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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:35

9 juin 1944. L’ambiance est à la fête dans les rues de Tulle tout juste libérées, lorsque soudain un grondement résonne – celui des blindés de la division SS « Das Reich », qui avant d’atteindre Oradour-sur-Glane reprend brièvement le contrôle de la ville et décide de mettre en œuvre des représailles. 99 hommes, sélectionnés au hasard, sont pendus aux balcons des maisons, sous le regard horrifié de la population. Parmi eux, le mari d’Hortense Chambel. Alors que la jeune femme enceinte assiste impuissante au spectacle funeste, les premières contractions se font sentir. Louise, qui voit le jour à l’instant même où son père meurt en martyr, sera traversée toute sa vie par une colère inextinguible contre l’impunité des bourreaux nazis, que l’Allemagne refuse d’extrader. Il faudra encore attendre une génération pour qu’une promesse d’apaisement émerge, incarnée par Zoé, la petite-fille d’Hortense, qui se lance à corps perdu dans le combat contre la résurgence des haines, près d’un demi-siècle après la fin de la guerre. À travers cette vaste fresque familiale, c’est le destin de tout un pays que ce roman évoque en microcosme – ses blessures, ses secrets, ses fantômes. Trois femmes, trois époques, reliées par un même traumatisme auquel chacun répond comme il peut, tantôt par le silence, tantôt par la révolte.

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique. 

1. Résumé détaillé.

PREMIÈRE PARTIE : Hortense. 1944.

1. Libération de Tulle. C’est Tulle qui parle, en ce 8 juin 1944, qui crie à travers la fenêtre d’Hortense Chambel. De la cuisine, elle entend les acclamations de la rue, on dirait bien que les maquis ont réussi, que la ville est libérée, la guerre presque finie. Elle se précipite sur le balcon qui donne sur les quais, à l’entrée du quartier du Canton et observe la vague humaine qui déferle des 7 collines de Tulle, s’engouffre dans le quartier du Trech, jusqu’à la place de la cathédrale pour se déverser sur les quais de part et d’autre de la Corrèze sous les yeux d’Hortense, sortie sur son balcon. (13) La jeune femme sent monter la clameur. La hantise disparue, on sourit, on embrasse les maquisards, héros du jour. En ce 8 juin 1944, le peuple de Tulle célèbre ses libérateurs. La Résistance l’a emporté, 2 jours seulement après le Débarquement. La ville est en fête, on salue les vainqueurs qui ont brisé le joug allemand. * On chante dans les rues. Hortense est heureuse mais se sent incapable de prendre part à cet élan. L’étonnement fige ses mains sur la balustrade. D’un côté, elle observe l’agitation de la rue, de l’autre elle surveille ses deux enfants restés à l’intérieur. (14) Georges, l’aîné, 6 ans et Colette, 3 ans, jouent avec des cubes en bois. Sa maison est un havre de paix, elle a choisi son mari pour ça. Dans toutes les pièces, elle fait tout ce qu’il faut pour conjurer le malheur (superstition). (15) Elle se trouve bête aujourd’hui d’avoir craint le mauvais sort. * Elle réalise qu’elle n’a pas imaginé l’après-guerre à force de se débrouiller pour tout. Depuis qu’elle est enceinte du 3e, elle avait droit à un peu de rab qu’elle donnait à ses enfants. En ville, elle se faisait discrète quand elle croisait les soldats du Reich, plus ou moins agressifs. Quand elle reconnaissait les éclairs sur les vestes des SS, elle agrippait fermement ses enfants et changeait de trottoir. Elle avait entendu tellement d’histoires de femmes enlevées. (16) Elle craignait aussi la Milice qui rôdait partout. * Aujourd’hui, la victoire chante sous sa fenêtre, elle n’a rien vu venir. La peur permanente que son mari Albert ou l’un de ses enfants soit blessé ou tué est encore présente pour qu’elle soit soulagé. Ses voisines lui avaient pourtant dit : l’atmosphère avait changé, des ouvriers de la manufacture d’armes avaient déserté pour prendre le maquis. L’ennemi s’était fait plus rare. Les tortionnaires de la Brigade nord-africaine avaient déguerpi. Les Alliés avaient débarqué en Normandie, l’armée allemande était en perte de vitesse. Pour les maquis, le moment était venu. Après tout, les Résistants ne manquaient pas de soutien en Corrèze. Il ne leur restait plus qu’à porter le coup de grâce. (17) Le balcon des Chambel offre une vue imprenable sur le spectacle. Sa ville est méconnaissable. Après la ville déserte sous couvre-feu, une ville grouillante. Hortense ne croyait pas à une victoire si rapide. Il avait fallu que la rumeur gronde dans tous les quartiers, du Pra Limouzi jusque chez elle au Canton. En ce 8 juin, la ville de Tulle est libre. Lorsque les Alliés arriveront, ils seront surpris de voir que les gars de la Corrèze se sont débrouillés seuls. * Tout le monde est dans est dans les rues – enfin presque. De nombreuses familles juives (18) vivent depuis des mois terrés dans l’obscurité. Ils ne se sont pas risqués dehors. Et il y a tous ceux qui manquent à l’appel : les convoqués du STO qui sont en Allemagne, les soldats prisonniers. Michel, le frère d’Hortense, a été mobilisé sur la ligne Maginot au début de la guerre et capturé le 4 juin 1940 à Dunkerque. D’après ce qu’on savait, il était détenu au stalag IX de Ziegenhain-Trutzhainau, au nord de Francfort. Quelques lettres censurées étaient parvenues à ses parents. On n’apprenait pas grand-chose si ce n’est qu’il était encore en vie. Elle se rassurait en se disant qu’il était habitué aux tâches les plus rudes. (19) La grande incertitude était sur son état. La mère d’Hortense avait vu rentrer de captivité un gars du Chastang, un ami de son fils : il ressemblait à un épouvantail. L’idée que son fils Michel connaisse le même sort lui avait soulevé le cœur. Elle avait ouvert sa porte à ce jeune homme. * La majorité des hommes qui arpentaient les rues de Tulle avant-guerre sont absents. A commencer par les jeunes. Les plus malchanceux avaient enchaîné 2 ans de service et l’appel sous les drapeaux. (20) La fière armée française n’avait pas tenu un mois. Beaucoup étaient morts dans les Ardennes. A l’été 1940, beaucoup de femmes du quartier recevaient ces lettes fatales. L’histoire de Madame Pasquier, la voisine du dessus, était celle qui faisait le plus de peine. Un jour, le facteur lui avait rapporté les lettres qu’elle avait envoyées. Le lendemain, Madame Pasquier qui (21) approchait de la quarantaine, s’était réveillée sous les traits d’une vieille femme perdue. Cela fait maintenant 4 ans et la douleur ne cesse pas. Madame Pasquier, autrefois si énergique, ne tient plus qu’à un fil. Les gens de l’immeuble lui prêtent main forte autant que possible, pour monter l’escalier. Quand Hortense la croise, elle évite d’exhiber son ventre de femme enceinte. Elle espère que ce sera une fille. (22) ** Hortense sort un tabouret pour contempler l’événement. Plus que quelques semaines et le bébé sera là, son 3e enfant. Aura-t-il la chance de connaître la paix ? * Les hommes qu’elle voit défiler sous ses fenêtres sont ceux qui ne sont pas partis au front : fonctionnaires, personnels des PTT, « nez noirs » alimentant les manufactures d’armes. Le mari d’Hortense, Albert Chambel, est l’un d’eux, l’un des plus experts, il est « dresseur de canons ». C’est un remarquable bricoleur que l’on sollicite souvent. (23) * « On est libres, ma chérie, tu te rends compte ? » dit Albert, un homme au tempérament enthousiaste, amateur de gueuletons et de chansons, de bon vin et de valse. Ils se sont rencontrés lors d’un bal de la Saint-Clair en 1936. Hortense, tout juste 18 ans, venait d’arriver de la campagne avec son amie Françoise. Elles avaient été placées comme bonnes dans des familles bourgeoises et y étaient complètement perdues. (24) Un certain André s’était approché pour inviter Françoise, la plus audacieuse, à danser. La jambe gauche d’André avait quelque difficulté à tourner, en raison d’une polio contractée dans son enfance. Hortense les contemplait, priant que personne ne s’intéresse à elle.  Elle voulait fuir, quand Albert s’était approché d’elle et il l’avait invitée à danser. Quelques mois plus tard, on avait fêté la double noce des Chambel et des Leboutie. André le pâtissier avait préparé une pièce-montée offerte par son patron. (25) ** « Chapeau les gars ! » Albert fait signe à ses collègues qu’il reconnaît dans le défilé. Il se met à crier « Cul de chaudron ! » en apercevant son frère Gilbert. Ça fait des mois qu’ils ne se sont pas vus, depuis que Gilbert a pris le maquis. Un communiste pur et dur. Au moment de l’appel des chefs de la Résistance, il a rejoint les Francs-Tireurs. Albert appelle ses enfants à regarder leur oncle. Hortense se met à crier et à chanter avec eux. Gilbert et Albert sont en réalité frères de lait : la mère d’Albert a accepté de prendre Gilbert en nourrice quand ses parents sont devenus concierges à Paris. Les 2 garçons, qui ont 3 ans d’écart, ne se sont plus quittés jusqu’à entrer ensemble à la Manufacture. Gilbert a 26 ans et il fait partie de la famille. « Vieux garçon », il est toujours fourré chez les Chambel. Ça fait un que la Manufacture a été réquisitionnée par les Allemands. D’ordinaire, elle abrite plus de 3.500 ouvriers qualifiés. (26) Depuis que l’usine est aux mains de l’ennemi, ils en bavent. Une certaine Paulette Geissler, germanophone, a été embauchée comme secrétaire pour les surveiller. L’administration collabore à tous les étages, il y a même un nouveau directeur allemand. Certains, comme Gilbert, ne l’ont pas supporté et ont rejoint le maquis ; d’autres résistent de l’intérieur en ralentissant les cadences. Hortense comprend que des gars qui n’ont pas de famille aient envie de se battre. Mais avec Albert, ils se sont mis d’accord : pas de politique.  Il a tellement trimé pour en arriver là. Ses parents ne savaient ni lire ni écrire. Son père qui faisait écrire les lettres destinées à sa femme pendant la Grande Guerre par un camarade, a poussé son fils à travailler dur. Ça a mieux marché avec Albert qu’avec Gilbert qui est resté ajusteur. Hortense sait ce qu’ils doivent à ses défunts beaux-parents. Grâce à eux, Albert gagne bien sa vie et occupe une bonne place. Maintenant qu’il a 2 enfants, et bientôt 3, (27) il ne va tout risquer en prenant le maquis. Sa fonction à la Manufacture lui a évité le front et le STO. Hortense en remercie le Ciel. ** La nuit commence à tomber et la foule à se clairsemer. Il est plus de 21h. Elle doit faire à manger aux enfants. Heureusement, que ses parents ont une ferme au Chastang. Grâce à eux, elle réussit à faire quelques réserves. Le grand-père chasse et braconne. Sans cela, il serait difficile de manger à leur faim avec toutes les restrictions, d’autant qu’elle n’a pas les moyens pour le marché noir. Avant la guerre, (28) elle aimait recevoir. Tulle a mieux supporté les restrictions que d’autres villes grâce à la campagne proche. Ici, tout le monde a des fermiers dans sa famille. Hortense n’a pas eu la chance de faire des études. Dès 5 ans, elle a gardé les vaches de ses parents, puis a été placé comme domestique à Tulle jusqu’à son mariage. Depuis, elle s’occupe des enfants et fait quelques travaux de couture et de broderie. (29) Elle vit chichement mais ne sen plaint pas. * Albert regarde la foule se disperser quand un ronflement monte de la vallée. Un conducteur de moto crie : « Des chars ! » Hortense accourt, elle croit que ce sont les Américains. « Non, les boches ! ». (30)

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:31

2. Les Résistants corréziens. En cette soirée du 8 juin, on croit d’abord à une fausse rumeur, mais le bruit des chenilles des panzers qui approchent confirment l’information. La confusion générale s’installe. Le retour surprise de l’ennemi et la sidération des habitants font place à l’effroi. Chacun se met à courir, à se cacher dans les maisons. On entend crier : « On va y avoir droit ! Ils vont détruire la ville ! Ils vont foutre le feu ! » Des familles s’enfuient vers la campagne. Tulle se terre dans le silence, en espérant que les chars ne feront que passer. * Si quelques Francs-Tireurs ont déjà quitté la ville, d’autres comme Gilbert sont encore présents en ce début de soirée. (31) Ils ont été prévenus du danger, sans savoir précisément ce qui les attend. Ils reprennent leurs positions de combat. Munis d’un bazooka, Gilbert et quelques camarades sont postés au centre-ville et sur le Pont de la Barrière, quand surgit un engin venu du quartier sud de Souilhac. Un side-car allemand équipé d’un fusil-mitrailleur se dirige droit vers eux. Les maquisards lancent une torpille, la moto et la voiturette s’enflamment mais apparaît aussitôt une section de reconnaissance allemande (des automitrailleuses) et de gigantesques blindés. Les maquisards ouvrent le feu, mais face aux chars d’assaut, leurs tirs sont inefficaces. Les Francs-Tireurs voient s’avancer un convoi inarrêtable, une colonne blindée divisée en sections s’acheminant simultanément sur plusieurs routes dans une manœuvre d’encerclement de la ville avec aux commandes des soldats 20 fois plus nombreux qu’eux. Des unités blindées SS. Les Résistants sont obligés de se replier et de fuir vers le nord. Gilbert et ses compagnons empruntent la route de la croix de Bar et ralentissent quand ils sont sur les hauteurs. Ils ne savent plus quoi penser. (32) On a déjà connu de sévères représailles en Corrèze où les Francs-Tireurs sont nombreux. Au printemps dernier, une unité spéciale avait été déployée, la Brigade nord-africaine, dirigée par Henri Lafont, un voyou gestapiste de la pire espèce, traître à son pays, qui avait pris la nationalité allemande et qui avait recruté sa horde de bandits et les avait lâchés dans le Limousin pour une chasse aux maquis. On s’était mis à arrêter et à torturer sans relâche dans les caves de l’hôtel Saint-Martin. Un jour, un bûcheron résistant avait craqué, il les avait conduits jusqu’au maquis. Mais il avait crié : « Tirez, c’est les boches ! » On avait tiré et on l’avait payé cher ? Dans les villages, la brigade de Lafont avait pillé et incendié à tout-va. Ces monstres tuaient par pur sadisme, y compris ceux qui n’avaient rien à voir avec le maquis. Gilbert avait encore en tête l’embuscade (33) d’avril dernier sur la route de Cornil. Tapis à flanc de montagne, ils avaient tiré et lancé des grenades. Un soldat allemand avait eu le bras arraché, un autre avait été tué sur le coup : le SS -Obersturmführer Karl Keller, adjudant du commandeur SD de Limoges. En représailles, les nazis s’en étaient pris aux villages alentour. A Venarsal, ils avaient exécuté le maire et un agriculteur sympathisant de la Résistance, pour l’exemple, avec le concours de la Milice et des autorités françaises. Gilbert laisse parler ses 3 camarades Il pense à la famille Chambel qui l’a salué depuis leur balcon. Pourtant, il en veut à Albert de ne pas avoir pris le maquis. Il avait même refusé de participer aux sabotages à l’usine. Surtout que depuis quelques semaines, les chefs des maquis avaient (34) lancé un appel dans tout le département : ils recrutaient pour organiser la libération de Tulle. Même les Résistants de l’Armée secrète avaient mis leurs opinions de côté pour aider les FTP. Bien sûr, il comprenait qu’Albert soit attaché à sa famille mais quand même, beaucoup de résistants avaient une famille. Non, Albert voulait garder son petit confort, mener sa petite vie tranquille. (35) Alors que les 4 hommes s’enfoncent dans la nuit, Gilbert se laisse envahir par la colère. Il ignore ce qui s’est passé dans le quartier sud, le quartier de la Manufacture. C’est par là que la colonne blindée était arrivée. Il a hâte de retrouver leur chef (nom de guerre : « Achille ») pour en savoir plus. Achille et lui ont le même âge (né en 1918) mais il respecte ce chef charismatique. Alsacien, il parle allemand, ce qui lui permet de tromper l’ennemi. Gilbert l’admire, il a confiance en lui. Leur campement est à des kilomètres. Gilbert apprécie cette vie libre dans la nature, (36) malgré les corvées. Les femmes ne vivent pas au maquis, mais elles ne sont pas loin et elles rendent beaucoup de services. Il arrive que des relations intimes se nouent dans le maquis malgré l’interdiction. Gilbert pense aux jeunes résistants qui jouent les jolis cœurs, comme Armand qui s’est fait coincer en train d’embrasser une camarade. Achille lui a botté les fesses. (37) Gilbert aime bien Armand, dragueur invétéré mais bon garçon et courageux, communiste convaincu. Gilbert aussi milité depuis l’adolescence, depuis son entrée en apprentissage à la Manu. Il s’était mis à dévorer les journaux, notamment Le Travailleur de la Corrèze. Il avait suivi chaque mobilisation ouvrière. Sa conviction avait été ébranlée à la signature du pacte germano-soviétique, il avait failli tout plaquer. Mais depuis, il était de nouveau fier d’en être. Achille les avait contraints à s’entraîner. (38) Au maquis, chaque visiteur était un danger : il pouvait être guidé ou suivi. Quand on accueillait un nouveau membre, on lui bandait les yeux pour s’assurer qu’il ne trahirait pas Il arrivait qu’ils soient trahis. On changeait souvent de lieu. * Ca faisait un moment que les maquisards avaient pour projet de libérer Tulle. Achille avait retenu leur impatience. Il fallait attendre les ordres des grands chefs FTP de l’Interrégion pour que l’attaque soit planifiée et qu’on trouve les hommes et les munitions. Ils avaient travaillé dur pour (39) préparer cette libération de Tulle. Quel bilan allait-on en tirer maintenant que les panzers étaient de retour, 2 fois plus nombreux qu’eux ? * Les 4 hommes empruntent arrivent bientôt à Naves. Gilbert siffle ses acolytes : « Venez voir, les gars. Y a les FTP de Meymac ! » Le groupe est là, devant le cimetière, leurs mitraillettes braquées sur la cinquantaine de soldats allemands qu’ils ont fait prisonniers durant la bataille et ramenés à pied à Tulle. Achille discute avec le maire qui s’inquiète de leur présence et des représailles éventuelles sur les habitants. Résistant d’un autre réseau, il consent les nourrir. On tue un veau. Achille raconte au maire ce qui s’est passé à Tulle. Le 1er coup de bazooka sur la caserne du Champ de Mars et le 2e visant le siège de la Feldengendarmerie. Au début, rien ne s’était passé comme prévu. (40) Les Feldengendarmes leur avaient échappé et ils s’étaient fait tirer comme des lapins. Le quartier de Souilhac et de la gare était truffé d’Allemands jusqu’à l’intérieur de la Manufacture d’armes. Avant 9h plusieurs Résistants étaient tombés, à commencer par « Gustave », l’un des commandants du maquis. Et la relève était en retard. Les Groupes mobiles de réserve, les unités de police de Vichy avaient refusé de se battre aux côtés des résistants. « Kléber », le chef maquisard, commandant l’attaque de Tulle, avait pourtant tenté de les convaincre, en vain. Les salopards de miliciens en avaient profité pour fuir avec eux en direction de Limoges. Les maquisards étaient dans une mauvaise situation. Les 3 chefs de la Résistance de cette opération, Kléber, Rivière et André, avaient décidé de quitter Tulle. Vers midi, un avion allemand avait commencé à lâcher des rafales de mitraillette sur la ville. Les Allemands gagnaient du terrain, ils avaient repris la gare et tiré sur les garde-voies. (41) Il s’était avéré que l’information d’un bombardement de la ville était fausse. Échaudés par les événements, les Tullistes étaient restés barricadés jusqu’à la nuit. Cette nuit-là, entre le 7 et le 8 juin, ils n’avaient dormi que d’un œil. La partie s’était finalement jouée le lendemain, à l’aube, au nord de la ville, à l’École normale de jeunes filles. La relève leur avait apporté les armes nécessaires et ils s’étaient postés de bonne heure devant l’établissement où étaient réunis les Allemands, en prenant l’établissement en tenaille. Au gré des combats, l’école avait pris feu. (42)  Une quarantaine d’Allemands avaient tenté de fuir et s’étaient fait canarder. D’autres s’étaient cachés dans les caves. Quand ils s’étaient rendus, les maquisards avaient découvert « Ginette », un agent de liaison des Francs-tireurs arrêtée quelques jours plus tôt et torturée à l’hôtel Saint-Martin, et d’autres otages. Les soldats allemands de la Wehrmacht avaient préféré se rendre. (43) Ils avaient soigné les blessés des deux côtés. * Ce qu’Achille n’avait pas dit au maire de Naves (et qu’il ignorait) c’est que de nombreux cadavres allemands gisaient encore dans les rues de Tulle, notamment dans le quartier de la Barrussie où la foule s’acharnait sur eux. (44) Les plus folles rumeurs couraient sur ces événements. Côté Résistants, beaucoup d’hommes avaient péri, certains très jeunes. Ils avaient fêté la victoire, puis des chars allemands avaient surgi de nulle part et ils avaient dû partir. (45) Le maire de Naves accepte qu’ils dorment sur place à condition de partir à l’aube en demandant ce qu’ils feraient des prisonniers allemands. (46)

3. Mort d’Albert et naissance de Louise. Alors qu’à Naves les maquisards se reposaient dans leur grange, il y avait à Tulle un raffut terrible Durant 2h, des explosions éclairèrent le crépuscules. Puis tout s’arrêta subitement, la nuit enveloppa les 7 collines. Le préfet fit annoncer qu’il faudrait ouvrir sa porte aux Allemands et les héberger s’ils le demandaient (personne chez les Chambel). Les enfants étaient survoltés. Après l’arrivée des chars et le bruit des explosions, ils ont senti que la fête était finie et que les adultes étaient inquiets. Albert s’est mis à faire le pitre et a porté les enfants dans leur lit. (47) Puis Hortense les a bordés et leur a souhaité « bonne nuit ». Hortense et Albert se sont couchés tout habillés. * Pendant la nuit, l’atmosphère change. Des véhicules allemands quadrillent la ville, des silhouettes en uniforme se faufilent à la vitesse de l’éclair. Des Waffen-SS frappent aux portes. Trois d’entre eux, 2 Allemands et un Alsacien frappent chez les Chambel. (48) Ils fouillent chaque pièce, pénètrent dans la chambre des enfants. Albert bondit pour les arrêter. Ils demandent s’il y a un autre homme ici et le nom d’Albert. Hortense sent la couleur d’une contraction. Par la fenêtre, une voisine fait signe aux hommes de déguerpir. Les Allemands veulent savoir si Albert a une arme, ils lui demandent de les suivre. (49) Les trois soldats avec l’uniforme SS sont très jeunes, à peine 20 ans. Elle ignore ce que veut dire le terme « Das Reich » inscrit sur leurs manches. Deux des SS encadrent son mari pendant que le 3e lui indique la sortie ; elle crie qu’il travaille à la Manufacture mais on ne l’entend pas. Ils disent qu’ils veulent vérifier ses papiers. Il reviendra le soir. La porte claque. La douleur d’Hortense revient. Elle pleure, elle essaie de se rassurer. (50) Ce contrôle de papiers n’est certainement qu’une formalité. Il n’a pas sa carte du Parti. Elle se reprend et réveillent et habillent des deux enfants. Les Leboutie, Françoise, André et leurs deux fils, habitent dans le quartier de Souilhac, elle va se réfugier chez eux et rentrera ce soir pour le retour d’Albert. Elle fait petit-déjeuner les enfants et ils se mettent en route. Les voilà partis dans la tiédeur de ce matin du 9 juin. Les rues de Tulle fourmillent d’officiers SS qui frappent aux portes et tirent les hommes des lits. Des gens crient quand on embarque un enfant, un mari. Les scènes de séparation se multiplient. (51) Les soldats s’acharnent sur chaque porte. Il y a toujours 2 soldats allemands et un Alsacien pour traduire. La confiance qu’elle a essayé de regagner s’effrite. Elle prend conscience qu’il se prépare quelque chose. Son instinct lui dit de protéger ses enfants. Avenue Victor-Hugo, elle se cache avec Colette et Georges dans le renforcement d’un immeuble. Quelques (52) mètres plus loin, des SS sortent en trombe d’une maison en bousculant violemment un homme grisonnant qui trébuche. Son fils propose de prendre sa place. Les SS refusent le marché. Elle se demande où est Albert. Les contractions reprennent. Colette prend peur. Georges prend la main de sa sœur. La douleur et les enfants s’apaisent. Hortense en profite pour accélérer. (53) Elle n’est qu’à 7 mois. En arrivant chez Françoise, elle se reposera. Dans la rue, il n’y a aucun Tulliste, que des SS et des miliciens arrogants qui embarquent les hommes. Le vacarme des véhicules devient infernal. Hortense presse le pas malgré les douleurs qui reprennent. Colette est fatiguée, (54) Hortense demande à Georges de la porter. Ils franchissent le pont de Souilhac. Une longue colonne de civils menée par des SS les dépasse et avance en direction de la Manufacture. Albert n’est pas dans le lot. Les SS maintenant, ne frappent plus aux portes, ils les enfoncent et pillent les caves. L’appartement est au croisement de la rue du Docteur-Valette, à l’entrée de la place de Souilhac qui grouille de monde. Ils arrivent. Françoise et André sont derrière la porte. ** Dans la matinée, plus de 2.000 civils se trouvent amassés sur la place de Souilhac, devant l’enceinte de la Manufacture. (55) La place est cernée par des dizaines de chars auprès desquels les SS montent la garde. Albert aperçoit des groupes d’ouvriers de la Manufacture qu’il connaît : le manœuvre Léo, Claude, un ajusteur et le surveillant, un ancien champion de plongée. Il reconnaît aussi 3 apprentis à qui il a donné des conseils la semaine dernière, le fils du contremaître, le boucher de l’avenue Victor-Hugo, le garagiste de l’avenue de la Gare avec son père, le bijoutier à côté de la pharmacie. Il en arrive d’autres, aussi bien des quartiers du centre que des rues de Virevialle. Albert sent une main se poser sur son épaule : c’est un sableur de l’usine de la Marque avec qui il était à l’école : « Dis donc, Albert, qu’est-ce que tu crois qu’ils nous veulent, les boches, avec leur contrôle ? – Qu’est-ce que j’en sais ? – Je vais te dire quelque chose, moi, je n’ai pas peur. Tu sais pourquoi ? Parce que j’ai rien fait. Toi non plus ». Albert ne l’écoute pas. Il guette les mouvements autour de lui. (56) « Qu’est-ce qu’ils cherchent, bon sang ? Les maquisards ? » Il trouve les boches excités. Il les connaît depuis longtemps, mais ces SS sont assurément du même tonneau. Ils se croient tout permis, ils cassent, ils pillent. Tout à coup, un appel : on enjoint à tous les hommes de plus de 45 ans, les docteurs et les pharmaciens de rentrer chez eux. Quelques instants plus tard, un second appel libère les chemins de fer. On recommence à espérer. Pourtant, quand 9h sonnent, l’espoir retombe. Le cortège des raflés est sommé d’entrer dans la Manufacture (57) par les SS. La peur gagne du terrain, Albert se glisse entre deux bonshommes plus grands. Dans le bâtiment du directeur de la Manufacture, le maire de la ville nommé par Vichy et d’autres notables discutent longuement avec les Allemands. Le maire invite les employés de préfecture, les agents des PTT, du gaz, les électriciens, les cheminots, les chefs d’atelier et sous-chefs de la Marque, de la Manu, les entrepreneurs, les bouchers, les boulangers, les épiciers, les maraîchers, les pompiers, les services des eaux, les services de ravitaillement, à partir. Ils auront des autorisations de travail et ne devront pas porter d’armes. Les appelés de la liste se bousculent pour sortir. Albert (58) les regarde détaler avec envie. Lui a beau être un dresseur de canon hors pair, il ne fait pas partie de la liste. ** Allongée dans la chambre des Leboutie, Hortense par la fenêtre ce qui se passe sur la place. Tout à l’heure, il y a eu une ruée : quantité d’hommes sont sortis de la Manufacture : pas d’Albert. Elle continue de fixer le portail de la Manu. Elle espère, elle prie. Elle n’en peut plus de cette attente. Depuis qu’Albert est parti, elle ne comprend plus rien. Quand va-t-il revenir ? (59) Pour tenter de se calmer, elle écoute les enfants jouer avec les fils Leboutie, Paulo et Roger. André, lui, n’a pas été pris. Françoise a dit que son mari était infirme et les SS ont cédé. Hortense regrette de ne pas avoir fait de même. Françoise a essayé de la calmer. André est aux petits soins. (60) Un haut-parleur s’exprime au nom du préfet : il remercie la population d’avoir suivi les instructions, la vie normale va reprendre. Hortense pousse un cri de joie. Colette et Georges embrassent leur mère. ** Dans l’enceinte de la Manufacture, on organise les rangs. Quelque chose se prépare. Trois colonnes se dégagent : les très jeunes à gauche, les hommes de la quarantaine dans la file de droite, les autres au centre. (61) Les colonnes sont séparées par des SS en armes qui relèvent les identités. L’un d’eux semble être le chef, les SS l’appellent « capitaine Kowatsch ». Albert imagine déjà le peloton d’exécution. Le sort qu’il pensait plutôt réservé à Gilbert. Il aurait dû le rejoindre dans le maquis. Un médecin avec un brassard de la Croix-Rouge les rassure, il n’y aura pas d’exécutions. Les gars sont soulagés, y compris Albert. (62) Il essaie de sortir une cigarette. Un SS crie. Ce n’est pas lui qui est interpellé. Albert croit reconnaître ce soldat, peut-être une de ces sales gueules du SD, un gestapiste tortionnaire de l’hôtel Saint-Martin croisé sur les bords de la Corrèze. Il est bossu, parle français, les SS l’appellent Walter. Le SS continue ses invectives avec jubilation. Derrière lui, un homme dit à un jeune garçon de changer de file. (63) Et comment le garçon n’ose pas bouger, l’homme lui donne un coup de pied au derrière. Et le garçon change de rang. Albert rassemble ses forces. * Dans la cour, c’est plus calme. Albert s’appuie contre un arbre, allume une cigarette. Il compte bien s’évader. La voix du bossu résonne. (64) Il continue de pointer des types et d’examiner leurs cartes d’identité Une femme l’assiste, Paulette Geissler, la secrétaire que les boches ont placé à la Manu, la maîtresse de Brenner, le nouveau patron allemand. Elle parade au milieu des otages, désigne les sympathisants communistes. La voix du bossu se rapproche d’un garçon assis près du tilleul… et son index se pose sur la poitrine d’Albert. ** Hortense attend le retour de son mari. Elle a enfin consenti à se nourrir un peu. L’horloge des Leboutie sonne midi. (65) Mais elle ne peut rien avaler. Elle se demande pourquoi le contrôle d’identité prend autant de temps. L’arrivée en trombe des enfants la fait sursauter. Françoise entre à son tour, demande aux enfants de se calmer et propose à Georges de faire la lecture aux autres. De l’autre côté de la fenêtre, une rumeur d’agitation monte de la place. * Dans les rues alentour, les soldats allemands s’agitent et entrent dans les maisons. Hortense craint une nouvelle rafle. Elle ordonne à André de se cacher et Françoise l’entraîne dans un recoin de la cuisine pour se dissimuler. (66) Le son des bottes résonne dans le hall. Mais les soldats allemands ne frappent pas chez eux. Ils sonnent chez Madame Sourdeil. Ils lui demandent d’accéder au balcon puis ils quittent l’immeuble. Françoise décide de na pas encore libérer André. Elle rejoint la chambre où Hortense et les enfants attendent. Les garçons écoutent l’histoire tandis que Colette, le nez collé à la vitre dit : « Maman, pourquoi ils mettent des cordes ? » Françoise et Hortense se précipitent à la fenêtre et découvrent les cordes suspendues aux balcons de la place, se tordant entre les mains des SS qui les nouent. Elles comprennent que si les soldats ne sont pas entrés chez les Leboutie, c’est parce qu’ils ne possèdent pas de balcon ; tous ceux qui en sont dotés les (67) ont vus se faire harnacher de plusieurs cordes. C’est le cas de Madame Sourdeil qui passe une tête et leur dit : « Il paraît que ces messieurs installent le téléphone ». ** Dans le bâtiment 53 de la Manufacture, Albert a regagné le rang que la rumeur estime être « le plus mauvais », où le bossu l’a renvoyé avec un plaisir non dissimulé. Albert a obtempéré, persuadé que cette fois il ne pourra pas échapper à un départ pour l’Allemagne. Il songe maintenant à se cacher dans l’usine. C’est alors qu’il voit le bossu s’approcher d’un prêtre – le seul parmi les raflés, l’aumônier du lycée de Tulle – et l’entend lui demander : « Mon père, vous n’étiez pas au combat de l’École normale, hier ? » Le prêtre répond par la négative, le SS reprend : « Je suis l’un des 4 survivants. Nous étions presque tous des Rhénans catholiques. Nous aurions bien voulu avoir un prêtre pour nous assister. L’un de mes camarades, blessé, souffrait tant qu’il s’est tiré une balle dans la tête ».  Le SS (68) se tait un instant. Albert scrute ce visage qui laisse transparaître une telle dureté qu’il craint de le voir saisir sa mitraillette pour exécuter sur-le-champ le rang entier. L’abbé lui demande : « Je vous prie de m’avertir s’il y a des exécutions. – Il n’en est pas question pour le moment. S’il devait y en avoir, je vous ferai signe », dit Walter, et d’un geste de la main, il expédie le prêtre dans le rang des plus âgés, sur le trottoir d’en face. * A la surprise générale, à 12h30, les SS sont appelés pour le déjeuner, ils laissent aux sentinelles la garde des prisonniers. Un silence pesant tombe sur la Manufacture. Assommés par la chaleur, les 600 détenus se taisent. Suite aux multiples libérations du matin, il ne reste plus à la Manufacture que les hommes ordinaires, sans relations. (69) Ils attendent de connaître le sort que leur réservent les soldats allemands. Albert observe le bossu qui a choisi de ne pas partir déjeuner avec les autres. Il compte et recompte le groupe d’otages de la colonne du centre dont Albert fait partie. Quelques instants plus tôt, lorsqu’un patron a obtenu la libération d’un de ses employés, Walter l’a aussitôt remplacé par un prisonnier du rang de gauche. A présent que le nombre est atteint, il semble satisfait et envoie la groupe dans la petite cour de la Manufacture. Albert se dit qu’en ce vendredi, il reprendrait sa bicyclette pour rentrer chez lui. * Dans cette cour, Walter ne se laisse pas distraire par le départ de 60 hommes, il se remet au travail pour reconstituer un 2e groupe de taille équivalente. Le bal sinistre continue ainsi de longues heures, des identités 100 fois vérifiées, des hommes interrogés et déplacés et l’angoisse de ne pas savoir où cette loterie va les mener. Vers 15h30, le 2e groupe de prisonniers choisi par Walter disparaît aux côtés du 1er, sous le regard désemparé des autres qui ne comprennent (70) pas pourquoi eux ont échappé à l’obscur tri du bossu. Restés dans l’enceinte principale de la Manufacture, les 400 hommes aperçoivent le capitaine Kowatsch qui revient, accompagné du maire. Une agitation se fait sentir parmi les prisonniers qui espèrent de nouvelles libérations. Mais l’espoir s’envole dès les premières paroles du maire : « Voilà mes amis, j’ai une bien pénible nouvelle à vous annoncer, vous allez assister à l’exécution de terroristes. Je vous demande le plus grand calme. Ne faites aucun geste, ne dites aucune parole, ce serait encore pire ». Le silence se mêle à l’effroi et à la sidération. Ils se demandent de quels terroristes il parle. Les maquisards sont partis, il ne reste que des civils. Mais personne ne parle. Accablés, les hommes suivent les SS sur la place pour assister à l’exécution annoncée. Quant à l’abbé, il sort soudain des rangs et demande au maire d’interférer auprès des autorités allemandes afin qu’il puisse assister les (71) condamnés dans les derniers instants comme l’y autorise son sacerdoce. Le capitaine Kowatsch y consent, à condition qu’il fasse vite. * Dans la petite cour voisine, Albert et les 119 autres otages qui l’entourent n’ont rien entendu des propos du maire et ignorent toujours de qui les attend. Ils ont senti une peur irrépressible au moment où ils se sont vus mis à l’écart des autres prisonniers de l’enceinte. Ils pensent qu’ils vont être emmenés travailler en Allemagne. Ils voudraient questionner les gardes mais le danger est trop grand. Devant Albert, il y a un tout jeune homme rouquin à la chevelure aussi dense que son petit Georges. Il pense à son fils qu’il ne reverra certainement pas. Les scènes les plus banales lui reviennent en tête : Colette cueillant des cerises dans la ferme du Chastang, Hortense un jour de pique-nique, (72) Gilbert jouant de l’accordéon. La vision du prêtre marchant vers le garage interrompt sa rêverie. Un peloton de SS demande aux 10 premiers prisonniers du rang de s’avancer. Albert n’en fait pas partie. L’abbé s’adresse à eux mais il n’entend pas ses paroles. ** Hortense et Françoise se tiennent toujours devant la fenêtre de la chambre des LeboutieAndré, libéré de sa cachette, les a rejointes. Longtemps ils ont cru aux rumeurs de l’installation du téléphone ou de la réparation des lignes de distribution électrique. Mais bientôt l’évidence s’est imposée. Françoise a envoyé les enfants dans la pièce d’à côté pour leur épargner la vue. Dehors, les cordes se sont multipliées, par dizaines, (73) suspendues aux réverbères, aux arbres, aux balcons de la place de Souilhac jusque de l’autre côté de la Corrèze, au-delà même de la gare. Et ce n’est pas fini : les SS se sont aperçus qu’ils n’avaient pas la quantité requise pour satisfaire aux ordres. Aussi prennent-ils chez l’habitant le nécessaire pour accomplir leur besogne. Il semble à Hortense que les cordes sont vivantes, à la recherche de leur proie. Elle manque de se trouver mal et Françoise essaie de la soustraire à cette cérémonie macabre. Mais rien ne peut arracher Hortense à son poste d’observation : « Tant que je surveille, il ne se passera rien ». Son regard protège Albert. Le maire va faire libérer d’autres prisonniers et ils sortiront jusqu’au dernier. Albert sera bientôt libéré. (74) Elle balaie le panorama de la place à la recherche d’un signe lui prouvant qu’elle a raison d’espérer. Près d’elle, deux soldats attachent des cordes à un tilleul. Une mélodie hurlante monte de la terrasse du Tivoli, un café à l’angle de la place et de la rue du Pont-Neuf.  Des SS profitent des échelles pour voler des cerises dans les jardins. Au milieu des soldats, Paulette Geissler se donne en spectacle. Depuis l’Occupation, elle a pris pension au Nouvel-Hôtel près de la gare. Elle est parfaitement bilingue et personne ne sait si elle est française ou allemande. De nombreuses légendes circulent sur elle. (75) Son rire sardonique semble montrer une jubilation de sorcière alors qu’elle se laisse peloter par les soldats. Hortense soupçonne le directeur allemand de la Manufacture d’être l’amant de Frau Geissler. * Une voiture SS diffuse un message par haut-parleur : « Citoyens de Tulle ! Quarante soldats allemands ont été assassinés de la façon la plus abominable par les bandes communistes. La population paisible a subi la terreur. Les autorités militaires ne désirent que l’ordre et la tranquillité. La population loyale de la ville le désire également. La façon affreuse et lâche avec laquelle les soldats allemands ont été tués prouve que les éléments du communisme destructeur sont à l’œuvre… Pour les maquis et ceux qui les aident, il n’y a qu’une peine, (76) le supplice de la pendaison. » Hortense est prise d’un vertige. « 120 maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve ». Hortense s’effondre. Françoise la rattrape. Une plainte bestiale monte en elle. Françoise essaie de la soutenir. Tout à coup, elle perd les eaux : « Mon Dieu ! Pas mon bébé ! Laissez-le-moi ! » ** Comme l’a exigé le capitaine Kowatsch, la plupart des prisonniers se tiennent prêts à assister à l’exécution. Seuls demeurent dans la Manufacture les 120 condamnés qui ignorent toujours ce qui les attend. Ils ont vu les 10 premiers partir vers la place, soutenant l’un d’entre eux gravement blessé. Albert a senti l’angoisse le reprendre. (77) Au bout de quelques instants, il voit revenir le prêtre. Les gardes SS le poussent avec 9 autres prisonniers en direction du portail : ils sont les suivants. L’abbé marche à leurs côtés et leur dit : « Mes amis, vous allez comparaître devant Dieu. Il y a parmi vous des catholiques, des croyants. C’est le moment de recommander votre âme au Père qui va vous recevoir. Faites un geste de contrition, pour toutes vos fautes. Je vous donne l’absolution ». Beaucoup de condamnés tombent à genoux, y compris des non-croyants. L’absolution proposée par le prêtre leur apparaît comme le dernier geste d’humanité qui s’offre à eux. Alors que les SS les bousculent, Albert se demande de quoi il devrait se repentir. Il voudrait dire au revoir à Hortense et aux enfants. Il griffonne un mot. (78) Autour de lui, les autres écrivent des messages que le prêtre enfouit dans sa soutane. Les SS impatients, lient les mains des prisonniers et les pressent d’avancer. Le prêtre hâte l’absolution. Il achève sa phrase au moment même les condamnés arrivés sur place découvrent les corps des 10 prisonniers qui les ont procédés. Ceux-ci pendent aux arbres, aux réverbères ou aux balcons des maisons. Alors l’émotion si longtemps contenue par les condamnés se met à céder face à l’abominable révélation de la mort à laquelle ils se savent promis. Une effroyable cohue secoue le groupe qui refuse de se rendre au gibet. Un SS casse la crosse de sa mitraillette sur le dos d’un homme qui tente de s’échapper et le force à se remettre en marche. En quelques minutes, les SS matent le groupe. (79) Les condamnés n’ont d’autre choix que d’avancer jusqu’au pied des échelles. Abasourdi, Albert ne sait où poser les yeux. Devant lui, gît la dépouille d’un Algérien, un de ses collègues à la Manu, qui n’a rien à voir avec cette guerre. Il essaie de voir la fenêtre des Leboutie. Un SS le pousse dans le dos alors qu’on passe déjà la corde au cou du jeune rouquin dont le SS ébouriffe la tignasse en riant. Chacun veut toucher la chevelure « porte-bonheur » (80)

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:25

Walter Schmald

Les SS renvoient le rouquin dans les rangs et choisissent un autre homme qui se croyait sauvé. Le rouquin rejoint la foule. * Albert voit, de loin, la silhouette d’un tourneur de la Manufacture qui gravit les barreaux d’une échelle appuyée contre un réverbère. Un SS lui passe le nœud autour du cou et donne un violent coup de pied à l’échelle qui le soutenait. Le pendu rend son dernier souffle. Paulette Geissler, la « Chienne de Tulle », s’approche pour rire du cadavre sous le regard sidéré des Tullistes : « Schweinehund ! » (« Chien de porc »). (81) ** Françoise et André ne savent plus quoi faire pour contenir Hortense. Depuis qu’elle a vu qu’Albert se trouvait sur place, elle s’est relevée et hurle qu’elle veut descendre. « Ils vont me le pendre ! » Françoise a peur que les boches l’entendent. A côté, les enfants braillent. Françoise fait respirer de l’éther à Hortense qui s’abandonne à la douleur. Plus rien ne lui paraît réel. Françoise laisse entrer les enfants. (82) Colette se blottit contre sa mère. ** Dehors, les SS saisissent un condamné au réverbère du pont sur lequel est accrochée une corde. Le type est un joueur de rugby, un pilier du Sporting Club de Tulle que connaît Albert. Il se défend en donnant un coup de pied au SS chargé de lui passer la corde. Puis le rugbyman enjambe la rambarde et se jette dans la Corrèze. Les nazis lui tirent dessus mais l’homme a déjà succombé, la Corrèze est à sec. L’abbé récite la prière aux morts et se précipite vers un nouveau pendu. Le silence s’est imposé. Le sacrifice des condamnés a muselé les bouches. Un cri vient réveiller les spectateurs : (83) « Maman, dis-leur que je suis innocent ». Albert reconnaît le fils du boucher que l’on pend au crochet du magasin de sa famille, là où d’ordinaire on suspend la viande. Son père est là. * Abruti par les scènes effroyables qui se succèdent sous ses yeux, Albert semble maintenant absent à lui-même. Il sait que c’est son tour. Le cri de l’ordre en allemand retentit. (84) ** André appelle Georges et Colette et les pousse dans la chambre pour leur éviter ce spectacle. Hortense voit le nœud autour du cou d’Albert. Un SS donne un coup de pied dans l’échelle. Françoise crie mais Hortense ne l’entend pas, elle se raidit comme si elle allait succomber à une attaque. On pend Albert, ses dernières secousses la traversent, elle se voit avec lui, tous deux suspendus au grand tilleul de la place de Souilhac, elle se sent mollir, se balance au même rythme que lui, comme s’ils se berçaient à l’unisson. (85) Elle perd pied. A partir de cet instant tout se fait sans elle. Au bout du lit, Françoise la sort de sa torpeur : « Pousse, ma belle, pousse ! » Elle accouche. Françoise coupe le cordon ombilical et saisit le corps minuscule. « C’est une fille ! » Le cri arrive. (86) Françoise emmaillote le bébé et le pose sur sa mère. Mais celle-ci est incapable de réagir. Françoise reprend le bébé. (87)

4. La 236e compagnie FTP et ses prisonniers. Achille a tenu la promesse qu’il avait faite au maire : le groupe de la 236e compagnie FTP a bien quitté la grange et la commune de Naves comme prévu avant l’aube, avec ses prisonniers, afin d’éviter de faire courir un risque à la population. En ce samedi 10 juin, voilà 2 jours que les hommes marchent à l’écart des routes pour éviter les patrouilles allemandes. Ils coupent à travers champs, enjambent les ruisseaux. D’une ferme à l’autre, Achille tente d’obtenir de l’eau et des vivres, pour reconstituer les forces des hommes et des prisonniers. Craintifs, les paysans leur demandent de filer au plus vite. Gilbert s’inquiète de la distance qu’il leur reste à parcourir jusqu’au maquis de Meymac. (88) A Tulle les maquisards avaient capturé une soixantaine de prisonniers mais ils en avaient perdu quelques-uns en chemin : des blessés incapables de marcher abandonnés sur les hauteurs de la Croix de Bar, mort d’un adjudant de la Gestapo lors d’une tentative d’évasion, d’autres évasions réussis. Ils ne sont plus que 54. Gilbert s’inquiète pour Albert et Hortense. Il en a fait des cauchemars, s’imaginant que les SS mettaient le feu à Tulle pour se venger de l’attaque de l’École normale. (89) Les Allemands avaient forcément fouillé la ville à la recherche des Résistants pour leur faire payer. Il sent monter en lui une haine qu’il dirige à présent contre les prisonniers. La plupart sont de nationalité allemande et font partie du 95e régiment de sécurité de la Wehrmacht. Mais leurs rangs comprennent aussi des camarades pris à l’ennemi, des soldats polonais qui, après avoir combattu contre le Reich, se sont retrouvés contraints d’endosser l’uniforme allemand. Rien ne les distingue des Allemands. Beaucoup de ces soldats n’ont rejoint les rangs de la Wehrmacht que par crainte d’être exécutés. Une lueur au fond de leurs yeux révèle leur détresse de se retrouver à combattre une cause qui n’est pas la leur. (90) Une vingtaine de prisonniers relèvent de la Feldengendarmerie, la police militaire qui traque les déserteurs de l’armée allemande. Achille constate que les prisonniers ne parlent pas entre eux. Le jour avance et ils commencent à manquer d’eau. Gilbert pense aux problèmes d’organisation qui les attendent, notamment celui de la nourriture. Armand (« la Pie ») s’en est enquis auprès d’Achille qui l’a rembarré, mais qui s’inquiétait lui aussi. Qu’allaient-ils faire des prisonniers ? Les FTP ne disposaient d’aucune prison, d’aucun lieu pour les garder. (91) Il allait falloir les accompagner en permanence. Et les maquisards n’étaient pas nombreux. Achille allait devoir se renseigner auprès des grands chefs de la Résistance. Comment s’étaient-ils retrouvés dans ce pétrin ? Les Allemands s’étaient rendus. Les maquisards n’avaient pas d’autre choix que de les faire prisonniers. L’envie de les fusiller à Tulle ne manquait pas, mais multiplier les morts aurait risqué de provoquer des représailles. Ils avaient bien fait de les emmener. Ils empruntent à présent une ancienne voie romaine en direction du plateau de Millevaches. (92) * Fourbus, ils arrivent dans le hameau de Maussac-Gare. Les habitants jettent un regard inquiet à cette colonne d’hommes susceptibles d’attirer des ennuis. Beaucoup de villageois rentrent précipitamment et ferment leurs volets. Depuis quelques jours déjà, ils ont eu droit à un sacré remue-ménage : postes de télécommunications coupés, gendarmeries investis pour récupérer des armes. La population en garde un souvenir cuisant. Dans les maquis de Haute-Corrèze, les maquis inspirent autant de crainte que de fierté. Les habitants les soutiennent mais les maquis font aussi la loi. Les paysans n’ont pas d’autre choix que d’accepter leur présence et les risques qui vont avec. D’autant que la plupart de leurs fils les ont rejoints. (93) Ici les délateurs et les collabos finissent souvent au fond d’un puits ou enterrés sous un arbre. Achille sait bien que les maires ne feront aucune difficulté en les voyant passer. Et si un maire s’amusait à avertir les autorités, les camarades des FTP auraient vite fait de le réduire au silence. 2h plus tard, le groupe entre dans la commune de Meymac et fait une brève halte au café. Une rumeur évoque une tragédie dans la commune d’Ussel, ils parlent d’une quarantaine de maquisards abattus par les boches sur la place Voltaire – des pertes énormes à l’échelle des Francs-Tireurs. Des Résistants ussellois et des rescapés ont averti les chefs des FTP. Les hommes d’Achille sont secoués par la nouvelle : Ussel est tout près, le danger se rapproche, la guerre n’est pas finie. Gilbert pense à Tulle, (94) il demande au cafetier s’il a des nouvelles. La question de Gilbert reste sans réponse. Les hommes franchissent les derniers kilomètres qui les séparent de leur camp : le hameau du Vert, puis, enfin, le bois d’Encaux. * Plus d’une semaine avant l’arrivée du groupe d’Achille et de ses prisonniers, un autre événement s’était produit non loin de Meymac. D’autres camarades de la 236e FTP (installés dans le maquis de Saint-Pardoux-le-Neuf) avaient reçu des informations à propos d’une femme française soupçonnée d’être une indicatrice de la Gestapo. Trois Résistants l’avaient kidnappée en gare d’Aix-la-Marsalouse, (95) et l’avaient ramenée dans le camp de Saint-Pardoux. Au bout d’une dizaine de jours, il devint évident que cette femme était un poids qui faisait courir un danger aux Résistants. * A peine arrivé au maquis, Achille voit débarquer les camarades avec la jeune femme. Comme s’il n’avait pas déjà assez à faire avec sa cinquantaine de prisonniers. Soudain, un sifflement annonce la venue d’un agent de liaison. Un jeune homme descend de sa bicyclette. Il y a du nouveau, les chefs de l’Interrégion doivent se réunir pour décider du sort (96) des prisonniers. Le garçon ajoute, à voix basse : « Il s’est passé des choses graves à Tulle ». Alarmé, Gilbert tend l’oreille. Mais Achille prend le jeune messager à part pour entendre seul la fin du récit. (97)

5. Lammerding et Oradour-sur-Glane. La dernière-née a des traits doux et réguliers. Ses yeux sont longtemps demeurés clos. Elle a alterné les temps de sommeil profond avec de légers mouvements de la tête. Françoise a fini par s’inquiéter. Elle a donc décidé de poser le bébé sur Hortense, restée immobile sur le lit. Hortense tardait à réagir, comme si elle était absente. (98) Françoise lui dit de regarder sa fille, mais tout son être reste accroché à Albert. Albert pendu à un tilleul. Françoise caressait la joue du bébé pour le stimuler. Elle plaça la petite sur la poitrine de sa mère pour l’inciter à téter. Françoise avait de l’expérience. Dans leur village de Chastang, les femmes préféraient voir sa mère plutôt que la sage-femme. Françoise l’avait vue faire des dizaines de fois. Elle devait maintenant trouver un moyen de guérir Hortense. (99) Les lèvres du bébé attrapèrent le sein. Françoise réajusta sa position. La petite ouvrit les paupières : « Hortense, regarde ! Les yeux d’Albert ! » Cet enfant, c’était sa vengeance contre les boches. ** De l’autre côté de la fenêtre, l’abbé passa l’après-midi du 9 juin à faire des allers et retours entre la Manufacture d’armes et la place de Souilhac, pour accompagner les condamnés sur le court trajet qui les menait à leur exécution. Dernier interlocuteur des condamnés, (100) il prononçait des paroles sacrées que la religion offrait en réconfort lorsque la fin approchait. Peu importait leur foi, un être les regardait, entendait leur peur. L’abbé les bénissait. Sa triste mission achevée auprès de ces 10 hommes, l’abbé rejoignit la Manufacture afin de recommencer avec le dernier groupe de condamnés. En entrant dans l’enceinte, il croisa le SS bossu Walter qui le guettait. Le SS semblait désireux d’évoquer sa foi chrétienne et ses souvenirs de jeunesse dans un établissement religieux de Belgique où il avait appris le français. Il avait même pensé à se faire prêtre. (101) « Si je me suis engagé dans la Gestapo, c’est surtout pour éviter de partir sur le front de l’Est ». L’abbé lui demanda comment, en tant que chrétien, il pouvait accepter qu’on pende des innocents. « Ce n’est pas moi. Ce sont les soldats de la division Das Reich qui obéissent aux ordres du général Lammerding. En tant que membre du Sipo-SD de Tulle, il m’a été demandé de choisir des hommes parmi les otages ». Le bossu signifia que ce qui comptait, c’était de respecter le nombre d’exécutions décidé par Lammerding120 pendus – et que le tri importait peu puisque, selon lui, tous les Tullistes étaient coupables car ils étaient soit des maquisards, soit leurs complices.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:22

Quand l’abbé répliqua que les combattants de l’attaque de Tulle ne pouvaient pas être parmi eux puisqu’ils avaient rejoint le soir même leurs maquis, Walter rétorqua d’un ton détaché : « Que voulez-vous, les bons paient pour les mauvais. Je n’y peux rien ». L’abbé n’avait pas dit son dernier mot. Sûr de son ascendant sur le SS ; il l’implora en tant que chrétien d’épargner les derniers condamnés, allant jusqu’à brandir la menace d’un jugement des hommes et de Dieu. « Je ne suis qu’un simple exécutant qui obéit aux ordres du général Lammerding. – Le général ne viendra pas compter les pendus. – Non, il est reparti ». (102) Le prêtre vit renaître l’espoir sur le visage des condamnés. « Si ce groupe ne part pas, ils croiront que je désobéis aux ordres du général Lammerding, et vous et moi nous serons fusillés », dit Walter. L’espoir s’envola pour les derniers condamnés. Le prêtre proposa de sauver 3 hommes sur le dernier groupe de 13 personnes, ce qui fut accepté. ** Les dernières exécutions eurent lieu ce même juin, autour de 19h. Les SS qui s’étaient portés volontaires pour prendre les otages marchaient la tête haute, pleins du sentiment du devoir accompli. Personne ne s’était élevé contre le massacre ordonné par le général Lammerding, personne n’avait brisé le silence des condamnés ni de leurs spectateurs sidérés. Pour les SS de la Das Reich qui avaient (103) appris le goût du sang durant leur campagne en Europe de l’Est, tout cela était normal : ils avaient obéi aux ordres et vengé les 40 soldats allemands tués lors de l’attaque de Tulle. Peu importait qu’on ait pendu des civils, des innocents, du moment que leur nombre était supérieur à celui des victimes allemandes. En les exécutant aux yeux de tous, en décidant de les pendre aux balcons de leurs familles ou aux réverbères de leurs rues, ils avaient fait bien plus que cela. C’était une ville qu’ils avaient suppliciée, projetée en enfer. Tulle avait vu mourir 99 des siens, et pour les rescapés, les témoins, c’est presque pire. Assister au massacre avait constitué une torture en soi et, s’ils étaient en vie, une part d’eux risquait bien de ne jamais en revenir, figée dans cet instant du drame où la mort les avait frôlés avant de s’abattre sur d’autres par hasard. Du reste, on ignorait pourquoi les pendaisons avaient cessé à 99 au lieu des 120 ordonnées par Lammerding. Les SS en avaient-ils assez d’œuvrer sous cette chaleur ? Avaient-ils manqué de cordes ? Ou était-ce Walter qui avait fini par écouter le prêtre ? Nul ne le savait. * Après être restés exposés un long moment, les corps furent finalement dépendus dans la soirée, puis entassés. Les SS avaient demandé des volontaires pour les enterrer : des garçons des Chantiers de jeunesse furent désignés pour creuser une fosse dans la décharge municipale de Cueille, au sud de la ville. Les jeunes gens partirent avec pelles et pioches. (104) Les garçons de la ville reconnurent certains hommes parmi les 99 pendus. Alors qu’ils creusaient, ils avaient peur de se faire tirer dans le dos par les SS qui les surveillaient. En ville, la population ne savait plus à quoi s’attendre. Les exécutions avaient cessé. La division Das Reich était toujours là, encerclant la ville. Personne ne savait non plus quels ordres avait donnés Lammerding concernant les prisonniers qui n’avaient pas été pendus. Il en restait plusieurs centaines sur la place de Souilhac. Les SS décidèrent de les ramener à l’intérieur de la Manufacture pour la nuit. ** Ce même soir, chez les Leboutie, Georges et Colette faisaient la connaissance de leur petite sœur. Ils avaient passé l’après-midi avec André et ses fils dans la pièce d’à côté. Tout avait été fait pour leur épargner la vision horrible de la pendaison de leur père et du désespoir de leur mère. André avait esquivé des questions. Chaque fois que les enfants réclamaient leur mère, André trouvait un moyen de détourner leur attention. (105) Distraire les enfants l’avait distrait lui-même. Le spectacle du bébé et de sa mère, après cette journée funeste, fit diversion. Hortense était un peu mieux depuis qu’elle avait retrouvé Colette et Georges. Le bébé était enveloppé contre elle. L’enfant dormait, épuisé par les tétées, sous le regard des aînés. Les mots d’enfants ébauchèrent un sourire sur le visage d’Hortense mais bientôt la pensée d’Albert la reprit. Françoise s’en aperçut (106) et détourna son attention en lui demandant comment elle allait appeler le bébé : « Louise ». Louis était le 2e prénom d’Albert. La prématurée avait besoin de se battre pour survivre. Françoise prenait soin d’elle. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que, si elle la posait, les fantômes des pendus viendraient la prendre et l’emmèneraient avec eux. ** Le 10 juin, Tulle se réveilla abasourdie, anéantie par les événements de la veille et affolée à l’idée de ce qui risquait encore d’advenir. On ne connaissait pas l’identité de tous les pendus ; ceux qui n’avaient pas assisté directement aux exécutions ignoraient su leurs proches étaient morts ou s’ils se trouvaient encore dans la Manufacture. Aucune information ne parvenait des autorités locales (107) qui avaient été discréditées par leur passivité face au massacre, pour ne pas dire leur complicité. La division Das Reich et ses blindés étaient encore en ville. On voyait les SS, arrogants, arpenter les rues. Au matin, lorsqu’ils avaient crié : « Tous ceux du centre d’apprentissage, en rang dehors ! », un des jeunes raflés en avait profité pour se mêler aux apprentis et se faufiler vers la sortie. Puis il était rentré chez lui. Tôt le matin, Hortense avait vu, par la fenêtre, à l’entrée de la Manufacture, un type de la préfecture parlementer avec le capitaine Kowatsch. De nouvelles libérations de prisonniers avaient suivi. Hortense avait regardé la procession des chanceux qui avaient obtenu de sortir. Et elle avait repensé à Albert. (108) Par réflexe, sa main toucha son ventre, désormais vide. Elle fut prise de panique. Françoise accourut avec la petite. Hortense la prit. Devant la Manu se trouvait maintenant amassée une foule de femmes de tous âges, dont le mari, le fils ou le frère étaient encore gardés en otages par les SS. Elles brandissaient des colis qu’elles confiaient aux infirmières de la Croix-Rouge. Si les colis revenaient du bâtiment 26 sans avoir trouvé de destinataire, on était fixé. (109) L’homme n’était plus là, il avait été pendu. Alors, elles s’effondraient. * L’après-midi, une dizaine de camions militaires avaient été dépêchés sur la place de Souilhac. On y avait fait grimper les otages restants, 300 environ. Ils avaient entendu les SS menacer : « Si l’un d’entre vous s’évade, on fusille tout le camion ». Les hommes n’osaient pas bouger. Hortense entendit une femme appeler son mari : « Riton ! » Une voix à l’intérieur d’un camion lui répondit : « Je suis là ! » La femme s’approcha mais un SS fit tomber la bâche. Les camions se mirent en marche La Das Reich quittait Tulle, emportant sa cargaison de prisonniers. On les avait vus prendre la route de Brive en direction de Limoges. Ou allait-on les conduire ? Les Tullistes l’ignoraient. Ils ne savaient pas non plus que la Das Reich n’était pas au complet à Tulle et qu’au même moment une fraction de ses hommes avait envahi, sur ordre du général Lammerding, le petit village d’Oradour-sur-Glane, situé à une centaine de kilomètres de là, dans le département voisin. ** (110) Le 11 juin, de terribles nouvelles parvinrent aux oreilles de « Rivière », le chef de la FTP en charge de la direction militaire de toute la région. Après les pendaisons de Tulle et les arrestations, on pensait avoir touché le fond, être descendu en enfer. Un agent de liaison était venu informer Rivière qu’à Oradour, « ça avait été bien pire ».

Oradour-sur-Glane. Une colonne de blindés de la Das Reich, dirigée par Adolf Diekmann, un commandant de Lammerding, avait franchi le pont au-dessus de la Glane, le lendemain du massacre de Tulle : comme là-bas, les SS avaient bouclé toutes les issues du village et raflé les habitants. Un contrôle d’identité avait été pris comme prétexte pour contraindre hommes, femmes et enfants à se rassembler sur le champ de foire. Ils avaient également prétexté des représailles, affirmant au maire qu’ils cherchaient « le commandant Kämpfe, enlevé par les terroristes ». Mais à Oradour, les SS avaient aussi raflé les enfants. Ceux-ci étaient nombreux, la commune possédant deux écoles qui accueillaient les élèves des hameaux alentour, et une 3e pour les enfants réfugiés d’Alsace. Les soldats de la Das Reich avaient suivi les ordres de leur chef et appliqué les méthodes qui leur étaient familières : ils avaient enfermé les enfants avec leurs mères et leur institutrice dans l’église, seul lieu suffisamment vaste pour pouvoir les contenir tous, et y avaient mis le feu. Dans l’après-midi, les cris de centaines de petits êtres brûlés vifs s’en étaient échappés, se propageant comme en écho aux derniers gémissements de leurs pères et de leurs frères qu’on mitraillait au même instant dans les granges, des caves ou des garages avaient été brûlées dans leur propre maison : (111) le boulanger et les siens dans le four à pain, les invalides dans la chambre dont ils ne pouvaient pas s’échapper. En fin d’après-midi, le commandant Diekmann avait même envoyé des soldats récupérer du matériel de combustion à Limoges pour achever d’incendier les corps et en effacer les traces. Le soir venu, le petit village d’Oradour n’était plus qu’un gigantesque brasier où se consumaient les cendres de plus de 600 innocents. Quant à la division blindée, elle avait emporté un véritable butin, fruit de ses pillages : une voiture chargée de bouteilles de vin, de vivres, de lapins et de volailles décapitées.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:17

L’agent de liaison tenait ses informations de la bouche même de l’un des rares survivants. Il avait accouru dès qu’il avait pu, car on disait que la Das Reich rôdait encore dans les environs, qu’elle n’avait pas encore quitté les monts de Blond. Le chef FTP ne parvenait pas à identifier la cause de ces atrocités. La libération de Tulle avait peut-être été la cause des représailles mais il n’y avait pas de maquis à Oradour-sur-Glane et l’enlèvement de Kämpfe avait eu lieu à plus de 50km. Pour le commandant Rivière, les choses étaient claires : ayant appris la nouvelle du débarquement allié, les soldats de la Das Reich étaient devenus les fauves du nazisme, des bêtes sauvages prêtes à exterminer tout ce qu’elles trouveraient sur leur route jusqu’à leur arrivée en Normandie. (112) Rivière demanda à l’agent de communiquer un ordre urgent à Meymac, dans le maquis d’Achille : il fallait sonder les prisonniers de la Wehrmacht, évaluer leur degré d’endoctrinement, voir si certains d’entre eux étaient disposés à rejoindre la Résistance. Ceux qui se désolidariseraient de la cause nazie seraient mis sous surveillance en attendant qu’on puisse s’assurer de leur loyauté. Les autres devraient être passés par les armes. (113)

6. Les exécutions de Meymac. Sur les hauteurs de Meymac, dans le bois d’Encaux, 46 soldats de la Wehrmacht creusent la terre sous une chaleur accablante. Achille et ses hommes ont demandé des pelles et des pioches aux paysans du coin pour que les hommes aménagent deux fosses. La prisonnière gestapiste les regarde, assise entre deux maquisards. Peu de chances qu’on les repère ici. Les maquisards et les prisonniers ont appris la nouvelle quelques heures plus tôt. Gilbert était sorti de la grange pour accompagner un Allemand qui voulait se soulager. (114) Il avait l’air effrayé comme le jeune Armand le jour où Achille l’avait tenu en joue, alors qu’il s’était endormi.  Gilbert, lui, n’était pas attendri par l’Allemand. Si ça ne tenait qu’à lui… (115) Il voulait savoir ce qui s’était passé à Tulle, il s’inquiétait pour les Chambel. De son côté, Achille avait reçu le message de Rivière. Ce qui s’était passé à Oradour était au-delà de tout. Sur la route vers la Normandie, la Das Reich n’en finissait plus de massacrer, ça le rendait malade. D’autant plus qu’Achille savait que la Das Reich était truffée d’Alsaciens, comme lui qui était né à Cologne. Il ne comprenait pas que le nazisme ait pu à ce point griller la cervelle des hommes. Il n’avait pas osé parler tout de suite à ses gars des pendaisons de Tulle. Il savait que certains, comme Gilbert, avait de la famille là-bas. Il n’avait pas d’autre choix à présent que d’exécuter les ordres de Rivière. Il avait passé des heures à s’entretenir avec chacun des soldats allemands, les avait sortis un par un de la grange pour les emmener à l’abri des regards, sous le grand chêne, s’adressant à eux dans son meilleur allemand, s’employant à distinguer les nazis convaincus des (116) soldats enrôlés de force dans la Wehrmacht. Ça lui avait pris un temps fou. Finalement, 8 des 54 prisonniers avaient accepté de rejoindre le maquis. La plupart étaient des Polonais de Silésie. Certains pouvaient être tentés de faire semblant pour s’enfuir à la première occasion et les dénoncer. Achille les avait mis à l’écart. Quant aux prisonniers, Achille leur avait annoncé qu’ils allaient être exécutés. Connaissant ce qui les attend, ils font tout à présent pour ralentir l’opération. Ça énerve Gilbert qui est pressé d’en finir. (117) Il est à bout Quand Achille a parlé des pendaisons, il est parti dans les bois et il s’est mis à crier. Sur les 99 pendus, il en connaissait forcément un. Achille savait que les terribles nouvelles de Tulle et d’Oradour lui faciliteraient la tâche même si ces Allemands-là n’étaient pas les responsables directs du drame. Il demande à présent aux maquisards de se réunir autour des deux fosses et ordonne d’une voix : « Chacun tue son bonhomme, c’est compris ? » Tout le monde acquiesce. Comme personne n’est volontaire pour tuer la gestapiste, Achille décide donc (118) de procéder à un tirage au sort ; ça tombe sur Armand qui se met à paniquer. « Écoute-moi bien, dit Gilbert, on est en guerre et ce n’est pas une femme que tu vois là, c’est une collabo. Mets-toi bien ça dans le crâne ». Achille fait signe aux maquisards de se mettre en position. Et puis, les coups partent, les uns après les autres. 47 cadavres gisent dans les deux fosses. Les maquisards ne sont pas habitués à tant de morts. Ils les recouvrent de chaux. Ils se disent qu’ils finiront par oublier de ce qui s’est passé ce 12 juin, dans les collines de Meymac. Gilbert, mélancolique, a besoin de parler. Quand il s’approche d’Achille, il voit qu’il est en train de pleurer. ** (119) Au bout d’une semaine, la petite avait atteint un poids convenable et elle ouvrait chaque jour un peu plus de grands yeux éveillés. Restaient ce froncement de sourcils et ses hurlements inarrêtables. Ces larmes ravivaient le chagrin d’Hortense. Dans cette situation, un retour chez elle, à l’appartement du Canton, était inenvisageable. André fit prévenir ses parents. Un voisin se rendit à vélo jusqu’au Chastang pour les informer du massacre de Tulle et de la mort d’Albert. Bouleversée, la mère d’Hortense exigea qu’on l’emmène sur-le-champ au chevet de sa fille. Les enfants se jetèrent dans les bras de leur grand-mère (120) et ils pleurèrent. Puis, la grand-mère leur parla de leur petite sœurHortense attendait sa mère avec impatience. En la voyant, elle eut la confirmation de l’ampleur du drame qu’elle vivait. (121)  La présence de sa mère était d’un réconfort inestimable. Georges et Colette montrèrent du doigt le bébé, installée dans un berceau de fortune. La grand-mère prit délicatement l’enfant et annonça qu’ils allaient rentrer à la maison. * Les jours suivant le départ de la Das Reich, l’abbé fut de nouveau sollicité pour une mission pénible. Les autorités préfectorales le chargèrent de restituer, en main propre, les effets personnels que lui avaient confiés les condamnés avant leur supplice. Grâce à ces objets, on avait pu établir (122) l’identité de la moitié des pendus. L’autre moitié demeurait anonyme et leurs proches étaient dans une cruelle incertitude : les hommes partis en camion vers Limoges étaient-ils toujours en vie ? Interdire de dresser une liste précise des suppliciés et les priver d’une sépulture faisait partie des méthodes de la Das Reich et des plans du général Lammerding qui espérait ainsi faire naître une rancœur à l’égard des maquis et diviser la population de Tulle. L’abbé savait que l’opération serait particulièrement difficile. Il commença son éprouvante tournée en compagnie d’un représentant de la Croix-Rouge. Tous deux refirent le trajet macabre : le bas de la côte de Poissac, la place de Souilhac, le Pont-Neuf et la gare, jusqu’à l’avenue Victor-Hugo. Ils passèrent devant les réverbères et les balcons où les 99 cordes étaient encore suspendues. Ils allèrent jusqu’au centre et sur les hauteurs de Tulle : il y avait des familles de pendus dans tous les quartiers de la ville. Ils frappèrent des jours durant aux portes des parents et des épouses l’un des premières visites fut pour la mère d’un jeune condamné. 3 des voisines décidèrent de l’accompagner pour soutenir leur amie. La mère accueillit les 2 hommes avec calme. Alors que le prêtre prononçait la formule convenue : « J’ai la (123) douleur de vous annoncer que votre fils est parti… », la mère le coupa net : « Vous pouvez me parler librement, je sais de source sûre que mon fils n’a pas été pendu ». Elle expliqua que ses voisines l’avaient vu, le 10 juin, dans l’un des camions en partance pour Limoges. L’abbé sortit le portefeuille que le jeune homme lui avait confié avant de partir au supplice. Le prêtre refusait de la brusquer. Le représentant de la Croix-Rouge ne parvint pas davantage à la convaincre. Les deux hommes s’apprêtaient à sortir lorsque les voisines passèrent aux aveux : personne n’avait vu son fils dans les camions, elles avaient dit cela pour la protéger. La mère blêmit et se mit en colère contre l’abbé. Le représentant de la Croix-Rouge et les voisines durent intervenir pour l’empêcher de faire la peau au prêtre qui lui apportait la mauvaise nouvelle. (124) C’est avec prudence qu’il aborde ce matin la visite prévue chez Hortense. Il est déjà passé mais la famille était encore chez les Leboutie et la porte restée close. Aujourd’hui, il descend du quartier de la cathédrale et traverse le pont en direction du Canton, croisant des visages livides et inconsolables. La grand-mère l’attend sur le seuil. Hortense commence à retrouver ses repères depuis qu’elle est rentrée chez elle. Elle a repris des activités et sa mère évite de mentionner le nom d’Albert devant elle. Elle compte sur le temps pour atténuer le chagrin. (125) Hortense est jeune et les enfants petits. En attendant que le temps fasse son œuvre, elle a décidé de faire barrage à tout ce qui pourrait remuer le couteau dans la plaie. A cet égard, la venue du prêtre représente un danger. Elle sait que l’abbé était dans la Manufacture le 9 juin et qu’il a accompagné les condamnés jusqu’à la corde. Elle sait qu’Hortense et fragile. Elle entraîne l’abbé sur les quais de la Corrèze. L’abbé lui explique sa mission : informer la veuve et lui remettre les objets confiés par le défunt. « Il n’y a rien à annoncer, ma fille était là, elle a tout vu. Elle en a même accouché… Ma fille n’est pas en état de recevoir des visites ».  L’homme d’Eglise acquiesce et sort des poches de sa soutane le couteau d’Albert ainsi que son portefeuille. Et il conseille de faire baptiser la petite fille. (126) Ce conseil ravive l’angoisse et les superstitions de la grand-mère concernant l’enfant, née sous de mauvais auspices. Elle emmènera la petite consulter la guérisseuse du Chastang. De retour dans l’appartement, elle trouve sa fille en train de nourrir l’enfant. Elle se précipite dans la chambre des enfants et, à l’abri des regards, sort les affaires d’Albert. Dans le portefeuille, elle découvre les derniers mots de son gendre : « Ma chérie, si le bébé est un garçon, donne-lui mon prénom. Embrasse fort les enfants. Je vous emmène dans mon cœur ». Elle s’empresse de mettre tout dans son tablier. Un jour, peut-être, Hortense et les enfants pourront lire ce mot. Mais pour l’heure, elle en est sûre : il vaut mieux se taire. **

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:12

Après le massacre, les Tullistes se trouvent contraints de vivre avec leurs bourreaux : malgré le départ de la Das Reich, les Allemands sont encore plus nombreux qu’avant. D’autres unités SS (127) ont pris le relais, alimentant la haine et répandant la terreur. La présence des miliciens intensifie les rancœurs.  Depuis le 9 juin, on torture dans le laboratoire de chimie de la Manufacture. Les infirmières de l’usine y voient le gestapiste Walter, avec une matraque, accompagné de miliciens qui font du zèle. Lorsque les portes s’ouvrent, elles découvrent les visages tuméfiés et brûlés des Tullistes soupçonnés d’avoir aidé le maquis. Chaque jour, leur état se dégrade. Les femmes ne sont pas plus épargnées. Les infirmières ne savent plus quels soins prodiguer aux prisonniers. (128) Lorsque les infirmières sortent de la Manufacture, les mères leur demandent des nouvelles. Un jour, une infirmière comprend qu’elle est menacée, qu’elle sera la prochaine prisonnière du laboratoire, elle quitte la ville. Bientôt c’est à l’échelle de toute la ville que le cauchemar recommence. Le 20 juin, une nouvelle rafle est organisée sous le prétexte d’un contrôle d’identité. Les hommes âgés de 18 à 45 ans sont de nouveau emmenés dans l’enceinte de la Manufacture et alignés en rang. Comme la 1ère fois, le bossu Walter opère son tri. Les otages voient se rouvrir les portes d’un enfer auquel ils pensaient avoir échappé. Toutefois, les événements prennent une autre tournure : un examen médical est imposé, on vérifie que les otages sélectionnés sont en état de travailler, et cette fois, les médecins français et un médecin allemand courageux, le docteur Schmidt s’entendent pour déclarer (129) un maximum de prisonniers inaptes. La majorité des 300 hommes est rassemblée. Il en reste 75. On les envoie travailler à Graz, en Autriche. (130)

7. Déportations, réactions, agitation. On était resté un temps sans nouvelles des otages emmenés dans des camions le lendemain des pendaisons. On priait pour eux qu’ils aient été eux aussi envoyés travailler en Autriche ou en Allemagne. La Das Reich les avait livrés à Limoges à des soldats allemands et à des miliciens, qui après de nouveaux tris avaient finalement relâché la moitié d’entre eux. Leur retour à Tulle avait ravivé l’espoir des familles ; mais les 149 prisonniers restants avaient été embarqués dans des trains censés transporter des Résistants. Le rouquin sauvé de la corde était parmi eux. * Il se trouve à présent dans un wagon à bestiaux fermé par de grandes barres de fer. Il est parvenu à se positionner près d’une des rares ouvertures grillagées. Il tente de respirer un peu d’air qui lui parvient du dehors. (131) Voilà 3 jours qu’ils sont partis. Ils endurent ce nouveau calvaire sans rien savoir de leur destination. Le jeune rouquin essaye de faire abstraction des cris et des sanglots autour de lui. Il fredonne une vieille comptine en patois et pense à sa mère. S’il a survécu à la corde, c’est bien qu’il doit vivre. Il peine à respirer. Bientôt l’oxygène lui manque. Le train s’arrête. Dans le wagon, l’air devient irrespirable. Sur un quai, des prisonniers aperçoivent la Croix-Rouge qui, prévenue de leur passage, tente de les ravitailler ; ils réclament de l’eau. Mais les nazis font barrage et le train repart. Le rouquin traverse les ténèbres. Autour de lui, des insultes et des coups. Des dizaines de prisonniers perdent la raison en s’en prenant à leurs voisins. (132) Le jeune rouquin implore qu’on le laisse partir. S’il vacille, il sera piétiné, alors il résiste. Lors d’une nouvelle halte, les prisonniers supplient qu’on dégage les morts. Mais les nazis refusent. Le rouquin pense à sa mère, à Tulle, à Albert Chambel qui l’a rassuré comme un père. Il se sent partir quand la nuit déverse une pluie d’été qui lui permet de finir le trajet debout : Metz, Sarrebourg, Haguenau, Ulm, Augsbourg, Munich. Lorsque le train entre au camp de Dachau, le 5 juillet, 33 de ses compagnons tullistes manquent à l’appel. * Ce matin, Hortense se rend au lavoir. Elle enjambe le chat et dépose les draps (133) et le linge dans la brouette que le petit Georges l’aide à pousser. Heureusement, le lavoir n’est pas loin, il suffit de traverser le pont et de descendre sur les rives de la Corrèze. Un plan incliné y accueille les femmes du centre-ville et du quartier de Canton. Hortense s’installe à côté d’une voisine. Le quartier regorge de veuves comme elle et d’orphelins, ou de femmes sans nouvelles de leur mari. Elle trouve du réconfort à les écouter parler pendant que leurs enfants jouent un peu plus loin.  Colette a préféré rester à la maison avec sa grand-mère et le bébé Louise. Hortense se met à l’ouvrage avec sa brosse en écoutant la veuve à ses côtés, qui raconte une entrevue houleuse avec le préfet. (134) Comment pouvait-elle être sûre que son mari ait fait partie des pendus ? avait dit le préfet. La veuve lui avait parlé du portefeuille de son Léo que lui avait remis l’abbé. Il n’y pouvait rien. La belle-sœur de la veuve, à son tour, avait demandé au préfet pourquoi il n’avait pas fait libérer son mari. Et il avait continué ainsi avec d’autres femmes dont il n’avait pas pu sauver les maris. La voisine laissa échapper des pleurs de colère et bat furieusement ses draps comme s’il s’agissait du préfet. Hortense ne sait quoi lui dire. Elle brosse son linge, s’acharne sur une tache. « Des collabos, voilà ce qu’ils sont, ces gens de l’administration. Y a qu’à voir la vieille Solange qui (135) habite là-haut. Son fils fait partie de la Milice. Eh bien, je t’assure que les Allemands le lui ont vite rendu ».  Pour Hortense, hantée par la culpabilité depuis la mort d’Albert, la mise en cause du préfet est un soulagement. Une autre femme agenouillée se laisse aller à donner son avis. Selon elle, c’est la faute des maquis. Hortense pense à Gilbert. Elle n’aurait jamais dû empêcher Albert de le rejoindre, elle croyait bien faire, elle s’est trompée. Elle ne pourra jamais se le pardonner. Mais elle ne veut pas accuser la Résistance. Pour elle, c’est bien les boches qui ont pendu. Ce que confirme une 4e veuve. Hortense leur fait signe de se taire et demande à Georges de venir auprès d’elle. Sur les quais, au-dessus d’eux, un groupe d’officiers du SD se promène. L’un d’entre eux tient à son bras une femme plantureuse qui exhibe un collier (136) probablement volé. Elle rit fort au bras des Allemands. Les veuves regardent passer Paulette Geissler, la Chienne de Tulle qui a nargué leurs maris jusqu’aux derniers balancements de la corde et qui s’affiche au grand jour dans la cité en plein deuil. Tout comme le bossu Walter, elle s’est affiliée à la Gestapo et elle se sait protégée. Le patron d’un hôtel de Tulle, ignorant qui elle était, avait eu le malheur de dire en sa présence qu’il se fichait de la Gestapo. Le 9 juin, elle l’avait désigné à Walter pour qu’il fasse partie des pendus. Pour les veuves des martyrs, Geissler est l’emblème du nazisme, de la perversion, de la répression sanglante. Les veuves prient pour qu’elle fasse une mauvaise chute dans la Corrèze. ** Pendant ce temps, du côté des Résistants, un rapprochement s’est opéré, ces dernières semaines, entre les organisations communistes FTP et les gaullistes de l’Armée secrète. Un rapprochement qui ne plaît pas beaucoup à Gilbert. S’il s’est engagé dans la Résistance, c’est sur les conseils du Parti, pas pour aller négocier avec les types de droite. Achille a beau lui répéter que depuis le 1er juillet les Résistants combattent tous sous la même bannière des (137) FFI et que leur groupe conserve son autonomie. Gilbert n’est pas convaincu. Il sait bien que les FTP ont besoin d’armes mais il préfèrerait attaquer les entrepôts des Chantiers de jeunesse et les brigades de gendarmerie plutôt que de leur devoir quoi que ce soit. Ce qui le tourmente surtout ce sont les nouvelles de Tulle qu’il attend avec impatience. Hier, il est parvenu à glisser une lettre pour les Chambel à un agent de liaison pour obtenir des renseignements sur changements en cours dans la préfecture. Les Allemands ont déménagé la Manufacture dans le nord de la France, du côté d’Épernay. C’est un enjeu stratégique énorme pour la Résistance : tant que les camarades de la Manufacture étaient en poste, ils sabotaient, faisaient tout pour ralentir la cadence : le déménagement risque de changer la donne. Achille veut connaître les détails de l’opération, savoir quels ouvriers ont été réquisitionnés pour partir, et s’il y a des camarades FTP parmi eux. Gilbert, lui, cherche à savoir qui a survécu au massacre. Grâce à cet agent de liaison, il va enfin savoir. (138) Le messager doit apprendre la missive par cœur. Il sera bientôt fixé. En attendant, on ne chôme pas au maquis. Gilbert a besoin d’être occupé. Achille concentre leurs actions sur la chasse aux collabos et aux miliciens. Dans ces opérations, il confie toujours un rôle de premier plan à Gilbert, son homme de main le plus efficace. Dès qu’une liste de noms leur parvient, il envoie Armand et 2 ou 3 jeunes repérer la maison du type visé. Gilbert décide ensuite de la marche à suivre, part en compagnie d’1 ou 2 gros bras et lui règle son compte. Avec les miliciens, il ne faut pas se louper. Au moins avec leurs uniformes, on ne peut pas se tromper. Pour les collabos, c’est plus délicat : il faut vérifier les informations pour ne pas liquider un innocent. Achille est très prudent sur ce point. Il tient même à ce qu’on fasse un procès à l’accusé. (139) Gilbert, lui, serait volontiers plus expéditif. L’idée qu’un de ces salauds s’en sorte le révolte plus que tout. Sans parler du risque que l’on court de laisser en vie des pourritures de cette espèce. Achille sait bien que Gilbert ne lui dit pas tout de ses virées. Mais il connaît aussi son flair pour identifier les délateurs, les lâches, les braves fermiers qui jouent double jeu. Il a peut-être la gâchette facile, mais il sait ce qu’il fait. Ce matin, les maquisards se préparent à partir en mission. L’opération, baptisée « Cadillac » a pour but de récupérer des envois massifs d’armes. Un gros parachutage de jour est prévu pour les FFI : 2/3 des munitions sont destinés aux FTP, 1/3 à l’Armée secrète. C’est indispensable pour intensifier la lutte contre l’occupant et harceler les unités allemandes qui traversent la régions. Il a fallu négocier avec l’Armée secrète. Kléber et Rivière ont tenu bon et les FTP ont obtenu ce qu’ils voulaient. Depuis le Débarquement, les volontaires affluent dans leurs rangs, plus de 20 nouvelles compagnies ont été créées et il faut leur donner les moyens de combattre. On recrute aussi des « légaux », des Résistants qui restent en place dans leur administration ou leur emploi et livrent les informations qui permettent d’organiser les embuscades. En ce moment même, des maquisards sont postés sur les grands axes de la (140) région : Toulouse-Limoges et Clermont-Bordeaux. Tapis au bord de la nationale 89, ils guettent les convois allemands qui passent, tentent de les ralentir et, quand ils ont les munitions requises, leur règlent leur compte.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:07

Ecole de filles en feu à Tulle.

Pas plus tard que la semaine dernière, une action importante a été menée à une proximité du pont de Chavanon. Deux camions allemands et une automitrailleuse roulaient sur la RN89. Dans un virage, des arbres couchés en travers de la route les ont contraints à ralentir et ils sont tombés dans l’embuscade 23 Allemands ont été tués et un convoi de ravitaillement saisi, sans aucune perte du côté de la Résistance. Pour éviter les représailles, les villages alentour ont transformé l’école en chapelle ardente. Effet à court terme car les Allemands ont rapidement riposté : un civil tué, d’autres interrogés et déportés. Jusqu’à la fin de la guerre, les Résistants n’auront aucun répit. Ses camarades et lui sont partis ce matin de bonne heure. Des centaines d’hommes de l’Armée secrète et des Francs-Tireurs sécurisent le périmètre. Ils atteignent bientôt le terrain de Quinsac, tout près de Saint-Privat. (141) Ils échangent les signaux convenus pour guider les pilotes britanniques des bombardiers et des chasseurs de la Royal Air Force. Les centaines de parachutes sont lâchés par vagues successives. Près de 700 containers sont largués. Gilbert et son groupe se précipitent pour réceptionner leur part d’armes. Pas le temps de toiser les gars de l’Armée secrète. Des paysans du coin accourent avec des charrettes, leurs mulets et leurs brouettes, pour les aider à porter le chargement jusqu’aux camions. Le transport est long et fastidieux. Lorsque les camions sont enfin chargés, il fait déjà nuit. Les anciens soldats polonais de la Wehrmacht ont fait griller les lapins offerts par les fermiers. L’heure est à la détente. (142) Gilbert s’apprête à manger quand le messager venu de Tulle lui dit : « Ta belle-sœur Hortense m’a remis une lettre pour toi ». Gilbert hurle à la mort. ** Depuis qu’elle est rentrée chez elle, Hortense fait de son mieux pour retrouver le goût de vivre. Dans son quartier, les veuves s’entraident. Françoise vient souvent voir Hortense ; elle en profite pour voir la petite Louise qui sera bientôt sa filleule, dès qu’on se sentira le courage d’organiser un baptême. Hortense se débrouille seule à présent avec le bébé, sa mère est repartie au Chastang avec Georges et Colette, elle s’apprête à les rejoindre pour y passer l’été. Ce matin, elle (143) attend que son père vienne la chercher. Elle a été rassurée d’apprendre que Gilbert était en vie. Elle a hâte de le dire aux enfants qui demandent souvent de ses nouvelles. Elle a répondu à la lettre portée par l’agent de liaison en mentionnant le nom d’Albert. Elle va enfin réunir ses 3 enfants dans un endroit paisible, loin de l’ombre du malheur qui pèse encore sur Tulle. ** Au Chastang, dans la ferme des parents d’Hortense, 12 lapereaux étaient nés au début de l’année, plusieurs mois avant le massacre de Tulle. En voyant sa grand-mère sur le point de tuer un de ses lapins, (144) Colette est révoltée. Sa grand-mère vient de saisir son lapin préféré. Elle assiste au sacrifice de l’animal. La fillette crie et s’enfuit pour échapper au spectacle qui ravive la terreur enfouie depuis la mort de son père. Elle se réfugie dans l’étable jusqu’à ce que son frère dise : « Maman est là ! » (145) Alors Colette se précipite dans ses bras. * Pour Hortense, l’été au Chastang auprès de ses parents est une parenthèse hors du temps. Loin de la ville endeuillée, des soldats, du bossu Walter et de la Chienne, elle se sent à l’abri et les activités de ferme éloignent ses pensées du malheur. Elle refuse même de se reposer. Travailler lui fait du bien. Georges et Colette se transforment en vrais petits paysans. Hortense remarque que son père disparaît souvent l’après-midi, aux heures de la sieste de Louise. Un jour, (146) elle l’a vu tordre le cou à une poule et la fourrer dans sa musette avec des pommes de terre. Au retour, elle lui a demandé s’il nourrissait le maquis. Il lui a fait signe de se taire. Alors elle s’est remise à trembler. Son père l’a rassurée et jusqu’au retour d’Hortense à Tulle, en août, ils n’en ont plus parlé. (147)

8. Libération de Tulle. Voilà des jours que Gilbert griffonne une oraison funèbre pour Albert qui n’a pas eu droit à un enterrement digne de ce nom et gît avec les autres pendus dans le tréfonds d’une décharge publique. Cette pensée l’obsède, il n’en dort plus. Dès que possible, il se rendra à Tulle pour se recueillir devant la fosse des pendus et il lira ces mots en hommage à Albert. Et quand cette guerre sera finie, il le ramènera lui-même jusqu’au tombeau familial pour l’ensevelir aux côtés du père et de la mère Chambel. Ces parents n’auraient pas supporté ça.  Gilbert a songé à se donner la mort (148) mais il a préféré retourner son arme contre l’ennemi. Achille lui a proposé de se reposer quelques jours, mais Gilbert est pressé d’en découdre. Depuis la fin du mois de juillet, les choses s’accélèrent pour les Résistants de Corrèze. Les parachutages d’armes et d’officiers français et anglais se multiplient, permettant aux chefs FFI d’échafauder des plans pour venir à bout des garnisons allemandes. De son côté, le PC a alerté la population corrézienne d’un nouveau danger : des miliciens tentent d’infiltrer certains réseaux de l’Armée secrète et de les convaincre de s’allier contre le communisme. Cela a provoqué la colère de Gilbert. Quant aux Alliés, s’ils gagnent du terrain, s’ils prennent aujourd’hui la ville de Caen, c’est grâce à la Résistance de Corrèze qui a saboté les voies ferrées et harcelées les colonnes allemandes en route vers la Normandie. Une partie du Lot et de l’Aveyron s’est libérée, et depuis, Achille et ses chefs mettent tout en œuvre pour faire de même en Dordogne et en Corrèze. Les opérations ont débuté le 26 juillet. Près de Neuvic-sur-l’Isle, les FFI ont réussi à décrocher d’un train un fourgon de la Banque de France renfermant un milliard de francs : l’indemnité que Vichy verse au Reich. Les FTP de Corrèze en ont redistribué une partie aux paysans qui les nourrissent depuis des années, ainsi qu’aux familles et aux veuves (149) des maquis. Le reste sert à soutenir l’effort de guerre. « Toujours ça qu’Hitler n’aura pas ! » s’est exclamé Gilbert en apprenant l’histoire, avant de partir en expédition pour prêter main-forte aux FTP d’Égletons. Ils ont dressé des embuscades. Grâce à l’allemand que parle Achille, les éclaireurs les ont pris pour les leurs. En réalisant leur erreur, ils se mettent à tirer, mais les FTP ripostent et les prennent au piège. Les maquisards s’en sortent sans blessés mais leur véhicule est hors d’usage et ils doivent rentrer à pied jusqu’au camp de Meymac. Armand fait le fanfaron et sa joie fait du bien à Gilbert. ** Hortense est rentrée à Tulle avec ses enfants. Presque 2 mois après le drame, elle retrouve son appartement du Canton. (150) La ville porte le deuil. Partout des silhouettes de veuves de pendus, dans les hauteurs de Virevialle, au Trech ou au Pra Limouzi, dans les quartiers bas de Souilhac ou du centre-ville et du Canton. Partout on retrouve des stigmates du 9 juin et de la bataille qui l’a précédé. De sa fenêtre, Hortense voit passer une dame d’une cinquantaine d’années qui a assisté à la pendaison de son fils. Elle erre tout le jour en robe de deuil, suivant les quais puis l’avenue Victor-Hugo jusqu’à la gare en marmonnant des paroles inaudibles. Quand elle arrive sous l’immense balcon où 19 malheureux ont succombé, elle lève au ciel un visage de douleur, crie, pleure et maudit les bourreaux. Ses lamentations déchirent le silence de la ville martyre et ravivent la souffrance de ceux qui ont subi la même perte. Enfin, elle refait le chemin à l’envers en direction du Canton. Et ceci plusieurs fois par jour, (151) jusqu’à ce que son mari la convainque de rentrer. La scène déchire le cœur d’Hortense. Les endeuillées réagissent chacune à leur manière. Une voisine de Françoise est devenue le cauchemar d’André – elle ne supporte plus de croiser un homme ayant réchappé des pendaisons. Elle l’insulte, le traite de pistonné, voire de collabo. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à en vouloir aux rescapés des rangs de la Manufacture. Tous ceux qui ont été libérés au moment du tri de Walter et du capitaine Kowatsch, essuient des réflexions permanentes, au moindre prétexte. La ville entière se trouve prisonnière de cette tension dans laquelle le massacre l’a laissée. Hortense préfère taire son chagrin et se concentrer sur ses tâches. Elle a pris l’habitude de ne plus prononcer le nom d’Albert. (152) Hier, une veuve a déclaré que la petite Louise était le portrait craché de son père. Il n’en a pas fallu plus pour que Colette demande : « Maman, on ne pourra plus jamais le voir papa ? Même en squelette ? » Hortense a cru défaillir. Elle a dû envoyer sa fille jouer dans la chambre de son frère pour ne pas s’effondrer devant elle. Son mari lui manque tant qu’elle croit l’apercevoir à chaque coin de rue. Elle n’a pas pu revoir son corps avant qu’il soit enseveli dans la fosse, ni l’enterrer auprès des siens. Les autorités françaises ont bien entamé des démarches pour que les dépouilles soient rendues aux familles, mais les Allemands l’interdisent. Pour gagner quelques sous, elle fait de la couture et du tricot. Elle doit faire avec les restrictions. Elle se révèle très douée et les commandes se font de plus en plus nombreuses (154) et c’est Françoise qui dépose pour elle les travaux collectés dans les maisons. Dans son malheur, elle a la chance d’être soutenue par les habitants du quartier. Un ancien collègue d’Albert a bricolé la vieille voiture d’enfant de Georges et Colette pour que Hortense puisse y installer Louise. Les femmes du Canton ont fourni de la layette et des vêtements pour les 3 petits Chambel. La plupart des commerçants acceptent de lui faire crédit. Presque toutes les veuves du 9 juin en sont là et n’ont d’autre choix que de faire face.  En ces temps de guerre, il est impossible de trouver un emploi stable. Mais Tulle se mobilise pour ne pas laisser le désespoir prendre le pas. Malgré les traumatismes, les habitants cohabitent et s’entraident, en attendant des jours meilleurs. ** En ce mois d’août, les combats s’intensifient en Corrèze, on en recense au moins 2 à 3 par semaine. Les chefs FFI ont placé des unités sur chacune des collines de la ville et préparent des embuscades aux alentours des principales routes. Les maquisards se cachent dans les bois, attaquent l’ennemi par surprise, souvent de nuit, et les troupes nazies du colonel Luyken, chef de la Kommandantur de Tulle, accusent chaque semaine toujours (154) plus de pertes.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 16:02

Sturmbannführer Aurel Kowatsch

Les Résistants sentent qu’ils peuvent désormais prendre l’avantage. Aussi préparent-ils une opération de grande envergure sur le pont de Cornil, situé sur la nationale 89. Achille a décidé d’envoyer ses hommes renforcer les rangs des unités FFI, et Gilbert fait partie des combattants de l’expédition. Pour atteindre Cornil, les maquisards doivent faire des détours et éviter les troupes allemandes du centre-ville de Tulle, ce qui rallonge considérablement le trajet. Ils marchent 20 km sous le soleil, quasiment pieds nus. Plus que quelques centaines de mètres à parcourir, le pont de pierre se dessine au loin – les 90 maquisards vont pouvoir se mettre en position pour combattre la colonne allemande du colonel Böhmer en route vers Tulle. Ils s’installent sur la rive gauche de la rivière Corrèze, attendent l’ennemi. L’endroit, bordé de rochers et d’une voie ferrée, est idéal. Achille, Gilbert, et leurs camarades se camouflent. Vers midi et demi, le convoi allemand composé de 9 camions et de 3 voitures approche, les maquisards attendent qu’il soit engagé et ouvrent le feu. Quoique (155) criblé de balles, le premier camion parvient à franchir le pont. Les officiers à bord des véhicules suivants tentent de riposter mais l’un des camions prend feu et une voiture se retrouve en travers de la route. Les soldats ennemis ouvrent leurs portières, se mettent à ramper et à tirer en tous sens, immédiatement arrosés par les balles des maquisards. Mais pendant ce temps d’autres soldats du Reich réussissent à placer une mitraillette à l’abri d’un camion retourné, et redoublent de tirs. Gilbert bondit et vide son chargeur, couchant le groupe entier de soldats à sa portée. La colonne allemande, qui a perdu une cinquantaine d’hommes, se résigne à agiter un mouchoir blanc. Les maquisards ont pris l’avantage. Les troupes allemandes de Brive ne peuvent plus atteindre Tulle ni fuir vers le Rhin. ** En ce 17 août, c’est tout juste si Tulle ose murmurer. De la fenêtre de la cuisine, Hortense entend le discret bourdonnement de la rumeur de la foule qui ne parvient pas à croire à une nouvelle libération de la ville. 2 jours seulement après un second débarquement en Provence, la Résistance est en train de reconquérir la Corrèze. Il y a 2 jours, la garnison de Brive a déposé les armes sans combattre ; aujourd’hui, c’est au peuple de Tulle de voir s’incliner l’ennemi, après 4 années d’occupation. Sur les quais, une femme crie : « Cette fois, c’est pour de bon ! Venez voir, ces saletés de (156) boches qui baissent la tête ! » Hortense se précipite au balcon, le bébé dans les bras et observe les maquisards sur la place de la cathédrale et les troupes allemandes qui arrivent au pas militaire. Georges et Colette se pressent pour rejoindre leur mère. Certains officiers de la Wehrmacht pleurent, d’autres vocifèrent. Les Tullistes, eux, n’en reviennent pas de voir l’ennemi ainsi battu, 2 mois et demi seulement après le drame qui a marqué à jamais leur existence, le massacre et la déportation de leurs fils et de leurs maris. Chacun entend encore résonner les ordres du capitaine Kowatsch et du bossu Walter, les rires des bourreaux et les injures de la Chienne, chacun revoit les 99 cordes au bout desquelles pendent les martyrs. Aujourd’hui, pas de célébrations. Puisque d’autres ont été sacrifiés, puisque des veuves et des orphelins sont là, à contempler la victoire que ne célébreront pas leur mari ou leur père, la réserve est de mise et les maquisards le comprennent. Aussi est-ce en silence qu’ils observent le défilé des vaincus, auxquels ils rendent leur salut militaire avec dégoût. Soudain, un gaillard avance vers la Corrèze et traverse le pont en direction du Canton. Hirsute et barbu, (157) il s’approche du balcon des Chambel. Les enfants crient : « Tonton ! » et descendent lui ouvrir la porte. Gilbert les prend dans ses bras, les embrasse et les porte dans l’escalier jusqu’à l’appartement. Hortense le regarde arriver. Il se plante devant elle et la fixe. Un dialogue silencieux s’installe : l’ange d’Albert passe. Hortense trouve Albert amaigri, elle peine à le reconnaître. Lui observe la douleur qui l’a marquée à jamais. ** 2 jours après la libération, de nouvelles informations parviennent aux oreilles des Tullistes. On redoute l’arrivée de la colonne Jessler, réputée pour sa férocité et qui, en ce mois d’août, a pour mission de venir en aide aux unités allemandes éparpillées en Corrèze. On croit que la guerre va reprendre, que la libération va une fois encore porter malheur. Redoutant un nouveau massacre, les hommes quittent les lieux et filent dans les (158) campagnes – Chameyrat, Poissac, Mulatet… Quand la colonne fait son entrée, il ne reste que quelques blessés allemands à l’hôpital – le reste des prisonniers a été emmené par les FFI dans les camps hors de la ville. En désespoir de cause, le préfet de Tulle relate aux troupes de Jessler les événements du 9 juin et la reddition de la garnison allemande. La colonne Jessler se contente de récupérer ses blessés et de passer son chemin. Le sang des Tullistes ne coulera pas une seconde fois. ** Une dizaine de jours plus tard, maintenant que les troupes du Reich sont définitivement parties de Corrèze, la foule des Tullistes défile en rang devant la fosse des pendus du Haut-Lieu de Cueille. Le tout nouveau Comité départemental de libération a enfin pu organiser une cérémonie et un défilé des FFI pour leur rendre hommage. Gilbert tient la main de ses neveux Colette et Georges tandis que Hortense pousse le landau de la petite Louise. Tous sont venus se recueillir devant les suppliciés dont les cadavres ont été traînés au sol par leur corde coupée et entassés sans aucun respect. Les corps ont été si mal enterrés qu’il semble à Hortense qu’ils dépassent presque de la terre gondolée. Elle agrippe la poignée du landau et se redresse pour que personne ne remarque le malaise qui la prend. Colette ne prête pas attention à sa mère.  Un autre sentiment s’invite à la commémoration : l’angoisse liée à l’incertitude. Beaucoup de familles penchées au-dessus de la fosse ignorent encore si leur proche y est enseveli ou s’il a disparu dans l’un des camions partis le 10 juin – et s’il est en vie. Elles ont fait des demandes d’exhumation auprès des autorités de la ville et se sont vu opposer des motifs sanitaires. La vérité n’a pas éclos. * En rentrant, la famille Chambel les petits chatons de la chatte noire installée sous l’escalier. La fin de la journée est douce. Gilbert accepte de jouer avec les enfants dehors. Il reste même dîner avant de rejoindre son appartement. Depuis une semaine qu’il est rentré, il passe tous les jours. Sa présence rassure les enfants et Hortense. Même les colères de la petite Louise semblent s’espacer. (160)  Mais ce soir, alors que les enfants viennent de se coucher, Gilbert annonce à Hortense qu’il repart demain. Il a reçu un mot d’Achille pour qu’il reprenne du service. Depuis la libération de la Corrèze, les anciens maquisards sont envoyés dans les départements voisins pour dénicher les collabos et les miliciens et les empêcher de fuir. Si la guerre est finie sur le territoire français, ce n’est pas le cas partout en Europe. Gilbert fait ses adieux à Hortense qui ne s’attendait pas à ce départ. (161)

DEUXIÈME PARTIE : Louise. 1951-1971.

9. Les procès de 1951. Le 9 juin 1951 est un sinistre anniversaire pour les Chambel comme pour Tulle ; un anniversaire tout court pour la petite Louise – son 7e. Dès que l’horloge passe minuit, elle sent les effets de cette date fatidique. Son sommeil d’enfant se peuple de créatures sombres et menaçantes. Son visage devient livide. Lui apparaît un loup qui boit du sang dans une botte. Elle gémit. Sa sœur Colette tente de la rassurer mais rien ne sort Louise de ce cauchemar. Ses joues se couvrent de sueur, elle s’agite, se débat. (165) Elle se sent oppressée par une force qui l’entraîne malgré elle vers les visages inquiétants qui l’appellent. Quand les yeux de Louise s’ouvrent, son regard reste vide. Sa mère accourt et aide Colette à se lever. L’enfant se redresse et s’apaise. Hortense s’aperçoit que le lit est trempé. Elle l’aide à se changer. Il est minuit et demi. Hortense lui souhaite bon anniversaire. Hortense a beau faire bonne figure, l’enfant sent poindre, derrière le masque de sa mère, la tristesse d’un 9 juin. ** 7 ans après, le 9 juin demeure un événement considérable, pas seulement pour Hortense et les familles de victimes, mais pour tous les habitants qui ont été témoins du massacre et qui sentent, ce jour-là, la vibration du (166) traumatisme les parcourir. C’est le moment où les Tullistes laissent paraître le chagrin qu’ils taisent le reste de l’année. En 1944, il avait fallu attendre la Toussaint pour que les suppliciés puissent être dignement inhumés. Pour Hortense, le soulagement avait été immense de savoir qu’Albert allait rejoindre le caveau des Chambel, mais elle avait craint jusqu’à bout de ne pas réussir à joindre Gilbert à temps pour les funérailles. A cette époque, l’épuration avait commencé en Corrèze et les FTP n’avaient qu’une idée : venger les camarades des traîtres qui les avaient dénoncés. Il écrivait souvent, mais Hortense ne savait jamais où le trouver. Gilbert était pourtant venu pour cette 1ère Toussaint sans Albert, afin de soutenir Hortense et les enfants, sans même savoir que les enterrements des pendus étaient prévus à cette date. Il avait donc ou assister à l’exhumation des corps, puis à l’exposition des cercueils dans une chapelle ardente. Avec 3 collègues rescapés de la Manufacture, il avait guetté l’arrivée des camions et aidé à porter le cercueil d’Albert. Hortense avait été bouleversée de voir ce gaillard emmener lui-même son frère jusqu’au tombeau de leurs parents. Ce geste rendait à Albert un peu de sa dignité perdue. Pendant les journées entières qu’avaient duré les dizaines d’enterrements des pendus, le cimetière avait vu défiler toute la ville. (167) En voyant les veuves, les parents, les orphelins, les frères et sœurs réunis, Hortense avait mesuré l’étendue des souffrances causées en un seul jour, à Tulle, pour la Das Reich de Lammerding. Elle avait beau connaître les responsables, 7 ans plus tard, le sentiment de culpabilité continuait de l’étreindre, et chaque 9 juin était pour elle l’occasion de compter les années de calvaire de sa vie sans Albert. Depuis qu’on avait appris ce qui était advenu d’eux, on rendait aussi hommage, ce jour-là, aux otages, partis le 10 juin dans les camions de la Das Reich et qui avaient été déportés. Sur les 149 hommes au départ de Tulle, seuls 48 avaient survécu au train de la mort et aux camps d’extermination. Ils avaient été libérés par l’armée américaine au printemps 1945 et transférés à l’hôtel Lutetia, à Paris, pour y recevoir les premiers soins. On les avait vus rentrer à Tulle comme des ombres silencieuses. Ils s’étaient depuis alliés aux familles des pendus pour réclamer justice contre Lammerding et ses hommes. Si la douleur avait d’abord poussé les familles des victimes à rejeter injustement la responsabilité du massacre sur les maquisards, alimentant la théorie selon laquelle la libération de Tulle avait entraîné des représailles, elles avaient compris que la vérité était tout autre et qu’il était temps de la faire éclore.

 Ceux qui échappent au procès. Or, les souvenirs des Tullistes ne jouaient pas en faveur de l’établissement de la vérité des faits puisque les personnages qui avaient définitivement marqués les esprits le jour du drame n’étaient que les exécutants d’une entreprise (168) planifiée par Lammerding et mise en œuvre par le capitaine Kowatsch. Les Tullistes avaient en effet vu ce dernier dans l’enceinte de la Manufacture, mais ils gardaient surtout en mémoire les 2 individus qui s’étaient distingués par leur zèle au moment du tri : le bossu Walter Schmald, du SD et la fameuse Chienne, Paulette Geissler. Ils ignoraient tout de la chaîne de décisions du commandement nazi qui se cachait derrière le massacre : la savante collaboration entre la Das Reich, la Wehrmacht, les Feldengendarmes et les autorités de Vichy qui avait mené aux pendaisons et aux déportations. Il fallait désormais que la lumière soit faite sur les événements, les responsabilités et les complicités clairement établies. La justice devait passer et les coupables être punis. Un procès était enfin prévu, en juillet prochain ; hélas, ce n’était pas la justice de droit commun qui avait été requise mais un tribunal militaire, celui de Bordeaux. Et en ce 9 juin 1951, une rumeur venait d’arriver aux oreilles des habitants et raviver la colère : on disait que la Chienne, jusqu’ici écrouée à la prison de Bordeaux en attendant d’être jugée, venait d’être remise en liberté provisoire, et qu’elle en avait profité pour filer en Allemagne. ** Tous ceux qui avaient participé aux pendaisons de Tulle et aux déportations n’étaient pas mis en cause dans ce procès, loin de là. Les centaines de membres du commando d’exécution, par exemple, ne furent pas inquiétés. Quant à Paulette Geissler et aux 4 décisionnaires SS officiellement poursuivis – Heinz Bernhard Lammerding, (169) Aurel Kowatsch, Heinrich Wulf et Otto Hoff – n’avaient pas tous arrêtés. Il faut dire que la fin de la guerre avait connu certains rebondissements peu propices à faire justice. Au mois d’août 1944, en pleine libération de la Corrèze, le bossu Walter Schmald s’était enfui à Brive, où il avait été rattrapé et fait prisonnier. Il s’était caché parmi d’autres soldats allemands mais avait fini par être identifié par l’Armée secrète et détenu dans la Caserne Brune à Brive. Des rumeurs contradictoires avaient circulé sur cet épisode : certains disaient qu’on l’y avait bien traité, d’autres qu’ils avaient servi d’exutoire et de bête de foire. Une femme avait même raconté qu’une corbeille de tomates se trouvait à disposition des visiteurs de la caserne pour qu’ils jettent à la figure du SS menotté. Walter Schmald avait prétendument été interrogé par la police et la gendarmerie, mais les procès-verbaux demeuraient introuvables. Il avait ensuite été déplacé au château de La Vialle et fusillé, le 22 août 1944, sans jugement, sur ordre écrit du colonel Hervé de l’Armée secrète. On ne connaissait pas les véritables raisons qui avaient mené à cette exécution précipitée. L’affaire était délicate. Walter, membre du SD de Tulle, avait torturé ; était-il détenteur d’informations compromettantes ? Les Résistants avaient-ils seulement voulu se venger ? On l’ignorait. Ce qu’on savait, c’est que Walter Schmald ne risquait pas de comparaître au procès et qu’on ne connaîtrait jamais sa version des faits, ni les critères du tri opéré le 9 juin 1944.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 15:55

En l’apprenant, les familles des suppliciés s’étaient insurgées contre cette exécution sommaire qui les avait privées d’explications sur le drame, les replongeant (170) dans un deuil interminable. Walter avait emporté avec lui une part des secrets de cette guerre, et il était loin d’être le seul. Le capitaine Kowatsch, également sur la liste des accusés, était considéré comme mort, mais on n’était pas sûr. Une déclaration écrite témoignant de son décès avait été fournie par le commandant de la Das Reich, Albert Stückler, qui affirmait qu’Aurel Kowatsch était tombé en Hongrie, à la fin de la guerre. Comme son corps n’avait jamais été retrouvé, le doute continuait à planer et le tribunal avait décidé, au cas où, de le juger par contumace.  Pour Paulette Geissler, la situation était différente. Elle avait été arrêtée en avril 1947, en Allemagne, par la police américaine. On avait retrouvé chez l’oncle qui l’hébergeait des documents et des photos de Tulle et on l’avait emprisonnée à Baden-Baden puis transférée à Bordeaux en détention provisoire. Cependant, alors même que dans un procès-verbal un de ses collègues (un interprète français) avait rapporté qu’elle s’était vantée auprès de lui d’avoir fait pendre un ingénieur en le désignant comme saboteur, on prétendit que la Chienne avait aussi joué un rôle favorable en sauvant 16 ou 17 otages du tri. Selon la cour, elle avait eu pour seul tort « d’omettre » d’en faire retirer un du lot, ce qui lui valut d’être mise en cause pour « abstention volontaire de porter secours à une personne en péril ». Le juge, particulièrement clément, accepta même sa remise en liberté provisoire 3 mois avant le procès. La Chienne, qu’on avait vue partout à Tulle, y compris dans les semaines suivant le massacre, disparut. On ne la vit pas au procès. (171) Toutefois, on en apprit plus sur son histoire. Née à Paris, elle était la fille naturelle d’une Allemande qui l’avait abandonnée à différents membres de sa famille. Son père était mort à la guerre de 1914 et, après son décès, ses grands-parents paternels l’avaient finalement reconnue. Elle avait ensuite fait des études de puériculture, était devenue nourrice à Genève, chez un général chinois, et était même partie en Chine avec lui. Elle avait ensuite exercé dans d’autres familles en Suisse et en France, avant de revenir en Allemagne pour apprendre la sténodactylo. Pendant l’Occupation, elle s’était engagée dans la Wehrmacht, comme interprète auprès du directeur allemand de la Manufacture d’armes de Tulle. Ainsi, avant d’envoyer des hommes à la mort et de rire au nez de leurs cadavres, la Chienne avait eu mille vies et, puisque le juge lui avait permis de filer, elle comptait bien en avoir mille autres encore. Elle n’était pas la seule dans ce cas puisque le général Lammerding lui-même, le commanditaire du massacre, était également à son procès. Lui s’était observé, à la fin de la guerre, dans le camp de Garmisch, en Bavière, que les Américains avaient réquisitionné pour y installer leurs prisonniers nazis. Il en était vite sorti et avait vécu quelques mois dans la région, dissimulant son passé, puis s’était rendu de son propre chef aux autorités américaines de Düsseldorf. Ancien général de la Waffen-SS, Lammerding appartenait à l’élite militaire du Reich. Il était ingénieur en travaux publics et avait terminé la guerre à la tête du corps armé de réserve commandé par Himmler. Les services de renseignement américains détenaient depuis longtemps une fiche détaillée sur son compte. De multiples mandats d’arrêt (172) avaient été émis contre lui ; pourtant, il ne fut pas arrêté. Avait-il bénéficié de la protection de gouvernements alliés en échange de quelques services ? Nul ne le savait. La loi permettait de le traduire devant la justice française, à condition d’obtenir l’accord d’extradition du Haut-Commissaire britannique de la zone d’occupation. Pour cela, le juge du tribunal militaire de Bordeaux devait fournir la preuve de l’implication personnelle et directe du commandant de la Das Reich dans les crimes de guerre qui lui étaient reprochés, mais au cours de l’instruction, il ne lui avait pas été permis une seule fois d’entendre l’accusé. Par ailleurs, sur les près de 500 pièces du dossier, aucune ne le visait nommément. La demande fut donc refusée et seuls ses subordonnés, Heinrich Wulf et Otto Hoff, allaient être présents sur les bancs du tribunal. La partie n’avait pas commencé que les dés étaient pipés. **

Hortense n’ignore pas qu’un procès va avoir lieu à Bordeaux, mais il est hors de question pour elle d’y assister. D’ailleurs aucune des veuves n’a prévu de s’y rendre, mais comme le secrétaire du Comité des martyrs de Tulle a été appelé à témoigner, Hortense sera bien assez vite informée de ce qui s’y sera passé. Ce dernier a vu son fils être pendu alors que lui-même était dans la colonne des plus âgés. Depuis, obtenir justice est devenu son combat, la condition même de sa survie. Pour Hortense, les choses sont différentes. Elle vit (173) pour ses enfants et pour honorer la mémoire d’Albert. La justice des hommes ne pourra pas lui rendre son mari. Du haut de ses 7 ans, la petite Louise remarque que, lorsque sa mère se croit seule, elle parle à voix haute. Louise s’avance alors sur la pointe des pieds et jette un coup d’œil dans l’embrasure de la porte – il n’y avait personne d’autre que sa mère. La 1ère fois, elle a été effrayée. Puis, elle s’est habituée. Elle comprend intuitivement que cela a quelque chose à voir avec son père. Ce père disparu au moment de sa venue au monde, pour elle (174) un parfait étranger. Sa mère n’en parle presque jamais sauf quand une question maladroite ravive son souvenir. Cela arrive rarement ; à Tulle, tout le monde connaît la liste des pendus et les veuves n’ont plus besoin de se présenter comme telles. Aussi pour Louise, Albert se réduit-il à une image : la photo posée sur le buffet. Elle a le même regard que lui. Le silence règne autour du massacre du 9 juin. Louise n’a sur le sujet que des bribes d’informations. La fillette sait seulement que son père a été pendu par les boches. A l’école, elle côtoie d’autres orphelines comme elle. Dans les semaines qui ont suivi les pendaisons, plusieurs veuves ont accouché, les autres avaient déjà pour la plupart des enfants en bas âge. Les institutrices évitent de faire allusion à leur (175) situation. Lorsque les dames de la Croix-Rouge viennent distribuer dans les classes des pull-overs qu’elles ont tricotés, on demande quelles sont les petites filles dont le papa n’est pas là. Les orphelines lèvent le doigt et on leur fait don des chandails sans jamais évoquer le 9 juin. Le sujet reste sensible. Un jour, a entendu dire que les communistes avaient réglé leurs comptes. A chaque fois, Louise défend l’honneur de son père en se battant et elle écope de punitions. Les fillettes entendent un tas d’histoire qu’elles ressortent dans la cour de récré : un jour l’une d’elles a raconté qu’Albert avait été pendu pour épargner le père de la petite Sylvie. Louise s’est jetée sur elle. En rentrant, Louise n’a pas raconté à sa mère la raison de sa bagarre. Louise déteste l’école et préfèrerait de loin rester dans sa chambre avec sa sœur, à lire tranquillement, plutôt que de subir ces cruautés. Heureusement l’été et les vacances arrivent. (176) ** Le 1er dimanche de juillet s’annonce radieux et, à la demande des enfants, Hortense les a emmenés pique-niquer à la baignade de l’Auzelou. Elle a préparé un lourd panier de provisions et de récompenses pour les enfants qu’elle a confié à Georges. La famille Chambel fait joyeusement le trajet à pied jusqu’à la baignade, qui est en fait une sorte de piscine naturelle aménagée l’été sur la Corrèze. Les jours de beau temps, les Tullistes s’y retrouvent pour se détendre. Après ces années de guerre, la vie reprend. Pour accompagner cet élan, la commune encourage la pratique du sport. Hortense étale sa couverture à l’ombre du grand saule. Non loin, des hommes jouent au volley. A son arrivée, Louise saute dans l’eau et éclabousse sa sœur. (177) Hortense regarde ses deux filles s’amuser. Quand elle sort de l’eau, les cheveux plaqués, Louise ressemble plus que jamais à Albert. De son côté, Georges, 13 ans et déjà grand, s’exerce au plongeon avec d’autres adolescents. Mais en haut du rocher, il prend peur avant de plonger. On le félicite malgré le plat. (178) Georges rejoint ses sœurs. Il a promis à Louise de lui apprendre le crawl. **

Procès de juillet 51. Le procès des 99 pendaisons de Tulle ne dura que 2 joursle 4 et 5 juillet 1951. Heinrich Wulf et Otto Hoff, détenus à la prison de Bordeaux, comparurent devant le tribunal militaire, dans la salle exiguë où s’étaient invités une vingtaine de spectateurs. Comme leur chef Lammerding et leur capitaine Kowatsch, Wulf et Hoff étaient accusés de complicité d’assassinat et d’association de malfaiteurs. Heinrich Wulf, 37 ans, se présenta à la barre. Entrer dans la SS, dès 1933, avait été pour lui une aubaine qui lui avait permis de « se faire une situation ». Il disait ignorer le caractère « spécial » de l’organisation et les « excès » commis par la division Das Reich. Sa version des faits était la suivante : arrivé en France en mai 1944, il avait pris la tête du groupe de reconnaissance de la Das Reich qui remontait vers la Normandie et était arrivé à Tulle le 8 juin au soir. (179) L’attaque des maquis avait causé de lourdes pertes et on lui avait assuré que les cadavres de soldats allemands avaient été atrocement mutilés. Le capitaine Kowatsch lui avait alors ordonné de rafler tous les hommes en âge de porter des armes et de les transférer à la Manufacture. Lammerding était arrivé entre-temps et, à midi, Kowatsch avait informé Wulf qu’une cour martiale, ordonné par le général, avait condamné à mort les prisonniers. Sur ordre de Lammerding, il lui demanda de mettre à disposition la section des prisonniers afin de procéder aux exécutions. Wulf prétendait avoir refusé car il n’entrait pas dans ses fonctions de commander un peloton d’exécution. Kowatsch se serait alors engagé à le faite lui-même. Wulf affirma ne pas savoir pourquoi, au lieu d’être fusillés, les condamnés avaient été pendus ni de qui émanait cette décision. Il précisa que tous les véhicules de la Das Reich étaient équipés de cordes pour remorquer des voitures ou procéder à des assemblages. Il ajouta qu’il pensait « régulier » le jugement par lequel les prisonniers avaient été condamnés et jura ne pas avoir été présent sur les lieux au moment des pendaisons. A côté de Wulf, se tenait le 2e accusé, Otto Hoff, adjudant à la 4e compagnie du groupe de reconnaissance de la division Das Reich. Il raconta s’être engagé dans la SS dès ses 18 ans, dans l’espoir de faire ensuite carrière dans la police. Fait surprenant, alors que tous les SS étaient tenus de prêter serment de fidélité au Führer, il prétendit ne jamais avoir été inscrit au parti nazi. Il était arrivé à Tulle le 8 juin au soir (180) et avait procédé le lendemain à la rafle et aux perquisitions qui s’étaient déroulées selon lui « sans incident ». Conformément aux ordres de Wulf, il était allé chercher les cordes destinées à l’exécution des condamnés, allant même jusqu’à en réquisitionner chez un commerçant proche de la gare. Il soutenait qu’il ne s’était pas porté volontaire pour pendre. Il niait toute responsabilité et disait avoir agi sous la contrainte, sous peine d’être fusillé (les mêmes arguments d’obéissance et d’irresponsabilité qui avaient été développés à Nuremberg). Sur le banc des témoins, le secrétaire du Comité des martyrs enrageait. Indigné, il se leva à son tour pour prêter serment et déclara : « Il n’y a donc pas eu d’assassins le 9 juin 1944 mais de simples exécutants ? » Le président lui répondit que certains actes avaient été, à l’évidence, accomplis avec l’intention de donner la mort, puis lui laissa la parole. Le secrétaire raconta le sinistre tri et les interventions des autorités françaises pour sauver les leurs. Ni le préfet ni son adjoint, pourtant appelés à témoigner, ne s’étaient rendus au procès. (181) Le président demanda au secrétaire dans quels sentiments les Allemands avaient procédé aux exécutions : « Avec la plus grande joie ; fête de quartier ».  Le verdict fut prononcé au bout d’une demi-heure. Le tribunal militaire décida de retenir le contexte de représailles. Lammerding et Kowatsch étaient certes condamnés à mort pour le principe, mais ils couraient toujours. Paulette Geissler, qui avait fait 3 ans de prison avant son procès, avait purgé sa peine et était remise en liberté. En ce début de guerre froide, on se disait certainement que ces 3 anciens nazis en zone américaine pouvaient encore servir.  Wulf écopa de 10 ans de travaux forcés et Hoff de travaux à perpétuité, peine commuée, l’année suivante, en appel, à 5 petites années qu’il ne ferait probablement pas. Sans les principaux intéressés, le procès des pendus de Tulle n’eut guère plus d’échos dans la presse qu’un fait divers. Les bourreaux avaient sauvé leur tête et les victimes avaient été insultées. La réconciliation passait avant la justice. (182) Pour les Tullistes, ce verdict était un nouveau drame. (183)

10. 1961, Louise, Gilbert et le Comité des martyrs. 10 années ont passé depuis le procès, et si le souvenir du massacre demeure vivace, l’impunité des bourreaux donne le sentiment aux Tullistes que leur supplice a été largement oublié, sacrifié sur l’autel de la réconciliation avec l’Allemagne. Un ancien FTP, devenu député communiste de la Corrèze, a bien demandé au gouvernement d’exiger l’extradition du général Lammerding, mais le ministre des Affaires étrangères s’est défaussé d’une pirouette rhétorique. Dès lors, l’affaire a engendré une telle déception qu’on n’osait même plus l’évoquer sur la place publique de Tulle. Une commémoration avait bien lieu tous les 9 juin, mais la marche se faisait dans la gravité et le silence : on citait les noms des suppliciés mais il n’y avait aucun discours. La douleur et l’amertume recouvraient l’âme des survivants. Le temps passant, certaines veuves de suppliciés ont refait leur vie. Hortense, elle, s’y refuse, tout entière tournée vers le souvenir d’Albert. (184) A 42 ans, elle a choisi de rester fidèle à l’homme qu’elle a vu mourir sous ses yeux. Elle sent redevable, rongée par la culpabilité. Pour expier cette prétendue faute, elle évite de se plaindre et met un point d’honneur à afficher une sorte d’entrain. Cette tension transformée en énergie lui permet d’assumer toutes les tâches qui pèsent sur ses épaules, d’autant que sa pension de guerre s’avère insuffisante.  Elle travaille à la fabrique de draps du Pont de la Pierre. On y apprécie le sérieux et l’efficacité de son travail et, grâce à cet emploi, elle parvient à joindre les deux bouts. Avec les enfants, elle s’en sort plutôt bien. Bon élève, Georges finit son apprentissage à l’école de la Manufacture ce qui permet de toucher une petite paye. Avec un peu de chance, il sera totalement indépendant à la fin de l’année et pourra gravir (185) les échelons jusqu’à devenir dresseur de canon, comme son père. Il en a les qualités physiques. Il est heureux à la Manu, on le chouchoute, tout le monde connaissait son père. Gilbert lui a présenté sa bande, y compris Armand, qui l’a fait embaucher après la guerre. Il est très fier de lui. La présence de cet oncle fait du bien à Georges qui, à travers lui, a l’impression de retrouver son frère. Gilbert ne s’est pas marié et n’a pas d’enfant et il est content de s’occuper de son neveu (à l’exception de la politique que Hortense a interdit). Son travail à la Manu lui a permis de rentrer dès la fin de son service militaire et de ne pas partir en Algérie. Les fils Leboutie ont été envoyés, l’un à Oran, l’autre à Alger, il y a un an. Leurs parents tremblent pour eux. Heureusement que ses deux filles ne risquent rien. (186) Colette est devenue une belle jeune fille de 20 ans, aussi brune et pâle que sa mère mais beaucoup plus grande. Colette est une jeune fille exemplaire et docile. Une autre nature, plus indépendante et secrète, perce de temps à autre, mais la jeune fille n’ose s’y abandonner de peur de décevoir sa mère. Elle a obtenu d’excellentes notes au certificat d’études et suit des cours de sténodactylo dans le quartier du Pra Limouzi pour devenir secrétaire. Hortense multiplie les heures de travail pour payer sa formation. Colette apprend consciencieusement, elle se débrouille bien, en échange de quoi sa mère lui fait confiance et la laisse libre. Colette aime danser. Avec son amie Lucie, elle va souvent au bal de la salle des fêtes le samedi soir. Hortense ne s’y oppose pas, d’autant que Georges et sa bande sont toujours là pour veiller sur elle. Jusqu’ici, Hortense mesure la chance qu’elle a avec ses aînés qui ne lui posent aucun problème. Elle ne peut pas en dire autant de Louise, sa petite dernière, pour qui la vie semble si difficile. (187) En dépit de ses facilités (à 4 ans, elle a appris à lire seule), l’école lui paraît la pire des punitions. Elle refuse de travailler, de faire ses devoirs. Elle détient le record d’heures de retenue jamais atteint par une élève du lycée Clémenceau de Tulle. Ses bulletins sont remplis de récriminations sur son comportement. Il a fallu que sa mère intervienne à plusieurs reprises, en rappelant le statut d’orpheline de sa fille pour éviter son renvoi. Cela n’a pas empêché Louise de décrocher haut la main son certificat d’études. C’est une forte tête mais une lectrice passionnée, dotée d’un esprit et d’une vivacité remarquables. Elle retient tout ce qu’elle entend et calcule très vite. Françoise dit qu’avec ses capacités, sa filleule pourrait devenir institutrice ou occuper un bureau, pourquoi pas à la mairie de Tulle ? Albert serait fier ! En grandissant, Louise devient plus taciturne et solitaire. Elle ne fréquente ni les jeunes filles de l’école ni celles du quartier, qu’elle juge sans intérêt. (188) Elle s’enferme dans sa chambre et lit. Hortense ne la blâme pas, mais elle s’inquiète pour elle. A 16 ans, l’adolescente souffre encore de son étrange mal. On dirait même que les cauchemars augmentent. Ses cris nocturnes ont valu à Hortense des ennuis avec ses voisins du dessus qui ont fini par déménager. Le médecin a tout essayé. (189) Désormais, elle se souvient de ses visions qui continuent à la hanter dans la journée. Obsédée par ces visions, elle a supplié sa mère de lui couper les cheveux. Françoise lui a fait la coupe de Joséphine Baker. Elle arbore maintenant une coupe à la garçonne. Mais cela n’a pas suffi à la débarrasser de ses phobies. La nuit, elle devient enragée. (190) Le médecin de famille a conseillé d’envoyer Louise consulter un de ses confrères spécialiste à Limoges. Hortense redoute le diagnostic et le déplacement. Elle cherche à différer le rendez-vous. Un antécédent dans la famille lui fait craindre le pire. Son frère Michel, enfant emporté, coléreux, était lui aussi sujet aux terreurs nocturnes et au somnambulisme. Quand il était revenu, après 5 années de captivité, Michel était méconnaissable. Plus volcanique que jamais, il était désormais porté sur la bouteille qui lui faisait voir des Allemands partout. Il croyait aussi entendre l’alarme du camp de prisonniers et s’imaginait chaque nuit sur la couchette de son stalag. Il dormait peu, se méfiait de tout le monde, prenait son fusil pour un oui pour un non. On craignait un accident. Très vite, il est parti vivre dans les bois et réapparaissait crasseux et affamé. Un jour, pendant une crise, il avait crié des insanités en allemand depuis la fenêtre de sa chambre qu’il avait enjambée. Le père d’Hortense (191) l’avait rattrapé in extremis mais les voisins avaient appelé les gendarmes. Il avait été admis à l’asile de Cornil pour soigner sa maladie des nerfs. Son internement avait achevé de le rendre fou. A son retour, il était reparti dans les bois pour ne plus en sortir où ses parents viennent le ravitailler. Hortense avait accusé le coup en voyant son petit-frère dans un tel état. Elle avait fini par se rendre à l’évidence et s’était rangé à l’avis du médecin : « Pour que la captivité ait fait tant de dégâts, c’est qu’il avait au préalable un terrain préalable ». Elle prie pour que Louise ne souffre pas de cet atavisme. ** Maintenant que le printemps arrive, c’est justement chez les grands-parents du Chastang, à la campagne, que la famille Chambel passe ses dimanches. La grand-mère a convaincu sa fille d’emmener Louise chez une guérisseuse du coin. (192) Ce jour-là, Louise marche donc avec sa mère et sa grand-mère en direction du barrage du Chastang. Elles finissent par arriver à la maison de la guérisseuse. (193) Louise n’avait pas envie de venir chez cette vieille sorcière. Pourtant, dès qu’elle a vu cette femme, quelque chose en elle s’est animé. Elle ne peut détacher son regard. Soudain la vieille se lève et lui demande de voir ses mains ; elle allume la bougie devant l’image de sainte Agathe puis elle place ses mains au-dessus de celles de Louise et lui demande de fermer les yeux. Elle demande à Louise de décrire ce qu’elle voit : des hommes sans visage. (194) En imposant ses mains au-dessus de la tête de la jeune fille, la guérisseuse en chasse les oiseaux de proie. « Les ombres me parlent. – Tu finiras par les comprendre. Je vais te donner quelque chose pour te calmer ». Elle prépare une décoction et la fait boire à Louise. Elle explique à Hortense et à sa mère que Louise est « une antenne » et que les pendus utilisent son sommeil pour entrer en communication avec la population de Tulle. « Il faut les écouter et faire ce qu’ils demandent pour que leurs âmes soient en paix et qu’ils laissent Louise tranquille ». Hortense prend peur, elle agrippe la main de sa mère qui s’exclame : « C’est pas étonnant, cette petite est née avec le cordon autour du cou au moment où on pendait son père ». L’adolescente tourne la tête vers sa grand-mère, le visage défait. Personne ne lui avait jamais raconté qu’elle était née « pendue ». (195) ** 3 jours après leur retour à Tulle, le Comité des martyrs choisit de réunir ses membres et les familles endeuillées. Hortense, qui n’assiste en général qu’à la commémoration annuelle du drame, a cette fois accepté de participer à cette rencontre présentée comme décisive. Pour la 1ère fois, Louise a tenu à l’accompagner. Poussée par les révélations récentes autour de sa naissance, l’adolescente se montre désormais avide de réponses sur le 9 juin mais se heurte au refus obstiné de sa mère d’en parler. Au début, Hortense s’opposait catégoriquement à ce que sa fille vienne, de crainte que les récits du massacre ne finissent de la perturber, mais le ton est monté et, comme souvent, elle a cédé. Elle est malgré tout rassuré par la présence de Gilbert, qui fait désormais partie du comité. Pendant des années, il n’a pas osé en franchir la porte ; en tant que frère de lait, il n’est pas officiellement un Chambel mais un Prajol, du nom de ses parents de naissance, partis s’installer sans lui à Paris. Gilbert est content qu’ils l’aient laissé en Corrèze. Jamais il n’aurait pu rêver meilleure famille. Les parents Chambel n’avaient jamais ; ils auraient voulu adopter Gilbert mais les Prajol s’y étaient toujours opposés. Ils estimaient ne pas avoir (196) abandonné leur fils. Ce n’était pourtant pas le sentiment de Gilbert qui avait peur qu’ils l’emmènent avec eux à Paris. Il était chez lui en Corrèze et à la ferme. Même à ses débuts à la Manufacture, il revenait tous les dimanches pour donner un coup de main à ses parents adoptifs à la campagne. Leur mort avait été une double tragédie : la mère Chambel emportée par une attaque, le père terrassé 2 mois plus tard par le chagrin. Gilbert n’avait pas été surpris, ce n’était pas la peine de les faire vivre l’un sans l’autre, ces deux-là s’aimaient à la folie. Il trouvait injuste que ses parents de naissance soient toujours en vie. Gilbert pensait fonder sa propre famille à Tulle. Mais quelque chose s’est brisé en lui pendant la guerre et il ne parvient plus à s’attacher. Seuls comptent pour lui ceux qu’il aimait avant la guerre – et sa nièce Louise qui ressemble tant à AlbertIl en a trop vu, trop fait aussi. D’abord en France, puis quand il a rejoint le 126e régiment d’infanterie du général de Lattre de Tassigny, avec Achille et les camarades, pour libérer l’Alsace et finir la guerre en Allemagne. Dans leur secteur d’Offenburg, ils recherchaient les nazis et quand ils en trouvaient un, il n’en sortait pas vivant. (197) Achille leur racontait des bobards en allemand, Gilbert ou un autre attendait le gars aux toilettes et lui réglait son compte. Ils en avaient liquidé un certain nombre de cette façon. On lui demandait d’épurer, il épurait. Ça avait fait des histoires avec les Américains, qui détestaient les communistes. Pour Gilbert, les FTP avaient mené un combat juste. Après la guerre, on avait osé traduire en justice des Résistants alors que des milliers de nazis et de collabos continuaient de vivre tranquillement. Ça le rendait fou. Achille est aujourd’hui avocat en Dordogne, il a défendu courageusement les maquisards d’Ussel, ce qui lui a valu d’être étiqueté communiste et a fait fuir ses clients. Gilbert, lui aussi est déterminé à aider les membres du Comité des martyrs à obtenir justice en retrouvant le général Lammerding. De son côté, Hortense se demande pourquoi elle a accepté de se laisser entraîner dans cette réunion qui ne va faire que raviver sa peine. D’ailleurs, beaucoup de veuves ont décliné l’invitation.  Louise est de loin la plus jeune de la (198) salle. L’adolescente a l’air captivée. Elle s’est assise à côté de son oncle Gilbert pour pouvoir l’interroger discrètement sur des points d’histoire qu’elle ne comprendrait pas. Elle a emporté un carnet pour prendre des notes. Ça faisait longtemps que Hortense ne l’avait pas vue si volontaire et concentrée. Le Comité les réunit aujourd’hui pour les prévenir qu’il y a du nouveau. Le député-maire de Tulle a demandé au gouvernement de Michel Debré d’intervenir auprès des autorités fédérales allemandes pour que Heinz Lammerding comparaisse, cette fois, devant un tribunal de son pays. Il a été repéré, en septembre dernier, lors d’une rencontre de la HIAG, une « association d’entraide mutuelle des anciens membres de la Waffen-SS », officiellement créée après-guerre, pour venir en aide aux veuves. En réalité, la HIAG compte dans ses rangs beaucoup de survivants de l’élite nazie – en tant qu’ancien général, Lammerding y occupe une place de choix. L’objectif officieux des membres de la HIAG est de « réhabiliter » les anciens Waffen-SS et de faire du lobbying pour obtenir les mêmes avantages que les anciens soldats de la Wehrmacht. Gilbert est scandalisé par ce qu’il entend. Comment peut-on laisser ces tortionnaires en liberté ? Il ne tient plus en place. Louise l’interroge sur Lammerding, dont elle ne sait rien. Gilbert lui explique que le commandant de la Das Reich a été condamné à mort par contumace (199) pour les massacres de Tulle et d’Oradour, et que si on parvient à le ramener en France, il est bon pour le peloton d’exécution, puis il lui fait signe pour écouter la suite de la réunion. On a appris de l’ambassade française à Bonn que Lammerding avait fait plusieurs apparitions publiques dans les réunions de la HIAG ces dernières années, au milieu de ses camarades de la Waffen-SS. Un brouhaha monte dans la salle. Louise ne comprend plus ce qui se dit. Elle se met à discuter avec un groupe de jeunes, des enfants de pendus qui semblent en savoir plus long qu’elle sur les actions en cours pour tenter de coincer Lammerding. S’ils sont tous pareillement révoltés, deux camps semblent s’affronter : ceux qui soutiennent la démarche du député de Corrèze, qui souhaite faire juger le général SS en Allemagne, et ceux qui veulent qu’il soit extradé en France et fusillé. Restée en retrait, Hortense observe Louise et n’en revient pas de voir sa fille, d’habitude si sauvage, débattre ainsi avec des inconnus. L’espoir que suscitent les recherches sur l’assassin de son père l’a métamorphosée. (200)

11. 1961. Renaissance de Louise, naissance de la fille de Colette. Comme la plupart des ouvriers du quartier du Canton, la famille Chambel habite un appartement modeste qui ne dispose pas de salle de bains. Ainsi Colette et Georges se rendent-ils le samedi aux bains-douches municipaux du Pont de la Barrière, avant d’aller danser à la Halle. En vue de la soirée, Colette a opté pour une robe à carreaux, assortie d’une ceinture, pour des petits escarpins. De son côté, Georges a enfilé une chemise impeccable, son plus beau costume et mis de la brillantine dans ses cheveux roux. Ils rejoignent leur petit groupe : Lucie, l’amie de toujours de Colette, et les copains apprentis de Georges qui les attendent devant la gare où ils ont laissé leurs mobylettes. Le bal vient clôturer la Saint-Clair, la fête foraine qui célèbre le saint patron de Tulle et accueille toutes sortes de (201) manèges et de marchand ambulants. La ville en ébullition toute la journée, laisse le soir le champ libre à la jeunesse pour qu’elle s’amuse. Ce soir, Armand est de la partie. A 34 ans, l’ancien gamin du maquis, qui manie désormais les armes à la Manufacture, mène encore une vie de jeune homme. Au sein de la petite bande de Georges, il fait office de grand frère, raconte à ces gosses sans père des histoires d’ancien combattant et leur livre ses conseils de séducteur. La semaine dernière, Jean Ségurel a enchanté la fête avec son accordéon. Ce soir, c’est Marcel Debernard et son orchestre qui enflamment la piste. Georges et ses camarades ont besoin de boire pour se donner le courage d’inviter les filles à danser. A peine arrivées, Colette et Lucie sont aussitôt repérées et les garçons les plus audacieux les invitent à danser. Lucie se lance pour la 1ère rumba. Colette décline la 1ère danse pour observer la situation. Le samedi soir est son moment, celui pour lequel elle vit toute la semaine, qui lui permet de supporter le travail et les corvées. Elle sait qu’elle est attendue : son élégance et ses qualités de danseuse ont été remarquées semaine après semaine. Reine du bal, elle n’entend (202) pas laisser sa place à une autre et jouer de l’attente fait partie de son rôle. On observe le moment où elle va se lancer. Après une série de rumbas, Marcel Debernard et son orchestre entament un cha-cha-cha, Quand elle danse de Dario Moreno. Elle repère un grand type à casquette, un joueur de rugby du Sporting Club de Tulle qui s’approche. Ils commencent à danser. Bientôt le couple se fait remarquer sur la piste. A la buvette, Georges et ses copains sont toujours occupés à boire et à plaisanter, en s’appelant par leurs surnoms de la Manu : la Baleine, Tête de boulon et d’autres moins chastes. (203) Toujours tiré à quatre épingles, Armand fait le mariole. Tout son argent y passe. Ils se moquent des danseurs, sauf de Colette et de Gilbert. Armand, à son tour, a envie de danser. ** Georges a longtemps cherché Colette après que l’entraîneur du Sporting Club est venu récupérer tous ses joueurs. Après le départ de son cavalier, Colette s’est esquivée pour discuter avec Lucie pendant plus d’une heure. Ils rentrent en retard. Hortense les attend sur le pas de la porte. (204) Louise ne tient pas à les accompagner au bal. ** Depuis qu’elle a assisté à cette réunion des familles de victimes, Louise est animée par une énergie incroyable, tendue vers la lutte contre le bourreau de son père : Heinz Lammerding. Elle a revu les jeunes gens qu’elle y a rencontrés : Sonia et Antoine, tous deux enfants de pendus comme elle, et depuis, ces trois-là sont devenus inséparables. Louise a l’impression d’avoir trouvé une nouvelle famille. Ils se retrouvent souvent, parlent de leurs pères, de Lammerding, cet ennemi qui les obsède (205) et qui doit être puni.  Ensemble, ils tentent de rassembler leurs informations pour que Lammerding soit arrêté. Louise admire beaucoup Sonia, une jeune fille courageuse au tempérament militant et résolument optimiste. D’un an plus âgée, elle va passer son second baccalauréat à la fin de l’année au lycée Edmond-Perrier. Sa présence a un effet apaisant sur Louise. Antoine est plus réservé. C’est un garçon discret, un stratège et un enquêteur efficace. Grâce à lui, le trio commence à constituer un dossier solide et détaillé sur le commandant de la Das Reich. Ils ont appris, en lisant la presse, que le Comité parisien de libération, une association d’anciens Résistants, s’était lui aussi indigné de l’existence de la HIAG et de la vie tranquille que semble mener Lammerding à Düsseldorf. Le Comité a proclamé « son émotion de voir les SS se réunir ouvertement en Allemagne et organiser de vastes rassemblements où parade le bourreau d’Oradour-sur-Glane ». Louise et son ami auraient aimé que le nom de Tulle soit aussi cité, il n’empêche que le Comité a déclaré souhaiter « ardemment que le gouvernement français réclame l’extradition de ce criminel de guerre en fuite ». le texte de cet appel a été transmis au président de la République, le général de Gaulle, et suscite un nouvel espoir. Mais la route vers la justice est longue et pleine d’obstacles. En réponse (206) à la demande du député-maire de Tulle, le gouvernement allemand a fait savoir aux autorités françaises qu’il n’existait aucune enquête en cours sur Lammerding. Louise an a été accablée. Cependant, une autre nouvelle est venue immédiatement lui remonter le moral : en réaction, une délégation de journalistes français, d’anciens Résistants et déportés tullistes ont décidé de se rendre à Düsseldorf, où Lammerding dirige, au grand jour, une entreprise de construction qui a fait sa fortune. Ils ont trouvé son adresse dans l’annuaire local et son allés manifester devant son domicile, situé 6, Sperlingsweg, dans le quartier Unterrath. Et s’ils ont été accueillis par la police, venue en renfort avec des chiens pour faire barrage aux manifestants, leur arrestation a fait un tel raffut qu’ils ont été presque aussitôt relâchés. Dans la foulée, la délégation a donné une conférence de presse pour rappeler que Lammerding avait le sang de milliers d’innocents sur les mains et que, malgré ses condamnations à mort en France, on continuait à le protéger.

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 14:20

Général Heinz Lammerding

Louise n’en revient pas. Enfin une action concrète, ils ne sont pas les seuls à se battre ! Elle a demandé à Gilbert de lui présenter d’anciens Résistants FTP qu’il connaît et qui étaient du voyage. L’un d’eux lui a raconté : « Nous nous sommes rendus devant chez lui pour bien faire la démonstration que nous ne venions pas faire du tourisme à Düsseldorf, mais pour l’accuser et le confronter à ses crimes de guerre devant l’opinion publique ». Louise, Sonia et Antoine ont alors proposé aux anciens Résistants de se joindre à leur cause. L’ancien Franc-Tireur Michel Baluze, alias Mammouth, les a prévenus qu’il allait bientôt (207) appeler la population à manifester dans les rues de Tulle. En cette fin d’année 1961, des forces nouvelles s’unissent et se mobilisent contre les anciens bourreaux. ** Ce dimanche, pour l’anniversaire de Georges, Hortense attend du monde à déjeuner. Invitée avec André, Françoise est venue plus tôt pour lui donner un coup de main. Ces jours-ci, la maison est toujours pleine : son fils ramène souvent ses copains de la Manu, sans oublier Gilbert et Armand. Armand, le blagueur lui rappelle Albert ; il capte l’attention de tout le monde. Hortense a fini par s’y habituer. Hortense aime être entourée. (208) Aujourd’hui, en plus de tout ce beau monde, il va y avoir Lucie, l’amie d’enfance de Colette, ainsi que les nouveaux amis de Louise, Sonia et Antoine. Hortense connaît leurs mères, deux veuves du 9 juin du quartier de Souilhac. Ça lui fait plaisir de les accueillir et de voir Louise fréquenter des jeunes de son âge. Elle a l’air plus gaie, prend part aux conversations et demande à sortir. Même ses crises nocturnes semblent s’espacer. « Tu vois, tu te faisais du souci pour rien », lui dit Françoise. Depuis que ses fils sont partis en Algérie, les problèmes des autres sont devenus insupportables à Françoise. Hortense la comprend. Elle a vécu la même chose après le drame. Aujourd’hui encore, une seule peur l’habite vraiment : perdre un des siens. Les deux femmes s’affairent dans la cuisine. Depuis que Colette et Georges gagnent un peu d’argent, ils insistent pour aider leur mère. (209) Elle s’est acheté une machine à laver. Aujourd’hui, Georges compte lui présenter une certaine Suzanne qu’il fréquente depuis quelque temps. ** Quelques semaines plus tard, suite à l’appel de l’ancien maquisard Baluze, la population des départements victimes de la Das Reich se presse à Tulle pour la manifestation. Depuis ce matin, des organisations d’anciens combattants, des Résistants, de déportés et de prisonniers de guerre arrivent par centaines pour demander l’extradition de Lammerding. Louise et ses compagnons de lutte Antoine et Sonia se sont retrouvés tôt au café en face de la gare pour faire un point avant de rejoindre la foule. Grâce à la liste détaillée des suppliciés du 9 juin 1944, ils ont ou contacter tous ceux qui avaient perdu leur père ce jour-là pour leur proposer de rejoindre leur groupe. La plupart ont répondu présents. Louise est furieuse contre Colette, qui (210) a prétendu de ne pas se sentir bien afin d’éviter le rassemblement. En ce moment, elle ne reconnaît plus sa sœur : Colette paraît soucieuse et s’isole avec son amie Lucie. Il doit y avoir une histoire de garçon derrière tout ça. N’empêche, le désintérêt de Colette pour cette cause la déçoit. Heureusement, il y a Sonia. Louise pense de plus en plus à elle, elle fait tout pour l’impressionner. Depuis qu’elle l’a rencontrée, elle se sent vivante. Louise n’a même pas proposé à Georges de venir à la manifestation. Comme Hortense, il ne veut absolument (211) pas entendre parler ni de Lammerding ni de quoi que ce soit en rapport avec le 9 juin. Il lui répète que ça ne sert à rien, à part de faire de la peine à leur mère. Pour lui, le procès de Bordeaux n’a été qu’une mascarade et personne n’a jamais eu l’intention de faire en sorte que le général SS soit puni. Son défaitisme met Louise hors d’elle. Georges n’a qu’une idée : se faire une petite vie rangée avec Suzanne et gravir les échelons à l’usine.  Louise, elle, refuse de tourner le dos au passé et d’accepter l’impunité des bourreaux. Elle se sent prête à remuer ciel et terre pour venger son père et tous les autres. Et les événements des derniers mois lui permettent d’espérer. Elle a entendu parler de l’enlèvement d’Adolf Eichmann par le Mossad l’année dernière. Antoine a fait un dossier. Si l’un des plus hauts dignitaires nazis a pu être kidnappé en Argentine et emmené en Israël pour être jugé plus de 15 ans après les faits, c’est que c’est possible. En sortant du café, Louise aperçoit le groupe des enfants des suppliciés qui arrivent en force. Ils ont rameuté leurs amis, leurs proches, leurs voisins. A leur suite, le cortège des habitants de Tulle et d’Oradour afflue de tous les côtés. Les survivants des massacres perpétués par la Das Reich sont là, réunis, pour réclamer la tête (212) des assassins. ** Louise est revenue exténuée. Jamais elle n’avait rencontré autant de familles de victimes, ni entendu autant de récits sur les événements. Surtout, jamais elle ne s’était sentie aussi proche d’inconnus. Une femme a raconté le feu qui dévorait l’église et les demeures d’Oradour lorsqu’elle était rentrée du travail. Ce jour de juin 1944, la Das Reich lui a pris son père, son grand-père, ses oncles, ses tantes, ses cousines, ses amis et a fait d’elle une vivante inconsolable au milieu des morts et des ruines fumantes. Il y a aussi le témoignage de cette jeune Tulliste, encore enfant le 9 juin 1944, qui a assisté aux pendaisons derrière ses volets. Louise s’est demandé ce que ses frères avaient vu. Quand le moment sera venu, elle interrogera sa sœur. Ce soir, il lui semble que son âme perçoit ce qu’elle n’avait jusque-là éprouvé qu’à travers la souffrance muette et étouffante de sa mère. elle rentre chez elle dans un état second et l’exaltation de la journée fait désormais place à la fatigue. Elle salue les siens et va se coucher. Après ce qu’elle vient de vivre, (213) elle ne supporterait pas la banalité des conversations et encore moins d’affronter les membres de la famille indifférents à son combat, qu’elle juge avec dureté du hait de ses 17 ans. Louise a sa conscience pour elle. Elle a porté haut le combat de son père et des victimes de Lammerding. Elle est fière de l’action qu’elle mène et que des forces se soient unies. Elle s’abandonne au sommeil ; apaisée. Cette nuit, aucune ombre ne vient la hanter. Mais plus tard, elle entend des râles. Colette est au plus mal. Louise lui demande ce qui se passe. (214) Elle hésite à prévenir sa mère. Mais Colette se laisse tomber en arrière du lit. Hortense accourt. En suivant son regard, Louise découvre tout à coup le ventre gonflé de sa sœur, jusque-là invisible. Un cri étouffé sort de la bouche de Colette. Elle laisse échapper un « Pardon, maman » avant que le mal la reprenne. Louise secoue sa mère pour la sortir de sa torpeur. « Vite maman, il faut l’aider ! » ** Georges fonça dans la nuit sur sa mobylette pour aller quérir la sage-femme du Pra Limouzi et il la ramène sur son engin. Pendant ce temps, Louise tentait de sortir sa mère de l’état de stupéfaction dans lequel elle se trouvait. Hortense, éberluée contemplait sa fille en répétant : « C’est pas Dieu possible… » Elle ne s’est rendu compte de rien. (215) Colette n’avait pas de ventre. Alors que s’est-il passé ? Pour Hortense, ça ne pouvait pas être une grossesse. Jamais sa Colette n’aurait fait cela. Il fallait prévenir un médecin. Louise finit par se demander si la vie de sa sœur n’était pas en danger. Georges et la sage-femme arrivèrent à un moment aigu de la crise. Hortense était confuse et voulait la renvoyer mais la sage-femme comprit tout de suite la situation. (216) Elle demanda à Louise de lui apporter du linge propre, de l’eau chaude et du savon. Puis elle encouragea Colette à pousser pour accompagner la sortie de l’enfant. Hortense ne comprenait pas. Un beau bébé finit par voir le jour. Une petite fille de près de 4kg. Même la sage-femme n’en revenait pas. Hortense dut admettre la réalité : sa fille était mère à 21 ans et elle grand-mère à 44 ans. Visiblement, Colette, elle-même, n’avait pas compris qu’elle était enceinte. Sur les circonstances de cette grossesse, Colette refusait de s’exprimer.  (217) Quand la sage-femme lui présenta son enfant, Colette détourna la tête. Hortense songea à la naissance de Louise et se souvint du rôle de Françoise qui avait sauvé sa fille. Elle se saisit du bébé et le serra contre elle. « Ne t’inquiète pas pour cette nuit, dit-elle à Colette, je vais m’en occuper. On va t’installer dans ma chambre pour que tu te reposes ». Elle demanda à Georges de l’aider. On installa Colette et après avoir nourri le bébé, Hortense s’endormit sur sa chaise de cuisine. Dans ses bras, l’enfant repue souriait aux anges. (218)

12. Fuite de Colette, colère de Louise. Au matin, Louise s’est réveillée pour la 1ère fois seule dans « la chambre des filles ». Le lit à côté d’elle était vide et maculé de sang. Nauséeuse et sonnée, Louise se remémore la nuit et essaie de comprendre. Avec qui sa sœur a-t-elle eu une aventure ? Georges est-il au courant ? Comment a-t-elle pu passer à côté alors qu’elle partage la chambre avec sa sœur ? Certes, elle l’avait sentie fatiguée et préoccupée ; elle avait suspecté une histoire de cœur, mais elle était loin du compte. Elle s’inquiète pour elle. Va-t-elle devoir quitter la maison, se marier ? (219) Elle tourne le problème dans tous les sens et se résout à aller au lycée. Après les cours, elle a rendez-vous avec Sonia et Antoine. Pour rien au monde, elle ne raterait une de leurs réunions. Et elle préfère rester loin de la maison. Prête à sortir, elle croise Georges qui s’apprête à partir à la Manufacture et Hortense qui déballe de vieilles affaires. Le bébé dort dans un grand panier. Louise aurait aimé prendre des nouvelles de sa sœur mais elle décide qu’elle la verra à son retour. Hortense demande à ses enfants de ne parler à personne de ce qui s’est passé. Louise se fiche pas mal de la réputation des Chambel, ce qui lui importe c’est qu’on laisse sa sœur vivre comme elle l’entend. Avant de partir, elle murmure à sa mère : « Ne sois pas trop (220) dure avec elle ». Mais Hortense ne l’entend pas, trop occupée à s’occuper du bébé qui vient de se réveiller. ** Après sa journée au lycée, Louise retrouve Sonia et Antoine au café. Antoine sort ses dossiers. Un déporté survivant de la rafle du 9 juin venait de porter plainte contre Lammerding et avait témoigné qu’il était bien à Tulle au moment du tri de la Manu. C’était la 1ère fois qu’une victime directe portait plainte. De plus, un article intitulé « Sur les traces des assassins d’Oradour » venait de paraître dans la presse allemande et Lammerding y était accusé d’être responsable des massacres. Et la justice avait décidé de se saisir du dossier. Il avait fallu attendre ce mois de décembre 1961, 17 ans après les faits, pour que l’Allemagne se penche sur l’affaire et que le procureur général de Düsseldorf daigne enfin ouvrir une enquête sur l’implication du général SS dans les crimes de Tulle et d’Oradour. Après l’échec des demandes d’extradition, cette nouvelle soulève d’immenses espoirs au (221) sein du trio : une condamnation allemande serait le meilleur moyen de voir Lammerding condamné et exécuté. Mais l’affaire ne va pas de soi.

Obstacles. Si, entre 1945 et 1947, il y a eu une coopération entre l’Est et l’Ouest pour rechercher activement les criminels nazis, après Nuremberg, ceux qui avaient échappé au procès et à la potence n’ont plus tellement été inquiétés. Un problème spécifique concerne les nazis ayant commis des crimes en France – le seuls à être assurés d’une totale impunité. Louise et ses compagnons ont fini par en comprendre les raisons. D’abord, la France a approuvé en 1949, la Loi fondamentale qui tient lieu de constitution à l’Allemagne de l’Ouest et qui interdit leur extradition. Puis elle a ratifié en 1954 les protocoles des accords de Paris, qui déclaraient la RFA incompétente à juger les affaires non classées en France. Or, comme après la guerre des tribunaux français ont condamné par contumace les criminels nazis en fuite, ces affaires n’étaient pas considérées comme classées. Quand elles se sont rendu compte de l’absurdité de la situation, les autorités françaises ont bien tenté de faire signer au chancelier Adenauer une nouvelle convention qui permettrait à l’Allemagne de juger ces criminels, mais il a refusé, conscient du mécontentement que ces procès susciteraient dans son pays. Les coupables de faits inqualifiables restaient donc libres et intouchables. Pourtant ces criminels étaient doublement responsables puisqu’ils en avaient formé d’autres qui avaient tué à leur tour. La chaîne de la barbarie s’était ainsi allongée tout au long de cette guerre, et avec elle la liste des crimes restés sans châtiment. Ces anciens nazis pouvaient même vivre en Allemagne sous leur (222) véritable identité sans risquer de tomber sous le coup d’une quelconque peine. Parmi eux, on comptait notamment les grands responsables de la persécution des Juifs en France : Kurt Lischka, Ernst Heinrichsohn et Herbert Hagen. Lammerding était un exemple de ce parcours. En tant que commanditaire des pires massacres de civils jamais commis par les nazis sur le territoire français, des tribunaux militaires français l’avaient à 3 reprises condamné à mort par contumace. La France avait ensuite demandé plusieurs fois son extradition auprès du gouvernement britannique qui occupait encore l’Allemagne après la guerre ce qui l’avait poussé à se réfugier dans la clandestinité. Mais dès 1954, il en était sorti grâce aux accords de Paris pour réapparaître au grand jour. Protégé par un ensemble de dispositions juridiques, l’ex-général SS avait pu créer son entreprise de transport au vu et au su de tous, affichant fièrement le nom de Lammerding sur ses camions – ultime provocation pour les familles des victimes de Tulle et d’Oradour. De nombreuses raisons politiques et diplomatiques risquaient d’entraver sa condamnation en Allemagne. Jusqu’ici, si les pouvoirs allemands avaient affiché un certain mépris à l’égard des requêtes contre Lammerding, c’était aussi parce que les administrations allemandes étaient encore en partie aux mains d’anciens nazis. Un paragraphe de la Loi fondamentale avait permis de réintégrer les hauts fonctionnaires ayant officié sous Hitler, y compris des anciens de la Gestapo – on pouvait difficilement attendre d’eux qu’ils punissent les crimes des Waffen-SS ou qu’ils s’offusquent de leurs nouvelles activités. De plus, pour la (223) RFA, la menace désormais ne provenait plus du nazisme, mais du communisme. Même lorsque les anciens Résistants étaient venus protester devant le domicile de Lammerding, l’ambassade allemande à Paris avait écrit au ministère des Affaires étrangères pour affirmer que cette manifestation était celle d’un groupuscule insignifiant et certainement « sous influence communiste ». Tout était dit. La toile de fond d’une guerre contre le bloc de l’Est occupait plus les esprits que la condamnation de criminels nazis dont la majorité des États avaient abandonné la traque. On soupçonnait aussi l’Union soviétique de recruter parmi eux des espions pour le KGB et la Stasi.

13. Projet d’enlèvement de Lammerding. Hortense savait que ça arriverait un jour et qu’elle ne pourrait rien y faire : Louise a claqué la porte de l’appartement du Canton. Elle a pris quelques vêtements, des livres, et elle est partie vivre sa vie avec « sa bande du 9 juin ». Hortense n’en revient pas de voir l’histoire se répéter ainsi. Qu’a-t-elle fait pour que ses deux filles s’en aillent de façon si soudaine et brutale ? Après tant d’années passées à les nourrir, à veiller sur elles, le cordon a été coupé net, la laissant seule, effondrée. Est-elle cette mère indigne que Louise montre du doigt ? La veuve éternelle qui écrase ses enfants de son chagrin ? Mère sacrificielle et manipulatrice ? Tous les projets qu’elle avait formés pour les mettre à l’abri lui reviennent en pleine figure. Ou s’est-elle révélée incapable de mener la barque familiale sans Albert ? (239) Bien sûr, il y a le contre-exemple rassurant de Georges, mais elle doit s’avouer que l’éducation de ses filles a mené au désastre. Elle avait souhaité par-dessus tout leur éviter le pire, et le pire est arrivé. Par deux fois. Le déshonneur pour l’une, une folle entreprise de vengeance pour l’autre. Colette s’en sortira en Irlande grâce à ses qualités, mais pour Louise, c’est plus inquiétant et dangereux. A quel moment son éducation a-t-elle failli ? Sa vie avec sa propre mère avait été bien différente. Quand elle était bonne à Tulle, elle n’avait qu’une hâte, rentrer à la ferme le dimanche. Décidément, il fallait qu’elle soit une mauvaise mère pour que Louise préfère vivre dans un ancien maquis plutôt que chez elle. (240) Heureusement, Gilbert garde un œil sur elle. Louise a arrêté le lycée à quelques semaines du bac. La petite Zoé lui réservera-t-elle le même sort ? Hortense erre dans l’appartement, l’esprit tourmenté. Elle pense à Paulo, le fils aîné de Françoise et André, tué l’hiver dernier en Algérie, lors d’une embuscade avec le FLN, quelques jours avant le cessez-le-feu définitif. Françoise en est tombée malade. Une embolie. Les médecins l’ont sauvée de justesse. Hortense a honte de se morfondre alors que ses enfants sont vivants. ** Du côté de Louise, le son de cloche est différent. Elle ne s’est jamais sentie aussi bien que depuis son départ de la maison. Elle regrette ce qu’elle a dit à sa mère mais confirme que celle-ci ne comprend rien. (241) Elle a refusé de passer son bac. Elle estime qu’elle n’en a pas besoin pour nourrir son esprit : lectrice insatiable, elle a lu Beauvoir et ces lectures l’ont davantage éclairée que n’importe quel professeur. Comment Hortense peut-elle privilégier sa scolarité plutôt que leur combat contre un criminel qui a fait tuer des milliers de civils ? D’autant que le combat contre Lammerding s’est transformé en une opération concrète, quasi militaire, à laquelle elle doit se préparer à plein temps. Avec Antoine, Sonia et une dizaine d’orphelins du 9 juin, ils ont intégré « le camp du Chambon », un ancien maquis situé en Haute-Corrèze, à une quarantaine de kilomètres de Tulle. Le lieu, chargé de mémoire, était un secteur stratégique de la Résistance. En découvrant cet endroit, Louise a compris pourquoi Gilbert et Armand avaient choisi ce maquis pour installer le camp d’entraînement des chasseurs de Lammerding. L’emplacement est idéal. (242) Gilbert et Armand ont organisé le camp au plus vite. Ils n’ont qu’un été pour transmettre les stratégies et les techniques de combat. Ils ont aussi mis dans la confidence le maire du village, un ancien FTP qui a accepté de les couvrir en leur demandant de se méfier : les services de renseignement sont obsédés par les anciens maquisards communistes dont ils craignent qu’ils se mettent au service de l’Union soviétique. Il est vrai que les maquisards avaient planqué des armes qu’ils ont remis en service. De leur côté, les jeunes recrues ont réuni le matériel indispensable à leur survie dans les bois. Comme au bon vieux temps du maquis. Louise a l’impression que son oncle a rajeuni de 20 ans. A presque 40 ans, il faut le voir crapahuter comme un jeune homme. (243) Louise a bien du mal à tenir la cadence. Il a fallu que Sonia lui dise : « Pense à ce salaud qu’on va bientôt coincer ». Pour le maniement des armes, c’est tout le contraire : Sonia répugne à s’en servir alors que Louise est une tireuse-née qui fait l’admiration de Gilbert. Le groupe a pris la décision : si ça tourne mal, ce sera à Louise de tirer. Armand échafaude les détails du plan grâce aux informations récoltées par Antoine qui a appris que Lammerding vivait toujours à (244) la même adresse, près de l’aéroport de Düsseldorf. Ils ont besoin de se rendre sur place pour examiner les lieux et tout envisager. Armand se verrait bien faire sauter la maison du criminel nazi mais il a promis à Fanny qu’il n’irait pas en prison. D’ailleurs, Gilbert le surveille de près. Armand n’a pas changé, il ne peut pas s’empêcher de tourner autour des jeunes filles du camp, à part Sonia que Louise protège comme une louve. (245) Antoine organise la logistique et calcule les risques sur place. Ils n’ont pas les moyens du Mossad dans l’enlèvement d’Eichmann. (246) D’autres tentatives ont échoué par manque de chance ou de préparation. Certains justiciers ont d’ailleurs préféré tuer leur cible plutôt que de l’enlever. C’est le cas d’Abba Kovner, un Juif de Vilnius qui pendant la guerre avait organisé une insurrection du ghetto et s’en était enfui En 1945, il avait organisé un commando et décidé de se venger des nazis en élaborant deux plans : le 1er consistait à tuer 6 millions d’Allemands pour venger les 6 millions de victimes du génocide, en empoisonnant des réservoirs d’eau potable – idée rejetée par les dirigeants juifs de Palestine. Son second projet se concentrait sur les criminels nazis incarcérés dans les centres de détention : en tuer 36.000 en empoisonnant leur pain. Mais l’opération avait échoué. (247) Ils avaient donc intérêt à bien calculer leur coup. D’autant que le délais était court. Mais les orphelins sont portés par leur désir de vengeance. ** En parallèle des entraînements au camp, Louise et la bande du 9 juin continuent de mener une enquête sur les activités de Lammerding. Ils ont découvert qu’il existait une association des victimes du nazisme en Allemagne, la « VNN » qui pourrait peut-être les aider. L’association militante et antifasciste possède un journal, Die Tat (« L’Action »), qui tente de sensibiliser le public à la nécessité de juger les anciens criminels nazis. Son rédacteur en chef, Werner Stertzenbach, a suivi le procès d’Eichmann en 1961 et couvre actuellement les procès d’Auschwitz. L’association joue un rôle actif dans l’ouverture de nouvelles procédures. Elle a réussi, il y a quelques années, à contourner le traité franco-allemand pour faire rouvrir (248) une instruction contre Klaus Barbie en Allemagne. Le criminel, non encore localisé, est désormais condamné à la clandestinité. Persuadée que la VNN détient des informations sur Lammerding, Louise leur a écrit pour solliciter leur aide. Elle a raconté la tragédie de Tulle en détail et décrit l’impasse judiciaire dans laquelle se trouvaient les familles des suppliciés. Sonia l’a traduit en allemand. Ce soir, Gilbert revient de Tulle avec leur réponse :

Lettre de la VNN. Les membres de la VNN ont été touchés par la lettre et le récit. Ils donnent des informations sur Lammerding, entrepreneur dans le secteur de la construction à Düsseldorf, un des chefs de la HIAG. Cette association n’est pas seulement une association d’anciens Waffen-SS, c’est une organisation très active qui continue à répandre l’idéologie nazie, en publiant une littérature énorme pro-hitlérienne. (249) La HIAG a aussi un projet politique reconquérir les frontières de l’Allemagne d’avant-guerre et participer à l’armement atomique, de combattre pour la préservation de la culture européenne. Si les États laissent faire, c’est parce qu’ils jouent un rôle dans la lutte contre le communisme. Pour redorer son image depuis le non-lieu, Lammerding fait circuler des thèses révisionnistes sur les massacres de Tulle et d’Oradour. Il bénéficie de protections haut placées. La HIAG dispose d’un réseau d’espionnage visant à surveiller et à discréditer ses détracteurs. Le pragmatisme a pris le pas sur la volonté de faire justice. En Allemagne, on trouve encore d’anciens nazis dans les plus hautes sphères du pouvoir : Hans Globke, chef de la Chancellerie, Kurt Kiesinger, ministre-président du Land du Bade-Wurtemberg. Dans diverses contrées d’Europe émergent des chasseurs de nazis en tout genre : le procureur Fritz Bauer en Allemagne, le survivant des camps Simon Wiesenthal en Autriche. (250) Le combat n’est pas fini.

Louise est émue par ce courrier. L’idée que ces criminels nazis survivent alors que son père et celui de Sonia sont morts lui est insupportable. S’ils échouent à livrer Lammerding à la justice française, plus rien n’aura de sens. Sonia essaie de la rassurer. ** Pour ramener Lammerding de Düsseldorf, il faut trouver des fonds et un moyen de transport fiable. Contrairement à l’affaire Eichmann, les chasseurs de Lammerding ne peuvent espérer aucun appui du côté des autorités françaises. Le général de Gaulle était pourtant (251) venu en déplacement officiel à Tulle l’année précédente mais il avait esquivé la question d’un journaliste sur l’extradition de Lammerding. Louise avait été scandalisée. Le 1er Résistant de France, le héros du 18 Juin, avait choisi la réconciliation franco-allemande, quel qu’en soit le prix. Il ne fallait pas compter sur les hommes politiques pour livrer le boucher de Tulle et d’Oradour. Ils devaient se charger eux-mêmes de la besogne. Encore faut-il trouver un moyen de financer la mission. Le transport reste le point le plus délicat. L’avion ? le train ? trop risqué. Mieux valait opter pour la route, de nuit. Gilbert s’est mis en quête d’une petite voiture. Louise a eu l’idée de constituer une (252) cagnotte Il faut quelqu’un de sûr qui saura convaincre les Tullistes de soutenir leur combat. Elle pense à sa mère. Mais elle sait que celle-ci cherchera à la dissuader. Elle ira voir sa marraine Françoise. ** Louise a quitté de bonne heure le camp du Chambon. Elle arrive à Tulle. On est samedi, jour de marché. Louise s’amuse d’entendre les discussions familières. Dans les allées, elle croit apercevoir (253) sa mère, alors elle presse le pas. Elle traverse le Pont-Neuf, en direction de la place de Souilhac, passe devant les réverbères et les balcons des pendus. Pour la 1ère fois, elle sent clandestine dans sa propre ville. Ce retour l’émeut plus qu’elle ne l’aurait pensé. Elle s’engouffre dans l’immeuble des Leboutie. André ouvre. Louise entend résonner derrière lui, au fond de l’appartement, les voix de Françoise et d’Hortense. Elle fait signe à André de ne rien dire et elle s’enfuit. ** Arrivée sur la place de Souilhac, Louise emprunte la rue du Docteur-Valette en courant. Elle imagine que sa mère pourrait descendre et donner l’alerte. A la différence de Colette quand elle est partie, elle est encore mineure ; s’il venait à l’idée d’Hortense d’envoyer la police, elle pourrait se faire coincer. Elle presse le pas et ralentit. (254) Apparemment, André ne l’a pas trahie. Mais, qu’elle le veuille ou non, entendre la voix de sa mère l’a remuée. C’est là que son père est mort et qu’elle est née. Cet endroit résumé son existence, l’origine de sa lutte pour faire punir Lammerding. Si ce n’est pas Françoise, elle trouvera quelqu’un d’autre pour l’aider. La rue du Docteur-Valette bifurque vers la pente raide de la rue de Cueille qui mène au cimetière où reposent Albert et la plupart des pendus du 9 juin. Ici, personne n’a oublié les martyrs ; elle lit les inscriptions sur les tombes. Elle se souvient que Gilbert lui a raconté que leurs parents avaient fait inscrire : « A nos enfants brûlés par les boches ». (255) Elle poursuit sa route jusqu’au caveau familial. Elle discerne la silhouette d’un homme à la chevelure rousse drue. Ce n’est pas Georges. Elle voit que l’homme s’est penché sur la tombe des Chambel. Il s’avance vers elle : « Pardon, mademoiselle, vous êtes la fille d’Albert Chambel ? … J’étais avec lui le 9 juin ». Elle le supplie de raconter. Alors tous deux s’assoient sur le bord de la tombe des Chambel. « J’avais 19 ans ». Il dit tout : la recontre avec Albert dans les rangs, quand ce dernier l’a pris pour son (256) fils et, quelques instants plus tard, sa pendaison brutale au grand arbre, tandis que lui y échappait par miracle, à la dernière minute, au motif dérisoire qu’il était roux. Puis, il fait à Louise le récit de son calvaire jusque dans les camps. Des ombres passent sous les yeux de Louise : elle voit ce qu’il dit et ce qu’il tait. 48 Tullistes ont survécu aux camps. Louise en a souvent rencontré aux commémorations du 9 juin mais n’a jamais entendu aucun d’eux témoigner. Elle éprouve une compassion profonde et une colère inextinguible. Elle se penche vers cet homme que Lammerding a fait un martyr qui répète en boucle : « Si au moins je le savais en prison, les morts seraient vengés ». C’est au tour de Louise de parler. Elle l’informe du projet d’enlever le commandant de la Das Reich et de le livrer à la justice. Elle ne peut lui donner aucun détail. Le regard du rouquin s’éclaire. Il demande : « Quand ? (257) – Dès que nous aurons l’argent pour financer l’opération ». Le rouquin promet de l’aider. Il fera le tour des rescapés et des familles de victimes, il vendra son salon de coiffure s’il  le faut, mais il réunira les fonds. Il en fait le serment. (258)

14. Lena et l’expédition à Düsseldorf. Il y a 2 jours, une petite voiture a quitté Tulle en direction du nord. Chacun des 4 membres à bord a été choisi en fonction de ses compétences et des besoins de la mission, dont le premier est de passer inaperçu. Gilbert a été désigné pour conduire la Renault 8 qui doit les emmener jusqu’à Düsseldorf. Antoine, qui a conçu les itinéraires, est copilote. La présence de Sonia et de Louise, à l’arrière, rend l’expédition moins suspecte. Sonia servira d’interprète, en les présentant comme un groupe de jeunes venus faire du tourisme avec leur oncle. L’argument les fait rire : qui aurait l’idée de faire du tourisme dans le pays de leurs tortionnaires, même si Antoine dit le contraire. (259) Louise s’est vu attribuer une mission de sécurité. Elle devra couvrir Gilbert et les autres pendant l’enlèvement. Avec son air de gamine, elle a peu de chances d’être fouillée. Il faut 3 jours pour atteindre Düsseldorf par la route. Ils viennent de parcourir plus de 600 km à travers la France avant de passer la nuit dans un hôtel sordide de la gare Lille-Flandres. Ce matin, ils s’apprêtent à franchir la frontière belge et à rouler jusqu’à Liège. Là-bas, une militante antifasciste contactée par le VNN les attend pour leur transmettre les informations sur Lammerding. ** La tête appuyée contre la vitre de la portière, Louise contemple les paysages du Nord. Tout défile si vite, elle n’arrive pas encore à réaliser qu’ils sont parvenus à mettre leur plan en œuvre. (260) Le rouquin avait tenu ses promesses. Il avait alerté les cercles de victimes de Tulle et d’Oradour, les anciens combattants, les rescapés des camps, et collecté des fonds. Il avait prêté sa propre voiture à Gilbert et trouvé les barbituriques destinés à endormir Lammerding durant le trajet. Le rouquin s’était mué en ange gardien de l’opération. Depuis sa rencontre avec le rouquin, Louise a compris le martyr enduré par les rescapés des camps. (261) Le combat du rouquin se superposait désormais à celui que Louise et sa bande menaient pour leurs défunts pères et renforçait d’autant leur volonté de punir Lammerding. Dès demain, Armand arriverait par le train à Düsseldorf avec des gros bras en renfort, 2 jeunes orphelins du 9 juin formés au camp du Chambon. Ils feraient ensemble les repérages, puis, le moment venu, passeraient à l’action. Ce matin, ils arrivent à Liège. Leur contact leur a donné rendez-vous dans un café de Droixhe, un quartier populaire où personne ne prête attention aux visiteurs. Gilbert se fond dans le décor. Quant à Louise, Sonia et Antoine, ils ont l’air de jeunes gens ordinaires. Ils s’installent au fond de la salle et passent commande.  Quelques instants plus tard, une femme trentenaire entre et se présente à leur table. Elle s’appelle Lena. Son mari et elle sont tous deux avocats, proches du VNN allemand. Elle a (262) la double nationalité belge et allemande. Ensemble, ils mènent des enquêtes et militent pour faire condamner les criminels nazis toujours en liberté. Lena ignore tout de l’opération d’enlèvement prévue par les Tullistes, mais elle sait que, depuis le non-lieu prononcé par le procureur de Düsseldorf en faveur de Lammerding, les familles des victimes du drame corrézien cherchent un recours. Elle est prête à leur livrer toutes les informations qu’elle a pu réunir au cours de son enquête.

L’avis de Lena. Après la guerre, d’après Lena, Lammerding a bénéficié d’appuis. Les Américains l’ont volontairement laissé sortir du camp de prisonniers de Garmisch, peut-être en fournissant des renseignements aux services secrets. Ensuite, il a filé à Bad Tölz, en Bavière, là où se trouvait la SS-Junkerschule, la prestigieuse école militaire des Waffen-SS où ont été formés les plus hauts dignitaires du IIIe Reich. Après la guerre, beaucoup de criminels nazis sont partis s’y cacher, soutenus par la population locale. Lammerding y a fait un long séjour et en a profité pour préparer sa défense. Puis, il est revenu à Düsseldorf, dans la zone britannique. Eux non plus n’ont rien fait pour qu’il soit extradé vers la France. (263) Là encore, à cause d’informations ? Lammerding appartenait à l’élite du Reich, c’était un ingénieur, un général SS, chef d’état-major d’Himmler. A Noël, Himmler faisait envoyer des cadeaux au fils de Lammerding, le petit Bernhard. Il détenait des renseignements cruciaux, notamment sur les pays de l’Est, sur les caisses des États, sur le niveau d’armement, sur les noms des opposants politiques. En pleine guerre froide, la traque des nazis, y compris du niveau de Lammerding, ne faisait pas partie des priorités des Alliés. La France n’a pas fait grand-chose non plus pour qu’il soit extradé. Elle s’est contentée de suivre la politique en vigueur à l’Ouest, à savoir une justice sélective. On a fait 2 ou 3 procès pour l’exemple, coupé quelques têtes pour donner des gages à la population et on a laissé l’écrasante majorité des nazis s’en tirer à bon compte. On ne lançait des poursuites qu’en cas de dépôt de plainte. Ça a été le cas pour Lammerding après la plainte d’un déporté survivant. La HIAG et son réseau d’anciens nazis, dont certains sont encore très puissants au sein de la sphère politique et judiciaire, a-t-elle fait pression pour obtenir un non-lieu du parquet de Düsseldorf ? On se heurte à des secrets d’Etat (264) mais il est évident que l’enquête a manqué d’objectivité et qu’on a pris pour argent comptant la version de Lammerding… Il n’existe, pour l’instant, plus aucun recours. Mais il suffirait que le gouvernement français négocie un nouveau traité ave le chancelier pour que les criminels nazis puissent être jugés en France.

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