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C’est dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire « chien », un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante. Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investigation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi. Sous les ciels en furie d’une mégalopole privatisée, « Chien 51 » se fait l’écho de notre monde inquiétant, à la fois menaçant et menacé. Mais ce roman abrite aussi le souvenir ardent de ce qui fut, à transmettre pour demain, comme un dernier rempart à notre postmodernité.
Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique.
1. Résumé détaillé.
1. DERNIÈRES VISIONS DU PORT
D’un coup, la ville devint folle. Lorsque les dirigeants de GoldTex annoncèrent que le rachat de la Grèce était finalisé, les citoyens d’Athènes furent pris de panique. Eux qui s’étaient massivement opposés à cette acquisition en montant sur les barricades, voulurent tous partir. Des rumeurs circulaient : on disait que seuls les premiers pourraient fuir et que ceux qui resteraient habiteraient dans une Grèce démembrée, devenue terre d’esclaves, oubliée de tous. * Il fallait fuir. La folie s’emparait de la rue. Sur l’avenue Tsaldari, une (11) femme avec ses trois enfants supplia qu’on la prenne. Sur le boulevard Thiseos, des hommes mirent le feu à un taxi qui avait refusé de les conduire au port. La résistance ne dura que quelques jours. Très vite, une résignation silencieuse succéda aux comportements les plus fous. Athènes marchait désormais tête basse. Toutes les artères qui menaient au port, à la gare ou à l’aéroport étaient saturées et les gens finissaient par abandonner leurs véhicules coincés dans les embouteillages. (12) Malgré les annonces dissuasives, la foule continuait de se ruer dans les aérogares. Les rues grondaient du piétinement des foules et des pleurs des enfants où de nouveaux arrivants ne cessaient de s’agglutiner. * Lui, aussi s’était levé pour partir. Mais, à la différence des autres, il avait un badge et un brassard qui lui permettaient de forcer les barrages. On l’enviait. Sur le port du Pirée, deux paquebots s’apprêtaient à quitter Athènes. (13) L’embarquement avait commencé dans la cohue. Il se sentait heureux de quitter cette humanité défaite. * Le navire militaire, à quai, protégé par des soldats, semblait l’attendre. Deux jours plus tôt, il avait reçu son ordre d’évacuation personnel. Il avait fait sa valise rapidement et n’avait prévenu personne. Ses parents étaient morts quelques années plus tôt. Il monta à bord et s’installa sur le pont pour observer le pays qu’il quittait. * Cela aurait dû durer des heures encore, mais le bruit fracassant d’une explosion vint tout bouleverser. (14) La coque du paquebot d’à côté était percé, des gens tombaient, d’autres les piétinaient. Des familles étaient séparées. Quelques minutes plus tard, une autre bombe explosa du côté des hangars tuant ceux qui croyaient s’être sauvés. Plus personne ne savait où fuir. Lui était tétanisé, impuissant devant ce carnage. Il pensa immédiatement au groupuscule Tigimas [« Notre terre », en grec] qui, depuis des semaines, menaçait de s’en prendre aux civils et avait prévenu qu’il ciblerait les gares et les aéroports pour empêcher les départs. Le capitaine (15) avait ordonné de précipiter le départ. Il resta sur le pont en regardant la ville qui criait et les familles prises au piège. Il savait qu’il ne reviendrait plus. C’était la dernière image d’Athènes qu’il emportait avec lui. Il ne serait plus jamais grec. (16)
2. LE SERMENT
Il entend le bruit sourd d’un objet qui frappe contre le mur, près de la porte d’entrée de l’appartement. Cela le sort du sommeil. Il ne sait plus trop où il est. Il repense aux rues d’Athènes, au port du Pirée qu’il a quitté 30 ans plus tôt, à tous ces mondes qu’il a vus disparaître. Il lui faut quelques minutes pour reprendre ses esprits. Il sait qu’il est Zem Sparak, un « chien » comme on les appelle au dépôt, fouillant dans les rues de la zone 3 depuis 20 ans pour le compte des autorités. Il va falloir assumer cette nouvelle journée. (17) Il a compris d’où venait le bruit. Son réfrigérateur connecté a encore commandé des packs de lait frais, comme chaque matin depuis 10 jours, parce qu’il ne l’a toujours pas fait réparer, 6 ou 12 bouteilles, 2 fois par semaine, selon les caprices du processeur défectueux et les bouteilles s’entassent, il ne sait plus où les mettre. Il n’a pas envie de perdre son temps à répondre à un questionnaire de dysfonctionnement au téléphone. Alors, il enjambe les bouteilles de lait, soulagé de revenir à la seule chose qui le sauve de l’ennui : la rue. Quelque chose d’inhabituel se passe au carrefour 36. A l’angle, là où il y avait autrefois la petite épicerie de Safir, (18) il y a un attroupement. Il sent « la fièvre du trottoir » comme dit le vieux Tobo qui mendie dans les quartiers sud. Tous les gens qui sont là ont quelque chose d’exalté ; ils ont tous une lumière de drogués dans le regard. « J’aurais jamais pensé voir ça de mon vivant, dit un vieil homme aux yeux d’enfant. Destiny est passée. » Il entend la phrase répétée et commentée à l’infini, avec extase et incrédulité. Destiny, c’est la chaîne de télévision. Ils sont venus et ils ont emmené un homme dont la vie va changer, comme ils le montrent dans les spots qui passent en boucle sur les grands écrans des carrefours. « You think you desserve a better life ? Thanks (19) to Destiny, you’ll get the best life ever ! » Aujourd’hui, la félicité est tombée au coin de cette rue. Un quartier entier va vivre pendant des semaines en commentant cet événement jusqu’à l’ivresse. Sparak ne partage pas leur joie. Il se rappelle un autre vainqueur, il y a des années, sur l’avenue VII : quelques heures après être venus le chercher, ils l’avaient ramené, déclarant qu’ils s’étaient trompés. L’homme était resté 2h en zone 2, puis il était revenu dans son taudis. Quelques minutes après le départ des voitures noires du convoi, il était monté au 32e étage et avait sauté. Destiny n’en a probablement jamais rien su mais c’est lui, Zem Sparak, qui avait ramassé le corps écrasé. Et maintenant, il est enlisé dans ce souvenir. C’est à cet instant que son bracelet se met à vibrer. Il est appelé sur zone ; cela lui change les idées. (20) Il redevient un chien. Quelque part, un type qui a cogné une femme attend d’être embarqué. Il prend la direction des Décharges Citoyennes. * Son bracelet lui précise l’endroit : « Avenue VIII. La Steppe. » Une route à 4 voies, surélevée, au sud-est de Magnapole sur laquelle personne ne roule puisque les deux ponts à ses extrémités ont été condamnés. L’Avenue VIII est un bras inutile sur lequel ne peuvent aller que des piétons. Sous la voie rapide, s’étale la « Steppe », vaste terrain vague battu par les vents, en friche. Sparak peste à cause de la pluie jaune, presque orange, qui tombe dru. Il va devoir se risquer hors de la zone couverte. Il n’a pas pris son Smart rain. Il va avoir droit aux pluies acides, à la grêle et aux bourrasques éreintantes (21) en dépit des travaux d’agrandissement du dôme climatique lancés depuis des années mais non achevés. Mais il faut qu’il y aille. * Le corps est là, couché sur le côté droit, dans cette Steppe sous l’ancienne voie rapide. C’est un homme caucasien, proche de la cinquantaine. Ça pourrait être lui. (22) Le « siffleur » qui a trouvé et prévenu les autorités est à ses côtés : Bareïm, un gros gars qui s’est ruiné la santé en mangeant des donuts. * « Ils ont dû lui retomber dessus à plusieurs », dit Bareïm. Sparak ne répond pas. Il n’aime pas particulièrement les théories de Bareïm. « Selon moi, c’était pour lui piquer 2 pauvres doses de TQX ou un truc de ce genre, et il a dû se défendre. » Soudain, une voix électronique s’élève du Curasix : « IMC 39,7, artère bouchée à 67%, pression sanguine saturée à +16. Il vous reste 6 ans, 8 mois et 22 jours à vivre. » Le géant fouille dans sa poche pour éteindre l’appareil. Sparak le regarde avec un air narquois. Ainsi le gros Bareïm a cédé à la mode (23) de ce petit gadget inutile qui fait fureur. Bareïm comprend et croit nécessaire de se justifier : « C’est ma femme… » Zem n’a pas envie d’épiloguer sur son cas : il lui demande plutôt s’il a déplacé le corps : « Ah non, pas touché. » Alors Sparak saisit le cadavre et le met sur le dos ; en l’échappant, il macule son pantalon de boue jaune. Une longue incision court de la trachée jusqu’au diaphragme puis se divise sous les dernières côtes au-dessus du nombril. Il a été couvert comme un poisson. Zem Sparak remet le manteau sur le mort. (24) Il attend l’ambulance plus d’1/2 heure ; le chauffeur a cherché un moment l’accès au terrain vague. Le gros Bareïm est parti et la pluie s’est mise à tomber. En 5 mn, il a été trempé. L’infirmier demande à Sparak de monter à l’arrière et de rester aux côtés du corps. Le véhicule glisse sur les roues de ces quartiers en direction de la morgue Saint-Espoir, dans le district 6. * Il jure qu’il trouvera celui qui a tué cet homme. Le trajet dure longtemps. La mégapole déploie ses grandes avenues (25) qui toutes partent de la zone 2. Ils prennent le boulevard du Schisme, le seul grand axe circulaire reliant les 8 districts, en direction du quartier RedQ. La morgue est au-delà. Il laisse la ville défiler et il lui semble en être le gardien. Il va devoir se pencher sur cet homme qui lui aurait peut-être été indifférent de son vivant. Qu’est-ce que ça changera s’il élucide ce meurtre ? (26) Et pourtant, il jure. Il trouvera. Pas au nom d’une prétendue morale mais parce que le mort le lui a demandé. * Une fois revenu dans le district 7, il se dirige vers la borne de la place des Feux. Il y retrouve Solar et Mazdo. Ce sont les 2 seuls flics en uniforme qu’il aime bien. Ils ne le regardent pas de haut. Il leur arrive même de déjeuner ensemble, parfois. Ils l’accueillent avec un grand sourire en se moquant de sa tenue salie. Ils lui proposent d’aller boire un coup à la Niche. Mais Sparak doit d’abord saisir les informations sur la victime. Soudain, au moment où il appuie sur la touche pour valider la saisie, l’écran devient noir, un signal d’alerte rouge apparaît : « Dossier verrouillé ». Il appuie (27) 2, 3 fois sur la touche avec l’espoir de revenir en arrière. En vain. Au bout de quelques secondes, un nouveau message apparaît : « Veuillez prendre immédiatement contact avec votre pilote. » Sparak est contrarié. Il sait qu’il va devoir prendre contact avec ce que les autorités appellent des « pilotes » et ce que les gars, entre eux, nomment les « maîtres-chiens ». C’est le nouveau protocole mis en place pour obliger les services des différentes zones à collaborer entre eux lorsque les enquêtes l’exigent. Avec ce dossier « verrouillé », il ne pourra faire les choses à sa manière. (28)
3. L’ÎLE-GUICHET
Le port d’Argostoli avait été totalement réaménagé. Les bateaux arrivaient à Céphalonie et déposaient les passagers devant des bâtiments immenses où les files d’attente s’allongeaient. Une grande partie de la ville était organisée autour du tri des arrivants. Les paquebots déversaient chaque jour la population qui avait réussi à quitter Athènes. Pendant toute la durée du trajet, les passagers essayaient de glaner quelques informations. Il était rare que les membres de l’équipage répondent aux questions. Lors du débarquement, tout était lent et craintif. Le premier hangar était dédié au tri sanitaire. On vérifiait la température de chacun. Ceux qui avaient de la fièvre étaient invités à rejoindre un autre bâtiment. De là, en car, on les amenait vers un immeuble du côté de Koutavos, qui faisait office d’hôpital. Pour les autres, le (29) long processus d’enregistrement commençait. Les hangars 3 et 4 étaient les plus grands. L’entretien durait quelques minutes. L’enjeu était de sélectionner les plus diplômés. Ingénieurs, professeurs, médecins, cadres étaient immédiatement invités à signer un contrat d’embauche pour une durée de 10 ans, renouvelable. Ils recevaient de nouveaux papiers, bénéficiaient du statut de cilarié et pouvaient s’envoler vers Magnapole. Pour les autres, le processus était plus lent. Les personnes non qualifiées mais qui avaient un emploi en Grèce étaient également recrutés mais il leur était proposé de rejoindre la zone 3. Pour eux, une vie de labeur commençait alors, loin de la Grèce et de la mer. (30) Il y avait une 3e catégorie : celle des non-qualifiés. Les chômeurs, les personnes à la retraite non reliées à un foyer d’actifs. Ceux-là restaient sur place. Il leur était proposé de travailler pour GoldTex à Céphalonie ou sur d’autres îles-guichets. Ils devenaient manœuvres ou chauffeurs de cars. Ils aidaient à gérer les files d’arrivants. Et puis, certains étaient refusés : les prisonniers, les délinquants, les chétifs. On les dirigeait vers le bâtiment D, pour « Deported », le plus sécurisé, gardé en permanence par des policiers. Une fois à l’intérieur, on leur signifiait que GoldTex ne désirait pas donner suite à leur demande et qu’aucune place ne les attendait nulle part. On leur expliquait qu’ils allaient être invités à monter à bord du paquebot Rédemption 3 qui les emmènerait vers un pays avec lequel GoldTex avait des accords de sous-traitance. Certains se rebellaient. Ils étaient immédiatement arrêtés et passaient 24h dans des cellules du sous-sol. * Tout un peuple avançait pas à pas, répondant aux questions posées, attendant de recevoir un tampon et de trouver sa place pour que la vie puisse continuer, acceptant cette longue sélection administrative pour l’avenir de leurs enfants (31) et les humiliations. (32)
4. BON CHIEN
Salia Malberg se tient debout dans un imperméable gris. Le cercueil a été déposé sur 2 trépieds au centre du jardin du souvenir. Il y a peu de monde. Elle est immobile au milieu de ce petit groupe d’une vingtaine de personnes. Elle ne connaît personne et n’a pas envie d’engager la conversation. Elle attend que le maître de cérémonie fasse son discours, ensuite, elle partira. Combien de fois naît-on dans une vie ? Boris Dombro l’a fait naître. C’est grâce à lui qu’elle est aujourd’hui inspectrice. Elle pense à cet homme qu’elle aura appelé toute sa vie « patron » et qui repose désormais dans ce cercueil, à quelques mètres d’elle. La voix du maître de cérémonie s’élève au-dessus du petit groupe d’hommes et (33) de femmes, debout, là, sur la pelouse du jardin du souvenir. Salia regarde autour d’elle. De vieux collègues, pour la plupart, ni épouse, ni enfants. Une vie de travail et rien d’autre. Enquêteur, puis commissaire, puis directeur du centre de formation des recrues. Elle entend le maître de cérémonies égrener la liste des endroits où il a été en poste. Elle ne savait pas qu’il avait été envoyé en Grèce, 4 ans, comme tant de sa génération, puis au Bangladesh, pendant 2 ans, bien avant qu’elle ne le connaisse. (34) Dans l’assemblée, elle est la seule de son âge. Elle se souvient de ce moment dans son bureau, lorsqu’elle avait 21 ans, où il lui avait annoncé qu’il allait la prendre dans son école parce qu’elle n’avait pas tout à fait le niveau. Puis il avait expliqué que ce serait dur pour elle, mais que si elle s’accrochait, elle serait meilleure que les autres. Ça pouvait marcher parce qu’elle avait quelque chose de sauvage en elle. Elle en était restée tétanisée. Et elle était repartie avec son papier d’accréditation. Sa vie dans les forces de police avait pu commencer. Des mois d’efforts. Il avait toujours gardé un œil sur elle. Sans jamais dire un mot. Jusqu’au jour de la remise du diplôme où il lui avait dit qu’il était fier d’elle. (35) Il l’avait aidée en passant des coups de fil. Elle ne savait pas trop pourquoi il avait fait ça. Et aujourd’hui, elle ne pouvait pas lui demander. * Son bracelet, soudain, se mit à vibrer. Un avis urgent. Elle s’écarte discrètement de la cérémonie. « Verrouillée ». elle doit se rendre d’urgence à son bureau. Elle se console en pensant que Dombro aurait été le 1er à lui dire de filer. Elle regarde une dernière fois le cercueil (36) et s’éloigne. * Le dossier n’est pas épais. Elle l’a parcouru en 2 mn. Zem Sparak. Arrivé à Magnapole à l’âge de 24 ans. Matricule XP51. A choisi la zone 3 après les Grandes Émeutes. Un gars qui arpente la crasse des bas-fonds depuis des années. Elle soupire. Elle n’a pas envie de le voir. Elle déteste travailler avec des gars amochés et celui-là va être trop lent. Elle regarde les bureaux de ses collègues, Cal, Ronnie et tous ceux du Pôle intervention. Depuis des mois, ils travaillent pour démanteler le réseau Break Walls. La hiérarchie les couve car ils sont efficaces et rapides. S’ils parviennent à coincer Jon Mafram, ils auront tous droit à une médaille. Elle aimerait faire partie du groupe. Elle l’a demandé. Son chef, le capitaine Monk, lui a expliqué qu’elle était encore un peu fraîche. Une façon de lui dire que depuis la mort de Dombro, les choses allaient redevenir compliquées pour elle. Il fallait qu’elle s’habitue à cette nouvelle situation. Elle patientera. (37) Elle y arrivera mais pour l’heure, elle a été verrouillée avec ce type qui va croire bon de lui expliquer ce qu’est le métier. * Devant le check-point du pont Trajan, sur l’avenue VII, il faut attendre dans la longue file de voitures et accepter de se laisser fouiller pour qu’enfin, après avoir montré sa carte d’accréditation zone 2, ils vous laissent passer, sur le bout des lèvres. Sparak endure tout ça, mâchoires serrées. Il remonte dans sa voiture après le dernier contrôle. Il n’aime pas passer d’une zone à l’autre. Beaucoup de ceux qui ont cette accréditation, en profitent pour faire de petits trafics. Ce n’est pas son cas. Les rues de la zone 2 lui ont toujours donné envie de mordre. Tout y est trop lisse, propre. (38) En zone 2, les boulevards sont arborés et les gens polis. Le dôme climatique protège des pluies jaunes, des bourrasques subites et assure une température sous les 32°. Il a toujours détesté cette zone. Et ce qu’il sent chaque fois qu’il revient, c’est le mépris tacite de ceux qui possèdent envers ceux qui n’ont rien. * Il parcourt les couloirs. Il déteste tout ici. Qu’on l’ait fait attendre 20 mn sans rien lui dire, que la fille qui vient d’entrer avec un dossier ne se soit même pas excusée et qu’elle lui pose sa 1ère question sans relever la tête : « Il portait des traces de lutte sur le corps ? – Avec du sucre, merci, répond Sparak. – Pardon ? – Le café, poursuit-il, avec du sucre. » Elle le regarde et marque un temps pour ne pas perdre la main. (39) « Je vois », dit-elle. Elle lui tend la main avec froideur. « Salia Malberg. Votre supérieur. » Il la regarde, sourit et observe cette fille […] « Zem Sparak, répond-il en lui tenant à son tour la main. Il semblerait qu’on nous ait verrouillés. – Il semblerait, oui – Vous pensez qu’il y a encore moyen de s’en défaire ? – Pardon ? – Se déverrouiller pour que chacun retourne chez soi. » Elle pose le dossier et lui dit avec froideur : « On est verrouillés par le tout nouveau programme de jumelage des polices. J’imagine que cela fait de nous des chanceux. En tout cas, des prototypes. Alors on va faire ce qu’ils nous demandent de faire et on va le faire du mieux possible pour que ce soit le plus rapide possible. » Il a écouté sans brocher. (40) « L’officier pilote et son bon chien, c’est ça ? – Exactement. » Puis, reprenant son dossier, elle demande : « Vous avez une idée de la raison pour laquelle on nous a verrouillés ? – Pour satisfaire votre irrépressible envie de découvrir le charme de la zone 3 » Elle ne rit pas. « Mais encore ? – Non. Aucune. – Vous avez quoi ? – On a ramassé le type dans un coin que même les dealers ne fréquentent pas. – Marques de coups ? – Le type était ouvert de la gorge au nombril. Comme un beau morceau de viande. – Vous avez une hypothèse sur ce qui a pu se passer ? – J’ai autant d’hypothèses qu’il y a de tarés en zone 3. – Mais encore ? » Elle n’est pas là pour plaisanter et perdre du temps. « Ça peut être un malade. Ce n’est pas ce qui manque. Mais ça pourrait être aussi de la classe à l’Eternytox. J’ai déjà vu ça… Des gens attaquent des individus dont ils pensent qu’ils ont bénéficié d’une opération. Ils les tuent et les ouvrent à la recherche des pièces (41) qu’ils revendront au marché noir… Sauf que personne dans le quartier des Décharges Citoyennes, ni même dans aucun district de la zone 3, n’a jamais eu les moyens de bénéficier d’une opération Eternytox. Ce sont des imitations qui circulent. Mais ça ne fait rien.
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