands et à des miliciens, qui après de nouveaux tris avaient finalement relâché la moitié d’entre eux. Leur retour à Tulle avait ravivé l’espoir des familles ; mais les 149 prisonniers restantsavaient été embarqués dans des trains censés transporter des Résistants. Le rouquin sauvé de la corde était parmi eux. * Il se trouve à présent dans un wagon à bestiaux fermé par de grandes barres de fer. Il est parvenu à se positionner près d’une des rares ouvertures grillagées. Il tente de respirer un peu d’air qui lui parvient du dehors. (131) Voilà 3 joursqu’ils sont partis. Ils endurent ce nouveau calvaire sans rien savoir de leur destination. Le jeune rouquin essaye de faire abstraction des cris et des sanglots autour de lui. Il fredonne une vieille comptine en patois et pense à sa mère. S’il a survécu à la corde, c’est bien qu’il doit vivre. Il peine à respirer. Bientôt l’oxygène lui manque. Le train s’arrête. Dans le wagon, l’air devient irrespirable. Sur un quai, des prisonniers aperçoivent la Croix-Rouge qui, prévenue de leur passage, tente de les ravitailler ; ils réclament de l’eau. Mais les nazis font barrage et le train repart. Le rouquin traverse les ténèbres. Autour de lui, des insultes et des coups. Des dizaines de prisonniers perdent la raison en s’en prenant à leurs voisins. (132)Le jeune rouquin implore qu’on le laisse partir. S’il vacille, il sera piétiné, alors il résiste. Lors d’une nouvelle halte, les prisonniers supplient qu’on dégage les morts. Mais les nazis refusent. Le rouquin pense à sa mère, à Tulle, à Albert Chambel qui l’a rassuré comme un père. Il se sent partir quand la nuit déverse une pluie d’été qui lui permet de finir le trajet debout : Metz, Sarrebourg, Haguenau, Ulm, Augsbourg, Munich. Lorsque le train entre au camp de Dachau, le 5 juillet, 33 de ses compagnons tullistes manquent à l’appel. * Ce matin, Hortense se rend au lavoir. Elle enjambe le chat et dépose les draps (133) et le linge dans la brouette que le petit Georges l’aide à pousser. Heureusement, le lavoir n’est pas loin, il suffit de traverser le pont et de descendre sur les rives de la Corrèze. Un plan incliné y accueille les femmes du centre-ville et du quartier de Canton. Hortense s’installe à côté d’une voisine. Le quartier regorge de veuves comme elle et d’orphelins, ou de femmes sans nouvelles de leur mari. Elle trouve du réconfort à les écouter parler pendant que leurs enfants jouent un peu plus loin. Colette a préféré rester à la maison avec sa grand-mère et le bébé Louise. Hortense se met à l’ouvrage avec sa brosse en écoutant la veuve à ses côtés, qui raconte une entrevue houleuse avec le préfet. (134) Comment pouvait-elle être sûre que son mari ait fait partie des pendus ? avait dit le préfet. La veuve lui avait parlé du portefeuille de son Léo que lui avait remis l’abbé. Il n’y pouvait rien. La belle-sœur de la veuve, à son tour, avait demandé au préfet pourquoi il n’avait pas fait libérer son mari. Et il avait continué ainsi avec d’autres femmes dont il n’avait pas pu sauver les maris. La voisine laissa échapper des pleurs de colère et bat furieusement ses draps comme s’il s’agissait du préfet. Hortense ne sait quoi lui dire. Elle brosse son linge, s’acharne sur une tache. « Des collabos, voilà ce qu’ils sont, ces gens de l’administration. Y a qu’à voir la vieille Solange qui(135)habite là-haut. Son fils fait partie de la Milice. Eh bien, je t’assure que les Allemands le lui ont vite rendu ». Pour Hortense, hantée par la culpabilité depuis la mort d’Albert, la mise en cause du préfet est un soulagement. Une autre femmeagenouillée se laisse aller à donner son avis. Selon elle, c’est la faute des maquis. Hortense pense à Gilbert. Elle n’aurait jamais dû empêcher Albert de le rejoindre, elle croyait bien faire, elle s’est trompée. Elle ne pourra jamais se le pardonner. Mais elle ne veut pas accuser la Résistance. Pour elle, c’est bien les boches qui ont pendu. Ce que confirme une 4e veuve. Hortense leur fait signe de se taire et demande à Georges de venir auprès d’elle. Sur les quais, au-dessus d’eux, un groupe d’officiers du SDse promène. L’un d’entre eux tient à son bras une femme plantureuse qui exhibe un collier (136) probablement volé. Elle rit fort au bras des Allemands. Les veuves regardent passer Paulette Geissler, la Chienne de Tullequi a nargué leurs maris jusqu’aux derniers balancements de la corde et qui s’affiche au grand jour dans la cité en plein deuil. Tout comme le bossu Walter, elle s’est affiliée à la Gestapo et elle se sait protégée. Le patron d’un hôtelde Tulle, ignorant qui elle était, avait eu le malheur de dire en sa présence qu’il se fichait de la Gestapo. Le 9 juin, elle l’avait désigné à Walter pour qu’il fasse partie des pendus. Pour les veuves des martyrs, Geissler est l’emblème du nazisme, de la perversion, de la répression sanglante. Les veuves prient pour qu’elle fasse une mauvaise chute dans la Corrèze. ** Pendant ce temps, du côté des Résistants, un rapprochement s’est opéré, ces dernières semaines, entre les organisations communistes FTP et les gaullistes de l’Armée secrète. Un rapprochement qui ne plaît pas beaucoup à Gilbert. S’il s’est engagé dans la Résistance, c’est sur les conseils du Parti, pas pour aller négocier avec les types de droite. Achille a beau lui répéter que depuis le 1er juilletles Résistants combattent tous sous la même bannière des (137)FFI et que leur groupe conserve son autonomie. Gilbert n’est pas convaincu. Il sait bien que les FTP ont besoin d’armes mais il préfèrerait attaquer les entrepôts des Chantiers de jeunesse et les brigades de gendarmerie plutôt que de leur devoir quoi que ce soit. Ce qui le tourmente surtout ce sont les nouvelles de Tulle qu’il attend avec impatience. Hier, il est parvenu à glisser une lettre pour les Chambel à un agent de liaisonpour obtenir des renseignements sur changements en cours dans la préfecture. Les Allemands ont déménagé la Manufacture dans le nord de la France, du côté d’Épernay. C’est un enjeu stratégique énorme pour la Résistance : tant que les camarades de la Manufacture étaient en poste, ils sabotaient, faisaient tout pour ralentir la cadence : le déménagement risque de changer la donne. Achille veut connaître les détails de l’opération, savoir quels ouvriers ont été réquisitionnés pour partir, et s’il y a des camarades FTP parmi eux. Gilbert, lui, cherche à savoir qui a survécu au massacre. Grâce à cet agent de liaison, il va enfin savoir. (138)Le messager doit apprendre la missive par cœur. Il sera bientôt fixé. En attendant, on ne chôme pas au maquis. Gilbert a besoin d’être occupé. Achille concentre leurs actions sur la chasse aux collabos et aux miliciens. Dans ces opérations, il confie toujours un rôle de premier plan à Gilbert, son homme de main le plus efficace. Dès qu’une liste de noms leur parvient, il envoie Armand et 2 ou 3 jeunes repérer la maison du type visé. Gilbert décide ensuite de la marche à suivre, part en compagnie d’1 ou 2 gros bras et lui règle son compte. Avec les miliciens, il ne faut pas se louper. Au moins avec leurs uniformes, on ne peut pas se tromper. Pour les collabos, c’est plus délicat : il faut vérifier les informations pour ne pas liquider un innocent. Achille est très prudent sur ce point. Il tient même à ce qu’on fasse un procès à l’accusé. (139)Gilbert, lui, serait volontiers plus expéditif. L’idée qu’un de ces salauds s’en sorte le révolte plus que tout. Sans parler du risque que l’on court de laisser en vie des pourritures de cette espèce. Achille sait bien que Gilbert ne lui dit pas tout de ses virées. Mais il connaît aussi son flair pour identifier les délateurs, les lâches, les braves fermiersqui jouent double jeu. Il a peut-être la gâchette facile, mais il sait ce qu’il fait. Ce matin, les maquisards se préparent à partir en mission. L’opération, baptisée « Cadillac » a pour but de récupérer des envois massifs d’armes. Un gros parachutage de jour est prévu pour lesFFI : 2/3 des munitions sont destinés aux FTP, 1/3 à l’Armée secrète. C’est indispensable pour intensifier la lutte contre l’occupant et harceler les unités allemandes qui traversent la régions. Il a fallu négocier avec l’Armée secrète. Kléber et Rivière ont tenu bon et les FTP ont obtenu ce qu’ils voulaient. Depuis le Débarquement, les volontaires affluent dans leurs rangs, plus de 20 nouvelles compagnies ont été créées et il faut leur donner les moyens de combattre. On recrute aussi des « légaux », des Résistants qui restent en place dans leur administration ou leur emploi et livrent les informations qui permettent d’organiser les embuscades. En ce moment même, des maquisards sont postés sur les grands axes de la (140) région : Toulouse-Limoges et Clermont-Bordeaux. Tapis au bord de la nationale 89, ils guettent les convois allemands qui passent, tentent de les ralentir et, quand ils ont les munitions requises, leur règlent leur compte.
Pas plus tard que la semaine dernière, une action importante a été menée à une proximité du pont de Chavanon. Deux camions allemands et une automitrailleuse roulaient sur la RN89. Dans un virage, des arbres couchés en travers de la route les ont contraints à ralentir et ils sont tombés dans l’embuscade 23 Allemandsont été tués et un convoi de ravitaillement saisi, sans aucune perte du côté de la Résistance. Pour éviter les représailles, les villages alentour ont transformé l’école en chapelle ardente. Effet à court terme car les Allemands ont rapidement riposté : un civil tué, d’autres interrogés et déportés. Jusqu’à la fin de la guerre, les Résistants n’auront aucun répit. Ses camarades et lui sont partis ce matin de bonne heure. Des centaines d’hommes de l’Armée secrète et des Francs-Tireurs sécurisent le périmètre. Ils atteignent bientôt le terrain de Quinsac, tout près de Saint-Privat. (141) Ils échangent les signaux convenus pour guider les pilotes britanniques des bombardiers et des chasseurs de la Royal Air Force. Les centaines de parachutes sont lâchés par vagues successives. Près de 700 containers sont largués. Gilbert et son groupe se précipitent pour réceptionner leur part d’armes. Pas le temps de toiser les gars de l’Armée secrète. Des paysans du coin accourent avec des charrettes, leurs mulets et leurs brouettes, pour les aider à porter le chargement jusqu’aux camions. Le transport est long et fastidieux. Lorsque les camions sont enfin chargés, il fait déjà nuit. Les anciens soldats polonais de la Wehrmacht ont fait griller les lapins offerts par les fermiers. L’heure est à la détente. (142)Gilbert s’apprête à manger quand le messager venu de Tulle lui dit : « Ta belle-sœur Hortense m’a remis une lettre pour toi ».Gilbert hurle à la mort. ** Depuis qu’elle est rentrée chez elle, Hortense fait de son mieux pour retrouver le goût de vivre. Dans son quartier, les veuves s’entraident. Françoise vient souvent voir Hortense ; elle en profite pour voir la petite Louise qui sera bientôt sa filleule, dès qu’on se sentira le courage d’organiser un baptême. Hortense se débrouille seule à présent avec le bébé, sa mère est repartie au Chastang avec Georges et Colette, elle s’apprête à les rejoindre pour y passer l’été. Ce matin, elle (143) attend que son père vienne la chercher. Elle a été rassurée d’apprendre que Gilbert était en vie. Elle a hâte de le dire aux enfants qui demandent souvent de ses nouvelles. Elle a répondu à la lettre portée par l’agent de liaison en mentionnant le nom d’Albert. Elle va enfin réunir ses 3 enfants dans un endroit paisible, loin de l’ombre du malheur qui pèse encore sur Tulle. ** Au Chastang, dans la ferme des parents d’Hortense, 12 lapereaux étaient nés au début de l’année, plusieurs mois avantle massacre de Tulle. En voyant sa grand-mère sur le point de tuer un de ses lapins, (144) Colette est révoltée. Sa grand-mère vient de saisir son lapin préféré. Elle assiste au sacrifice de l’animal. La fillette crie et s’enfuit pour échapper au spectacle qui ravive la terreur enfouie depuis la mort de son père. Elle se réfugie dans l’étable jusqu’à ce que son frère dise : « Maman est là ! »(145) Alors Colette se précipite dans ses bras. * Pour Hortense, l’été au Chastang auprès de ses parents est une parenthèse hors du temps. Loin de la ville endeuillée, des soldats, du bossu Walter et de la Chienne, elle se sent à l’abri et les activités de ferme éloignent ses pensées du malheur. Elle refuse même de se reposer. Travailler lui fait du bien. Georges et Colette se transforment en vrais petits paysans. Hortense remarque que son père disparaît souvent l’après-midi, aux heures de la sieste de Louise. Un jour, (146) elle l’a vu tordre le cou à une poule et la fourrer dans sa musette avec des pommes de terre. Au retour, elle lui a demandé s’il nourrissait le maquis. Il lui a fait signe de se taire. Alors elle s’est remise à trembler. Son père l’a rassurée et jusqu’au retour d’Hortense à Tulle, en août, ils n’en ont plus parlé. (147)
8. Libération de Tulle. Voilà des joursque Gilbert griffonne une oraison funèbre pour Albert qui n’a pas eu droit à un enterrement digne de ce nom et gît avec les autres pendus dans le tréfonds d’une décharge publique. Cette pensée l’obsède, il n’en dort plus. Dès que possible, il se rendra à Tulle pour se recueillir devant la fosse des pendus et il lira ces mots en hommage à Albert. Et quand cette guerre sera finie, il le ramènera lui-même jusqu’au tombeau familial pour l’ensevelir aux côtés du père et de la mère Chambel. Ces parents n’auraient pas supporté ça. Gilbert a songé à se donner la mort (148) mais il a préféré retourner son arme contre l’ennemi. Achille lui a proposé de se reposer quelques jours, mais Gilbert est pressé d’en découdre. Depuis la fin du mois de juillet, les choses s’accélèrent pour les Résistants de Corrèze. Les parachutages d’armes et d’officiers français et anglais se multiplient, permettant aux chefs FFI d’échafauder des plans pour venir à bout des garnisons allemandes. De son côté, le PC a alerté la population corrézienne d’un nouveau danger : des miliciens tentent d’infiltrer certains réseaux de l’Armée secrète et de les convaincre de s’allier contre le communisme. Cela a provoqué la colère de Gilbert. Quant aux Alliés, s’ils gagnent du terrain, s’ils prennent aujourd’hui la ville de Caen, c’est grâce à la Résistance de Corrèze qui a saboté les voies ferrées et harcelées les colonnes allemandes en route vers la Normandie. Une partie du Lot et de l’Aveyron s’est libérée, et depuis, Achille et ses chefs mettent tout en œuvre pour faire de même en Dordogne et en Corrèze. Les opérations ont débuté le 26 juillet. Près de Neuvic-sur-l’Isle, les FFI ont réussi à décrocher d’un train un fourgon de la Banque de Francerenfermant un milliard de francs : l’indemnité que Vichy verse au Reich. Les FTP de Corrèze en ont redistribué une partie aux paysans qui les nourrissent depuis des années, ainsi qu’aux familles et aux veuves(149) des maquis. Le reste sert à soutenir l’effort de guerre. « Toujours ça qu’Hitler n’aura pas ! » s’est exclamé Gilbert en apprenant l’histoire, avant de partir en expédition pour prêter main-forte aux FTP d’Égletons. Ils ont dressé des embuscades. Grâce à l’allemand que parle Achille, les éclaireurs les ont pris pour les leurs. En réalisant leur erreur, ils se mettent à tirer, mais les FTP ripostent et les prennent au piège. Les maquisards s’en sortent sans blessés mais leur véhicule est hors d’usage et ils doivent rentrer à pied jusqu’au camp de Meymac. Armand fait le fanfaron et sa joie fait du bien à Gilbert. ** Hortense est rentrée à Tulle avec ses enfants. Presque 2 moisaprès le drame, elle retrouve son appartement du Canton. (150) La ville porte le deuil. Partout des silhouettes de veuves de pendus, dans les hauteurs de Virevialle, au Trech ou au Pra Limouzi, dans les quartiers bas de Souilhac ou du centre-ville et du Canton. Partout on retrouve des stigmates du 9 juinet de la bataille qui l’a précédé. De sa fenêtre, Hortense voit passer une dame d’une cinquantaine d’annéesqui a assisté à la pendaison de son fils. Elle erre tout le jour en robe de deuil, suivant les quais puis l’avenue Victor-Hugo jusqu’à la gare en marmonnant des paroles inaudibles. Quand elle arrive sous l’immense balcon où 19 malheureuxont succombé, elle lève au ciel un visage de douleur, crie, pleure et maudit les bourreaux. Ses lamentations déchirent le silence de la ville martyre et ravivent la souffrance de ceux qui ont subi la même perte. Enfin, elle refait le chemin à l’envers en direction du Canton. Et ceci plusieurs fois par jour, (151) jusqu’à ce que son mari la convainque de rentrer. La scène déchire le cœur d’Hortense. Les endeuillées réagissent chacune à leur manière. Une voisine de Françoiseest devenue le cauchemar d’André – elle ne supporte plus de croiser un homme ayant réchappé des pendaisons. Elle l’insulte, le traite de pistonné, voire de collabo. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à en vouloir aux rescapés des rangs de la Manufacture. Tous ceux qui ont été libérés au moment du tri de Walter et du capitaine Kowatsch, essuient des réflexions permanentes, au moindre prétexte. La ville entière se trouve prisonnière de cette tension dans laquelle le massacre l’a laissée. Hortense préfère taire son chagrin et se concentrer sur ses tâches. Elle a pris l’habitude de ne plus prononcer le nom d’Albert. (152)Hier, une veuve a déclaré que la petite Louise était le portrait craché de son père. Il n’en a pas fallu plus pour que Colette demande : « Maman, on ne pourra plus jamais le voir papa ? Même en squelette ? » Hortense a cru défaillir. Elle a dû envoyer sa fille jouer dans la chambre de son frère pour ne pas s’effondrer devant elle. Son mari lui manque tant qu’elle croit l’apercevoir à chaque coin de rue. Elle n’a pas pu revoir son corps avant qu’il soit enseveli dans la fosse, ni l’enterrer auprès des siens. Les autorités françaises ont bien entamé des démarches pour que les dépouilles soient rendues aux familles, mais les Allemands l’interdisent. Pour gagner quelques sous, elle fait de la couture et du tricot. Elle doit faire avec les restrictions. Elle se révèle très douée et les commandes se font de plus en plus nombreuses (154) et c’est Françoise qui dépose pour elle les travaux collectés dans les maisons. Dans son malheur, elle a la chance d’être soutenue par les habitants du quartier. Un ancien collègue d’Alberta bricolé la vieille voiture d’enfant de Georges et Colette pour que Hortense puisse y installer Louise. Les femmes du Cantonont fourni de la layette et des vêtements pour les 3 petits Chambel. La plupart des commerçants acceptent de lui faire crédit. Presque toutes les veuves du 9 juinen sont là et n’ont d’autre choix que de faire face. En ces temps de guerre, il est impossible de trouver un emploi stable. Mais Tulle se mobilise pour ne pas laisser le désespoir prendre le pas. Malgré les traumatismes, les habitants cohabitent et s’entraident, en attendant des jours meilleurs. ** En ce mois d’août, les combats s’intensifient en Corrèze, on en recense au moins 2 à 3 par semaine. Les chefs FFI ont placé des unités sur chacune des collines de la ville et préparent des embuscades aux alentours des principales routes. Les maquisards se cachent dans les bois, attaquent l’ennemi par surprise, souvent de nuit, et les troupes nazies du colonel Luyken, chef de laKommandantur de Tulle, accusent chaque semainetoujours (154) plus de pertes.
Les Résistants sentent qu’ils peuvent désormais prendre l’avantage. Aussi préparent-ils une opération de grande envergure sur le pont de Cornil, situé sur la nationale 89. Achille a décidé d’envoyer ses hommes renforcer les rangs des unités FFI, et Gilbert fait partie des combattants de l’expédition. Pour atteindre Cornil, les maquisards doivent faire des détours et éviter les troupes allemandes du centre-ville de Tulle, ce qui rallonge considérablement le trajet. Ils marchent 20 km sous le soleil, quasiment pieds nus. Plus que quelques centaines de mètres à parcourir, le pont de pierre se dessine au loin – les 90 maquisardsvont pouvoir se mettre en position pour combattre la colonne allemande du colonel Böhmeren route vers Tulle. Ils s’installent sur la rive gauche de la rivière Corrèze, attendent l’ennemi. L’endroit, bordé de rochers et d’une voie ferrée, est idéal. Achille, Gilbert, et leurs camarades se camouflent. Vers midi et demi, le convoi allemand composé de 9 camions et de 3 voitures approche, les maquisards attendent qu’il soit engagé et ouvrent le feu. Quoique (155) criblé de balles, le premier camion parvient à franchir le pont. Les officiers à bord des véhicules suivants tentent de riposter mais l’un des camions prend feu et une voiture se retrouve en travers de la route. Les soldats ennemis ouvrent leurs portières, se mettent à ramper et à tirer en tous sens, immédiatement arrosés par les balles des maquisards. Mais pendant ce tempsd’autres soldats du Reich réussissent à placer une mitraillette à l’abri d’un camion retourné, et redoublent de tirs. Gilbert bondit et vide son chargeur, couchant le groupe entier de soldats à sa portée. La colonne allemande, qui a perdu une cinquantaine d’hommes, se résigne à agiter un mouchoir blanc. Les maquisards ont pris l’avantage. Les troupes allemandes de Brive ne peuvent plus atteindre Tulle ni fuir vers le Rhin. ** En ce 17 août, c’est tout juste si Tulle ose murmurer. De la fenêtre de la cuisine, Hortense entend le discret bourdonnement de la rumeur de la foule qui ne parvient pas à croire à une nouvelle libération de la ville. 2 jours seulement aprèsun second débarquement en Provence, la Résistance est en train de reconquérir la Corrèze. Il y a 2 jours, la garnison de Brive a déposé les armes sans combattre ; aujourd’hui, c’est au peuple de Tulle de voir s’incliner l’ennemi, après 4 années d’occupation. Sur les quais, une femme crie : « Cette fois, c’est pour de bon ! Venez voir, ces saletés de(156)boches qui baissent la tête ! »Hortense se précipite au balcon, le bébé dans les bras et observe les maquisards sur la place de la cathédrale et les troupes allemandes qui arrivent au pas militaire. Georges et Colette se pressent pour rejoindre leur mère. Certains officiers de la Wehrmacht pleurent, d’autres vocifèrent. Les Tullistes, eux, n’en reviennent pas de voir l’ennemi ainsi battu, 2 mois et demi seulement après le drame qui a marqué à jamais leur existence, le massacre et la déportation de leurs fils et de leurs maris. Chacun entend encore résonner les ordres du capitaine Kowatsch et du bossu Walter, les rires des bourreaux et les injures de la Chienne, chacun revoit les 99 cordes au bout desquelles pendent les martyrs. Aujourd’hui, pas de célébrations. Puisque d’autres ont été sacrifiés, puisque des veuves et des orphelins sont là, à contempler la victoire que ne célébreront pas leur mari ou leur père, la réserve est de mise et les maquisards le comprennent. Aussi est-ce en silence qu’ils observent le défilé des vaincus, auxquels ils rendent leur salut militaire avec dégoût. Soudain, un gaillard avance vers la Corrèze et traverse le pont en direction du Canton. Hirsute et barbu, (157) il s’approche du balcon des Chambel. Les enfants crient : « Tonton ! »et descendent lui ouvrir la porte. Gilbert les prend dans ses bras, les embrasse et les porte dans l’escalier jusqu’à l’appartement. Hortense le regarde arriver. Il se plante devant elle et la fixe. Un dialogue silencieux s’installe : l’ange d’Albert passe. Hortense trouve Albert amaigri, elle peine à le reconnaître. Lui observe la douleur qui l’a marquée à jamais. ** 2 jours après la libération, de nouvelles informations parviennent aux oreilles des Tullistes. On redoute l’arrivée de la colonne Jessler, réputée pour sa férocité et qui, en ce mois d’août, a pour mission de venir en aide aux unités allemandes éparpillées en Corrèze. On croit que la guerre va reprendre, que la libération va une fois encore porter malheur. Redoutant un nouveau massacre, les hommes quittent les lieux et filent dans les (158) campagnes – Chameyrat, Poissac, Mulatet… Quand la colonne fait son entrée, il ne reste que quelques blessés allemands à l’hôpital – le reste des prisonniers a été emmené par les FFI dans les camps hors de la ville. En désespoir de cause, le préfet de Tullerelate aux troupes de Jessler les événements du 9 juinet la reddition de la garnison allemande. La colonne Jessler se contente de récupérer ses blessés et de passer son chemin. Le sang des Tullistes ne coulera pas une seconde fois. ** Une dizaine de jours plus tard, maintenant que les troupes du Reich sont définitivement parties de Corrèze, la foule des Tullistes défile en rang devant la fosse des pendus du Haut-Lieu de Cueille. Le tout nouveau Comité départemental de libération a enfin pu organiser une cérémonie et un défilé des FFI pour leur rendre hommage. Gilbert tient la main de ses neveux Colette et Georges tandis que Hortense pousse le landau de la petite Louise. Tous sont venus se recueillir devant les suppliciés dont les cadavres ont été traînés au sol par leur corde coupée et entassés sans aucun respect. Les corps ont été si mal enterrés qu’il semble à Hortense qu’ils dépassent presque de la terre gondolée. Elle agrippe la poignée du landau et se redresse pour que personne ne remarque le malaise qui la prend. Colette ne prête pas attention à sa mère. Un autre sentiment s’invite à la commémoration : l’angoisse liée à l’incertitude. Beaucoup de familles penchées au-dessus de la fosse ignorent encore si leur proche y est enseveli ou s’il a disparu dans l’un des camions partis le 10 juin– et s’il est en vie. Elles ont fait des demandes d’exhumation auprès des autorités de la ville et se sont vu opposer des motifs sanitaires. La vérité n’a pas éclos. * En rentrant, la famille Chambel les petits chatons de la chatte noire installée sous l’escalier. La fin de la journéeest douce. Gilbert accepte de jouer avec les enfants dehors. Il reste même dîner avant de rejoindre son appartement. Depuis une semainequ’il est rentré, il passe tous les jours. Sa présence rassure les enfants et Hortense. Même les colères de la petite Louise semblent s’espacer. (160) Mais ce soir, alors que les enfants viennent de se coucher, Gilbert annonce à Hortense qu’il repart demain. Il a reçu un mot d’Achille pour qu’il reprenne du service. Depuis la libération de la Corrèze, les anciens maquisards sont envoyés dans les départements voisins pour dénicher les collabos et les miliciens et les empêcher de fuir. Si la guerre est finie sur le territoire français, ce n’est pas le cas partout en Europe. Gilbert fait ses adieux à Hortense qui ne s’attendait pas à ce départ. (161)
DEUXIÈME PARTIE : Louise. 1951-1971.
9. Les procès de 1951. Le 9 juin 1951 est un sinistre anniversaire pour les Chambel comme pour Tulle ; un anniversaire tout court pour la petite Louise – son 7e. Dès que l’horloge passe minuit, elle sent les effets de cette date fatidique. Son sommeil d’enfant se peuple de créatures sombres et menaçantes. Son visage devient livide. Lui apparaît un loup qui boit du sang dans une botte. Elle gémit. Sa sœur Colette tente de la rassurer mais rien ne sort Louise de ce cauchemar. Ses joues se couvrent de sueur, elle s’agite, se débat. (165) Elle se sent oppressée par une force qui l’entraîne malgré elle vers les visages inquiétants qui l’appellent. Quand les yeux de Louise s’ouvrent, son regard reste vide. Sa mère accourt et aide Colette à se lever. L’enfant se redresse et s’apaise. Hortense s’aperçoit que le lit est trempé. Elle l’aide à se changer. Il est minuit et demi. Hortense lui souhaite bon anniversaire. Hortense a beau faire bonne figure, l’enfant sent poindre, derrière le masque de sa mère, la tristesse d’un 9 juin. ** 7 ans après, le 9 juin demeure un événement considérable, pas seulement pour Hortense et les familles de victimes, mais pour tous les habitants qui ont été témoins du massacre et qui sentent, ce jour-là, la vibration du (166) traumatisme les parcourir. C’est le moment où les Tullistes laissent paraître le chagrin qu’ils taisent le reste de l’année. En 1944, il avait fallu attendre la Toussaint pour que les suppliciés puissent être dignement inhumés. Pour Hortense, le soulagement avait été immense de savoir qu’Albert allait rejoindre le caveau des Chambel, mais elle avait craint jusqu’à bout de ne pas réussir à joindre Gilbert à temps pour les funérailles. A cette époque, l’épuration avait commencé en Corrèze et les FTP n’avaient qu’une idée : venger les camarades des traîtres qui les avaient dénoncés. Il écrivait souvent, mais Hortense ne savait jamais où le trouver. Gilbert était pourtant venu pour cette 1èreToussaint sans Albert, afin de soutenir Hortense et les enfants, sans même savoir que les enterrements des pendus étaient prévus à cette date. Il avait donc ou assister à l’exhumation des corps, puis à l’exposition des cercueils dans une chapelle ardente. Avec 3 collègues rescapés de la Manufacture, il avait guetté l’arrivée des camions et aidé à porter le cercueil d’Albert. Hortense avait été bouleversée de voir ce gaillard emmener lui-même son frère jusqu’au tombeau de leurs parents. Ce geste rendait à Albert un peu de sa dignité perdue. Pendant les journées entières qu’avaient duré les dizaines d’enterrements des pendus, le cimetière avait vu défiler toute la ville. (167) En voyant les veuves, les parents, les orphelins, les frères et sœurs réunis, Hortense avait mesuré l’étendue des souffrances causées en un seul jour, à Tulle, pour la Das Reich de Lammerding. Elle avait beau connaître les responsables, 7 ans plus tard, le sentiment de culpabilité continuait de l’étreindre, et chaque 9 juin était pour elle l’occasion de compter les années de calvaire de sa vie sans Albert. Depuis qu’on avait appris ce qui était advenu d’eux, on rendait aussi hommage, ce jour-là, aux otages, partis le 10 juin dans les camions de la Das Reich et qui avaient été déportés. Sur les 149 hommes au départ de Tulle, seuls 48 avaient survécu au train de la mort et aux camps d’extermination. Ils avaient été libérés par l’armée américaine au printemps 1945 et transférés à l’hôtel Lutetia, à Paris, pour y recevoir les premiers soins. On les avait vus rentrer à Tulle comme des ombres silencieuses. Ils s’étaient depuis alliés aux familles des pendus pour réclamer justice contre Lammerding et ses hommes. Si la douleur avait d’abord poussé les familles des victimes à rejeter injustement la responsabilité du massacre sur les maquisards, alimentant la théorie selon laquelle la libération de Tulle avait entraîné des représailles, elles avaient compris que la vérité était tout autre et qu’il était temps de la faire éclore.
Ceux qui échappent au procès.Or, les souvenirs desTullistesne jouaient pas en faveur de l’établissement de la vérité des faits puisque les personnages qui avaient définitivement marqués les esprits le jour du drame n’étaient que les exécutants d’une entreprise (168) planifiée par Lammerding et mise en œuvre par le capitaine Kowatsch.LesTullistes avaient en effet vu ce dernier dans l’enceinte de la Manufacture, mais ils gardaient surtout en mémoire les 2 individus qui s’étaient distingués par leur zèle au moment du tri : le bossu Walter Schmald, du SD et la fameuse Chienne, Paulette Geissler.Ils ignoraient tout de la chaîne de décisions du commandement nazi qui se cachait derrière le massacre : la savante collaboration entre la Das Reich, la Wehrmacht, les Feldengendarmes et les autorités de Vichy qui avait mené aux pendaisons et aux déportations. Il fallait désormais que la lumière soit faite sur les événements, les responsabilités et les complicités clairement établies. La justice devait passer et les coupables être punis. Un procès était enfin prévu, en juillet prochain ; hélas, ce n’était pas la justice de droit commun qui avait été requise mais un tribunal militaire, celui de Bordeaux. Et en ce 9 juin 1951, une rumeur venait d’arriver aux oreilles des habitants et raviver la colère : on disait que la Chienne, jusqu’ici écrouée à la prison de Bordeaux en attendant d’être jugée, venait d’être remise en liberté provisoire, et qu’elle en avait profité pour filer en Allemagne.** Tous ceux qui avaient participé aux pendaisons de Tulle et aux déportations n’étaient pas mis en cause dans ce procès, loin de là. Les centaines de membres du commando d’exécution, par exemple, ne furent pas inquiétés. Quant à Paulette Geissler et aux 4 décisionnaires SS officiellement poursuivis – Heinz Bernhard Lammerding, (169) Aurel Kowatsch, Heinrich Wulf et Otto Hoff – n’avaient pas tous arrêtés.Il faut dire que la fin de la guerre avait connu certains rebondissements peu propices à faire justice. Au mois d’août 1944, en pleine libération de la Corrèze, le bossu Walter Schmald s’était enfui à Brive, où il avait été rattrapé et fait prisonnier. Il s’était caché parmi d’autres soldats allemands mais avait fini par être identifié par l’Armée secrète et détenu dans la Caserne Brune à Brive. Des rumeurs contradictoires avaient circulé sur cet épisode : certains disaient qu’on l’y avait bien traité, d’autres qu’ils avaient servi d’exutoire et de bête de foire. Une femme avait même raconté qu’une corbeille de tomates se trouvait à disposition des visiteurs de la caserne pour qu’ils jettent à la figure du SS menotté. Walter Schmald avait prétendument été interrogé par la police et la gendarmerie, mais les procès-verbaux demeuraient introuvables. Il avait ensuite été déplacé au château de La Vialle et fusillé, le 22 août 1944, sans jugement, sur ordre écrit du colonel Hervé de l’Armée secrète. On ne connaissait pas les véritables raisons qui avaient mené à cette exécution précipitée. L’affaire était délicate. Walter, membre du SD de Tulle, avait torturé ; était-il détenteur d’informations compromettantes ? Les Résistants avaient-ils seulement voulu se venger ? On l’ignorait. Ce qu’on savait, c’est que Walter Schmald ne risquait pas de comparaître au procès et qu’on ne connaîtrait jamais sa version des faits, ni les critères du tri opéré le 9 juin 1944.