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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 08:14

Auteur à succès du Club des incorrigibles optimistes (Goncourt des lycéens en 2009), de La vie rêvée d’Ernesto G. en 2012, de Trompe-la mort en 2015, de La Valse des arbres et du ciel en 2016, de De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles en 2017, de Les Terres promises en 2021, de À Dieu vat en 2023, Jean-Michel Guenassia revient en cette rentrée littéraire 2023 avec La vie impair et passe. À cause d’un stupide quiproquo, Dany, fils et petit-fils de forains, se retrouve un jour abandonné par sa communauté. Grâce à cette mésaventure originelle, il atterrit chez Lucy et son compagnon, Hector, un braqueur mélancolique passionné d’opéra. Son existence en sera définitivement chamboulée, comme celles de tous les protagonistes de cette histoire menée tambour battant. De la fête foraine à la prison de Fleury-Mérogis en passant par le casino de Sète ou le couvent des clarissesLa Vie, impair et passe, ce sont les voix de héros inoubliables, qui vont tour à tour mener le récit et se révéler au lecteur, de coïncidences en malentendus dévastateurs, d’amours blessées en rencontres miraculeuses. Jean-Michel Guenassia donne au choc de ces destins contrariés l’ampleur d’une fresque débridée et follement romanesque.

Attention ! La suite du texte dévoile l’intrigue. Si vous n’avez pas encore lu le roman, passez au 2. Critique. 

1. Résumé détaillé.

Dany, le forain abandonné par les siens

Manuel et Chico. C’est fête foraine ce dimanche après-midi à Séverac. Les jeunes piétinent devant la caisse de Manuel, le patron des auto-tamponneuses pour acheter des jetons et passent des heures à se percuter. (13) Il y a tellement de monde que Manuel raccourcit la durée du tour à 5 mn, les voitures qui se libèrent sont prises d’assaut par 3 ou 4 clients. Manuel s’égosille dans le micro, en chassant la fumée de sa Gauloise. Il interpelle un adolescent pied-bot qui passe à proximité : « Hé, Nino, t’as pas vu Dany ? Je suis fatigué, je voudrais bien qu’il me remplace pour une fois, essaye de trouver ce feignant. » Manuel déteste la variété franchouillarde que diffusent ses haut-parleurs mais. A chaque fois qu’il a changé de répertoire, ses goûts musicaux ont fait fuir les clients. Finalement, son cousin Samuel lui a offert un baladeur (14) pour qu’il puisse écouter ses artistes favoris : Django, Manitas et quelques autres artistes de rumba flamenco. Sa guérite est tapissée de photos où il posait, 25 ans plus tôt, avec d’autres jeunes, avec des guitares. Dans sa jeunesse, il jouait de la guitare, sans connaître le solfège, à l’oreille, quand ils passaient les soirées ensemble, en imitant les aînés. Il était très bon même s’il ne pouvait rivaliser avec le cousin Chico. Mais Manuel n’avait pas continué ; il était resté accroché à la fête foraine. (15) De toute façon, la mode des groupes manouches était passée. Chico avait alors concocté un mélange indigeste de musique gipsy et pop (16) et, à la grande surprise de tous, il avait reçu un accueil favorable. Mais Inès avait menacé Manuel de rompre s’il accompagnait Chico et abandonnait les forains. Il avait cédé. * Les quatre autres étaient partis pour Paris et on n’en avait plus entendu parler, (17) jusqu’au soir où on avait vu les Lover Men à la télévision. Ils devinrent célèbres et la communauté les admira. Le seul à ne pas se manifester, ce fut Manuel qui était occupé à monter son manège. (18) Quand ils arrivèrent à Montauban, il fut le seul à ne pas se rendre au concert de Toulouse où le groupe avait invité tout le clan. Quand ils rentrèrent à 3h du matin, il fit semblant de dormir. Le lendemain, Inès et les autres lui racontèrent la soirée formidable qu’ils avaient passée. Ses anciens amis avaient regretté son absence et lui offraient un disque que Manuel accrocha dans la cabine avec ceux qui suivirent. L’année suivante, Chico apparut dans son coupé Mercedes. Manuel fut le seul à ne pas s’enthousiasmer et, en partant, Chico avait claqué la porte. D’après un cousin, Manuel avait refusé l’invitation de Chico à rejoindre le groupe. Et le soir-même, on entendit la dispute entre Manuel et Inès. (19) On vit Manuel sortir avec sa guitare et la fracasser contre un arbre. * La gloire des Lover Men collait à Manuel comme un sparadrap, une malédiction poisseuse. Il avait raté la célébrité et la fortune, il était cantonné à monter des manèges en écoutant de la musique qu’il détestait. Manuel était l’exemple à ne pas suivre. Mais le vrai problème du couple, c’est qu’ils ne parvenaient pas à avoir d’enfant. On regardait de travers ce couple qui accumulait les échecs. C’est à cette époque que Manuel gagna (20) sa réputation d’ours bourru. On présumait que c’était lui qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Pourtant, d’après les analyses, tout était normal. Ils consultèrent encore beaucoup d’autres médecins. Mais au bout de 12 ans, ils durent se résoudre à l’évidence. Et prier sainte Colette. * La veille du départ, la cousine Viviane emmena Inès à une représentation de cirque. Après le spectacle, elles passèrent un bon moment à une soirée d’anniversaire. (21) Viviane, un peu ivre, abandonna Inès, partie visiter la ménagerie avec les trapézistes suédois. En juillet, Manuel et Inès partirent en voiture pour un pèlerinage dans le Jura, dans le couvent où reposait le corps de sainte Colette. Pour la 1ère fois, Inès se sentit heureuse. Le samedi, la mère abbesse s’entretint avec Inès. Le dimanche après-midi, Manuel s’agenouilla devant le tombeau de la sainte et se mit à prier avec une ferveur qu’on ne lui connaissait pas. Inès le rejoignit, ils prièrent côte à côte avec dévotion. Inès prit la main de Manuel et fit une promesse à la sainte. (22) On ne saura jamais si la grossesse d’Inès fut le résultat d’un nouveau miracle de la sainte, toujours est-il qu’Inès accoucha, 9 mois plus tard, d’un bébé superbe qui fit l’admiration de tous. Peu d’enfants avaient été autant attendus que ce petit Dany, petit blond aux yeux bleus, qui ne ressemblait en rien à ses parents. Manuel se sentait très mal à l’aise avec cet enfant, et s’il n’avait pas connu Inès depuis toujours, il aurait pu avoir un doute ; il préféra attribuer ce miracle à la sainte. Dany avait une autre caractéristique : il hurlait. Le médecin consulté à Romans ne détecta aucune maladie et conseilla de … le laisser crier. (23) Les parents s’épuisèrent à ces cris jusqu’au jour où Dany se calma instantanément en entendant un air d’opéra à France Musique. (24) La vie du couple changea du tout au tout. La musique avait cette vertu miraculeuse de le calmer. Avec l’âge, ce truc passa et on oublia l’opéra. * Lorsqu’elle s’était retrouvée à genoux sur le sol du sanctuaire des clarisses de Poligny, Inès avait senti une vibration étrange et elle avait compris qu’elle avait été mise en relation avec le Ciel et que la sainte l’écoutait. Inès, qui avait la réputation d’être dure la tâche, avait un côté fleur bleue. Elle adorait le cinéma, surtout les films romantiques américains. (25)

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 08:11

Elle vouait, en particulier, une dévotion à Burt Lancaster dont elle n’avait vu pourtant que deux films. Au point de collectionner les articles qui parlaient de lui. Un mardi, alors qu’ils venaient de s’installer à Tarascon pour la fête des comices, Viviane lui proposa d’aller au cinéma. On passait Le Guépard. (26) Inès ne voulut pas partager ce tête-à-tête avec Burt avec sa cousine. Elle décida de revenir le lendemain ; mais le film n’était plus à l’affiche. Inès rêvait d’une famille nombreuse et heureuse. Elle se reprochait de ne pas aimer assez cet enfant que le Ciel lui avait envoyé et de ne pas lui consacrer assez de temps. Le couple réitéra le pèlerinage à Poligny deux années de suite mais le miracle ne se reproduisit pas. (27) Ils tentèrent le pèlerinage de Saint-Joseph, à Cotignac. En vain. Quelque chose se cassa entre eux. Dany, était le seul à se réjouir de ne pas avoir de frère ou de sœur. A l’église, il priait dans ce sens. Et c’est lui qui fut exaucé. * Dany acquit la conviction qu’il n’était pas comme les autres. Dans la caravane, Dany dormait à 2,50m de ses parents. (28) Un soir, où il était censé dormir, il saisit une conversation chuchotée. « Ce n’est pas grave après tout, disait Inès, si Dieu ne veut pas que nous ayons d’autres enfants, on doit se contenter de ce qu’IL nous a donné. Je sais pas, répondit Manuel, mais ce môme n’est pas comme nous, tu vois ce que je veux dire ?  - Moi, je l’accepte tel qu’il est. Il est différent, cela ne doit pas être un problème pour nous. » C’est cette nuit-là que Dany apprit avec stupéfaction qu’il posait à ses parents un problème insoluble même s’il ne savait pas encore à quelle différence son père et sa mère faisaient allusion. Dany n’avait que 8 ans. Il constatait que son père l’ignorait ou semblait toujours lui reprocher quelque chose. Pourtant, il observait son père pour tenter de reproduire ses gestes, mais jamais Manuel ne lui demandait de l’aider. Il n’avait pas envie que son fils lui succède. Manuel lui reprocha même de traîner dans ses pattes. (29) Il voyait aussi que les autres enfants ne voulaient pas jouer avec lui. Il intégra l’idée qu’il était différent. Samuel, le père de Nino, avait hérité par sa femme d’un Palais des glaces qu’il fallait entretenir en permanence. Nino s’acquittait de cette tâche avec application. Dany lui donnait un coup de main. Samuel leur donnait à chacun une pièce de 2 F. Dany faisait aussi le baby-sitter quand une femme ne trouvait personne pour garder son enfant ou qu’elle devait tenir la caisse de son manège. C’est ainsi qu’il apprit à s’occuper des bébés ; il était d’une patience d’ange. Un soir, à Privas, Dany, qui venait d’avoir 15 ans, commit l’erreur de réclamer une augmentation à son oncle. Il le chassa : « Ton père a raison, t’es un crétin, va-t’en ! » Celui qui pâtit le plus de cette dispute fut Nino, qui (31) devait maintenant faire le travail tout seul. Dany passa pour un garçon cupide. Pendant ses 10 premières années, il vécut seul, personne ne s’occupait de lui. Un soir, Dany entendit sa grand-mère faire la leçon à sa mère. « Chez nous, ma fille, le divorce ça existe pas ». Les disputes étaient de plus en plus nombreuses entre ses parents. Inès faisait des reproches à Manuel qui ne répondait pas. (32) Avec les années, Inès avait gardé sa silhouette et son visage de jeune fille ; elle avait la réputation d’être très discrète et elle parlait peu. Si bien qu’elle finit par se sentir seule au sein de sa communauté. A défaut de divorcer, Manuel et Inès vivaient chacun de leur côté, laissant Dany grandir comme il voulait. Le seul momentInès était heureuse, c’était quand elle franchissait la porte d’une église. Dans chaque ville, elle se faisait un devoir d’aller allumer un cierge. Dany était beaucoup moins pieux que sa mère. Ce qui l’intéressait, c’était qu’elle (33) lui donne de l’argent pour jouer au flipper dans les bistrots et s’amuser pendant des heures à ces jeux vidéo idiots avec Nino. Revenant chaque année aux mêmes endroits, Inès noua une relation cordiale avec le père Brémond, qui officiait à Sainte-Thérèse et l’écoutait avec attention. Elle lui confia ses états d’âme. * Dany, lui aussi, à 16 ans, avait besoin d’autre chose. Mais il n’avait aucune formation ni métier, (34) ni argent. Comme il avait gardé une clé des machines à pinces, il se servait directement dans la caisse. Un matin, à Gap, alors qu’il essayait à nouveau d’ouvrir la trappe d’accès, son père le surprit et lui asséna une gifle et des coups de pied. Manuel dût intervenir. « Mon fils est un voleur ! » cria Manuel. Pendant 6 mois, il n’adressa plus la parole à Dany et les autres membres de la communauté l’ignorèrent. Même sa tante se détourna de lui. * Nino savait où trouver Dany quand il avait disparu : (35) aux terrasses de café où ils discutaient avec les jeunes du coin. Un dimanche soir, Dany était seul au comptoir, face à un verre vide. Nino s’approcha de lui. « Un jour, je vais me barrer et personne m’en empêchera. – Ça fait des années que tu répètes la même chose… On est pas si mal. » Mais Dany en avait marre de vivre dans une caravane. « Ton père veut que tu le remplaces à la caisse. – Il doit être bien fatigué pour me demander de l’aide, je suis pas à sa disposition, tout d’un coup, il se souvient que j’existe, il a besoin de moi ? Alors il va faire comme moi, il va attendre. » (36) Nino avait si souvent entendu ces menaces, qu’il ne les prit pas au sérieux. Il retourna au camp en laissant son ami. * La foire se terminait. Dany arriva près des auto-tamponneuses. « C’est à cette heure que tu débarques ? dit Manuel. J’ai plus besoin de toi, c’est trop tard. » Dany s’approcha : « Je viens de voir Nino. » Il voulait aider son père qui refusa. « Laisse-moi tranquille, j’ai du travail. – J’en ai marre de tout, je vais me barrer ! (37)Ah oui ? Et tu feras quoi ? Tu finiras balayeur. – Si je m’en vais, je reviendrai pas. Et on est pas près de se revoir. – Tu veux t’en aller ? eh ben, bon débarras ! » Manuel lui tourna le dos et Dany se dirigea vers le fond du campement où se trouvaient les caravanes. Manuel reprit ses activités, en proie à ses angoisses. Il avait l’impression d’avoir tout raté, sa vie, son mariage, son fils. Pourquoi n’avait-il pas suivi les autres ? (38) Pour cette vie médiocre. Il essuya son visage, renifla, il ne serait jamais qu’un pauvre type. Il se promit de racheter une guitare, de rattraper le temps perdu. Il n’avait que 50 ans. Il mit une cassette de Django dans le magnétophone et se sentit revivre. (39) Il fit quelques tours d’auto-tamponneuse sur l’air de Django’s Tiger. Soudain, il ressentit une douleur inouïe dans la poitrine. Sa vue se troubla, il poussa un râle, sa souffrance diminua, sa main se crispa une dernière fois sur le volant, puis retomba. * Dany attendait à l’arrêt des autocars. Un bus devait passer d’ici 10 mn pour le conduire à Millau, mais ça faisait ½ heure déjà, il commençait à faire nuit. Ses affaires tenaient dans deux sacs. Il avait pris 200 F dans le porte-monnaie de sa mère, de quoi (40) survivre quelques jours, il ignorait où il allait dormir mais il s’en fichait. Il était parti sans dire au revoir à personne. Il avait l’intention d’aller jusqu’à Marseille, pour trouver un emploi de serveur ou de vendeur. Soudain, il aperçut une silhouette qui s’approchait. C’était Nino. Il était arrivé malheur à son père. *

Inès et Marco. Manuel fut enterré dans un cimetière de campagne, à Séverac, loin du caveau familial. Les Lover Men n’avaient pas pu interrompre leur tournée en Allemagne. Sitôt après le cimetière, Manuel fut oublié. * Dany grandit d’un coup. Il prit la place de Manuel après l’enterrement, c’est lui qui démonta les 500 m2 du manège avec la grue, plaça les 1223 pièces dans leurs compartiments (41) et les rangea dans la remorque. Nino et son père lui donnèrent un coup de main. A eux 3, ils rentrèrent les 30 t du manège dans le camion et la remorque. Tous le regardaient, épatés qu’un môme de son âge soit aussi débrouillard. A se demander ce qu’il avait attendu pour s’y mettre. La seule chose que Dany ne pouvait pas faire, c’était conduire le camion parce qu’il n’avait pas le permis, et Inès non plus. On lui donna des conseils, et ce jour-là, ils arrivèrent à Mazamet sans problème. Dany, aidé par Nino, monta le manège et le stand de tir mais il régla trop haut le rhéostat des machines à pinces si bien que tout le monde gagna. Inès râla et il remédia au problème. Elle le cantonna à la baraque de tir (42) et refusa qu’il la remplace à la caisse des auto-tamponneuses. Elle n’avait pas oublié le vol des 200 F dans son porte-monnaie. Elle lui en voulait aussi pour ce qui s’était passé le jour de la mort de son père. Ces deux incidents restèrent des plaies ouvertes. Il redoubla d’efforts mais il se sentait en liberté surveillée et découvrit que sa mère avait mis un cadenas sur la caisse des machines à pinces. * Le dernier jour de la foire, arriva un homme d’une quarantaine d’années. Marco, un petit-cousin d’Inès. Il allait travailler avec eux. Dany dut se rendre à l’évidence, Marco s’y connaissait en fête foraine. Il répara (43) les quatre voitures en panne, régla la vitesse, améliora la rentabilité du manège et des autres attractions. Avec toutes ces améliorations, les affaires redémarrèrent comme jamais. Inès retrouva le sourire mais elle refusa toujours que Dany s’occupe de la caisse. A la fin du mois, Dany demanda à Marco de lui donner un peu d’argent pour s’acheter des Ray-Ban. Il lui dit d’aller voir sa mère… qui lui donna 10 F par semaine. Dany ne pouvait rien s’acheter avec ça mais il n’insista pas. (44) Dany pensait que sa situation s’améliorerait avec le temps mais une année passa sans évolution. Il subissait des réflexions. Il voyait que les affaires étaient florissantes, les dettes avaient été remboursées et 8 voitures neuves achetées. Inès envisageait d’acheter une caravane plus confortable. Il avait remarqué que Marco et Inès discutaient avec Emile qui voulait vendre son Grand Huit. On lui avait répondu que ça ne le regardait pas. A l’arrivée à Carpentras, Inès demanda à Dany de vider la caravane. 4h plus tard, Marco et Inès revinrent avec une caravane flambant neuve qui fit l’admiration de tous. Quelque chose tracassait Dany, qu’il n’arrivait pas à nommer. Nino vint le féliciter et dit à Dany que Marco avait racheté la moitié du manège d’auto-tamponneuses et envisageait de reprendre le Grand Huit avec Inès. (45) Dany sentit la colère monter en lui. Il retourna dans la caravane, se fraya un passage parmi les invités et apostropha Inès : « C’est quoi cette histoire d’association avec Marco ? C’est vrai que tu lui as vendu la moitié du manège ? – Ça te regarde pas, j’ai aucun compte à te rendre. Maintenant, le patron, c’est moi. » Cette nuit-là, Dany ne dormit pas dans la belle caravane, il se réfugia dans la remorque. Sa mère avait été trop loin. Il songea de nouveau à partir. Mais pour aller où ? Il voulait faire la guerre à sa mère mais il ignorait comment. * La vie de Dany bascula après leur arrivée à Miramas. Les forains ne purent monter les manèges à cause de la boue. (46) Nino invita Dany à faire une partie de Super Mario dans leur caravane quand Samuel entra de fort mauvaise humeur. Ils avaient perdu 2 ou 3 journées, il fallait cravacher pour rattraper le retard. Il se jeta sur le canapé et alluma la télévision qui passait un vieux film, qui n’intéressait pas du tout Nino. Dany, au contraire, trouva le film passionnant. Samuel commenta la morale du film : « Dans la (47) vie, rien n’est donné, quand tu veux obtenir quelque chose, il faut te battre à mort pour l’avoir. » * Après une nuit de réflexion, Dany décida d’appliquer la leçon qu’il avait tirée du film et il était déterminé à aller à la confrontation. Deux affrontements furent plus graves que les autres car ils eurent lieu en public. Le 1er se produisit en début d’après-midi quand Inès le vit passer devant elle, mains dans les poches. Elle venait d’ouvrir le stand de tir à la carabine et voulait que Dany aille chercher des cartons de peluches. Celui-ci répondit qu’il en avait marre de mendier de l’argent, il voulait un vrai salaire. Faute de quoi, il irait travailler ailleurs. Dany fit le tour de la foire et proposa ses services à ses cousins et à ses oncles qui esquivèrent ses questions. Il se rendit au stand de confiserie de sa tante. (48) Mais celle-ci ne voulait pas d’histoires avec Inès. Dany remonta le champ de foire où chacun s’affairait. Inès lui demanda d’aider Marco : « Alors, on est d’accord, je suis payé comme un ouvrier. – On verra à la fin de la fête comment ça s’est passé. – C’est maintenant que je veux le savoir. » Inès s’énerva. Il n’avait besoin de rien. Alors, Dany se déclara en grève : « T’es devenu fou ? murmura Inès. – Je suis juste un exploité. Comme Lantier(49)Qui c’est celui-là ? – Tu connais pas… Alors, tu décides quoi ? Je demande un salaire pour mon travail. » Inès s’apprêta à le gifler mais il bloqua son bras : « C’est fini ! dit-il. Je me laisserai plus faire. Je veux être payé comme un homme. – Et moi, je te dis que c’est pas possible ! cria-t-elle. J’en ai assez des parasites ! Si tu vas pas travailler tout de suite, c’est pas la peine de remettre les pieds dans la caravane, tu peux prendre tes affaires et t’en aller ! – Tu fais ce que tu veux, et moi aussi », dit Dany en s’éloignant. Dany s’aménagea un coin pour dormir dans la remorque, passait à la caravane pour se laver quand sa mère était sortie, mangeait ce qu’il pouvait, sa tante lui donnait un peu d’argent.  Son cas divisait la communauté, la quasi-totalité prit partie pour Inès. Seul Samuel refusait de le condamner et trouvait Inès trop dure avec lui. Dès qu’elle apercevait Dany, Inès ne pouvait s’empêcher de lui crier dessus. Comme son père, il avait décidé de ne pas répondre. Samuel, qui était l’homme le plus écouté de la communauté (50) joua les intermédiaires. Il dut renoncer à essayer de les rabibocher quand Inès déclara que non seulement elle attendait que son fils travaille pour mériter d’être nourri mais qu’elle exigeait de surcroît des excuses publiques. * Un 2e incident majeur eut lieu à Millau en avril quand le curé de Saint-François, accompagné de 3 enfants de chœur vint bénir la foire qui s’ouvrait pour 15 jours à Pâques sur le parking derrière la mairie. Quand la procession arriva devant les autos-tamponneuses, Inès se signa et mit une liasse de billets dans la corbeille de la quête. C’est à ce moment-là que Dany surgit de nulle part. Il s’empara des billets et les compta : « Quoi ! cria-t-il, (51) tu lui donnes 1.000 F ! Et moi quand j’en demande 50, tu refuses et tu dis que t’as pas d’argent ! C’est dégueulasse ! » Il jeta 5 billets dans la corbeille et partit avec le reste. Inès lui barra le passage en criant : « Ah oui, et qu’est-ce que tu vas faire ? Me frapper ? … Eh bien, qu’est-ce que t’attends ? … Frappe ! allez ! Vas-y ! » Finalement Dany s’éloigna en ignorant sa mère. Inès s’excusa auprès du prêtre en lui promettant de lui rendre les 500 F que Dany avait pris. A cet instant, Dany perdit les derniers soutiens car il avait commis un acte sacrilège en volant la quête censée porter chance à la foire. A partir de ce hold-up, les incidents se multiplièrent. De mémoire de forains, on n’avait jamais entendu autant de cris et d’insultes dans un lieu où pourtant on était habitué aux éclats de voix. (52) En réalité, Dany ne répliquait pas aux insultes de sa mère. Quand il se mit à geler la nuit, Samuel l’accueillit dans sa caravane en lui demandant de ne pas s’en vanter auprès de sa mère. Mais il ne voulait pas le retrouver mort de froid. « T’inquiète pas, bientôt t’entendras plus parler de moi, je vais me barrer. – Et tu feras quoi ? Hein ? Quand on est né forain, on reste avec les siens. Faut que tu fasses un effort, mon grand, ou ça va pas aller. Fais un petit effort. » *

L’abandon. Le 3e incident fut gravissime, mais sur le coup personne ne s’en rendit compte. A Lodève, Dany poursuivit sa grève du zèle. Le jour de ses 18 ans, personne ne lui souhaita son anniversaire. Inès fit semblant de l’ignorer. Il avait toujours envie de partir mais il ne (53) savait pas où et pour quoi faire. L’occasion se présenta dans ce Café du Progrès où il faisait des stages prolongés, donnant un coup de main à François le patron et à Katy, la serveuse, quand il y avait foule en terrasse. En échange de son aide, on lui donnait un billet. Mais quand un soir il demanda à François s’il avait besoin d’un serveur, celui-ci répondit qu’il avait seulement besoin d’un extra de temps à autre. C’est sur un Devil Riders que Dany fit la connaissance de Patrick qui n’appréciait pas qu’un gamin le batte régulièrement au flipper. Le vendredi après-midi, Pat perdit 6 parties d’affilée et fixa Dany d’un air détaché. « On parie 50 F que je te bats ? » (54) Dany hésita quelques secondes, le temps d’évaluer le risque. Il était sûr de gagner mais le flipper étant un appareil capricieux, il avait peur de perdre le peu qu’il avait mis de côté. Il déclina la proposition. Pat n’insista pas. Il invita Dany à s’asseoir et voulut tout savoir sur lui. Dany fut agréablement surpris que quelqu’un s’intéresse à lui Il raconta sa vie. Il y eut une sympathie soudaine, une fraternité de bistrot entre Dany et Pat. « J’ai tout de suite vu que t’étais le genre de mec à qui on pouvait faire confiance, c’est bizarre, t’as pas une tête de manouche. – Je sais, ça a toujours été le hic. Depuis que je suis petit, tout le monde me regarde comme si j’étais un intrus. Mes parents se disputaient à mon sujet, mon père disait que je ressemblais à un Anglais et ma mère à je ne sais pas quoi. (55)Même si t’es blond, l’important pour moi c’est que tu sois manouche… J’ai une affaire à te proposer. » Pat avait un coup en or à lui proposer. Il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser le pognon. Il tenait le pognon de quelqu’un de sûr et il avait besoin de quelqu’un comme Dany, juste pour faire le guet. Pat et son copain s’occuperaient de la villa dont le système de sécurité était tombé en panne. Il fallait agir avant la réparation. Pour Dany, il y aurait 5.000 F. le coup aurait lieu le lendemain, quelque part entre Nîmes et Montpellier. Dany accepta. (56) Ils partirent 1h plus tard dans une R5 grise qu’un ami avait prêtée à Pat. Ils arrivèrent à Lunel, devant un immeuble ancien du centre-ville. Ils montèrent au 2e et furent accueillis par Philippe, un Vietnamien qui ignora Dany. Il annonça à Pat que le fils du propriétaire venait de débarquer à l’improviste de Marseille où il faisait des études de commerce. Les deux décidèrent d’attendre deux longues journées. Le dimanche en début de soirée, on les prévint que la maison était vide. Mais Le Grand ne pouvant venir lui-même, il envoyait quelqu’un pour les conduire. Ils quittèrent l’appartement un peu avant 3h du matin. Une Golf les attendait, Philippe monta devant, Pat et Dany derrière. Le conducteur était une femme d’environ 25 ans, un peu nerveuse. Elle roula pendant près de 30 mn, (57) se gara, donna un trousseau de clés à Philippe avant de repartir. Elle les récupèrerait de l’autre côté. Pendant que Pat et Philippe disparurent dans la maison, Dany fit le guet. Soudain, il perçut le gyrophare d’une voiture de police et se précipita dans la maison pour prévenir les deux autres. Puis il se précipita vers la Golf. * Sur le parc municipal de Lodève, on chargeait les camions. (58) On ne savait pas où était passé Dany. Il avait souvent dit qu’il allait se barrer. Marco finissait de démonter le manège d’auto-tamponneuses. Inès vint le voir, l’air inquiet. Dany avait disparu depuis 3 jours, en laissant ses affaires. Elle était inquiète. Marco essaya de la rassurer. Il avait dû rencontrer une fille. « On part dans la nuit, demain on déballe à Alès, comment il va nous retrouver ? – On peut pas l’attendre, si ça se trouve il va revenir dans 2 semaines. » Il lui conseilla d’aller au bistrot où il passait ses journées (59) et de leur laisser un message avec un peu d’argent pour ses frais. Inès se rendit au Progrès et prévint le patron qu’ils allaient partir jusqu’à Alès. Elle lui remit 500 F pour Dany. * La fille sortit de la Golf pour téléphoner depuis une cabine et elle retourna dans la voiture où Dany l’attendait. Pat et Philippe s’étaient fait prendre. Elle attendrait l’aube pour le ramener à Lodève (60) pour éviter qu’il se fasse ramasser par les gendarmes. Dany voulut savoir le nom de la fille, et son âge. Mais elle refusa de lui répondre. Ils arrivèrent à Lodève un peu avant 10h, en respectant strictement le code de la route. Quand ils arrivèrent près du parc, Dany constata qu’il n’y avait plus les caravanes. Ils étaient partis. (61) Ils s’installèrent à la terrasse du ProgrèsKaty vint les servir. Elle hésita à parler d’Alès et des 500 F et finit par dire qu’ils étaient partis sans rien dire. Cette décision coupable de Katy eut des conséquences que cette dernière était incapable d’appréhender. En ne voyant pas Dany arriver à Alès, Inès se dit que son fils avait sauté le pas et décidé de vivre sa vie. Elle regretta qu’il soit parti sans l’embrasser. L’année suivante, quand elle revint à Lodève, Katy mentit une seconde fois en disant qu’elle avait indiqué l’adresse et donné l’argent à Dany. (62) Quant à Dany, il fut chamboulé par la défection si brutale de sa mère. La jeune femme n’avait pas l’intention de le prendre en charge. Elle lui demanda ce qu’il allait faire. Il n’en savait rien. Mais elle craignait qu’il se fasse arrêter par les gendarmes. A son âge, elle s’était sauvée de chez elle et sans Hector qui l’avait aidée, elle aurait sombré. Elle décida de l’aider et lui dit son nom : Lucy. Dany n’avait guère envie de parler. (63) Il n’arrivait pas à croire que ses parents l’aient laissé tomber. Lucy essaya de le consoler. Au moins, il allait pouvoir vivre sa vie. Il était décidé à ne plus remettre les pieds dans une fête foraine. *

Lucy et Hector. Ils débarquèrent à Sète en fin de matinée. Elle habitait, sur le mont Saint-Clair, une maison submergée par le désordre. Elle lui donna une pièce qui donnait sur l’arrière et qui servait de débarras. A leur arrivée, Dany remarqua un homme en chemise blanche qui dormait dans un hamac tendu entre deux oliviers. (64) Lucy lui présenta Hector et laissa Dany dans sa chambre. Il s’étendit sur le lit, s’efforça de chasser Inès de sa mémoire. Pourquoi l’avait-elle abandonné ? Il essaya de se convaincre que c’était une chance. Au bout d’1h, il se leva, il commençait à avoir faim, il descendit au rez-de-chaussée, Hector avait quitté le hamac. Dany appela Lucy, personne ne répondit. Il fit le tour de la salle à manger en désordre. Il n’y avait pas grand-chose dans le frigo. Il sortit de la maison et hésita à s’engager vers le sommet de la colline, (65) prit un escalier et déboucha sur une place ombragée, descendit, longea le quai. Et en passant devant un restaurant, il entendit son nom. Lucy déjeunait à la terrasse d’une pizzeria avec Hector. Elle lui demanda s’il voulait manger quelque chose, elle commanda une pizza reine pour lui puis lui proposa un verre de vin blanc. Ce restaurant était leur quartier général, elle y travaillait le week-end et en saison. La serveuse apporta la pizza à Dany. Hector prit la parole. Pour l’instant, il valait mieux que Dany reste chez eux. Et il lui demanda comment il connaissait Pat. (66) Dany expliqua qu’il l’avait rencontré en jouant au flipper dans un bistrot de Lodève. Pat ne connaissait que le prénom de Dany. Dany assura que c’était la 1ère fois qu’on lui proposait un coup. Hector lui conseilla de ne pas récidiver. Il devait faire environ 1,90 m. Bientôt, Hector s’éloigna et disparut dans une ruelle. Lucy expliqua qu’il lui arrivait d’avoir des crises d’angoisse. Dany promit de ne pas les embêter très longtemps. (67) Il resterait quelques jours avant de trouver une solution. * C’est ainsi que Dany s’installa dans la maison de Lucy et d’Hector avec l’intention de partir assez vite. Il visita la ville, engagea la conversation avec la population. Le 1er jour, quand il était rentré de son tour, Hector jouait de la guitare. Dany s’assit sur le bord d’un fauteuil pour l’écouter. (68) quand il eut fini, Dany lui fit des compliments. Hector lui fit remarquer qu’il n’avait pas une tête de forain. Et il tendit 300 F à Dany avant de sortir de la pièce. * La 1ère nuit Dany dormit dans la maison sur la colline, il eut du mal à trouver le sommeil. Il se leva en pleine nuit et descendit dans la cuisine pour boire un verre d’eau. Hector était là, lui aussi. (69) Il était malade. * La vie s’organisait autour du sommeil d’Hector. Il s’assoupissait en pleine journée. Quand on entendait des accords de guitare, la vie pouvait reprendre. (70) Au bout de 3 jours, Dany connaissait la ville comme s’il y était né. Un matin, il se réveilla à 9h et fut surpris du silence qui régnait dans la maison. Hector et Lucy étaient sortis. Devant l’ampleur du désordre, il se décida d’agir. (71) Il fit la vaisselle, passa le balai et ouvrit la fenêtre. * Dany retrouva Hector et Lucy au Napoli. « Je me plais bien ici, dit Dany, ça vous pose un problème si je reste ? – Pas du tout. – Mais il faut que je me trouve un boulot. » Il avait vu qu’on embauchait à la conserverie du port. En voyant Marthe, la serveuse, qui apportait une pizza, elle lui demanda s’ils cherchaient un serveur. * C’est ainsi que Dany fut embauché au Napoli. Il déjeunait avant le service avec Marthe, Jacky le cuistot et le pizzaïolo. Proche de la cinquantaine, Jacky était célibataire et après le travail, il allait en boîte de nuit. Il ne fallait lui confier aucun secret. Grâce à lui, Dany apprit que la pizzeria appartenait à Hector et que la gérante était Lucy. (72) Lorsque Hector avait besoin d’argent, il ouvrait le tiroir-caisse et se servait. Leur table près de la fenêtre était réservée en permanence. Dany proposa de payer un loyer à Hector mais celui-ci refusa. « Alors j’aiderai comme je pourrai ». * Dany prit l’habitude de faire la vaisselle, de nettoyer la cuisine, de débarrasser les bouteilles vides. Souvent, Lucy déjeunait ou dînait seule au Napoli alors qu’Hector restait à la maison. Elle ne savait plus comment l’aider. Un samedi, il y eut un anniversaire au restaurant et Dany rentra vers minuit, en veillant à ne pas faire de bruit. Lorsqu’il alluma, Hector était assis dans le fauteuil vert. Dany s’installa sur le canapé. (73) Hector demanda à Dany de lui apporter une autre bière. Dany lui dit qu’il devait manger. Et Hector parla de lui : un petit voyou d’1,92 m qui avait commencé par voler des bonbons puis ses parents. Son père le battait et l’avait mis à la porte à 16 ans. Il avait alors rêvé de devenir basketteur mais au bout de 3 ans, il s’était cassé le genou. Il avait alors commencé à trafiquer. A près de 40 ans, il ne savait rien faire d’autre que cambrioler et voler. Et il était épuisé. Son seul ami avait émigré au Canada. « La seule personne qui m’a à la bonne, c’est cette poire de Lucy, parce qu’elle espère me changer, mais moi je sais que je ne changerai jamais ». (74) Il avait mis la pizzeria au nom de Lucy pour qu’elle ait quelque chose à elle mais il ne se voyait pas passer sa vie à vendre des pizzas. A 23 ans, Hector s’était fait prendre : 3 mois de préventive, peine de 1 an dont 9 mois avec sursis, il n’avait pas parlé. Il avait continué avec un type rencontré en prison. Il ne voulait pas retourner en prison. (75) Pour tous les délits qu’il avait commis, il avait eu beaucoup de chances de ne pas se faire attraper plus souvent. Mais il ne fallait pas tenter le diable. Dany monta se coucher. Il entendit le son de la guitare. Il se réveilla en pleine nuit, quelqu’un chantait. Il descendit dans le noir. Hector était toujours dans son fauteuil. (76) Dany lui demanda ce qu’il écoutait : Le Dom Juan de Raimondi. Hector se leva pour retourner le disque et tous les deux écoutèrent la musique. Mais Lucy vint les interrompre et leur rappeler l’heure qu’il était. Elle avait besoin de dormir. Dans son lit, Dany se demanda où il avait déjà entendu cette musique. Manuel adorait la rumba flamenco et les (77) airs manouches. Il était sûr que ni son père ni sa mère n’avaient jamais apprécié l’opéra. * Lucy travaillait dur mais personne n’y prêtait attention, elle s’occupait de la gestion du Napoli. Le week-end, quand il y avait du monde, elle donnait un coup de main. Sinon, elle restait à la maison pour travailler son anglais. Le mardi, elle se rendait au marché de gros de Montpellier pour s’approvisionner. Elle prenait des cours d’anglais avec Emily, une Gibraltarienne dont elle était l’unique élève. Celle-ci était tombée amoureuse de Pierrot, un jouteur paresseux, obèse et gourmand qui prenait des paris sur les joutes dans l’arrière-salle d’un bistrot du port. (78) Emily qui gagnait sa vie comme vendeuse de souvenirs l’été sur les marchés, n’avait aucune compétence en matière d’enseignement et aucune patience. Lucy payait Emily en pizzas que Pierrot engloutissait. Depuis 6 mois, Lucy apprenait l’anglais car elle voulait être guide touristique. Elle aimait voyager, ce qui était difficile avec Hector. Lucy écoutait de la musique avec un baladeur et elle répétait les paroles qu’elle entendait avec un accent franchouillard. Hector la faisait réviser et il l’encourageait dans ce projet. (79) Dany avait remarqué qu’Hector prenait grand soin de sa chaîne stéréo et n’aimait guère que quiconque la manipule. Il mit La Bohème. Dany aimait beaucoup l’opéra. Le matin, avant d’aller au Napoli et l’après-midi, à so retour, Dany se mit à explorer la discothèque d’Hector : 2 étagères sur 4 étaient consacrées à l’opéra. (80)  Cette découverte progressive l’occupa beaucoup. (81) Notamment avec les airs de Carmen. A plusieurs reprises, Dany oublia l’heure et arriva en retard au restaurant. Sitôt le restaurant fermé, il reprenait le cours de son exploration. Il s’aventura dans un opéra en italien, découvrit Madame Butterfly. Lucy lui fit le même reproche qu’à Hector. Il n’allait pas s’y mettre lui aussi ! Elle ne comprenait pas qu’il puisse aimer ce genre de musique poussiéreuse. (82) Il n’osait pas la contredire. Alors il lui demanda ce qu’elle écoutait : About a Girl de Kurt Cobain. *  A 4 reprises dans l’année qui suivit, Hector reçut un appel téléphonique rapide et disparut sans prévenir Lucy. Il semblait alors avoir oublié sa fatigue et on ne le voyait plus pendant 3-4 jours. La 1ère fois, à son retour, Lucy avait compris. Elle l’avait menacé de partir s’il recommençait. (83) Et elle avait disparu en claquant la porte. La 2e fois, son absence dura 6 jours. Ce furent comme des jours de deuil pour Lucy. A son retour, elle l’ignora ; l’ambiance devint électrique. * Un lundi après-midi, jour de fermeture du Napoli, en fin de journée, après l’écoute du 3e disque de Turandot, Hector tourna la tête vers Dany qui semblait pétrifié. (84) Décidément, c’était ça que Dany voulait faire, être chanteur d’opéra. Hector lui dit qu’il fallait avoir une voix… particulière. Dany fredonna les premières lignes de l’opéra. Hector lui dit qu’il était plutôt baryton. Dany voulait savoir comment on devenait chanteur d’opéra. Il fallait étudier dans un conservatoire et travailler longtemps. * Hector ne savait pas comment aider Dany. Au conservatoire de la rue Jean-Moulin, on lui dit que les inscriptions pour la classe de chant étaient closes et qu’il faudrait attendre la rentrée suivante pour postuler. Quand Hector annonça à Lucy qu’il voulait l’aider dans cette voix, (85) Lucy pouffa de rire. Il proposa de lui donner des cours de chant. Il en parla à Dany. L’école, ça n’avait jamais été son truc. Hector lui avoua qu’il regrettait de ne pas avoir appris assez tôt le solfège pour jouer de la guitare. Dany n’y croyait guère. « Tu peux pas vouloir une chose et refuser de faire ce qu’il faut pour y arriver. Suffit de s’y mettre. Et à partir de maintenant, tu arrêtes la cigarette, tu dois protéger tes cordes vocales ». Ça non plus, il n’était pas sûr d’y arriver. Là-dessus, Hector prit le paquet de Gauloises et le jeta. Aventure dont Hector ne mesurait pas les embûches. * (87) Hector connaissait la détestation de Lucy pour l’opéra. Au début de leur relation, il avait tenté de la convaincre mais elle avait éclaté de rire. Il avait renoncé, troublé par sa véhémence et par le vide qui se creusait entre eux sur ce sujet. Hector attendait que Lucy parte au restaurant ou à son cours d’anglais et il appelait Dany. Et la leçon commençait. Il lui expliqua en quoi consistait le métier de chanteur d’opéra : il ne suffisait pas d’être bon chanteur, il fallait aussi être un bon acteur. (88) Hector commença. Il fit lire à Dany le texte en italien d’un opéra (le personnage de Cavardossi). Il lui demanda de placer sa voix. (89) * Hector eut le plus grand mal à convaincre Dany de se mettre à la course. Il n’avait pas de souffle, pas les bonnes chaussures. Chaque séance commençait par la descente de la colline, puis ils se dirigeaient vers le port avant de remonter. Dany avait du mal à suivre Hector. Ils enchaînaient les exercices de ventilation comme des boxeurs. * Dans la cuisine, Hector inventa un exercice pour qu’il maîtrise son souffle. Dany ne voyait pas l’utilité de tous ces exercices ; il était pressé de chanter le rôle d’Escamillo dans Carmen. Dany choisit la version de Régine Crespin. (91) Mais en pleine séance, le téléphone sonna. « Va falloir que j’y aille », dit Hector. Dany le vit bientôt monter dans sa Golf et s’éloigner. * Avec les beaux jours, les touristes commençaient à revenir, la terrasse du Napoli était pleine, deux jeunes femmes attendaient qu’une place se libère. Dany et Marthe assuraient le service. Soudain, Dany vit apparaître Lucy. Elle avait l’air pâle. (92) « Où il est ? – Je ne sais pas. – Qu’est-ce qu’il a dit ? Avec qui il est ? – Il a reçu un coup de fil, il a pris ses affaires et il est parti. » Lucy empoigna Dany et le secoua pour obtenir une réponse. Les clients les dévisagèrent. Dany accompagna Lucy à l’intérieur du restaurant et la fit asseoir. * La 2e nuit de cette 4e disparition, Lucy décida de quitter Hector. Sur-le-champ. Le lendemain, elle prendrait ses affaires et partirait, probablement pour aller à Lyon. Elle n’entendrait plus leurs airs d’opéra. Tant pis pour la pizzéria. Elle avait tout sacrifié pour ce type, s’était installée dans ce trou pour lui, elle avait perdu ses amies. (93) Ça faisait 7 ans qu’elle endurait tout pour lui. Elle le laisserait à ses angoisses et à sa solitude. A chacune de ses disparitions, elle avait voulu partir et avait renoncé. Mais cette fois, elle tiendrait bon. Elle fit sa valise. Elle réquisitionna Dany (94) pour qu’il l’aide à porter ses affaires. Lucy s’installa chez Emily. Pierrot n’apprécia pas l’arrivée de Lucy car il connaissait Hector depuis toujours. Mais Emily fit preuve de solidarité féminine. Elles en profitèrent pour travailler l’anglais quand la sonnette de la porte d’entrée sonna. Elle se trouva en face d’Hector. Il venait la chercher. Elle n’avait pas l’intention de rentrer. (95) Et la vie reprit comme avant. Un matin, Lucy signifia à Dany qu’elle n’avait apprécié qu’il révélât où elle se cachait. Il assura qu’il n’avait rien dit. Hector reprit ses habitudes (hamac, santiags, guitare) et proposa à Dany de reprendre ses cours d’opéra. Il fallait reprendre les exercices de ventilation. Dany avait repris la cigarette. (96) Finalement, Hector avait des préjugés de vieux, comme son père Manuel. Il n’avait aucune nostalgie de son père mais sa mère lui manquait. Dany n’était pas convaincu par cette histoire de respiration, mais il suivait les ordres d’Hector. Il s’arrangea pour fumer en cachette d’Hector. Un jour, Hector décida qu’il fallait se mettre au solfège. Dany rechignait. (97) Hector se fâcha d’une telle mauvaise volonté. Hector commença à lui expliquer le principe du solfège.  Hector en vint à douter de sa méthode. (98) Et il ne trouva pas vraiment de réconfort auprès de Lucy. Il proposa de lui offrir des cours avec son ancienne prof qui avait pris sa retraite mais Dany refusa. Quelques jours plus tard, Hector trouva la solution. Il en parla à Dany. Ils commenceraient par des vocalises et du chant. Désormais, tous les matins, après le départ de Lucy, Dany rejoignait Hector dans le salon. Hector choisissait un morceau pour baryton, ils l’écoutaient 2 ou 3 fois et Dany reprenait l’air de mémoire. (99) * Un jour, Hector demanda à Dany quelles étaient ses opinions, s’il était de droite ou de gauche. Il n’en savait rien. Hector parla de lui. Quand il était jeune, il voulait tout casser, ses copains étaient anars. Mais ils avaient perdu. (100) Certains jours, Hector était de mauvaise humeur. Il n’avait pas envie de jouer le prof sympa et il ne réveillait pas Dany. Un jour, Hector proposa à Dany d’attaquer Figaro, le personnage du comte Almaviva. Mais le téléphone sonna. Il s’absenta. Lorsqu’il revint, il dit à Dany qu’ils arrêtaient. * Quand Hector et Lucy repensaient à leur rencontre, ils étaient toujours aussi étonnés de s’être trouvés. Leur rencontre était fort improbable. Hector détestait Lyon où vivait Lucy. Ce jour-là, seul un diamantaire des Terreaux l’intéressait : ce bijoutier allait recevoir une livraison pour une parure exceptionnelle. Il n’aurait pas beaucoup de temps pour agir, quand le livreur sortirait de son (101) véhicule avec la valisette. Lucy habitait à la Croix-Rousse et enchaînait les petits boulots. A 18 ans, elle n’attendait qu’une occasion pour fuir de chez son beau-père. Elle avait trouvé un boulot de vendeuse de glaces dans une pâtisserie des Jacobins, mais ce jour-là, il faisait si mauvais que sa patronne lui avait dit de rentrer chez elle. Elle venait de mettre la clé dans la porte d’entrée quand elle entendit une sorte de coup de feu. Elle vit un homme courir dans la ruelle. Deux policiers surgirent de la rue René-Leynaud. L’homme allait se faire arrêter. Il s’approcha d’elle. Et sans réfléchir, elle le fit entrer dans son immeuble. L’homme la suivit dans le dédale des rues et des cours. (102)

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 08:05

« Je crois qu’on les a semés ». L’homme l’attira vers elle et l’embrassa. Il était garé quai Saint-Vincent. Elle le guida par les ruelles pour éviter la police, jusqu’à sa voiture. Alors Lucy ouvrit la porte passager et s’assit à côté de lui. Il lui demanda son âge et il démarra. * Hector avait vécu plusieurs vies avant elle, il avait pris de l’avance, des amours ratées (103) Alors avec cette gamine, est-ce ça allait recommencer ? Lui, il ne changerait pas. Il ne voulait pas se laisser leurrer par ses sentiments. Mais elle s’installa chez lui, dans la maison sur la colline. Elle aimait tout de ce type. Il n’avait qu’un défaut, il écoutait de la musique de grand-mère. L’autre obsession d’Hector, c’était la prison, tôt ou tard faut payer l’addition. Et il savait qu’il ne survivrait pas à un nouvel enfermement. Un matin où il n’avait pas dormi, il lui dit : « Quand je serai incarcéré, je refuse que tu viennes au parloir, même si ça doit durer des années. Je supporterais pas. Je veux pas te voir. Même pas une lettre, rien. » Avant chaque coup, il promettait que c’était le dernier mais quand il n’y avait plus d’argent, il devait y retourner. Il se sentait redevable envers Lucy qui l’avait sauvé dans les traboules. Cette fille avait le don de calmer ses angoisses. (104) Hector détestait avoir des dettes mais il ne savait pas comment les rembourser. Quand elle lui avait dit son âge, il avait éprouvé une sensation désagréable. Il avait 15 ans de plus qu’elle. Mais il ne voulait pas qu’elle s’en aille. Il voulait que ça dure. Alors il n’avait jamais dit son âge. Après la bijouterie de l’avenue Mozart, quand il avait gagné assez d’argent pour acheter Le Napoli, il s’était dit qu’il pouvait enfin payer sa dette et la mettre à l’abri pour le jour où on l’attraperait. Ils avaient fait des papiers, elle avait découvert son âge. Et elle n’avait rien dit. Elle s’en foutait. * Ce fut un mois de mai pourri. Marthe et Dany attendaient les clients. Un soir où ils fermèrent plus tôt parce qu’il n’y avait aucun client, le cuistot et le pizzaïolo proposèrent à Dany de les accompagner à Dany de les accompagner à la fête foraine mais il refusa. Une semaine plus tard, le cuistot le prévint qu’un appartement allait se libérer à la fin du mois dans son immeuble. Dany en parla à Hector. (105) Mais Hector jugea que ce n’était pas le moment. Il voulait continuer sa formation de chanteur. Et Dany devait impérativement apprendre le solfège. Dany tardait à répondre. La porte claqua. Lucy apparut. Le bilan comptable du restaurant était très inquiétant. La maison faisait trop crédit (106) et les clients ne payaient pas leurs ardoises. Et eux-mêmes prenaient trop d’argent en caisse. Hector voulait relativiser la situation. On ne pouvait pas changer les habitudes avec les amis. « Fait savoir, Hector, si c’est toi ou moi qui gère le restaurant ». Lucy voulait une régularisation de la situation. * Un peu auparavant, en avril, s’était produit une situation catastrophique. L’équipe de France de football de Michel Platini avait été éliminée de la prochaine coupe du monde en Italie. (107) Le seul à se réjouir de ce naufrage fut Hector. Au moins, on aura la paix ! Mais il dut en rabattre. Le cuistot avait installé une petite télé pour suivre les matchs. Hector trouvait que la maison allait à vau-l’eau. Hector, il est vrai, détestait la télévision, « instrument d’abrutissement et d’asservissement du peuple », selon lui. Quelle ne fut donc pas la surprise de Lucy et de Dany de voir Hector débarquer le 7 juillet avec une grosse télévision qu’il déposa sur la table du salon. Lucy et Dany eurent l’impression qu’il avait (108) installé des télés toute sa vie. Il alluma l’appareil et leur expliqua son fonctionnement. « Ce soir, il y a un événement exceptionnel. Comme il n’y en a jamais eu sur terre ». Ce soir-là, veille de la finale de la Coupe du monde… il y avait le plus grand concert de tous les temps dirigé par Zubin Mehta, dans les Thermes de Caracalla à Rome, avec Placido Domingo, Luciano Pavarotti et José Carreras. (109) Hector et Dany écoutèrent religieusement le concert. Même Lucy ne put s’empêcher d’être emballée par le cadre et le spectacle. A la fin, Hector éteignit la télé. * Le lendemain, c’était le jour de la finale. Dany choisit de travailler l’air de la Tosca interprété la veille par Domingo. Mais Hector le lui déconseilla. Il valait mieux rester dans Carmen. (110) Hector s’apprêtait à sortir le disque quand la sonnerie du téléphone retentit. Hector devait partir. *

Absence d’Hector et naissance de Léna. La 5e disparition d’Hector fut la plus bizarre. Lucy encaissa en faisant bonne figure, accusant Dany de ne pas l’avoir prévenue. Hector avait mal choisi son moment pour s’en aller, un dimanche de finale de Coupe du monde. Les touristes avaient réapparu. Lucy avait trouvé dans un tiroir des quatre bagues d’Hector, qu’il n’enlevait jamais. La semaine passa sans Hector, sans un appel. (111) Lucy menaça de nouveau de partir et s’en prit à Dany. * Le mardi suivant à 6h, Lucy et Dany furent réveillés en sursaut par le GIGN qui recherchait Hector. Ils durent assister, impuissants, à la perquisition musclée de la maison. Ils ne trouvèrent rien d’utile. Lucy et Dany furent mis en garde à vue et transférés à la gendarmerie de Sète. Ils n’avaient rien à révéler. Ils furent relâchés le lendemain sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Le commandant leur expliqua qu’Hector avait participé au cambriolage d’une grande bijouterie sur la Croisette, qui avait mal tourné. Les voyous avaient ouvert le feu, blessant grièvement un agent de sécurité et un passant, un des deux gangsters avait été abattu dans la fusillade, Hector avait tué un jeune gendarme qui tentait de l’arrêter (112) et avait réussi à prendre la fuite. Des barrages l’attendaient partout et son arrestation n’était qu’une question de jours. Il fallait le convaincre de se rendre. Lucy ne voulait pas le croire. Un cambriolage, peut-être, mais ouvrir le feu sur un homme, ce n’était pas lui. Il n’utilisait jamais d’armes. Lucy se montrait véhémente. Le commandant montra les images de l’attaque de la bijouterie, puis de la fuite d’Hector, se faisant rattraper devant le marché Forville par un jeune gendarme qui le mettait en joue. Et Hector lui tirait dessus. Et s’enfuyait dans la foule. Le monde s’était arrêté. Hector ne reviendrait pas. Lucy refusa qu’on la ramène en voiture. Ils mirent 1h pour remonter à la maison. La maison avait été dévastée par la perquisition. Dany entreprit de remettre (113) un peu d’ordre. Dans l’après-midi, ils eurent la visite de Marthe et de Jacky qui donnèrent un coup de main pour tout ranger. Marthe essaya de consoler Lucy ; Jacky lui prit les mains. Il lui conseilla de ne plus lui parler au téléphone, ils devaient être sur écoute. Marthe accompagna Lucy dans sa chambre et la mit au lit. Après leur départ, Dany finit de mettre de l’ordre et s’assit dans le fauteuil. Soudain, il aperçut Hector qui lui faisait un signe de la main. Dany comprit que Hector avait tout prévu : la présence de Dany pour veiller sur Lucy, (114) la télé pour meubler le vide de son existence. Le rayon de soleil bougea et Hector disparut. * Les 3 premiers jours, celles qui connaissaient Lucy pensaient qu’elle allait s’effondrer. Mais le 4e jour, Dany l’entendit qui prenait une douche et la vit apparaître fringante et requinquée. Elle semblait sûre du retour d’Hector. (115) Puis, Lucy déclara qu’elle devait aller chez le médecin. Elle réapparut pour le service du soir au Napoli et servit les clients, enjouée comme avant. La vie reprit comme si rien ne s’était passé. Elle poursuivit ses cours d’anglais, s’occupa des provisions pour le restaurant. Mais elle ne téléphonait jamais depuis le restaurant. Ce fut un mois d’août rêvé avec beaucoup de touristes. Le Napoli ouvrit même le lundi et embaucha un Irakien, Omar, à la plonge. Tout le monde était épuisé. (116) En septembre, après les joutes de Saint-Louis, la fréquentation ralentit. Lucy évoqua un cousin d’Hector dont elle avait retrouvé la trace dans son répertoire, il y eut des discussions véhémentes avec Marthe et Jacky pour déterminer si elle devait le contacter. Ils étaient d’avis qu’il ne valait mieux pas bouger. Dany n’y voyait pas d’objection. Mais son interlocuteur lui raccrocha au nez. Le dimanche suivant, sur le coup de 11h, ils virent entrer dans le restaurant un homme d’une quarantaine d’années. Le cousin venait de Martigues, où il travaillait comme jardinier à la mairie, il avait appris ce qui était arrivé à Hector et venait aux nouvelles. Il ne l’avait pas revu depuis une quinzaine d’années. Ils avaient été proches dans leur jeunesse mais s’étaient disputés pour une question politique et financière. Mais le cousin voulait aider Hector ; il évoqua une tante à Bayonne, une cousine à Périgueux. Les semaines passaient, on n’osait plus évoquer Hector, Lucy s’accrochait à un rêve insensé, (117) celui du retour d’Hector. * Depuis 2 ans qu’il avait atterri à Sète, Dany était rangé par une brûlure intérieure. Il repensait à Inès qui l’avait abandonné. Une plaie vive. En janvier, il avait allumé une chandelle pour l’anniversaire de sa mère et chaque année, il tenait à ce rituel, convoquant les souvenirs de son enfance. Il hésitait à partir à la recherche de sa mère. (118) Mais il avait aussi peur d’affronter son verdict : « Je t’aime pas, je t’ai jamais aimé ». Alors, il tergiversait. * Le jour de l’ouverture du conservatoire de musique, Dany s’inscrivit avec l’espoir d’être admis dans la classe de chant. Il avait l’intention de présenter l’air du Toréador, en écoutant la version de Raimondi. Il travailla comme jamais. * Un mercredi, au moment du dîner, Lucy leur annonça qu’elle était enceinte. (119) Elle avait bien l’intention de garder l’enfant d’Hector, car elle était sûre de son retour. On n’osa pas la contrarier. Elle était habitée d’une foi insensée. (120) Elle était comblée par sa maternité. Le compte à rebours avait commencé. Mais en 9 mois, pas un signe d’Hector. Marthe lui conseilla la doctoresse qui s’était occupée de ses deux grossesses. Elle se mit à grossir vers le 6e mois, Dany proposa de repeindre la chambre du 1er… en blanc. Marthe lui donna des affaires de bébé. Il ne manquait qu’Hector. (121) Mi-février, après que Dany eut fini la décoration de la chambre, Dany essaya de la rassurer. Il ne fallait pas qu’elle se fixe un impératif de date de retour. Lucy répondit qu’elle n’avait pas demandé à être une mère célibataire. « S’il ne se manifeste pas avant la fin du mois, ce sera fini ». * Léna arriva à la date prévue. Léna Caron fut inscrite sous le seul nom de sa mère qui le déclara de père inconnu. Lucy rentra chez elle, mais à la maison, (122) Marthe constata que Lucy était incapable de s’occuper de la petite et décida de rester quelques jours. Dany prétendit avoir fait le baby-sitter dans sa jeunesse, mais Marthe n’avait pas confiance. Elle, elle avait 2 garçons alors elle lui donna des directives. Dès le 2e jour, Marthe laissa Dany s’occuper de la petite et dut reconnaître qu’il se débrouillait mieux que son mari. Lucy ne paraissait pas concernée par cette agitation. Elle restait assise dans son fauteuil au rez-de-chaussée. Au bout d’une semaine, il fallut se rendre à l’évidence : l’état de Lucy ne s’était pas amélioré et le séjour de Marthe se prolongea, assistée de son mari Michel, quand Marthe et Dany devaient aller travailler au restaurant. Lucy ne bougeait plus de la maison, (123) se nourrissait mal, ne se préoccupait pas de sa fille et écoutait Nirvana sur son baladeur. * Marthe voulait que Lucy fasse soigner sa dépression mais elle l’envoya promener. Elle refusa de voir la doctoresse et refusa de prendre les médicaments prescrits. (124) Seul Dany arrivait à vaguement communiquer avec elle, il réussit à lui faire prendre deux pilules. Il s’occupait de la petite… et de Lucy. A force d’insistance, il réussit à la faire sortir dans le jardin. Ils firent du tri dans le garage. (125) * L’arrière-saison était belle. Marthe était en train de langer Léna quand elle se mit à renifler une odeur de brûlé. Il y avait le feu. Devant le garage, Lucy avait allumé un barbecue vengeur dans le brasero où elle faisait brûler le hamac et d’autres affaires d’Hector. Les guitares attendaient sur la pelouse d’être immolées à côté des santiags. Dany voulut intervenir mais Marthe le retint. (126) Mais il ne voulut pas qu’elle détruise les guitares. * Cet autodafé signa le grand bouleversement de la vie de Lucy. Elle entreprit ensuite de découper les photos sur lesquelles apparaissait Hector. Elle gratta la vieille étiquette où figurait son nom sur le portail et en apposa une autre avec Dany. Elle se débarrassa de ses propres vêtements qu’Hector préférait et changea sa coupe de cheveux. (127) Dany lui fit des compliments. Ça la rajeunissait de 10 ans. Finalement, il ne resta rien d’Hector dans sa maison. Seulement des regrets. * Léna était maintenant gardée le soir par la fille d’un voisin. Une nuit, Lucy et Dany rentraient à pied après la fermeture du Napoli. Lucy dit à Dany qu’elle ne savait pas grand-chose de lui. Est-ce qu’il avait une copine ? Il était trop occupé pour ça. (128) Lucy, quant à elle, comptait devenir accompagnatrice pour une agence de voyages. Mais elle ne savait pas quoi faire avec la petite. Elle n’avait pas la fibre maternelle. Elle voulait que Dany s’en occupe pendant son absence. Il accepta. * C’est ainsi que commença la nouvelle vie de Lucy, Dany et Léna, qui formèrent à cette occasion une famille biscornue. La proposition de Lucy convenait à Dany, lui permettait de continuer à vivre dans la maison sur la colline et de rester près de Lucy. (129)

Amours contrariées. Car Dany était tombé amoureux de Lucy, d’un de ces amours déraisonnables qui se vivent dans l’ombre. C’était presque inévitable. Tant qu’Hector était là, il restait à côté. Depuis la disparition d’Hector, Dany voyait bien que Lucy s’accrochait à cet amour disparu comme à une bouée de sauvetage, qu’elle ne vivait que pour lui. Dany n’était pour elle qu’un bon copain. Dany se dit qu’il ne devait pas se découvrir et attendre des jours meilleurs. Sans tenir compte de leurs 7 années d’écart. Aujourd’hui, s’il disait le moindre mot, elle le jetterait sans la moindre hésitation et lui demanderait de partir. Dany était un amoureux asymptomatique, paniqué à l’idée (130) d’être découvert, et Lucy ne se doutait de rien, convaincue qu’elle était de son amitié désintéressée. * Lucy partit donc jouer à la guide sur la route des vins du Languedoc-Roussillon avec des Américains, puis se balada avec des Anglais et des Japonais dans les vignobles d’Occitanie et du Bordelais. Elle travaillait presque sans interruption d’avril à octobre. Son planning changeait fréquemment en fonction des demandes. Elle avait renoncé à s’occuper du Napoli et Dany prit la main sur le restaurant, secondé par Marthe. Dany recruta un serveur et obtint la régularisation d’Omar. Tout le monde se disait que Lucy avait de la chance d’avoir un ami aussi dévoué, capable de s’occuper du restaurant, de la maison et de Léna. (131) Lucy ne faisait rien. Et Dany était confiant dans sa stratégie des petits pas. En attendant, il fréquentait Margot qui travaillait chez le marchand de chaussures de la place mais ça ne dura pas longtemps. Il n’était guère disponible et il semblait gêné qu’on les voie ensemble. Cette attitude se répéta avec ses autres copines et Dany acquit la réputation d’un type pas marrant et pas franc du collier. Et puis (132) on se demandait pourquoi il s’occupait de cet enfant dont la mère avait quasiment disparu. Dany se fichait de ce qu’on pouvait raconter sur lui Et il dut faire face à 3 problèmes autrement plus importants, avant de devoir en affronter un 4e, insurmontable. Le 1er problème apparut au volant d’une Lancia Delta et s’appelait Bertrand, un collègue de l’agence qu’elle ne voyait pas souvent. Il avait pris une semaine de vacances pour visiter la région. Il resta 2 jours et repartit. Lucy revint 1 semaine plus tard pour récupérer un groupe de Belges à Toulouse. Et elle repartit laissant Dany dépité. Un soir, il osa lui demander comment allait Bertrand : « J’en sais rien et je m’en fous », répondit Lucy. Dany reprit espoir. (133) Le 2e problème mit du temps. Lucy généralement, rentrait le dimanche et repartait le lundi ou le mardi. A chaque passage, elle rapportait des bouteilles de vins offertes par les viticulteurs. Lucy tenait bien l’alcool. Mais elle se fit prendre par les gendarmes sur la ligne droite de Madiran au volant du van touristique qu’elle conduisait avec plus de 2g. elle perdit 8 points d’un coup pour l’alcool, l’excès de vitesse et l’absence de ceinture. A partir de cet incident, Lucy s’astreignit à une diète drastique. (134) L’ennui, c’est qu’elle se rattrapait le soir, dans sa chambre d’hôtel. Le 3e problème de Dany, c’était lui-même. Il était conscient de son apparence juvénile. Il avait pourtant presque 21 ans. Il rêvait de paraître plus vieux et commençait à désespérer de jamais arriver à séduire Lucy. Un soir, après la fermeture du restaurant, il hésita à suivre Jacky en boîte de nuit. Celui-ci lui dit qu’il était habillé comme un adolescent. (135) Il devait changer de tenue, aller chez le coiffeur. Il suivit son conseil et changea d’apparence. Lucy le regarda longuement quand elle revint. * Et puis, Lucy se mit à disparaître. Des périodes où on ne la voyait plus pendant 2-3 semaines, une fois un mois entier. Elle ne téléphonait même pas. A son retour, elle feignait de s’intéresser aux progrès de sa fille, mais Dany voyait bien que ça la barbait. Elle ne s’en occupait pas davantage, pressée de repartir. * Le 1er anniversaire de Léna approchait, on pensait que Lucy allait faire un effort, revenir avec un jouet (136) mais elle devait avoir la tête ailleurs et rata le gâteau préparé par Jacky. Léna ne paraissait pas autrement traumatisée par l’absence de sa mère. * Un jeudi en fin d’après-midi, alors qu’il s’apprêtait à partir au Napoli, Dany reçut un appel téléphonique. Un homme voulait parler à Lucy. Il raccrocha sans donner son nom. En sortant de la maison, Dany aperçut Lucy dans sa Clio. Il lui parla du coup de fil. Elle ne voulut pas en parler avec Dany. (137) Il devait aller chercher Léna et la déposer chez Emily. Lucy avait rencontré Denis quand elle faisait visiter le petit château dont il était maître de chai. Elle aurait dû se méfier de cet homme capable de sourire avec les yeux et d’embobiner les clients sur les qualités de son vin. Mais quand elle avait ouvert les yeux, c’était trop tard. Pendant des mois ce fut simple entre ces deux solitaires qui se retrouvaient ici ou là. (138) Bien sûr, il était marié et il ne s’entendait plus avec sa femme mais elle s’en fichait et puis il jurait qu’il allait tout laisser tomber. Lucy n’était pas prête pour ce charivari. Lucy entra dans la maison. Le téléphone sonna. Denis lui annonçait qu’il venait de quitter sa femme pour vivre avec Lucy, ouvrir un bar à vin. Lucy tanguait au bord du précipice. (139) Pour Lucy et Denis, une course éperdue commença ce soir-là, la recherche d’un fonds de commerce abordable : ils arpentèrent la Côte basque. Lucy n’avait pas grand-chose à mettre dans la balance, Denis avait démissionné, sans droits au chômage et avec le divorce, il avait à peine de quoi vivre. Il lui parlait sans arrêt de sa famille en perdition, de sa femme et de ses deux ados. Elle aurait préféré parler d’autre chose. Finalement, Denis trouva un local bien placé à la Grande-Motte. Ils entamèrent les démarches. Mais les banques leur refusèrent les crédits. Lucy continua de balader ses groupes dans les vignobles ; elle n’avait pas l’intention de s’enfermer entre 4 murs. (140) Un soir où il la pressait de signer les documents de l’emprunt elle lui avoua qu’elle n’avait pas envie de se lancer dans cette affaire. Le Napoli lui suffisait et elle refusait d’abandonner sa vie sur les routes. Denis s’entêta, elle n’apprécia pas qu’il ne l’écoute pas, il ne supportait pas qu’elle change d’avis, il s’emporta, évoqua la panade dans laquelle il se trouvait, son fils aîné qui ne voulait plus lui parler. Le ton monta. Lucy voulut partir. Denis l’attrapa par l’avant-bras. Elle cria. Il s’énerva, l’insulta. « Je te préviens, ça va mal se passer ! » C’est à cet instant que Lucy prit peur. Elle se saisit d’une corbeille de fruits en poterie (141) et l’écrasa sur le crâne de Denis : « C’est fini ! tu entends ? » * Les semaines qui suivirent furent difficiles. Denis s’incrusta sans qu’on sache s’il était désespéré d’avoir perdu Lucy ou la gérante de son bar à vin. Il apparut le lendemain devant la maison sur la colline mais Lucy avait prévenu Dany. Il devait dire qu’il ne savait pas où elle était. Et il ne devait pas se laisser embobiner par Denis. Elle les observa derrière le rideau. Dany fut à deux doigts de prendre pitié de Denis (142) et de lui ouvrir mais il joua son rôle de cerbère jusqu’au bout. Denis resta 4 jours et 4 nuits garés devant le portail. Elle ne céda pas, se réfugia dans sa chambre avec Nirvana et son chocolat. Denis finit par partir. (143) Après cette agitation, Lucy éprouva le besoin de souffler. Elle demanda un congé à son patron pour s’occuper de sa fille. Un jour, elle voulut aller chercher Léna à la maternelle mais le responsable refusa de la lui donner. Et quand elle eut l’autorisation, c’est Léna qui refusa de partir avec elle. L’enfant se mit à hurler quand elle voulut la prendre dans ses bras. Il fallut prévenir Dany qui arriva précipitamment. Ils partirent tous les 3. *

Naissance de Carole et réapparition d’Hector. Ce dimanche après-midi-là, (144) Dany proposa d’aller au Lazaret. La mer était calme. Léna commença à faire des châteaux de sable. Dany recommanda à Lucy d’être patiente. * Au moment où ils rentraient de la plage avec Léna, le téléphone se mit à sonner. C’était Martha. Ils n’avaient pas besoin de lui au restaurant. Il décommanda la baby-sitter. Il s’occupa de Léna. Quand il redescendit, Lucy était assise dans le fauteuil, le casque sur les oreilles, à écouter le nouveau Nirvana. (145) Il n’aimait pas ce genre de musique. Mais elle lui mit les écouteurs sur les oreilles. Alors Dany prit Lucy dans ses bras, l’attira vers lui, l’embrassa sur la bouche. Ils se dévêtirent et elle l’entraîna vers le canapé…* Elle rapporta du vin de la cuisine avec deux verres : « Ça fait longtemps que tu attendais ce moment ? – C’est vrai, je vais pas dire le contraire. (146)Va pas te faire des idées. C’était juste comme ça. […] Tu parles pas, je sais pas ce que t’as dans le crâne. – Tu dois te dire que je suis une mauvaise mère. – que tu sois une bonne ou une mauvaise mère, en vérité, je m’en fous, ça ne me regarde pas, c’est ton problème, pas le mien, pour moi, l’important c’est la petite, la seule chose qui m’intéresse, c’est qu’elle soit heureuse ». Lucy dit qu’elle faisait des efforts mais que ça ne venait pas. Elle devait repartir le lendemain pour récupérer un groupe de touristes à Marseille pour un tout d’une semaine. Ils montèrent à l’étage et firent de nouveau l’amour. Quand Dany se réveilla, le lit était vide. Lucy avait quitté la maison. Dany s’occupa de Léna, rangea la maison. En faisant le lit de Lucy, (147) il trouva une photo qui avait échappé à l’autodafé, on y voyait Lucy et Hector, serrés l’un contre l’autre sur une plage. Il remit la photo à sa place. * C’est ainsi que commença la relation ambiguë entre Lucy et Dany. Elle n’avait pas envie d’une histoire qui s’installe. Elle ne voulait pas faire de projets. Dany, lui, voulait Lucy et il s’accommoda de cette situation à défaut de mieux. Il décida d’être patient. La fois suivante où elle repartit, Dany ne trouva pas la photo dans la chambre de Lucy. Il vécut avec le fantôme d’Hector immiscé entre eux. En général, Lucy rentrait le dimanche soir et repartait le mardi de bonne heure. Ils se retrouvaient comme deux amoureux. Elle lui racontait sa vie sur la route. (148) Parfois, Lucy ne revenait pas et Dany attendait, vaguement inquiet. Une fois, elle resta absente 3 semaines sans prévenir puis réapparut sans donner de détails. Dany ne posa pas de questions. Il s’occupait de Léna et préparait l’épreuve du conservatoire. Il se fit recaler, il était le seul postulant à ne pas connaître le solfège et à chanter de mémoire. * Un matin, Dany fut réveillé par une odeur de tabac. Lucy était là, dans le fauteuil du salon. Elle avait vidé une bouteille de bordeaux. Lucy était enceinte. (149) Dany était content de s’occuper d’un autre enfant. Pour Lucy, ça ne changerait pas grand-chose. Lucy dormit une journée entière puis elle reprit ses tournées. Un mois plus tard, Dany se résolut à l’interroger. Elle n’avait pas eu le temps d’y réfléchir. Dany lui conseilla d’arrêter de fumer et de boire. * Finalement, Lucy s’avéra incapable de prendre une décision. Elle fut obligée d’accepter l’idée d’avoir un autre enfant. Elle s’accrocha plusieurs fois avec Dany et avec Marthe qui lui faisaient la guerre pour qu’elle arrête de fumer. Elle s’énervait contre eux. * Ce vendredi 8 avril, Lucy commençait sa journée dans un hôtel de Châteauneuf-du-Pape où elle accompagnait (150) un groupe de touristes canadiens. Elle était en train de prendre son petit-déjeuner quand la radio annonça la mort de Kurt Cobain. Lucy se leva, la tête lui tournait. Elle retrouva ses Canadiens à qui elle communiqua la programme. Lors de la visite du château du Clos-Venard, elle eut à nouveau des crampes à l’estomac. Elle s’assit près du comptoir (151) quand la femme du maître de chai lui fit remarquer qu’elle avait du sang sur sa robe. * Carole naquit ce soir-là et il fallut pratiquer une césarienne, et avec ses 2kg, elle fut placée en couveuse en soins intensifs. Lucy refusa qu’on prévienne qui que ce soit. Le lendemain, on l’emmena dans la salle des prématurés. Elle n’éprouva aucune compassion pour ce bébé fragile. Elle téléphona à Dany pour le prévenir qu’elle était à l’hôpital d’Avignon. Dany mit 2h pour arriver. Elle refusa son aide. Quand le médecin vint, Lucy se fâcha avec lui car il niait le rapport avec le suicide de Kurt Cobain. (152) Elle était persuadée d’avoir perdu un frère. Elle voulut partir immédiatement. « De toute façon, on peut rien faire pour la petite ». * Ils revinrent à Sète le soir même. Durant le voyage, Lucy ne cessa de blâmer ce toubib qui n’y connaissait rien. Ce fut son leitmotiv pendant des mois, elle avait accouché prématurément à la suite de l’annonce du suicide de son idole. La petite devait rester 3 semaines en couveuse, avec des complications, elle fut mise en assistance respiratoire pendant 5 jours. Dany faisait l’aller-retour pour la voir 10 mn, il ne fut autorisé à la prendre dans ses bras qu’à la veille de sa sortie. Il revint à 3 reprises avec Marthe, ils écoutèrent les directives des soignants et préparèrent l’arrivée de Carole chez elle. Lucy était occupée par ses tournées. Dany prit à l’hôpital une photo de la mère avec sa fille, c’est la seule photo connue d’elles ensemble. (153) Lorsque Carole passa la barre des 3kg, ce fut une victoire. Quand Lucy était en tournée, Dany transportait le berceau de Carole dans sa chambre, il regardait dormir sa fille, il lui chantait des chansons douces qui la calmaient. A son retour, Lucy essayait d’aider comme elle pouvait et restait avec la petite lorsque Dany partait au Napoli mais elle ne la prenait pas dans ses bras, elle n’osait toujours pas. Carole restait fragile, elle collectionna toutes les maladies de son âge. La faire manger était une épreuve. Elle grandissait lentement, avec une constitution délicate. Le pire, c’était ses colères, de l’avis unanime c’était une enfant pénible. Les 3 premières années, Lucy n’assista pas aux anniversaires de Carole mais elle consentit à faire des efforts. Pendant ces années, ni Lucy ni Dany ne voulurent rompre l’harmonie de façade de leur famille, ils trouvaient chacun (154) leur intérêt dans le maintien de cet équilibre précaire, même si Lucy était souvent absente et lointaine. * Pour les 6 ans de Léna, Lucy parvint à l’emmener faire un tour en bateau. Ce jour-là, elle descendit vers le port avec sa fille comme deux copines en balade, elle acheta deux billets pour la grande promenade des ports de pêche avec sortie en mer et vue sur le mont Saint-Clair, sur le cimetière marin, sur la côte. Lucy tenait Léna blottie contre elle. Les années suivantes, elle demanda comme cadeau une autre promenade en bateau mais Lucy n’éprouva pas le besoin de récidiver. Et c’est Dany qui s’y colla. Ce devint un rituel, une fois par an il emmenait les filles faire un tour en mer. Léna apprit à sa sœur tout ce qu’elle savait du vocabulaire marin. Ce sujet ne passionnait pas Carole. * Un dimanche soir, Lucy ressentit un frisson interminable, un séisme qui l’obligea à s’appuyer contre un mur. Rue de la République, elle croisa un fantôme. Elle venait de raccompagner un groupe de touristes écossais à la gare de Montpellier et elle s’apprêtait à reprendre sa voiture pour rentrer à Sète quand elle l’aperçut (155) assis sur l’aile d’une voiture. Elle se dit d’abord que ce ne pouvait pas être lui mais quelqu’un qui lui ressemblait. Il n’avait pas la même dégaine qu’Hector. Mais quand elle s’immobilisa devant lui, il la salua. Elle lui demanda pourquoi il était revenu. « Ç’a été plus long que prévu… j’ai cru que je pourrais me passer de toi et t’oublier, mais c’est tout simplement pas possible. » Elle sut immédiatement que pour elle non plus rien n’avait changé. Lucy lui parla de Léna qui avait 12 ans (sa fille) et de Carole, 9 ans (la fille de Dany). C’est Dany qui s’occupait d’elles. (156) « Je sais pas comment j’aurais fait sans lui ». Ils s’installèrent dans un square. Lucy lui dit qu’elle avait failli ne pas le reconnaître. Il avait eu des années difficiles. Un vieux pote de lycée lui avait donné un coup de main. Il avait changé de nom et il avait maintenant un restaurant à Toronto. Il avait remboursé ses dettes. Il ne savait plus s’il était recherché mais il restait sur ses gardes. Il proposa à Lucy de repartir avec lui. Les filles pourraient les rejoindre plus tard. « On va vivre ensemble, rattraper le temps perdu, on prend l’avion demain à Barcelone ». *  Dany rentrait du Napoli, il était fatigué, il avait embauché une 3e serveuse et voulait s’agrandir en récupérant le (157) pressing attenant fermé depuis un an mais le propriétaire demandait un loyer excessif. Dany l’invitait à dîner une fois par semaine pour l’amadouer mais monsieur Armand était une tête de mule. Depuis quelques mois, Léna gardait un œil sur sa sœur. Carole avait fait fuir toutes les baby-sitters de la ville à force d’être odieuse avec elles. Un soir, Léna avait proposé de s’occuper de sa sœur et celle-ci l’écoutait. Quand Dany arriva près de la maison, il aperçut la voiture de Lucy garée de travers. Elle annonça tout de suite qu’elle allait partir avec Hector. (158) « C’est pas ta faute, Dany… Je vais avoir 39 ans, je peux pas passer à côté ». Elle évacua la question de ses filles : « Elles ne se rendront même pas compte que je suis là… Elles sont grandes, elles se consoleront, toi aussi. – Non, je ne me consolerai pas… Alors ces 12 années ensemble, c’était rien du tout, moi qui croyais que t’étais heureuse de cette vie. – Nous deux, c’était très bien et ça a tenu plus longtemps que j’aurais cru, mais ça pouvait pas durer éternellement… Il m’a dit qu’il allait faire les papiers pour Le Napoli et la maison, comme ça y aura pas de problèmes. – Je demande rien. – C’est pour les filles. Je vais te laisser l’adresse où on peut me joindre, en poste restante, à Toronto ». Lucy voulait dire quelque chose pour consoler Dany mais aucun mot ne venait. Elle remonta dans sa voiture et s’éloigna. *

Sur les traces de Nino. Le départ de Lucy ne suscita aucune vague. Dany annonça la nouvelle aux filles le lendemain au petit-déjeuner mais elles n’eurent aucune réaction. (159) Léna demanda à Dany s’il était triste. Il avoua qu’il s’y attendait mais ne croyait pas que ce serait si brusque. * La vie continua sans Lucy, elle oublia de se manifester pour les fêtes et les anniversaires. On s’était résigné à son absence. Mais le soir, Dany se demandait encore ce qu’il aurait pu faire pour éviter ce naufrage. « Peut-être, se disait-il, parce que c’était une histoire à sens unique. » Il se consolait en se répétant qu’ils avaient vécu 12 ans ensemble et que c’était beaucoup. Il fermait les yeux en se remémorant les bons moments. (160) Il avait su dès le 1er jour qu’il n’était pas l’élu de son cœur. Un 2e choix. * En septembre, Dany échoua de nouveau à l’épreuve d’admission du concours de chant du conservatoire. La professeure lui dit qu’il avait une belle voix de baryton mais qu’il était impossible de travailler avec un chanteur qui ignorait le solfège. Elle lui suggéra de rejoindre une chorale. Il tenta sa chance auprès d’une chorale mais on lui dit de prendre des cours de mélodie et d’harmonie. (161) Le soir-même, il entreprit de se mettre au solfège. Mais il fut vite découragé. * Lettre de Dany à Lucy : les filles ne voulaient pas répondre à leur mère (162). Elle ne devait pas leur en vouloir. *Dany mettait un point d’honneur à aller chercher Léna au collège Jean-Moulin avant de récupérer Carole à son école. C’était l’occasion de passer un moment avec elles. Ce jour-là, la directrice de l’école présenta ses condoléances à Dany pour la mort de son épouse. Léna avait écrit sur sa fiche : « mère décédée, père inconnu ». Dany lui parla : Lucy était à l’étranger, d’ailleurs elle ne voulait pas répondre à ses lettres. (163) Léna parla de la mort de leur mère à Carole qui se mit à crier. Dany était gêné. Carole était inconsolable. *  Ils sont assis dans le salon. Dany raconte l’histoire de la famille en passant sur certains épisodes : son embauche au Napoli, le soutien d’Hector. (164) Léna ne savait pas grand-chose de lui. Dany expliqua que Lucy l’avait rejoint. Dany promit de s’occuper d’elles. Mais Léna restait sur son idée qu’ils étaient morts. * Quelques jours avant Noël, Dany trouva dans la boîte aux lettres une enveloppe adressée à Léna et Carole, sans nom ni adresse. (165) Il la donna à Léna mais elle déchira la lettre sans la lire. Les autres courriers qui arrivèrent du Canada subirent le même sort. Lucy s’étonnait que ses filles ne lui répondent pas, elle espérait que tout allait bien. Finalement, elle arrêta de leur écrire. * 4 ans plus tard, Carole obtint les félicitations, à la fin de la 4e. Dany crut à une plaisanterie, ce qui mit Carole en fureur. C’était d’autant plus surprenant qu’au 2e trimestre, elle avait été renvoyée pour avoir giflé une camarade qui se moquait de son allure de garçon manqué. Dany était convoqué régulièrement par la prof de français en raison de son tempérament querelleur (166) et parce qu’elle avait déclaré s’ennuyer monstrueusement en cours. Elle était toujours dans les derniers et refusait toutes les aides, notamment celle de Léna qui était une élève appliquée. Dany essaya de faire plaisir à Carole pour l’encourager. Carole voulut aller à la fête foraine. Il refusa d’abord, puis accepta. 17 années avaient passé. Il s’assit à la terrasse d’une brasserie pendant que ses filles s’amusaient. (167) Tout cela ravivait ses souvenirs. Soudain, il aperçut Léna en face de lui. Elle le dévisageait d’un air inquiet. C’est ce soir-là, dans cette brasserie, que Dany raconta sa jeunesse à Léna. Une petite partie. (168) Carole les rejoignit, elle voulait faire une autre attraction mais Léna, du haut de ses 16 ans voulait écouter Dany et comprendre cet abandon. * Les années passèrent. Dany fêta son 53e anniversaire. Léna avait donc 33 ans. Le moment n’est pas encore venu d’aborder la longue période chaotique de la vie de Carole, qui bouleversa la vie de Dany et de Léna. * C’était un de ces soirs de novembre venteux et pluvieux. Marthe et Dany attendaient les clients. A 20h, Dany sonna la fin du service. Il se réjouissait de rejoindre Léna à la maison. Il la prévint de son retour anticipé. (169)

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:58

Ils s’installèrent ensemble. Soudain, Dany se figea, la télé diffusait un reportage sur un accident de rotor à la foire de Caen. Il reconnut l’homme qui était interviewé : c’était son copain Nino. Dany voulait y aller. Peut-être pourrait-il retrouver la trace de sa mère ? (170) Léna ne pouvait s’absenter de son travail au casino. * Dany prit la route le lendemain matin. En chemin, il commença à avoir des doutes sur la pertinence de son voyage. Il dormit mal et se réveilla tard. (171) Il arriva à Caen à 14h. Au Palais des expositions, personne ne semblait connaître Nino. Il attendit le retour du propriétaire du manège immobilisé et il lui expliqua ce qu’il cherchait. Mais l’homme ne put lui être d’aucune aide mais il passa un coup de fil à un cousin qui était au syndicat et connaissait du monde. Il connaissait un Nino qui était en train de monter avec lui pour la fête d’automne de Lens. Dany hésita à continuer. (172) Le lendemain, néanmoins, il prit l’autoroute pour Lens. Le Nino qu’il trouva n’avait pas le pied bot. Par contre, il connaissait celui qui avait ce handicap. Il devait être à Vannes. Ils parlèrent ensemble généalogie. Nino passa un coup de fil. Et Dany se remit en route. Il s’arrêta le soir à Chartres et passa un coup de fil à Léna pour lui raconter son voyage. (173) Il arriva à Vannes le lendemain en début d’après-midi. Nino montait son palais des glaces. Ils se réjouirent de leurs retrouvailles. Dany lui donna un coup de main. (174) Nino entraîna son ami retrouvé dans sa caravane. Il avait récupéré le Palais des glaces à la mort de son père, 2 ans après la disparition de Dany, et l’année suivante, il s’était marié avec une Bretonne rencontrée à un concert des Lover Men. Michèle tenait la confiserie. Ils avaient 3 enfants, dont 2 étaient sur la foire. Nino et sa femme venaient d’acheter une maison à Bénodet pour leurs vieux jours. Nino en vint à la question principale : pourquoi Dany était-il parti ? Mais c’est eux qui l’avaient abandonné. Quand il était revenu à Lodève, la foire avait disparu. Nino parla du message et de l’argent laissés par sa mère à la serveuse du café pour qu’il les retrouve à Alès. L’année suivante, quand ils étaient revenus à Lodève, la serveuse avait affirmé qu’elle avait fait la commission. Dany comprit que la serveuse avait menti et gardé l’argent. Dany voulait savoir où était sa mère. Nino ne le savait pas. Il allait appeler son cousin Maurice, le fils de Franck (175) qui avait un vaisseau volant. Mais Maurice ne savait pas ce qu’était devenue Inès, ni Marco. 35 années étaient passées. Il allait se renseigner. Nino activa ses réseaux mais il n’obtint aucune réponse. En attendant, il lui proposa de loger chez lui. (176) Les forains proposèrent de l’aider mais ça ne servit à rien. Le lendemain, sur le coup de 17h, Dany vit apparaître Nino qui lui tendit son téléphone. Au bout du fil, il y avait Viviane, la tante de sa mère. Depuis sa retraite, elle vivait chez son fils qui tournait en Bourgogne. Viviane lui annonça que Inès était entrée dans les ordres. (177) Elle était dans le Jura, à Poligny, là où ils avaient fait un pèlerinage pour avoir un enfant. A la fin de l’appel, Dany resta sans réaction. Il fallut une minute à Nino pour trouver l’information sur son portable : elles étaient 17 au couvent des Clarisses… D’une certaine façon, Dany était soulagé. La nouvelle impressionna tout le monde. On vint féliciter Dany comme si la condition de sa mère l’auréolait de sa pureté. Il faillit répondre qu’il était devenu un mécréant mais préféra se taire. Dans la soirée, plusieurs femmes vinrent demander à Dany de mettre un cierge au monastère. (178) Alice lui dit qu’elle ferait le pèlerinage avec son mari en juillet. Dany partit le lendemain à 7h, en invitant Nino à Sète. Dany arriva à Poligny fourbu, trouva un hôtel et fit un tour de la ville. De retour à l’hôtel, il téléphona à Léna pour l’avertir. Mais Léna ne répondit pas. *

Retrouvailles Dany-Inès. Le lendemain, à 9h, Dany prit la direction du couvent. (179) Il poussa la porte entrouverte, avança jusqu’à une chapelle. Il s’acquitta de sa mission en achetant des cierges. Dany ne s’était jamais résolu à la disparition de sa mère, convaincu qu’ils allaient se croiser par hasard. Cette conviction s’était peu à peu émoussée avec le temps. Il gardait Inès dans un coin de sa tête, c’était son secret, il n’en parlait à personne. Aujourd’hui, il allait la revoir, tirant un trait sur 35 années. A 10h, il entra dans un bâtiment mitoyen et ouvrit une porte. Derrière un comptoir, une sœur d’une trentaine d’années l’accueillit. « Je voudrais parler à une sœur, elle s’appelle Inès, c’est ma mère ». (180)  Il n’y avait personne à ce nom-là. Mais la sœur promit de se renseigner. Les sœurs ne gardaient généralement pas leur prénom civil. Dany attendit. Une sœur d’un certain âge entra et fixa Dany avec un sourire. Elle prit Dany par les deux mains. « Tu n’as pas changé. – Toi non plus… Enfin un peu quand même. La sœur de l’entrée ignorait ton prénom, j’ai eu peur que tu ne sois plus là. – Très peu ici connaissent mon ancien prénom, aujourd’hui, je suis sœur Marie-Anne, une ancienne désormais, cela fait 24 ans que j’ai trouvé ma voie. J’ai prié chaque jour pour que nous soit accordé le bonheur de nous revoir. Viens, on a tellement de choses à se raconter ». Elle le précéda dans une pièce carrée et ils s’installèrent autour d’une table. (181) « J’avais la certitude qu’un jour tu apparaîtrais, j’attends depuis 35 ans et j’ai été exaucée ». Dany ne savait pas comment il devait l’appeler : Inès ou sœur Marie-Anne. « Maman, bien sûr. » Dany expliqua alors qu’il n’était pas parti. Quand il était revenu de Lodève, ils n’étaient plus là et la serveuse« Longtemps, je t’en ai voulu de nous avoir quittés sans même un adieu et puis un jour dans la chapelle, sainte Colette m’a éclairée, j’ai compris que cette femme avait menti, qu’elle ne t’avait pas transmis le message et avait gardé l’argent, mais c’était trop tard, alors j’ai remercié sainte Colette ». Dany se promit d’aller dire à cette fille ce qu’il en pensait. Inès lui dit de n’en rien faire. Il fallait pardonner.  Il lui demanda pourquoi elle était devenue bonne sœur. Elle expliqua qu’elle avait eu ce projet avant même de se marier avec Manuel. Elle lui parla de son père, des Lover Men, (182) de ses regrets, de son changement de caractère. Après la disparition de Dany, l’idée était revenue à l’occasion d’un pèlerinage à Lourdes. Elle avait fait plusieurs périodes d’essai puis elle avait fini par prononcé ses vœux. Pas un seul jour, elle n’avait regretté ce choix. (183) Dany, à son tour, lui raconta sa vie à Sète, à la pizzeria. « Figure-toi que 4-5 ans après ton départ, on a fait la foire de Sète, 2 années de suite, mais comme elle ne marchait pas bien, Marco a préféré en faire une autre. On aurait ou se rencontrer ». Dany se souvenait qu’il avait refusé d’aller à la foire avec. Le cuisinier et le pizzaïolo. Il parla de Lucy, de Léna et de Carole. Il avait une amie infirmière, qui elle-même avait deux enfants. il chantait dans une chorale. Elle voulut savoir s’il allait à l’église. Il lui avoua que non, à part pour chanter. (184) Inès lui dit qu’elle aimerait bien connaître ses filles. Il expliqua que Carole avait de gros problèmes. Soudain, le sourire d’Inès disparut. En entrant au couvent, elle avait vendu tout ce qu’elle possédait à Marco qui lui avait payé le prix demandé. Mais en venant au couvent, elle avait tout donné aux clarisses. « C’est pour te dire que tu n’hériteras rien de moi. J’espère que tu ne m’en veux pas ». (185) Dany la rassura. Ce n’est pas pour ça qu’il s’était mis à sa recherche. Inès était soulagée. Mais elle devait se rendre à la messe de 11h30. Elle lui dit de revenir. Ils restèrent un moment les yeux dans les yeux. Mais elle avait encore un aveu à lui faire. Manuel n’était pas son père. Avant de venir prier sainte Colette, elle était sortie avec Viviane pour assister à la représentation d’un petit cirque familial. Après le spectacle, il y avait eu une fête d’anniversaire, elle avait bu. Deux trapézistes suédois (186) avaient voulu lui faire visiter la ménagerie. L’un des deux était très beau et blond. Il l’avait entraînée dans sa caravane. « Tu veux dire que c’est lui mon père ? – Tu lui ressembles beaucoup. Il s’appelait Sven. C’était un funambule extraordinaire. » Elle ne l’avait jamais revu. Ni Viviane ni Manuel n’en avaient jamais rien su. Bientôt, Dany se retrouva dehors Il se perdit dans Poligny. Il avait oublié le nom de son hôtel. (187) Le lendemain, dans la soirée, Dany retrouva Léna. Elle lui reprocha de ne pas avoir donné de nouvelles pendant 9 jours. « J’ai retrouvé personne ». (188)

Carole, la fille qui chantait comme un garçon.

Carole et la musique. Tous ceux qui ont connu Carole sont unanimes : c’était une fillette pénible, capricieuse, colérique, désagréable. Elle avait fait fuir toutes les baby-sitters. A la maternelle Michelet, elle n’avait pas de camarade et son institutrice avait renoncé à s’occuper d’elle. Lorsqu’après plusieurs incidents, elle se décida à en parler à Dany, celui-ci ne fut pas surpris. Il l’avait amenée chez une psy mais ça n’avait rien donné. Dany mettait ça sur le compte de l’accouchement prématuré. (191) Lorsque Carole donna un coup sur le nez de Malika qui voulait emprunter son doudou, elle fut menacée d’exclusion. Lucy se montra fataliste et impuissante. Dany la grondait mais il n’avait aucun autorité sur elle. Un matin, Carole refusa d’aller à l’école. Léna essaya de la raisonner. En vain. Il céda, décida de la garder avec lui et l’emmena avec lui à Montpellier où il avait des courses à faire. Carole comprit comment elle pouvait éviter l’école et elle recommença sa comédie. Dany battit en retraite. L’entrée au cours préparatoire s’annonçait conflictuelle, Dany répéta tout l’été que la récréation était finie. Il la déposa devant Arago et Carole commença sa scolarité. (192) Elle s’installa au fond de la classe en attendant que le temps passe, faisait le strict minimum. Pendant la récréation, elle ne parlait et ne jouait avec personne. Au cours élémentaire, elle grandit beaucoup. Mais tout le monde était surpris par sa voix grave et rauque, éraillée, elle chantait comme si elle avait passé sa vie dans une cave enfumée. * Pendant des années, Carole attendit que sa mère s’intéresse à ce qu’elle faisait à l’école, comme les autres mères mais Lucy ne demandait rien et se montrait impatiente quand elle lui posait des questions. Lucy était souvent absente et ne se préoccupait pas beaucoup de sa fille. Léna essayait de raisonner sa sœur. Mais Carole n’y arrivait pas. Elle voulait que sa mère s’intéresse à elle. (193) Un jour, elle lui demanda ce qu’elle écoutait. Lucy n’entendit pas la question. Mais elle posa ses écouteurs sur les oreilles de Carole. Carole n’avait jamais rien entendu de pareil. Quand Lucy voulut récupérer son bien, Carole bloqua sa main et continua d’écouter Chrissie Hynde, (194) une femme qui chantait le rock mieux qu’un homme, d’après Lucy. Ce soir-là, Lucy fit un cadeau inestimable à sa fille, un vieux walkman à cassette et sa collection de 145 cassettes. Carole piocha au hasard. Ce fut une révélation. Mais elle ne comprenait pas les paroles. En entrant au ce2, elle décida de se mettre à l’anglais. * Quand, 6 mois plus tard, Lucy s’envola avec Hector, Carole refusa de croire qu’elle venait d’être délaissée comme un objet inutile, elle feignit l’indifférence comme Léna. Mais contrairement à sa sœur, Carole était persuadée qu’elle allait revenir. C’est à cette époque qu’elle commença à éprouver une sensation étrange : « cette absence qui était une (195) présence et ce vide qui pesait étrangement ». Elle patienta des mois, harcelant sa sœur de plaintes. Léna n’avait pas de réponse à lui apporter. Léna faisait ce qu’elle pouvait pour remplacer sa mère. Une semaine avant la rentrée scolaire, elles trouvèrent une explication logique à cette défection. Leur mère était morte ! Elles n’accordèrent aucun crédit aux dénégations de Dany. * Carole n’appréciait pas l’opéra que s’efforçait à chanter son père. (196) Quand Dany fut recalé à l’audition d’entrée de la classe de chant du conservatoire et qu’on lui conseilla d’apprendre le solfège, Carole lui dit que ce ne devait pas être plus difficile que d’apprendre à lire. Elle voulait bien apprendre le solfège avec lui. * La prof de musique ne trouvant rien d’étonnant de donner des cours au père et à la fille en même temps, d’autant que celle-ci comprenait plus vite que lui. (197) C’est ainsi que Dany entra dans le monde obscur du solfège, en se faisant rappeler à l’ordre par sa fille. * Dany n’avait pas le moral à cause de tous ces problèmes avec Le Napoli, avec Lucy et avec ses filles. Il se souvenait de ses années d’adolescence et des reproches qu’il faisait à ses parents. C’était à son tour de subir des reproches. Les leçons de solfège augmentaient son trouble au lieu de le calmer. Il ne pouvait s’empêcher de constater les progrès accomplis à chaque séance qui mettaient encore plus en évidence ses propres difficultés. (198) La seule chose qui le retenait justement de tout plaquer, c’était Carole. Alors il continuait le calvaire des cours de solfège. Les blocages, ça avait été l’histoire de sa vie : apprendre à lire avait été un chemin de croix. A chaque fois qu’il changeait d’école, on mettait les forains au fond, les profs ne faisaient aucun effort pour les aider. La seule fois où Inès avait rencontré une maîtresse, elle avait été catastrophée par ses commentaires qui le décrivaient comme un animal analphabète et feignant, et elle s’était excusée. Elle avait trop de travail pour s’en occuper. Dany repensait à cette anecdote, le solfège, les forains n’en avaient pas besoin pour jouer de la guitare. (199) Et de nouveau, il décida d’attendre. *

Carole et Aline. 2 ans plus tard, Dany reçut la visite du père Armand. Le propriétaire du pressing désespérait de relouer son local. Il venait de se résoudre à baisser le loyer et posa comme condition de dîner gratuitement une fois par semaine à la pizzeria. Dany accepta. Il fallut se mettre d’accord pour les travaux à réaliser. Marthe et Jacky ne voyaient pas l’intérêt de disposer d’une salle plus grande qui resterait vide la plupart du temps et qui allait leur coûter cher. Dany proposa de faire un karaoké Dany avait eu le temps de mûrir son projet. Une entreprise marseillaise installa le matériel professionnel. Le karaoké tournera les mardis et les dimanches, les soirs où il y (200) a le moins de monde. Le mercredi, il y aura une soirée opéra. Marthe pensa que ça ne marcherait pas. * Dany fit passer le message à la chorale et invita les choristes à la soirée d’ouverture.  Ils se bousculèrent pour chanter. Dany des régala. Enfin, il chantait comme il en avait rêvé, en se moquant du solfège. Au bout de 2h, plusieurs participantes réclamèrent de la variété. Dany fut obligé d’interrompre la soirée à 2h du matin. En un mois, le karaoké s’avéra une bonne affaire.  Les clients venaient dîner et passaient ensuite au Pressing (nom du karaoké), le mardi c’était l’Opéra, le mercredi et le (201) samedi Variété française, le jeudi Latinos, le vendredi Medley et le dimanche Nostalgie. Mais c’était Dany le patron et il faisait ce qu’il voulait, après la fin du service, il choisissait son CD d’opéra et en profitait. La seule chose qui le dérangeait, c’était l’absence de Léna et de Carole, comme si elles n’aimaient pas le karaoké. * Carole avait un problème plus urgent que la musique, elle pensait sans arrêt à Lucy. Apparemment, elle était la seule à ne pas l’avoir effacée de sa mémoire. Elle fouilla dans le tiroir où elle rangeait les photos. Elle n’en trouva pas beaucoup. (202) Elle restait avec sa mère sur le cœur, l’adorant un jour, la haïssant le lendemain. * C’est dans la cour de Jean-Moulin, à la récréation, que Carole fit la connaissance d’Aline, une grande de 3e. Celle-ci lui demanda pourquoi elle pleurait. « C’est ma mère, elle est morte ». Aline comprenait, son père avait disparu 5 ans plus tôt. (203) Au bout d’une semaine, sa mère avait découvert qu’il était parti avec une collègue de travail, cela durait depuis un an. « En vérité, ma mère n’est pas morte, elle est partie aussi. Au Canada probablement ». Aline qui faisait du handball, de l’endurance et de la natation, lui conseilla de se mettre au sport. * Aline avait débarqué dans la vie de Carole sans lui demander son avis. Elle traversait la cour pour lui faire la bise, elle lui confiait ses secrets. (204) Quand Aline apprit que Carole était bonne dernière et avait été renvoyée 3 jours pour avoir giflé une fille qui l’avait traité de garçon manqué, elle en fut offusquée et elle voulut la reprendre en main. Carole disait qu’elle n’aimait que la musique. Mais Aline voulait qu’elle se reprenne en main. * (205) A la maison, au début, personne ne remarqua que Carole rentrait désormais longtemps après la fin des cours. Quand Léna s’en inquiéta, Carole l’informa qu’elle bossait avec une copine pour rattraper son retard. Sa prof de français eut des doutes sur ses nouvelles productions. Après les cours, Carole et Aline partaient ensemble, discutaient de leurs familles. (206) A la maison, Carole devait supporter les chansons de variété qu’écoutait Aline. Le contrôle de maths approchait. Carole plafonnait à 3/20. (207) C’était un jeudi. Aline embrassa Carole. * Carole ne s’était jamais posé de questions sur ses préférences. Elle ne comprenait pas l’attirance des filles de sa classe pour les garçons décérébrés qui faisaient du skate. La seule chose qui l’intéressait, c’était la musique : Chrissie Hynde, Debbie Harry et Amy Winehouse. (208) Quand Aline l’approcha, Carole sut qu’elle avait trouvé une âme sœur. Aline était généreuse, patiente. Aussi quand Aline l’embrassa, Carole comprit que c’était une nouvelle étape qui commençait. Elle ne fut ni surprise ni choquée. Elles devaient garder le secret. *La présence d’Aline changea Carole profondément mais personne ne se douta de son influence, elle la poussait à travailler, à s’améliorer. (209) A la fin de l’année, le verdict tomba : 14,21 de moyenne. On accorda les félicitations à Carole. Quand Carole entra dans la cuisine ce soir-là, Dany et Léna crurent que Carole avait été renvoyée : « J’ai eu les félicitations ! » Dany eut du mal à la croire. Elle faillit parler d’Aline mais se retint. * Lettre de Lucy (210) à sa fille. * Cette lettre ne fut pas plus lue que les précédentes. * Pendant les vacances de Pâques, Aline et Carole se retrouvaient sur la plage du Lazaret, entourées de leurs camarades de classe. (211) Aline faisait beaucoup de sport et jouait pour gagner. Elle essaya de convaincre Carole de s’y mettre. * Aline quitta Jean-Moulin pour le lycée Paul-Valéry, elles n’avaient plus les mêmes horaires, elle passa en section scientifique et travailla encore plus. Carole la soupçonna de ne plus lui ouvrir. (212) Quand Carole lui en parla, Aline lui fit des reproches : « T’es pas le centre de l’univers ! Faut que tu comprennes que je peux avoir envie de rester tranquille ».  Il y avait une autre fille, une métisse, qui ne la quittait plus. Carole souffrait en silence mais n’osait pas en parler à Léna et à Dany. Elle se demandait pourquoi les gens qu’elle aimait la rejetaient. L’histoire se répétait. * Aline sonna au portail de la maison sur la colline, elle avait attendu Carole à la sortie de Jean-Moulin, on lui avait dit qu’elle était absente depuis 3 jours, elle était inquiète. Carole était sur ses gardes. Aline la rassura. Oui, elle avait d’autres copines mais elles deux c’était particulier. (213) Aline prit Carole dans ses bras et l’embrassa. Carole n’était pas malade, elle ne voulait plus retourner au collège. Aline la secoua : l’année prochaine elles se retrouveraient au lycée. Carole se remit au travail, mais pas au volley. * Elles formèrent le projet d’aller faire du camping en Espagne l’été suivant. Il fallait convaincre Dany. (214) Dany se montra un peu réticent. Elles étaient un peu jeunes pour partir seules. Dany voulut connaître Aline et ses parents. * Le lendemain, Carole en parla à Aline qui devait d’abord partir quelques jours avec sa mère. * Un soir, au dîner, Dany entama la conversation sur le voyage à Barcelone. Léna s’en mêla. (215) Et les sœurs se fâchèrent. * Carole laissa une foule de messages sur le répondeur d’Aline. Elle dut prendre son mal en patience. Au bout de 13 jours, elle sonna à la porte. Aucune réponse. Elle était en colère. Une femme qui habitait l’étage au-dessus, lui dit qu’elles n’habitaient plus là. 3 jours plus tôt, un camion de déménagement avait tout emporté. Sa mère avait eu une promotion. (216) Carole était sidérée, abattue. Elle ne pouvait plus faire confiance à personne. *

Carole et Maggie MacKelly. C’est à cette époque, en voyant deux filles danser au bal populaire de Frontignan, que Carole découvrit le style adapté à son caractère. (217) Léna trouvait qu’elle ressemblait à un épouvantail. Elle fréquenta un groupe de filles qui s’habillaient comme elle. Elle se lia avec Valentina, qui était caissière à la boulangerie du Monoprix. Valentina était fan de Céline Dion. Carole fit des efforts mais ça ne pouvait pas coller. Pour son entrée en seconde, Carole prit de bonnes résolutions : elle était décidée à ne rien faire et à laisser tomber dès qu’elle aurait 16 ans, au mois d’avril. Elle suivit uniquement les cours d’anglais. Elle ne venait au lycée que les jours où elle ne trouvait rien d’autre à faire. * (218) Un jour, Dany voulut lui parler de ses absences : la proviseure du lycée l’avait appelé. Dany n’avait pas beaucoup d’arguments. Léna vint à son secours. La scolarité était obligatoire jusqu’à 16 ans. Carole retourna au lycée le lendemain. Mais les jours suivants, elle n’adressa pas la parole. Carole inaugura une période de présence scolaire passive. Elle s’intéressa à la poésie. (219) Mais elle n’arrivait pas à écrire. Elle tenta d’expliquer ça à son amie Louise qui ne comprenait rien. Ça la renforça dans sa conviction qu’elle était sur la bonne voie. Dany trouvait Carole taciturne. Un jour, Dany découvrit qu’elle écoutait Nirvana. Dany parla de Lucy. Carole était née le jour de la mort de Kurt Cobain. (220) Dany lui conseilla de voir d’autres gens de son âge. « Écoute, papa… moi, ce ne sont pas les garçons qui me plaisent ». Dany n’arrivait pas à y croire. Elle changerait peut-être. « Je suis pas attirée, tu comprends ? – C’est parce que je me suis pas occupée de toi ? C’est ça ? Ou à cause de notre séparation avec ta mère ? Moi je… – Je suis comme je suis et c’est pas un problème ». Elle voulait qu’il ne dise rien aux autres. (221) Dany était décontenancé. * C’était un mercredi ordinaire, un soir de variété française. La salle était pleine. Carole ne venait jamais au Napoli. Elle trouvait le karaoké ridicule. Maintenant, les gens n’attendaient plus l’ouverture du Pressing pour réserver leurs tables. (222) Ce soir-là, on passait Frank Sinatra. Carole se surprit à chantonner avec les autres. Puis Dany mit une chanson des Blues Brothers. Carole se mit à chanter et tout le monde la regarda. Sa voix rugueuse incongrue ne correspondait pas à sa morphologie d’adolescente longiligne. On avait envie de l’écouter. Elle chantait comme personne. * Carole cherchait toujours à exprimer l’angoisse qu’elle ressentait mais elle avait du mal à formuler son malaise. (223) Elle avait retrouvé Louise et elles passaient régulièrement au Pressing. Dès que Carole prenait le micro, le silence se faisait. Elle chantait Chrissie Hynde, Debbie Harry ou Pink. Deux titres, pas plus. Elle connaissait les titres par cœur. On lui disait qu’elle chantait mieux qu’Adele ou Lady Gaga. * Au bac de français, elle prit l’écriture d’invention (224) et elle eut un 2 qui la mit en colère. Hors sujet ! Le lendemain, elle décida d’arrêter les études. La discussion fut orageuse. (225) A la rentrée, Carole ne reprit pas le chemin du lycée. Elle ne voyait plus Louise qui était en terminale et affirmait être submergée par le boulot. Mais elle l’avait vue boire un verre avec Marion. Léna avait renoncé à s’intéresser à l’avenir de sa sœur. Dany l’interrogeait mais elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire. * Un matin, Dany reçut un appel de Franck, le serveur du Napoli. Son père avait été victime d’une crise cardiaque et il devait aller à Nantes. C’est ainsi que Carole commença sa carrière de serveuse pour remplacer Franck, le temps de son absence. Elle servait au Napoli et au Pressing (226) et c’est elle qui eut l’idée du renouvellement des consommations au bout d’une heure. Après la fermeture du Napoli, elle s’occupait seule du karaoké et à l’occasion, elle poussait la chansonnette. Un jeudi un peu avant minuit, elle chanta Back to Black. Tout le monde applaudit et Carole revint au Napoli. 15 jours plus tard, au retour de Franck, Carole voulut partir mais Dany refusa. Il l’embaucha pour s’occuper du Pressing. * Une semaine plus tard, Carole proposa de refaire la décoration. (227) Cela ressemblait désormais à une boîte de nuit. La nouvelle version lui donna raison. Maintenant, Dany partait avec Carole et souvent, après la fermeture, ils remontaient ensemble. Ce fut une belle période qui dura près de 2 ansjusqu’à l’arrivée de Maggie MacKelly. * Personne ne la reconnut quand elle apparut, elle avait pris une trentaine de kilos par rapport à l’époque de son heure de gloire, une vingtaine d’années auparavant. Maggie frisait la cinquantaine et paraissait 10 ans de moins. Avec les deux amies qui l’accompagnaient, elle attendit patiemment qu’une table se libère, elle dressa l’oreille en entendant un de ses airs préférés venant de l’établissement voisin, elle pénétra dans le Pressing, une femme massacrait Yesterday, elle fit la grimace et ressortit pour rejoindre ses amies au Napoli.  (228) Elles dînèrent tranquillement quand soudain elle entendit l’intro de No joke ! elle entra dans Le Pressing. – Rappel sur la carrière de Maggie McKelly : débuts à 18 ans dans les années 80, No joke ! succès planétaire, longue tournée au succès mitigé, pas une bête de scène, traqueuse, abandon des tournées, crises de boulimie, dépendance à l’alcool et (229) et aux stupéfiants, cures de désintoxication, 2e album : échec, 3e inaperçu. – Maggie fendit la foule. Au 1er rang une jeune femme à la voix rocailleuse chantait No joke ! à la perfection. Elle connaissait les paroles par cœur. Et elle chantait mieux que Maggie, elle-même ! Elle prit le micro dans les mains de sa voisine et enchaîna la chanson. Leurs voix étaient parfaitement synchronisées. A la fin, elles réalisèrent toutes les deux ce qui s’était passé. (230) Maggie félicita Carole. Elle revint le lendemain et les jours suivants. Elle attendait que Carole se libère et entrait dans Le Pressing pour l’écouter. Elle affirma que Carole avait un timbre de contralto comme celui de Chrissie Hynde, mais avec une chaleur et un vibrato que celle-ci ne possédait pas, et surtout, sa voix s’étendait sur 3 octaves. Elle lui demanda de chanter Material Girl ou Like a Virgin. Carole se lança dans White Flag. (231) Le jeudi soir, Maggie invita Carole à dîner mais celle-ci refusa, elle devait s’occuper du pressing. Il fallut attendre le lundi, jour de fermeture, pour qu’elles puissent se retrouver au restaurant de poisson sur le port. Maggie ne voulait pas parler d’elle mais connaître Carole. Carole parla de sa mère (le père de Maggie était parti et sa mère s’était mise à boire en délaissant ses enfants). Carole n’avait pas revu sa mère depuis 9 ans. (232) Maggie voulait savoir ce qu’elle comptait faire, si elle avait un petit ami. * Les semaines suivantes, Maggie vint dîner au Napoli presque tous les soirs. Elle attendait que Carole chante, en espérant ne pas être dérangée par les fans. (233) Parfois, elle restait 2-3 jours sans apparaître. Chaque lundi soir, elles se retrouvaient dans le restaurant de poisson. Le rendez-vous commençait toujours par leurs dernières découvertes musicales. Un lundi d’octobre, Maggie parla tout de suite de Skyfall et elle revint sur la vie de Carole. Pourquoi avait-elle eu tant de déceptions ? Le dernier lundi d’octobre, Maggie commanda un pomerol. « Ce soir est un grand soir. […] je vais être sincère. […] Tu as une voix exceptionnelle, comme il y en a une tous les 10 ans, une voix en or. […] De mon côté, tu sais qui je suis. […] 25 ans plus tard je continue à vivre de mes droits d’auteur plus que correctement, mais j’ai démarré dans le métier avec plusieurs handicaps ». Maggie reconnaissait qu’elle n’avait pas la carrure pour faire des tournées sur scène. Depuis, elle continuait de faire de la musique. (235) « Tes cordes vocales sont un cadeau de Dieu, ce serait un crime de ne pas les utiliser, si tu es d’accord, si tu le veux vraiment, je peux faire de toi une chanteuse, une vraie, avec ta voix et mes chansons tu peux devenir quelqu’un. » Mais pour être une artiste, il ne fallait pas qu’une voix, il fallait du caractère pour faire face à ce milieu de crocodiles. Si Carole voulait travailler avec elle, il faudrait qu’elle accepte ses modalités. Carole était d’accord. Maggie lui conseilla néanmoins de réfléchir. « Tu dois savoir que si tu te lances, ta vie, ce sera ta carrière, et uniquement ta carrière, il n’y aura de place pour rien d’autre, et tu devras me faire confiance à 100% ». (236) Elle insista : il faudrait travailler, être solide dans sa tête et dans son corps.  Et elle ajouta que, elle était homosexuelle, mais qu’il n’y aurait rien entre elles. Ce serait la pire des choses. Il ne fallait pas mélanger les choses. * Début novembre, Maggie repartit à Paris, refusant de précipiter l’accord de Carole et imposant un délai de réflexion jusqu’en janvier. Cet engagement allait prendre 10 ans de leur vie et elles devaient anticiper ce qui allait se passer. (237) Carole n’était pas rassurée. Maggie devait en parler avec son avocat et son comptable à Londres et 2-3 personnes du milieu. Carole avait peur qu’elle change d’avis. *

Carole à Paris. Carole se mit en hibernation, personne ne comprit pourquoi elle avait soudain l’air si préoccupé, elle ne chantait plus au pressing. Quand une copine lui demanda de chanter Smells Like Teen Spirit, Carole l’envoya promener. Tout le monde fut surpris La fin de l’année approchait et l’angoisse de Carole augmentait. Maggie l’informait de ses démarches. Le 1er janvier, Carole tomba sur la messagerie de Maggie et elle fut très inquiète. (238) Maggie la rappela à 16h et lui demanda si elle avait pris sa décision. A l’instant où elle se raccrocha, Carole réalisa qu’elle allait devoir informer son père de sa décision et elle redoutait cette épreuve. En semaine, Dany était absorbé par Le Napoli et le lundi soir il allait aux répétitions de la chorale. Le jeudi, elle décida de fermer Le Pressing plus tôt et de remonter avec lui. Elle lui dit qu’elle allait arrêter Le Pressing. Maggie McKelly comptait s’occuper d’elle à Paris, elle lui composerait des chansons pour faire un album. C’est ça qu’elle voulait faire. Dany ne croyait pas à ce discours. (239) Il n’était pas d’accord. * 10 jours plus tard, le 15 janvier, Carole prit le train pour Paris. Elle avait piétiné une journée pour laisser un mot d’explication et d’au revoir à Dany et Léna. Finalement, elle partit sans laisser un mot. Elle quitta la ville sans dire adieu aux seules personnes qu’elle aimait vraiment, sans les embrasser comme sa mère l’avait fait quelque 10 ans auparavant. A la sortie de la gare de Lyon, elle voulut vérifier l’adresse (240) de Maggie mais elle ne trouva pas son téléphone. Elle l’avait perdu ou se l’était fait voler. * Maggie occupait un grand appartement au 1er étage d’un immeuble ancien rue des Archives. Elle avait réservé à Carole une pièce de 20 m2 et lui avait donné un trousseau de clés. Elle lui avait préparé un planning de ministre dans un grand cahier à spirale. Dès qu’elle entrait dans le salon, elle mettait en marche une radio UK qu’elle éteignait quand elle se mettait à travailler. (241) Maggie composait ses chansons au piano. Parfois, quand elle avait une idée dans la rue ou au supermarché, elle se mettait à écrire à toute vitesse dans son cahier. Dès le 1er soir, au restaurant du marché où elle avait ses habitudes, elle détailla à Carole le programme qu’elle lui avait concocté. « Depuis 2 mois et demi, j’ai bossé pour toi. Je crois qu’on est parties pour une année au moins, le temps d’accoucher de cet album, en attendant j’ai deux chansons magnifiques et deux autres en cours. On va prendre le temps pour que ce soit parfait. Chaque semaine, tu auras un cours de chant, tu auras aussi des cours de piano, de danse. (242) J’ai contacté la coach de Shakira à Londres, il faut apprendre à faire le show, on fera une maquette d’ici 6 mois. On doit réussir du premier coup. On va te relooker, le style post-grunge c’est fini, mon amie Olga va s’occuper de toi. Elle va te trouver un nom, Carole Moreno, ça fait rumba ». (243) Carole était effrayé par tout ça. Elle s’était promis d’accepter toutes les conditions de Maggie. Elle avait peur de ne pas être à la hauteur. Et elle avait confiance en elle. * C’est dans cet état d’esprit qu’elle accepta ces leçons de chant qui lui paraissaient inutiles. Paul Giorgos était un ancien ténor qui avait abandonné la scène après un grave accident de voiture. Il s’était reconverti en professeur de chant dans sa maison de Boulogne. (244) Il reçut Carole et Maggie et il commença à expliquer à Carole en quoi consistait le chant. Elle commença à chanter Don’t Let Me Be Misunderstood. Sa voix dérapait dans les aigus, elle chantait à l’envers. Entre les deux cours hebdomadaires avec madame Pratz, sa professeure de piano, boulevard de l’Hôpital, le lundi à 15h et le mercredi à 10h, les deux séances avec monsieur Giorgos, Carole eut l’impression de revenir à l’époque calamiteuse du solfège, d’autant qu’elle rapportait du travail à la maison. (245) Elle trouvait tout cela ennuyeux mais se gardait bien de se plaindre auprès de Maggie. Le plus difficile, c’étaient les séances de 45 mn de vocalises avec monsieur Paul qui insistait pour qu’elle chante le plus bas possible. * Un mardi après-midi, à son retour du cours de chant, Carole trouva Maggie en face du piano. (246) Elle s’approcha. Elle commença à chanter Don’t Be Angry With Me. « Extraordinaire ! dit Carole. C’est une chanson merveilleuse ». Mais Maggie n’était pas satisfaite. Il manquait quelque chose. * Plus la date se rapprochait, plus Carole se sentait mal à l’aise. Le 8 avril, elle devint majeure mais depuis la perte de son téléphone, plus personne ne pouvait l’appeler. (247)

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:51

Elle n’avait aucune nouvelle de Dany et de Léna. Elle hésitait à les contacter. Maggie se réveilla à 14h. Ce fut un dimanche banal, une journée fastidieuse de travail. Carole savait que Dany n’aurait jamais oublié son anniversaire. Sur le coup de 6h, Carole profita de l’absence de Maggie pour appeler Le Napoli. La ligne était toujours occupée, pareil au Pressing. Maggie rentra et finalement elle n’appela pas. (248) Malgré la cohue de la vie parisienne, elle s’était mise à aimer la liberté de cette ville et avait appris à y circuler. Carole s’était faite au mode de vie nocturne de Maggie. Elles dînaient tous les soirs dans un restaurant différent. (249) Un peu avant minuit, quand elle se sentait prête à aller en boîte, elle envoyait Carole se coucher. Pour la cohorte des copines, elles formaient un couple qui alimentait les commérages. Maggie expliquait qu’il n’y avait rien entre elles, que c’était une artiste dont elle s’occupait. Quant Melinda demanda l’autorisation de tenter sa chance, elle s’attira un refus de la part de Maggie. Elle décida de ne plus fréquenter ces restos familiers, ce qui n’empêcha pas les rumeurs de courir. * Pendant les 4 premiers mois, Maggie attendit un appel de sa vieille copine Jenna Sands avec qui elle avait (250) eu une histoire compliquée une vingtaine d’années plus tôt. C’était la meilleure coach du monde mais elle n’avait rien pu faire pour la guérir de son trac. Elles avaient fini par se fâcher. Début mai, Maggie se résolut à appeler. Celle-ci était très occupée et elle n’avait pas de temps à perdre avec des débutantes. 6 chansons à ce jour. Don’t Be Angry With Me faisait toujours de la résistance. En juin, Maggie eut des nouvelles de son amie Olga qui venait de rentrer de Miami. 3 jours plus tard, elle reçut Carole dans son atelier de la place des Victoires. (251) Olga prit ses mensurations. * Maggie jouait du piano à des heures tardives, sans gêner apparemment ses voisins. Avec une préférence pour Fats Domino et Roy Orbison. Elle se chauffait la voix avec It’s Over avant de reprendre les chansons du futur album. Don’t Be Angry With Me ne se laissait pas dompter. (252) Alors elle se souvint de l’album Ram de Paul McCartney et écouta Monkberry Moon Delight. Elle sut qu’elle avait trouvé la solution. Et elle réveilla Carole en pleine nuit. (253) « Tu ne te rends pas compte, grâce à ce que je viens de trouver, tu vas devenir une star ». Maggie commença à jouer la chanson. Maggie lui parla de McCartney. Elle avait enfoncé des punaises dorées dans les marteaux couverts de feutre du piano pour donner un son métallique. Elles restèrent face à face silencieuses (254) puis Maggie embrassa Carole et la serra dans ses bras. C’est de cette façon que commença leur histoire, malgré leurs promesses.

Carol Moreno : Don’t Be Angry With Me. Maggie avait cru qu’elle était assez forte pour résister à cette tentation. Elle n’avait connu que des histoires douloureuses qui se finissaient avec des cris et des disputes. Elle savait qu’elle était difficile à vivre. (255) Elle n’avait pas vécu avec quelqu’un depuis 12 ans. Elles devaient continuer à vivre comme avant, sans rien dire à personne. * Elles continuèrent en effet à vivre comme si de rien était mais les frontières étaient floues. Carole découvrit que Maggie n’était pas seulement une femme compliquée mais aussi quelqu’un d’angoissé. Elle n’avait pas digéré son éclipse définitive. Le pire c’était ce trac qui l’avait éliminée du métier. (256) Elle avait fait plusieurs analyses pour comprendre d’où ça venait. Pour l’un la scène symbolisait le père, pour l’autre la mère. Elle avait laissé tomber. Avec ces confessions, Maggie réussit à transmettre son malaise à Carole. Au Pressing, Carole chantait sans aucun trac. (257) Mais chanter dans un karaoké et sur une scène, ce n’est pas pareil. Pour en avoir le cœur net, Carole se rendit à la gare de Lyon où elle avait repéré un piano en libre accès. Le 1er jour, elle ne put accéder à l’instrument. Elle revint le lendemain puis les autres jours mais chaque jour, elle repartait sans oser interpréter quoi que ce soit. (258) Un mardi en début d’après-midi, elle se jeta à l’eau mais elle ne put jouer. Elle attendit encore une semaine.  Réessaya puis renonça. * 8 chansons, peut-être 9. * Maggie choisit SON label, celui avec lequel elle avait triomphé 25 ans auparavant. Cedric Vaughn, originaire de Cardiff (259) était le seul créatif qui restait de cette époque, il ne cessait de la relancer pour qu’elle revienne dans le circuit. Maggie invita Cedric à dîner à la maison. Carole les écouta évoquer les derniers potins du show-biz. Vaughn n’adressa la parole qu’à la fin du repas : « Maggie me jure que vous êtes la nouvelle Annie Lennox ». Carole se mit au piano et commença Don’t Be Angry With Me, en ralentissant le temps. « Je n’ai rien entendu d’aussi beau depuis Georgia on my Mind », dit Vaughn. La comparaison était écrasante. (260) Il s’interrogeait sur la sonorité du piano. Cedric voulut faire une maquette pour la présenter à son patron. * Ce fut une année de travail intense. D’abord, il y eut les contrats. Compliqué. Cedric s’engagea auprès de Tom Krienko. (261) Le contrat resta sur son bureau plusieurs semaines. Et puis il écouta deux nouvelles maquettes réalisées par Maggie et fut impressionné. « Cette fille a une voix étonnante, on dirait Rod Stewart ». Et il signa. Il y eut une passe d’armes à propos du nom de scène de Carole. Krienko penchait pour Carol Moreno. Pour le contrat de Carol, ce fut plus rapide. Carol n’y comprenait rien et s’apprêtait à le signer mais Maggie lui conseilla de prendre un avocat. Maggie lui trouva une avocate qui gratta quelques avantages… et une coach de danse à Saint-Germain-en-Laye. Elles commencèrent à répéter la chorégraphie. Maggie avait proposé 11 chansons et Krienko en refusa (262) 2 : Ricochet et Black Out. Krienko suggéra qu’il y ait une chanson en français. Pour Maggie, la tâche de traduire deux de ses chansons en français fut difficile. (263) Un soir, Maggie s’endormit dans le lit de Carol et quand elle se réveilla, elle réalisa que c’était la 1ère fois qu’elle avait fait une nuit complète depuis longtemps. La nuit suivante, l’expérience se renouvela. Elle dormait mieux dans les bras de Carol. * Depuis 16 mois que Carol avait quitté Sète, elle n’avait pas donné signe de vie à Dany et Léna. (264) Au cours d’un dîner, elle confia à Maggie que son père lui manquait. « Eh bien, appelle-le ».  Le lendemain, Carol attendit l’heure du déjeuner pour être certaine de joindre Dany au Napoli. Dany finit par décrocher : « Allô oui, j’écoute… C’est pour une réservation ? » Carol fut incapable de parler. Et Dany raccrocha. * Début juin, 18 mois après son arrivée à Paris, Carol commença l’enregistrement de son album au studio de Montrouge avec les meilleurs musiciens et techniciens. (265) Au bout de 3 semaines, on arriva à la fin du parcours quand il faut choisir l’ordre des chansons. « On a réussi quelque chose qui va marquer le monde de la musique », dit Maggie. Krienko avait l’air plus sombre que d’habitude. « Je crois que Don’t Be Angry ne fonctionne pas comme il faudrait. C’est un problème parce que c’est la chanson qui donne son titre à l’album. Ce sera un tube mais telle qu’elle est, c’est trop sec et abrupt, ça manque de vibrations. Il faut que ce soit plus mélodieux ». Les 15 personnes présentes dans le studio se figèrent. On attendait l’explosion maos Maggie se contenta de sourire. Mais elle n’était pas d’accord. « Si on veut que cet album entre dans l’histoire, qu’il marque son époque, on doit garder cette orchestration ». (266) Dès lors, les avis et les ordres divergèrent. Krienko avait l’avantage du contrat. * A partir de ce jour, ils s’ignorèrent. Maggie savait qu’elle avait perdu la bataille et que Krienko ne changerait pas d’avis. Elle devait prendre une décision. Carol attendait et pensait que c’était foutu ! (267) Elle décida de repartir à Sète. * Un matin, quand Carol se réveilla, Maggie n’était plus dans le lit, elle était assise dans le fauteuil : « J’ai réfléchi, je crois que je n’ai pas le droit de te priver de ta chance. Cela me fait mal au cœur mais je suis obligée d’admettre que j’ai perdu la partie. Il faut avancer. – J’aurais préféré garder notre version, elle est géniale, mais je suis coincée aussi. Je me dis qu’avec des violons, c’est peut-être pas si mal. – Je comprends, je vais appeler Krienko ». * L’album Don’t Be Angry With Me parut le 8 septembre dans sa version revisitée, avant les poids lourds de la musique. L’été studieux avait été occupé à toute la présentation de cette sortie. (268) Les attachées de presse du label ne ménagèrent pas leurs efforts pour faire connaître Carol Moreno. Mais les programmateurs n’étaient guère enthousiastes. Fin septembre, Krienko pensa que c’était perdu. Carol ne comprenait pas. (269) Grâce à une amie bien placée, Maggie réussit à obtenir le passage de Carol chez Michel Hoffman lors du Grand Music-Hall. Maggie regrettait d’avoir cédé à Krienko. * Elle voulait revenir à la version originale de la chanson, en court-circuitant le label. Le problème, c’était le piano. On accepta sa condition. Maggie était aux anges. (270) Le jeudi matin, elles se présentèrent au Studio Monceau et Maggie passa 2h à vérifier les punaises sur les marteaux du piano. Michel Hoffman arriva. Carol procéda à une répétition et exécuta la chanson avec une maestria qui impressionna Hoffman, convaincu d’assister à la naissance d’un succès mondial. Il fallut attendre 2h avant le début de l’enregistrement. Elles se préparèrent. Un assistant vint les chercher. (271) Les téléspectateurs eurent droit à une rétrospective de la carrière de Maggie. Puis Hoffman présenta Carol Moreno et sa chanson. Carol était tétanisée. Elle dut sortir sur le boulevard de Courcelles. (272) Maggie essaya de la rassurer. Le trac elle connaissait. Elle lui demanda de chanter. Mais c’était lus fort qu’elle. (273) Maggie insista : « Tu n’as pas le choix, sinon tu vas finir dans ton karaoké merdique. Si tu n’y vas pas, si tu ne chantes pas, tout s’arrête…. C’est maintenant ou jamais ». Carol parla d’amour : « Tu es beaucoup trop jeune pour moi, je ne suis pas amoureuse de toi, mais de ta foutue voix et de ton énergie. – Tu t’es servie de moi parce que tu as une revanche à prendre. – Je n’ai aucun compte à régler. J’ai fait ça uniquement pour la musique. Alors je vais être claire, ou tu retournes (274) dans ce studio et tu chantes cette putain de chanson, ou tu t’en vas ce soir.  – Tu pourrais m’aider au lieu de m’enfoncer. – Mais dans quel monde tu vis ? Quel âge as-tu ? Je ne suis pas ta mère ! – Qu’est-ce que tu dis ? – Je ne suis pas ta mère ! » Carol poussa violemment Maggie, qui partit à la renverse, tituba entre deux voitures stationnées où une camionnette blanche la percuta de plein fouet. *

Carole à Fleury-Mérogis et procès. Maggie MacKelly décéda durant son transport à l’hôpital Bichat. La nouvelle de sa disparition fit les gros titres des journaux télévisés du soir en France et en Angleterre. Carole fut conduite au commissariat central du 8e arrondissement, le capitaine de service ne put enregistrer sa déposition car la jeune femme était hagarde. Un médecin conclut que son état de santé était compatible avec la garde à vue. Le policier recueillit de nombreux témoignages, dont celui de deux passants qui affirmèrent que Carole avait poussé volontairement Maggie sous les roues de la camionnette, l’enregistrement d’une caméra confirmait cette thèse. Durant les 48h suivantes, Carole tint des propos incohérents, affirmant ne se souvenir de rien. Le parquet la présenta à un juge d’instruction qui n’obtint pas plus d’informations. Lors de l’audience devant le juge des libertés, (275) l’avocat commis d’office ne dit pas grand-chose d’utile et Carole fut incarcérée à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Pendant des mois, des admiratrices déposèrent des leurs sur les lieux du drame. Lors de ses funérailles au cimetière du Père-Lachaise, une foule lui rendit un dernier hommage et ses fans chantèrent No Joke ! * Ce jeudi, comme avant chaque service, Dany dînait avec Marthe, Jacky et Omar et les serveuses. Jacky jeta un œil à son smartphone : « Ils disent que Carole a été arrêtée, paraît qu’elle a tué une femme. » Il donna son téléphone à Dany qui lut l’information. Son visage se décomposa. Léna apprit la nouvelle à son travail. Elle contacta Dany. Ils décidèrent tous les deux de monter à Paris. (276) Ils prirent la route à 2h du matin et se relayèrent au volant et roulèrent sans s’arrêter jusqu’en région parisienne où ils arrivèrent en fin de matinée. Dany se présenta à l’entrée de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Mais il ne put voir Carole car il ne disposait pas d’un permis de parloir, le gardien lui expliqua la procédure. Ils repartirent pour l’île de la Cité, se perdirent dans les couloirs du Palais de justice. Le juge d’instruction ne put les recevoir. Ils patientèrent plus de 3h dans le couloir avant que le greffier leur annonce qu’ils devaient formuler leur demande par écrit… Ces contraintes administratives expliquent que personne ne visita Carole pendant 3 mois. * Carole avait pris conscience que le cours de sa vie venait de s’interrompre brutalement et que le plus mauvais restait à venir. Elle était résignée à son destin. (277) Elle se regardait subir sa peine comme détachée d’elle-même. Elle n’éprouvait ni le besoin ni l’envie de se défendre. Que Dany et Léna ne se manifestent pas ne la dérangea pas, elle avait coupé les ponts avec le monde d’avant. Quand la police judiciaire vint l’interroger, Carole répondit qu’elle s’était disputée avec Maggie à cause de son trac imprévu, affirma qu’elle ne l’avait pas poussée mais que son amie avait glissé à cause de ses talons, elle avait tenté en vain de la retenir. Les policiers objectèrent que deux témoins soutenaient le contraire. Carole maintint sa version. * Le 1er parloir avait été étrange : 30 mn assis de part et d’autre d’une table à se dévisager. (278) Dany lui avait apporté des affaires et de l’argent. Personne n’avait envie de formuler des reproches ou des regrets. Le mois suivant, ce serait Léna qui viendrait. Dany avait pris contact avec maître Leguen pour la défendre. Celui-ci promit de plaider l’accident et l’acquittement. * 16 mois après la mort de Maggie débuta le procès de Carole devant la cour d’assises de Paris, prévu pour durer (279) 4 jours. La 1ère matinée démarra par la sélection des 6 jurés. L’après-midi, le président procéda à un rappel des faits et à un interrogatoire sur la jeunesse de l’accusée et sur sa relation avec Maggie McKelly. Elle expliqua le contexte de l’émission et son trac. Puis l’accident. Le 2e jour, le psychiatre lut son rapport. (280) Il parla de l’abandon de sa mère, la victime avait 6 ans de moins que sa mère, un an de moins que son père, 24 ans de plus qu’elle. « La sujette a établi une relation forte, ambiguë et bivalente avec la victime, à la fois amante et repère maternel… transfert sur la victime au tempérament directif de l’image de la mère, associé à un projet de vie et professionnel… avec un engagement à sens unique pour l’une et de circonstance pour l’autre ». Le reste de la matinée et de l’après-midi furent consacrés à l’audition des premiers témoins : Vaughn, Krienko, Hoffman, la productrice de l’émission, le responsable de la sécurité, les 2 témoins. Maître Leguen avait relevé de subtiles discordances dans leur déclaration. L’avocat demanda à revoir la vidéo de la caméra de surveillance : il soutint que le mari ne pouvait pas voir clairement la scène. (281) Le président décida de reconvoquer les témoins pour le lendemain. Le 3e jour, Carole remarqua tout de suite l’absence de Dany. Le président rappela les 2 témoins, l’avocat essaya de les mettre face à leurs contradictions. Le mari maintint sa version. Carole aperçut l’entrée de Dany mais ne remarqua pas la femme qui l’accompagnait. En 12 ans, Lucy avait à peine changé ! Carole sentit un frisson la parcourir. Elle n’entendit pas la passe d’armes entre l’avocat et le procureur au sujet des témoins. Le président finit par la rappeler à l’ordre. Soudain, elle dit qu’elle avait quelque chose à déclarer. (282) « Je l’ai tuée… je ne regrette rien ». Un brouhaha s’éleva de l’assistance. Le président demanda au greffier de noter les propos de l’accusée sur le PV. Le matin du 4e jour, avant le début de l’audience, son avocat demanda à voir le président. Sans cette intervention Carole aurait pu être acquittée. Avant de retourner au Canada, Lucy voulait voir sa fille. Le président autorisa une visite de 30 mn durant le délibéré. Mais Carole refusa cet entretien. Le soir, Carole fut condamnée à 15 ans de réclusion criminelle. Contre l’avis de Dany, de Léna et de son avocat, elle décida de ne pas faire appel. 2 semaines plus tard, elle fut (283) transférée au centre pénitentiaire pour femmes de Rennes pour y purger sa peine. *

Reconnaissance tardive et libération de Carole. L’histoire de Carole aurait pu s’arrêter là. Léna venait la voir une fois par mois, Dany beaucoup moins souvent. Il préférait lui écrire. Carole ne se fit aucune amie pendant sa détention. Léna était la seule qui la rattachait au monde d’avant, lui racontait la vie à Sète. Dany avait fini par apprendre le solfège. Le miracle s’appelait Valérie, une chanteuse de la chorale, une infirmière avec 2 enfants. (284) 2ans et demi après son incarcération, l’affaire oubliée revint à l’actualité sous une forme inattendue. Quelqu’un publia la vidéo de Don’t Be Angry With Me sur YouTube. L’original avec les punaises. Un enregistrement sur smartphone. La vidéo eut rapidement beaucoup de vues. Un directeur artistique avait fait cet enregistrement dans l’appartement de Maggie McKelly 4 ans auparavant. Le label mit près d’un mois à réagir avant de republier l’album remastérisé. Personne ne fut capable d’expliquer pour quelle raison un tel succès arrivait aujourd’hui alors qu’on n’avait rien fait pour. Les chiffres donnaient le tournis. En un an, la vidéo dépassa les 800 millions de vues, l’album se vendit à plus de 320.000 exemplaires en France, à près de 90.000 en Angleterre et obtint de nombreux passages à la radio et sur les plates-formes musicales. Il y eut de nombreux articles. Les vies brisées de (285) Maggie et Carole passionnaient le public et alimentaient les spéculations. Cedric Vaughn pilota l’opération, s’en attribua la réussite. Mais on ne pouvait interroger la chanteuse qui avait tué son pygmalion. Krienko décida de faire comme si la petite était morte. Cedric s’arrangea pour esquiver les questions gênantes. Du fond de sa cellule, Carole apprit la nouvelle par la bande. Un matin, elle reçut deux lettres éperdues d’admiration. Et beaucoup d’autres arrivèrent à la suite. (286) Elle comprit que la version originale était ressortie mais elle ne chercha pas à découvrir le pourquoi et le comment. Quand, un lundi, la surveillante apporta un sac contenant une centaine de lettres, Carole refusa de les prendre et la pria de les jeter. La direction refusa sa demande. Chaque jour, la gardienne déposait une cinquantaine de lettres que Carole déchirait au fur et à mesure. Elle refusa tous les cadeaux. Elle fit comme tout cela ne la concernait pas. Le problème apparut quand le service comptable du label voulut verser les droits d’auteur sur le compte bancaire de Carole et qu’il s’avéra que celui-ci avait été clôturé. Cedric Vaughn formula une demande de droit de visite qui fut acceptée et fit le voyage au centre pénitentiaire de Rennes. * Il attendit dans la salle des parloirs pendant 30 mn, redoutant que Carole refuse de le voir (287) mais celle-ci apparut. Il voulut lui parler du succès de ses chansons. Ils envisageaient de les lancer en Asie. Il essayait de s’attribuer les mérites de l’opération. Il aborda la question des droits d’auteur : son compte bancaire étant clôturé, (288) ils ne pouvaient effectuer le virement. Elle ne voulait rien. « Je comprends, mais un jour ou l’autre, vous sortirez et vous aurez besoin d’argent pour repartir dans la vie, vous aurez de quoi voir venir, vous pourrez vous acheter une maison, être tranquille ». Elle n’avait besoin de rien. Mais Cedric insistait : il ne faisait qu’appliquer le contrat. Elle ne l’écoutait plus. « Cet argent est maudit ! Je veux qu’on me laisse seule ». * Après 7 ans et demi de détention, Carole reçut un document qu’elle était (289) admissible à formuler une demande de libération conditionnelle. Elle attendit encore 18 mois. Dany remplit une attestation d’embauche comme serveuse au Napoli et une de prise en charge. Carole fut libérée après 10 ans et 5 mois de détention. Elle avait eu 30 ans la veille. Dany et Léna vinrent la chercher à Rennes, la ramenèrent à Sète. Le lendemain de son arrivée, elle se prépara pour aller travailler mais Dany lui dit de se reposer. Il lui proposa de faire un tour en voiture jusqu’à Marseillan ; ils marchèrent sur la digue. Carole ne parlait pas de ce qu’elle avait vécu. Dany ne savait pas quelle attitude adopter. Il en discuta avec Léna et ils aboutirent à la conclusion qu’il fallait la laisser tranquille. Un après-midi, alors qu’ils étaient dans le jardin, Dany dit à Carole : « Tu (290) sais, si tu veux parler de quoi que ce soit, tu peux, je suis là, Léna aussi ». Carole baissa son livre, réfléchit un instant : « Oui ». Et elle reprit sa lecture. * Carole chercha un marteau et s’appliqua à détruire les 145 cassettes que Lucy lui avait léguées. Il lui fallut plus d’1h pour venir à bout du dernier cadeau de sa mère. * Carole ne faisait rien de la journée allongée dans un transat. Au bout d’une semaine, elle quitta la maison, fit un tour dans la ville et prit l’habitude d’aller à la piscine. (291) Un jeudi, Carole commença so service au Napoli. A son arrivée, elle fit la bise à tout le monde comme si elle les avait quittés la veille. Marthe lui expliqua le nouveau système informatique de prise de commandes. Dany appréhendait l’ouverture du Pressing. Mais ça se passa bien.  Carole assurait le service en professionnelle. Mais elle refusait toujours de chanter. Et à ce jour, plus personne ne l’a entendue chanter. (292)

Léna, la fille qui se trompait à chaque fois.

Léna et Antoine. Dany avait tenu à mettre les choses au point dès qu’elle avait été en âge de parler, Léna l’appelait papa et il lui répondait : « Je ne suis pas ton père, ma chérie, je suis Dany ». A la naissance de Carole, elle ne vit pas de changement immédiat, ce fut 2 ans plus tard, quand sa sœur commença à lancer des « Papa ! » sans se faire reprendre, qu’elle se demanda : « Pourquoi elle et pas moi ? » Dany tenta de lui expliquer mais Léna fut persuadée d’être victime d’une injustice. Pendant des années, le sujet ne fut pas abordé, Léna semblait s’être résignée. A 8 ans, Léna demanda à suivre sa copine Amélie qui faisait un stage au Club nautique 5 ½ journées pendant les vacances de Pâques, il fallait se décider rapidement car il ne restait que deux places. Dany et Léna laissèrent plusieurs messages sur le répondeur de Lucy. En vain. Il ne restait plus qu’une place. Finalement, Dany put remplir le dossier d’inscription et Léna (295) passa sans problème le test de natation. Quand Lucy revint, Léna lui parla de son stage qui lui avait beaucoup plu. Lucy ne posa aucune question. C’est de là que naquit la passion de Léna pour la voile. L’année suivante, elle passa au 420, 2 ans plus tard au catamaran. A Noël, elle demanda comme cadeau un abonnement à Voiles et voiliers. Dans sa chambre, il y avait des posters de skippers. Et quand on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait : équipière sur une transat avant d’avoir son propre bateau et de faire des courses elle aussi. En attendant ce jour, elle s’entraînait au Club nautique et partageait sa passion avec ses amis. Sur l’eau, elle était sereine. (296) Elle vivait avec sa mère une relation en montagnes russes faite de brefs rapprochements avec Lucy, suivis de périodes d’indifférence déconcertante. Lucy s’en voulait de ne pas leur consacrer plus de temps, mais elle aimait trop sa vie sur les routes et dans les vignobles ; elle avait l’impression d’être libre, à 30 ans, malgré ses deux filles. Elle était si peu présente que lorsqu’elle quitta la France, les filles ne remarquèrent pas la différence. Dany assumait comme il pouvait les rôles du père et de la mère mais il avait du mal à tout gérer. Le Napoli l’absorbait. Alors, un soir, il demanda à Léna de remplacer Lucy. Il lui expliqua ce qu’elle devait faire. C’est ainsi que Léna devint la gardienne (297) du foyer. Elle donna des ordres à sa sœur qui obtempéra sans dire un mot. Si Léna jouait bien le rôle de mère de remplacement, cela ne faisait pas d’elle une petite fille bien dégourdie, ainsi il lui fallut du temps pour arriver à formuler la question. « Si Dany n’est pas mon père, c’est qui mon père ? – C’est un homme avec qui Lucy a longtemps vécu, et qui a été obligé de partir à cause de son travail, mais quand il a pu, il est revenu la chercher et ils sont repartis ensemble au Canada ». Cette explication, plus ou moins exacte lui suffit. Son père, c’était celui qu’elle voyait matin et soir et qui veillait sur elle et sur sa sœur.  Le départ brutal de Lucy laissa les filles stupéfaites et désorientées. Léna avait 12 ans, Carole 9 et elles n’arrivaient pas à croire que leur mère soit partie sans les embrasser. Après, tout ce que Dany put raconter leur passa au-dessus de la tête et se heurta au mur de leur certitude. Pour elles, il n’y avait que deux hypothèses, sout, elle était morte d’une crise cardiaque, soit Dany l’avait fait disparaître au terme d’une dispute violente. (298) Sauf que ce soir-là, il n’y avait pas eu de dispute. La disparition de Lucy restait un mystère. Les deux filles portèrent le deuil de leur mère. * Léna était en 1ère quand elle annonça à Dany que des amis du Club nautique lui proposaient de se joindre à eux pour un tour de Corse début juillet, elle travaillerait le reste de l’été pour payer sa quote-part. Dany n’était pas chaud, il posa ses conditions, voulait connaître les participants. Le skipper lui proposa de faire un tour. (299) Léna n’avait pas tout à fait dit la vérité. La raison principale de son envie s’appelait Antoine, un garçon qu’elle avait rencontré au Centre nautique. Le lendemain, à la sortie de Paul-Valéry, elle l’avait aperçue. Ils avaient passé un moment ensemble et il l’avait raccompagnée à la porte de la maison. (300) Cette fille faisait 5 bons centimètres de plus que lui. Léna était la 1ère fille avec qui Antoine avait envie de parler. Il n’avait pas d’amis. La séparation de ses parents avait duré 3 ans et avait été très douloureux. Son père avait une liaison avec une collègue et sa mère ne l’avait pas supporté. Depuis, la vie était redevenue plus calme, son père vivait à 300km et il ne le voyait que pendant la moitié des vacances scolaires. Antoine regrettait le temps où ils formaient une famille, même bancale. Il en voulait à ses parents. Et Léna parla de son histoire. (301) De Dany et de sa copine infirmière. * Léna attendait Antoine tous les soirs, à la sortie du lycée. Le jeudi il avait entraînement au Club, il espérait se qualifier pour une compétition de windsurf. Antoine était bon en maths mais il avait des difficultés dans les matières littéraires. (302) Léna lui proposa de l’aider mais il refusa. Mais il continuait à passer 3h par jour sur ses jeux vidéo. Elle lui conseilla de lire les Trois Mousquetaires. Mais il n’y arriva pas. Elle insista. Léna promit de l’accompagner à Gruissan pour sa compétition de surf. Alors, il se mit au travail. Il finit 3e de la compétition mais sa mère accepta de payer les frais de la course. A Pâques, un des skippers proposa à Léna de participer à une croisière en Corse. Elle en parla à Antoine. (303) Cela faisait un an que Léna n’avait pas reçu de lettre de sa mère. * Lettre de Lucy : elle parlait de toutes les lettres qu’elle avait envoyées et qui étaient restées sans réponse. Elle avait donc décidé de ne plus écrire. Hector allait mal. Il ne pouvait pas revenir en France car son affaire n’était pas close… (304) Cette lettre finit à la poubelle mais elle décida d’écrire :  elle n’avait pas envie de l’appeler maman, elle voulait qu’elle arrête de lui écrire, qu’elle les oublie, son père c’était Dany. Elle relut sa lettre et inscrit l’adresse en poste restante à Toronto. Mais finalement, elle la déchira. (305) * Un midi, Dany était en train de prendre une commande au Napoli quand Léna apparut : « C’est vrai que mon père a tué un gendarme ? » Dany la prit à l’écart. Dany lui raconta l’histoire : 17 ans plus tôt, Hector avait participé à un hold-up dans une bijouterie à Cannes et il avait tiré sur un gendarme. C’est à cette époque que Lucy avait appris qu’elle était enceinte de Léna(306) Dany défendait Hector : il l’avait aidé. « Oui, il était sympa mais il a tué un gendarme, et maintenant tout est foutu ». * Léna retenait sa réponse pour la croisière. Mais Antoine avait déserté le Club nautique. Elle hésitait à s’inscrire seule. Quand elle finit par se décider, c’était trop tard. * Léna se dépêcha pour trouver Antoine à la sortie de son lycée. Elle l’aperçut qui s’éloignait avec deux copains. Il fit semblant de ne pas la voir. Antoine était coincé entre sa mère, capitaine à la gendarmerie maritime, et Léna, la fille d’un tueur de gendarme. (307) Elle se souvenait très bien de cette affaire. Le tueur s’était volatilisé et il ne serait venu à l’idée d’aucun gendarme de fréquenter la pizzeria sur le quai. Lui, il était fils de la capitaine et il n’avait pas le droit de trahir. Antoine dut se détacher de Léna et d’éviter le Club nautique. Il se félicitait de quitter Sète pour rejoindre son père à Grenoble pour la moitié des vacances, mais avec l’intention de rester. Ce fut un dimanche le père et le fils se promenaient autour du lac du Crozet. (308) A la fin de la balade, il aborda la question. Mais sa mère ne serait pas d’accord et lui-même devait être muté à Roanne et vivre en caserne. Antoine eut alors une idée. Il devait trouver un moyen de rentrer à Sète au plus vite. Mais son père avait pris des jours de congés pour être avec lui. * Antoine se décida à aller chez Léna. Il la serra dans ses bras. (309) Et lui proposa de partir avec lui à Marseille. Elle refusa. * Chacun reprit sa vie. Antoine soutenait que sa mère finirait par accepter. Ils durent se cacher. Antoine insistait pour qu’ils partent. Léna voulait qu’il dise la vérité à sa mère. (310) Le cauchemar de Léna : la passerelle sur le gouffre et Lucy. *Antoine et Léna obtinrent leur bac tous les deux. Antoine se lança dans un BTS électronique et réseaux. (311) Une conseillère d’orientation conseilla à Léna une carrière dans la marine marchande mais Léna ne voulut pas. Dany lui proposa de travailler au Napoli mais Léna rêvait d’indépendance.  Elle répondit à une annonce : un skipper de Lorient voulait compléter son équipage pour le Fastnet. Elle tenta sa chance et se présenta en tant que Léna Caron. On lui répondit que c’était une course trop dure pour une jeune femme. *

Léna au casino. En janvier, elle envoya un CV au casino de Sète qui cherchait un agent d’accueil pour un CDD de remplacement d’un congé de maternité. Elle fut reçue par le manager (312) et recruté. Léna fut formée pendant 2 semaines par la jeune femme qu’elle allait remplacer. Ce travail nécessitait une vigilance incessante. Elle découvrit le monde de la nuit. Elle avait l’intention de mettre de l’argent de côté pour s’offrir une croisière aux Antilles mais en avril, la jeune femme qu’elle remplaçait déposa une demande de congé parental et le manager lui proposa de prolonger son contrat de 6 mois. Il ajouta que l’absence serait probablement définitive, auquel cas, il lui proposerait un CDI. Elle voulut en parler à Dany. (313) Il avait envie de passer au casino pour voir ses conditions de travail. * Léna fut embauché au casino. Antoine s’inscrivit à un BTS en informatique. Elle prenait son service à 20h et finissait à 3h du matin. Quelques mois auparavant, Dany avait réussi à engager Carole qui s’occupa du karaoké. (314) Léna travaillait de nuit du mercredi au dimanche et profitait de ses après-midi pour retrouver Antoine à la plage. * Le lundi soir, Dany répétait avec la chorale. La famille ne pouvait être rassemblée que le mardi, ce n’était pas facile à concilier. Mais Dany insistait pour maintenir cette tradition. On dînait trop parce que, après, Dany et Carole partaient ensemble travailler. Carole expliquait qu’elle venait de trouver un CD avec des tubes de l’époque Salut les copains, quand la carillon de la porte du jardin sonna. (315) C’était Antoine. Sa mère l’avait mis à la porte. Elle ne supportait pas qu’il sorte avec la fille d’un meurtrier de gendarme. Antoine devait aller chez son père à Roanne. Dany lui proposa de rester chez eux. * Antoine s’installa dans le petit bureau de Lucy. Tous les matins, il préparait son petit-déjeuner et celui de Dany, attrapait le TER de 8h16 pour (316) l’université de Montpellier alors que Léna dormait encore et il rentrait en fin de journée, au moment où Léna commençait son service au casino, ils avaient peu de temps pour se voir, d’autant qu’elle était prise tous les week-ends. Et puis, Maggie McKelly était apparue. Dany était fier qu’une star fréquente Le Napoli et donne des conseils à Carole. Dany et Léna n’avaient rien venir. Au début de l’année, Carole avait annoncé son départ à son père. Elle avait décidé de monter à Paris pour se lancer dans la chanson. Dany essayait d’empêcher la catastrophe qu’il pressentait mais que peut faire un père pour dissuader sa fille d’accomplir son rêve. Il tenta de gagner du temps en prétextant qu’elle n’était pas majeure. 10 jours plus tard, Carole disparut. Sans dire au revoir. Comme Lucy l’avait fait avant elle. * Dany ne se voyait pas entrer en guerre contre elle. Il essaya de la joindre sur son téléphone mais celui-ci était coupé. Il refusa la proposition d’Antoine et (317) de Léna de faire des recherches sur la Toile, de poster des messages sur les réseaux sociaux. Et il attendit, persuadé que Carole se manifesterait pour son anniversaire. Mais il ne reçut aucun appel. Il demanda à Léna si elles s’étaient disputées. Carole ne se manifesta jamais. Il leur fallut apprendre à vivre sans elle. * En avril, Dany réussit à prendre une semaine de vacances avec Valérie. Elle avait une vie difficile entre son métier d’infirmière et des deux (318) garçons odieux qui détestaient Dany. Ils le rendaient responsable de l’explosion de leur famille, refusaient de vivre avec lui, menaçant d’aller chez leur père à Montpellier s’il apparaissait dans leur maison à Frontignan. Valérie était terrorisée à l’idée de les perdre. Dany et Valérie s’adaptèrent à ces contraintes. Ils avaient du mal à se voir. C’est pour cela que Dany tenait tant aux répétitions de la chorale du lundi et aux concerts qu’ils donnaient dans la région. Le temps passa sans diminuer l’animosité des enfants de Valérie.

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:39

A Pâques, ils partirent en voiture pour Lisbonne. Un voyage de rêve jusqu’au coup de téléphone que Valérie reçut du père, le cadet venait d’être hospitalisé pour une péritonite, elle dut rentrer en urgence. En rentrant en pleine nuit, Dany tomba sur Léna qui sortait de la chambre d’Antoine. Finalement, Antoine émigra dans la chambre de Léna. Antoine réussit son bachelor en informatique, Léna le poussa à renouer avec sa mère pour lui annoncer la bonne nouvelle. (319) elle était contente pour lui. Mais elle avait été mutée deux mois plus tôt à la gendarmerie maritime d’Anglet. Dany poussa Antoine à poursuivre ses études. Apparemment Carole les avait oubliés. * La nouvelle de leur arrestation laissa Dany et Léna KO debout. Ils abandonnèrent leurs activités, prirent la route à 2h du matin et arrivèrent à Fleury-Mérogis en fin de matinée. On les renvoya au Palais de justice de Paris… Quand Dany et Carole se retrouvèrent face à face au parloir, ils n’eurent pas grand-chose à se raconter. Dany ressentit un malaise à parler de ses activités d’homme libre. Alors, il se mit à son niveau. (320) Le mois suivant, la veille du départ, il renonça au long déplacement et Léna prit sa place. Les deux sœurs discutèrent… 16 mois après le décès de Maggie McKelly débuta le procès de Carole Moreno aux assises de Paris. Les deux premiers jours semblaient avancer dans le bon sens (321) et puis le 3e jour, Lucy avait débarqué. Dany était allé la chercher à l’aéroport. Hector devait être opéré le samedi ; elle ne ferait qu’un aller-retour. * Puis Carole avait aperçu sa mère et elle avait fait sa déclaration de culpabilité. * L’avocat était furieux. Il avait presque risque réussi à la sauver et elle s’était sabordée. Léna avait fait des reproches à Lucy : c’est à cause d’elle que Carole avait fait cette déclaration. Lucy ne comprenait pas : « Je me demande si tu le fais exprès ou si tu es inconsciente ? … Je ne veux plus jamais te voir, ni entendre parler de toi ! » Léna tourna les talons. (323) Dany et Lucy s’installèrent dans un restaurant de la place Dauphine. Il excusa sa fille et affirma qu’il était content de la voir. Lucy se mit à pleurer. Elle était venue dans l’intention de proposer à Léna de venir les voir au Canada. * 15 ans. * Après le procès, Dany dut affronter la colère de Léna qui lui reprocha d’avoir fait venir Lucy. (324) Dany n’avait prévu ni la réaction de Lucy, ni celle de Carole. « Tu lui trouves toujours des excuses… Tu l’aimes toujours, tu n’as jamais cessé de l’aimer, tu es le seul pour qui elle est restée indispensable… Vous avez poursuivi votre histoire comme si de rien n’était ». Dany ne regrettait rien. Pendant des années, il avait été convaincu que la plus grosse erreur de sa vie avait été d’avoir quitté la foire familiale pour seconder Patrick dans ce coup foireux. 25 ans avaient passé et il se demandait encore ce que sa mère était devenue. Mais Dany fut troublé par l’admonestation de Léna. Pour elle, la plus grosse erreur de Dany, c’était de ne pas avoir rompu avec Lucy. Et il se demandait s’il commettrait une 3e erreur (325) * La vie reprit, amputée de Carole et de Lucy. On faisait comme si elles n’existaient pas. Léna allait à Rennes une fois par mois. Dany ne pouvait plus y aller. Antoine obtint son master en informatique et il reçut plusieurs propositions d’embauche. Il accepta un poste dans la sécurité informatique d’un laboratoire pharmaceutique en banlieue parisienne. Il voulait que Léna l’accompagne mais elle ne voulait pas quitter Sète pour Paris. (326) Il aménagea en août dans un appartement à Antony. Dany poussait Léna à le rejoindre. Quand Antoine la prévint que sa période d’essai était terminée, elle pensa que c’était la fin de leur histoire. *

Léna et Jérôme.  En février, Léna passa son entretien d’évaluation annuel : son manager appréciait sa ponctualité et sa disponibilité. Depuis 3 ans, il lui proposait d’évoluer mais Léna avait toujours refusé. Ce jour-là, c’est elle qui anticipa. Le lendemain, le manager passa la voir à l’accueil pour lui proposer une formation de croupière de 3 mois et demi à Marseille. Pour ce métier, il fallait être bon en calcul mental (327), être concentré, souriant et courtois même quand on ferme à 5h du matin. Depuis le temps qu’elle travaillait au casino, elle avait fini par en mémoriser les règles, elle maîtrisait les principaux jeux de table. Léna fit ses premiers pas de croupière 2 jours après son retour sous l’œil discret du chef de partie, qui l’accompagna durant 15 jours et fut rassuré par ses débuts. Son nouveau job n’entraîna pas de changements majeurs dans sa vie. Elle aimait cette vie à l’envers où la routine n’existe pas. (328) Et elle apprit à gérer les clients. De tous les jeux, son préféré était le black-jack. * 2 ans et demi après l’incarcération de Carole, la chanson Don’t Be Angry With Me émergea de l’au-delà et connut un succès fulgurant. (329) Dany lui-même ne savait rien. Léna non plus. Le soufflet retomba et on n’entendit plus parler de Carole. * Les années passèrent. Entre le restaurant, le karaoké et les répétitions, Dany était assez occupé. Léna gravissait les échelons, devint chef de table polyvalent. Elle se lia avec un croupier qui s’appelait Jérôme. Elle emménagea avec lui dans une maison à Balaruc, ils firent le tour des Baléares en voilier et récidivèrent l’année suivante. Dany attendait un enfant, mais au bout de 5 ans, Jérôme reçut une (330) proposition pour travailler comme chef de partie sur un bateau de croisière basé à Nassau. Léna aurait pu se faire embaucher aussi, ils en discutèrent pendant 3 mois, Jérôme voulait qu’ils s’installent à Miami. Mais Léna tergiversa et finit par renoncer et il partit sans elle. Léna fut surprise d’être si peu triste de son départ. Elle revint chez Dany. Chaque mois, elle faisait le voyage à Rennes pour voir Carole qui ne parlait pas beaucoup. *

Léna et Juliusz. C’était un mois de novembre gris et venteux. Les clients avaient disparu (331) et Dany rentra à la maison avant le début du service pour dîner avec Léna. Ils prirent l’apéritif en regardant la télévision. Elle proposa à Dany de monter avec elle pour voir Carole. Dany n’avait pas envie. A la télévision, une journaliste évoquait un grave accident de manège à Caen. Il crut reconnaître son copain Nino. Il décida de partir dès le lendemain matin avec la Clio de Léna. * Le même jour, Juliusz Martin courait le long de la mer. Quand il avait quitté son hôtel pour son jogging quotidien, le réceptionniste (332) l’avait mis en garde sur le mauvais temps. A la sortie d’un virage, il croisa une femme qui promenait son chien. Il lui demanda où menait la route : Marseillan. Il avait l’habitude de courir par tous les temps. Il avait décidé de continuer à vivre comme à (333) 20 ans le plus longtemps possible. Il avait connu des années flamboyantes et des déroutes mémorables. Son ancienne femme affirmait qu’il était immature. Elle avait demandé le divorce et obtenu la garde de leurs deux enfants. Elle était repartie au Danemark et il avait perdu contact avec ses enfants. Sa fille l’avait appelé pour l’inviter à son mariage mais c’était avant la Coupe du monde et il avait décliné parce qu’il devait superviser deux équipes africaines. Elle avait raccroché sèchement. Il s’en fichait. Entre le divorce, la pension, les séparations, les séparations ruineuses, les investissements catastrophiques et le poker, il vivait comme un oiseau funambule. Michaël son ancien coéquipier et patron le poussait à acheter un appartement mais Juliusz n’avait pas envie de finir ses jours à Nancy. Il faisait froid sur cette digue, il dut faire un effort pour maintenir l’allure. Depuis quelques mois, il se sentait moins fringant, même si son médecin lui disait qu’il allait bien. (334) « Tu vas avoir 50 ans, Juliusz. Le moment du bilan ». Les mots à ne pas prononcer. * La 1ère fois que Juliusz aperçut Léna, ce fut comme une apparition. Elle était figée dans son uniforme du casino. Juliusz avait dîné dans un restaurant médiocre en bordure du canal. Le patron l’avait reconnu et lui avait proposé de l’armagnac. Ses deux voisins s’étaient joints à eux et ils avaient discuté football. Ils voulaient connaître la raison de sa venue à Sète mais il avait éludé en souriant. (335) Le patron avait gardé l’addition. Minuit était passé quand ils étaient sortis du restaurant. Il aurait dû retourner à son hôtel mais il avait remonté la rue et il était arrivé devant le casino. Il avait beaucoup perdu dans les casinos et s’était fait interdire de jeu pour 6 ans. Puis il avait tenu bon. Le jeu était sorti de sa vie. Il décida d’entrer. (336) Dans une vie antérieure, il avait fréquenté des casinos dans tous les pays, où il avait dilapidé son argent. Juliusz n’avait rien à craindre dans cet endroit. Il fit le tour du local, arriva dans le secteur des jeux de table. Et il remarqua Léna. Il lui dit qu’il ne voulait pas jouer. Elle lui expliqua que la mise minimum était de 2 €. « C’est dans mes moyens. Mais je me suis juré de ne plus jamais jouer et j’ai l’intention de tenir bon. (337)Un homme qui tient ses promesses, c’est rare. – Sans mauvais jeu de mots, je suis assez vieux jeu ». Léna fixait cet inconnu et eut le sentiment qu’elle n’avait pas à s’en méfier. Il lui proposa de boire un verre après son service. A Sète, lui dit-elle, tout est fermé. « Je ne voudrais pas que vous croyiez que… mais je vous trouve très belle. – C’est gentil. Merci ». Il prit un billet de 20 €. Elle lui donna 10 jetons qu’il laissa sur le tapis. « Et votre promesse ? – Je n’ai pas envie de jouer, j’ai envie de rester un peu avec vous ». Il perdit. Quand Léna sortit du casino à 2h15, accompagnée d’une collègue, elle l’aperçut qui attendait de l’autre côté de l’avenue. Il lui demanda son prénom. Elle précisa : « On n’a pas le droit d’être en relation avec des clients. (338) – Je ne joue pas, je ne mettrai plus jamais les pieds dans ce casino, on ne pourra rien vous reprocher ». Elle voyait qu’il avait froid. Elle lui donna son foulard. « Vous me le rendrez demain. – Je vous invite à dîner ». * Ce fut une journée interminable pour l’un et pour l’autre. Elle changea d’avis 3 fois. Juliusz passa au stade pour annuler son rendez-vous du soir avec le président. Il avait besoin de se dégourdir les jambes. Il arriva devant le Café du Square avant l’heure prévue. Il s’installa en terrasse, lut L’Equipe. Léna arriva elle aussi en avance. (339) Elle le retrouva. Il lui rendit son foulard. Il lui expliqua son métier : il était chargé du recrutement de jeunes joueurs pour un club de première division, il en supervisait une quinzaine en France et une dizaine à l’étranger… (340) Il y avait un gamin qui l’intéressait à Sète. Léna confessa qu’elle n’y connaissait rien au foot. Lui était un ancien joueur de footballeur professionnel. Il avait eu une belle carrière en club et en équipe de France. Il avait arrêté à 35 ans après une rupture du tendon et il s’était reconverti. (341) Elle lui proposa de se tutoyer. Il lui demanda pourquoi elle travaillait au casino. Il voulut l’inviter au restaurant. Elle devait prendre son service dans une heure. « Si tu veux, on peut dîner ce soir. – Ça va être difficile d’attendre jusque-là ». * Léna retrouva Juliusz au Café du Square. Il avait peur qu’elle ne vînt pas. Elle avait regardé sur Internet et vu qu’il était une star. Il avait même raté un pénalty en finale de Coupe du monde. (342) Il s’était marié quand il était à Arsenal avec une Danoise, sous la loi danoise. Elle voulut lui montrer le panorama du mont Saint-Clair. (343) Ils s’assirent sur un banc au sommet du belvédère et restèrent à admirer l’immense baie et l’étang de Thau. Elle lui proposa de dîner chez elle. Elle lui proposa des spaghettis à la tomate. Juliusz se dit qu’il n’allait pas recommencer une aventure sans lendemain avec une femme qui (344) aurait pu être sa fille. Il ne supportait plus de répéter le même discours de séduction. Il n’avait plus envie de faire le beau. Pas avec elle. Il n’avait rien d’autre à lui proposer que sa vie de nomade. Il s’apprêta à partir. « C’était pas une bonne idée. Nous deux, c’est pas possible ». Elle le serra contre elle. * Elle prépara le petit-déjeuner. Ils s’assirent de part et d’autre de la table de la cuisine. « Je suis un enfant trouvé dans une église de Juvisy, au pied d’une (345) Vierge à l’Enfant. La veille, le sacristain avait remarqué une grosse écharpe au pied de la statue. Le lendemain, il a entendu un cri qui sortait de cette couverture, une sorte de miracle, j’avais survécu à une nuit de novembre. Sur un papier, une main avait tracé « Il s’appelle Juliusz ». La seule chose qui le rattachait à sa mère, ainsi qu’une petite empreinte de sang sur le côté gauche. Il l’avait fait analyser sans trouver la moindre correspondance. J’ai été confié à l’Aide sociale à l’enfance et j’ai eu la chance d’être adopté par des braves gens qui m’ont élevé, un garagiste de Saint-Nazaire, dont je porte le nom. Ils m’ont tout expliqué, on a discuté et j’ai voulu garder mon prénom, je suis probablement d’origine polonaise, et à 2 jours près je ne connais pas la date exacte de ma naissance. J’ai fait rechercher ma mère par des détectives privés en France et en Pologne, ça m’a coûté une fortune En vain. Ils ont retrouvé le sacristain. (346) Quand j’étais en équipe de France, j’ai participé à une émission de télé, on en a beaucoup parlé, mais ça n’a servi à rien. J’ai vécu toute ma vie avec ce fantôme qui me tenait dans ses bras. On m’a affirmé 100 fois : « Avec le temps, la blessure va se refermer, un jour tu n’y penseras plus », mais les années ont passé et la cicatrice est toujours à vif ». * C’était un pauvre terrain de foot, sans gradins. Depuis la ligne médiane, Juliusz et Léna suivaient un match d’adolescents. Juliusz photographiait le n°6. (347) Léna était incapable d’évaluer la performance du joueur. Juliusz lui expliqua. * La nuit enveloppait la maison sur colline. Depuis la fenêtre du salon, Léna guettait l’arrivée de Juliusz mais il n’arrivait pas. L’histoire était finie avant même d’avoir commencé. Elle monta se coucher. (348) Quand elle ouvrit les yeux, Léna devina son ombre près du lit. Il avait été retenu par les parents du gamin, un couple de fous. * Le lendemain, Juliusz disparut jusqu’au soir. Ils se retrouvèrent au Café du Square. Il avait passé d’une mauvaise journée. Au milieu de la nuit, il se rendit compte qu’elle ne dormait pas. (349) Quand elle se réveilla, il n’était plus dans le lit. Elle entendit la porte du rez-de-chaussée s’ouvrir. Elle courut pour le rattraper. « Je ne vais pas t’embêter avec mes problèmes, mais ce n’est pas une bonne journée qui commence… il y a qu’aujourd’hui, j’ai 50 ans, à 1 ou 2 journées près, je ne saurai jamais ». Elle lui proposa de fêter ça. Il ne voulait pas. « Nous deux ça ne tient pas la route, notre histoire n’a aucun sens ». Dany avait 53 ans. Pour Léna, ça lui était égal. « Tu ne diras pas ça dans 10 ans, parce que là je serai vraiment vieux et tu seras encore jeune femme. Alors (350) il vaut mieux s’arrêter avant que ça devienne trop dur ». Mais Léna ne voulait pas vivre avec lui. Elle n’avait pas envie de faire de projets. En attendant, elle comptait bien acheter un gâteau. * Quand elle avait demandé ce qu’il comptait faire ce jour-là, il avait répondu qu’il ne pouvait pas rester un jour sans courir. Il proposa à Léna de l’accompagner. Elle lui parla de la voile. (351) Et elle essaya de le suivre. * Juliusz ne voulait pas fêter son anniversaire mais Léna était tenace, elle voulut l’inviter au restaurant. Elle ne tenait pas à parler de sa famille. (352) Elle avait continué à regarder sur Internet ce qu’on disait de lui. Il était retourné voir son footballeur en herbe et il était revenu avec une promesse de signature. N’allait-il pas repartir ? Le lendemain, au petit-déjeuner, il faisait une drôle de tête. « Faut que je te dise la vérité. Je ne suis pas venu dans cette ville par hasard. Le gamin que je supervise, ce n’était qu’un prétexte. Voilà, il y a 3 ans, sur les conseils d’un ami, j’ai publié mon histoire sur un site de recherche en ligne d’enfants abandonnés ou nés sous X et sur des pages spécialisées de réseaux sociaux, ça a généré une certaine effervescence et puis le souffle est retombé. Il y a 4 mois, j’ai été contacté par une ancienne assistante sociale qui avait travaillé ici, je suis allé la voir à Granville où elle a pris sa retraite. Il y a 7 ans, quand elle était encore en activité, (353) elle avait rencontré une Polonaise qui avait abandonné son bébé à la naissance et qui le regrettait amèrement. Cette femme était allée se renseigner au Centre d’action sociale mais il n’y avait rien à faire pour l’aider, l’assistante sociale se souvenait bien d’elle, elle travaillait comme vendeuse dans une boulangerie de Sète. J’ai tourné dans la ville, j’ai repéré plusieurs boulangeries, ma mère devrait avoir 67 ou 68 ans aujourd’hui, peut-être plus. » Il avait fini par entrer dans une boulangerie, tétanisé. Et il était ressorti. * Léna accompagna Juliusz dans sa visite des boulangeries. Il en était à le 3e boutique. Dans les 3 boulangeries suivantes, Léna n’eut guère plus de succès. La suivante était à 5 mn. Juliusz voulait arrêter. Elle parla de son père qui était à la recherche de sa propre mère, perdue de vue depuis 35 ans. (354) Ils étaient tous les deux dans la même situation. Le jour commençait à baisser quand Léna pénétra dans la boulangerie de la rue Carnot. Elle expliqua ce qu’elle cherchait : « On a bien eu Agnieszka mais elle a pris sa retraite il y a quelques années, je ne sais pas si je peux vous donner son adresse. » * Agnieszka habitait au 3e étage d’un petit immeuble de la cité Pasteur à Frontignan. L’ascenseur était en panne. Sur le palier, ils restèrent figés. Léna lui dit de sonner. Une femme leur ouvrit. (355) Il dit qu’il s’appelait Juliusz et qu’il était son fils. Elle répondit qu’elle n’avait eu qu’un fils qui s’appelait Piotr. Elle l’avait retrouvé 3 ans plus tôt. Ils avaient fait le test. Le visage de Juliusz se décomposa. Agnieszka voulut lui proposer un remontant. Agnieszka reconnut Juliusz Martin, l’idole de son fils. Elle lui demanda une dédicace. Quand ils sortirent, Juliusz semblait désorienté. (356) Léna essaya de le rassurer. Il lui confia que s’il ne buvait plus d’alcool, c’est qu’il en avait beaucoup abusé. Il avait eu un accident de voiture et il avait été aux Alcooliques anonymes pendant 2 ans. Il craignait de replonger. * Ils préférèrent ne pas aborder le sujet de la séparation. Ce fut une nuit d’adieu. Quand Juliusz se réveilla, Léna était une chaise, elle le regardait dormir. Ce fut un repas silencieux. (357) Et puis le smartphone de Juliusz sonna : sa fille venait d’accoucher d’un petit garçon, Lars. Il ne savait même pas qu’elle était enceinte. La suite du message disait : « Je viens d’avoir un bébé, je pense à toi ». Léna lui conseilla de manifester sa joie. (358) Léna était mal placée pour donner des conseils avec Hector et Lucy. Mais elle regrettait de s’être braquée. Juliusz proposa à Léna d’aller au Danemark avec lui. « Partons aujourd’hui, le plus vite possible, le plus loin possible, je vais prévenir mon employeur ». *

Carole et Inès. Léna était en train de faire le tri dans ses affaires quand le carillon sonna. Une femme d’une quarantaine d’années attendait à la grille. (359) Madame Meyer, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation voulait voir Dany Moreno. Elle devait faire un rapport suite à la demande de libération conditionnelle formulée par Carole, qui avait purgé les 2/3 de sa peine. Dany avait fourni une promesse d’embauche et une attestation de logement. Elle voulait évaluer les conditions de sa libération. Léna lui fit visiter la maison. Mme Meyer savait combien Léna était attentive à sa sœur. (360) Mme Meyer rappela les conditions que Carole devait respecter. * Bientôt, Juliusz arriva. Léna lui expliqua qu’elle ne pouvait pas partir. (361) Il valait mieux qu’ils arrêtent là. Juliusz quitta la maison. * Quand Dany ouvrit la porte de la maison, Léna s’activait dans la cuisine. Il dit qu’il n’avait trouvé personne et lui demanda ce qu’elle avait fait : « Oh, rien de spécial… Ah si, je me suis remise au footing ». * Carole Moreno fut libérée 11 jours plus tard, après 10 ans et 5 mois de détention. La veille, elle avait eu 30 ans. Dany et Léna eurent à peine le temps de faire le voyage en voiture. (362) Ils durent patienter 2h devant le centre pénitentiaire. Carole sortit et se jeta dans les bras de Dany et de Léna. Ils rentrèrent à Sète. * La vie reprit son cours. Carole allait nager avant de prendre son service au Pressing. Elle refusait désormais de chanter. Au casino, Léna poursuivait son activité nocturne à la satisfaction du manager qui l’informa qu’elle passerait chef de salle adjointe à la retraite de Jean-Paul. Elle n’avait aucune nouvelle de Juliusz. (363) Dany pensait à Inès dans son monastère. Inès l’envahissait. * C’était un mardi. Le seul soir où ils étaient réunis tous les 3. Il se décida à leur parler d’Inès. Il raconta son histoire. « A l’époque, (364) y avait pas de téléphones portables, comme aujourd’hui, et chez nous y avait même pas de téléphone fixe, bien sûr ». Il raconta sa rencontre avec Lucy. Il avait fini par retrouver Inès, devenue religieuse chez les clarisses dans le Jura sous le nom de Marie-Anne. Carole proposa d’aller voir cette grand-mère dont elle ignorait l’existence. Pour Léna, ce n’était pas le moment. * Carole assis à une table dans la salle d’accueil du monastère de Poligny, (365) Inès apparut. Inès et Carole restèrent un moment à se dévisager. Dany n’était pas là. Elles se prirent la main et se parlèrent. (366) Carole demanda à Inès pourquoi elle était devenue religieuse. « Je te demande ça parce que moi aussi, je pense à devenir religieuse ». (367) Inès était surprise. Carole ne croyait pas en Dieu. C’était le minimum. Carole ne savait pas ce qu’elle voulait faire de sa vie. (368) Inès lui proposa de rester quelques jours au monastère, le temps qu’elle réfléchisse. * (369)

Lucy, la mère qui aimait trop et pas assez.

Lucy n’avait jamais aimé le Canada mais ce n’était pas son choix. Pour être près d’Hector, elle se résigna aux hivers sans fin, aux printemps boueux, aux centres commerciaux souterrains. Hector avait changé de nom. Il avait des papiers canadiens. En fermant le restaurant, comme elle le faisait chaque soir, Lucy avait passé un coup de fil à Hector pour l’avertir. Toronto était enseveli sous 60 cm de neige. Elle mit 1h30 pour rentrer chez elle. Elle entendit un air d’opéra qu’elle détestait. Elle trouva Hector installé sur le canapé. Elle comprit que sa vie (373) à elle aussi allait s’achever.  Quand elle attrapa sa main, il se produisit un miracle. La musique recommença. Ce fut la 1ère fois que Lucy écouta un opéra et elle fut conquis par cet air de Lucia du Lammermoor de Donizetti. Elle se dit qu’Hector lui avait fait le plus beau des cadeaux d’adieu. Cette migration musicale se fit naturellement. Répudié le rock de sa jeunesse. Elle se mit à écouter les albums d’Hector. (374) * Lucy fit semblant de s’intéresser encore plus à son travail. Mais la vie sans Hector n’avait plus de sens. Elle se détacha progressivement du restaurant. Elle reçut un mail de Dany lui annonçant que Carole allait être libérée. Une nuit d’insomnie, Lucy décida de repartir à Sète. Elle vendit son restaurant, son appartement et prit l’avion avec 4 valises dont une entière de disques d’opéra. Depuis son départ, 22 ans plus tôt, la terre avait changé. Elle ne prévint personne. Le taxi s’arrêta devant la maison. (375) Elle tenait l’urne funéraire d’Hector. Elle vit la porte de la maison s’ouvrir (376)

2. Critique.

Manuel, patron des auto-tamponneuses sur une fête foraine itinérante est un excellent guitariste manouche avec son ami Chico et trois autres musiciens. Mais quand les quatre autres musiciens décident de monter à Paris pour former un groupe, les Lover men, Inès menace Manuel de le quitter s’il part avec eux. Il cède. Et les Lover Men connaissent la gloire.  Inès et Manuel essayent pendant 12 ans d’avoir un enfant, sans succès. Ils se résolvent à faire un pèlerinage au sanctuaire des clarisses de Poligny et le miracle a lieu. En 1971, Inès accouche de Dany, un garçon… blond aux yeux bleus. En grandissant, les relations entre Dany et ses parents deviennent difficiles avec Manuel, qui meurt subitement d’une crise cardiaque, à 50 ans, et avec Inès qui lui refuse le moindre salaire. Un jour, Dany fait la connaissance de Patrick, un mauvais garçon qui lui promet de gagner de l’argent facile en participant à un mauvais coup. Le cambriolage tourne mal, Patrick et son complice sont arrêtés, et Dany est sauvé par Lucy, une jeune femme, qui servait de chauffeur aux malfrats. Ils se planquent le temps des recherches de la police. Mais quand Lucy ramène Dany à Lodève, il ne trouve plus personne. Dany a 18 ans, il pense que sa mère, avec qui il est en conflit, l’a abandonné. Dany est alors recueilli par Lucy et son compagnon Hector, qui habitent une maison sur le mont Saint-Clair, à Sète. Hector, 40 ans et Lucy, 25 ans, sont propriétaires d’une pizzéria, Le Napoli. Hector, braqueur neurasthénique insomniaque et géant mélomane initie Dany à l’opéra. Il disparaît régulièrement, au grand dam de Lucy. Mais un jour, le GIGN débarque dans la maison de la colline, à la recherche d’Hector : lors du braquage d’une bijouterie sur la Croisette, Hector a tué un gendarme en s’enfuyant. En 1991, Lucy accouche d’une petite fille, inscrite sous le seul nom de sa mère, Léna Caron. Dany a fini par tomber amoureux de Lucy, malgré leurs 7 ans d’écart et l’indifférence de Lucy qui travaille maintenant comme guide touristique pour des tours dans les vignobles. Lucy est souvent absente, se lie avec Denis, un maître de chai avec lequel elle finit par rompre. Dany s’occupe de plus en plus du restaurant. Et un jour, Lucy cède aux avances de Dany. Un vendredi 8 avril 1994, jour de la découverte du suicide de Kurt Cobain, son idole, Lucy accouche de Carole, fille de Dany. Après 12 ans de relations avec Dany, en 2003, Lucy retrouve Hector qui lui propose de le suivre à Toronto où il a ouvert un restaurant sous une nouvelle identité. Lucy n’hésite pas à laisser Dany et ses deux filles qui ont décidé, d’un commun accord que leur mère était « morte ». Un jour, en regardant les infos à la télévision, Dany croit reconnaître Nino, un de ses cousins qui travaillait avec lui sur les stands de la fête foraine. Il part à sa recherche et finit par retrouver, 35 ans après, la trace de sa mère. Inès est devenue sœur Marie-Anne au couvent des Clarisses à Poligny où elle avait, jadis, prié sainte Colette pour avoir un enfant. Avant le départ de Dany, Inès lui avoue que son père n’est pas Manuel, mais Sven, un trapéziste suédois, rencontré juste avant son départ pour le pèlerinage.

Carole grandit dans l’indifférence de sa mère. un jour, celle-ci lui fait cadeau de son vieux walkman à cassettes et Carole découvre Chrissie Hynde. 6 mois après, Lucy s’envole avec Hector. Carole délaisse l’école sauf quand elle fait la connaissance d’Aline qui la pousse momentanément à travailler.  Mais alors que les deux amies s’apprêtent à partir en vacances en Espagne, Aline disparaît. Carole voit d’autres filles et fréquente le Pressing, un karaoké que son père a ouvert à côté du Napoli. Carole prend l’habitude d’y chanter, jusqu’au jour où Maggie MacKelly, l’interprète célèbre de No joke ! l’entend chanter sa propre chanson. La star reconnaît les qualités vocales exceptionnelles de Carole et décide de prendre en charge sa carrière. Contre l’avis de Dany, Carole suit Maggie à Paris et coupe involontairement les ponts avec sa famille, après la perte de son portable. Maggie lui a composé une chanson Don’t Be Angry With Me qui promet d’être un tube. Mais, alors que Carole doit chanter pendant son émission de télévision, le trac la prend. Maggie en veut à Carole et l’impensable se produit. Carole bouscule Maggie qui tombe et se tue. Carole est arrêtée puis jugée. Le jour de son procès, elle plaide coupable après avoir entrevu Lucy dans la salle d’audience et elle est condamnée à 15 ans de réclusion criminelle à la prison de Rennes. Pendant son incarcération, son tube ressort sur les réseaux sociaux et connaît un grand succès qui la laisse indifférente. Après 10 ans et 5 mois de réclusion, Carole est libérée, le 9 avril 2024, le lendemain de son 30e anniversaire.

A 8 ans, Léna s’intéresse à la voile. Et elle fait la connaissance d’Antoine dont les parents gendarmes sont divorcés. Mais ils ne supportent pas que leur fils sorte avec la fille d’un tueur de gendarme. Antoine, mis à la porte de chez sa mère, s’installe chez Dany et Léna. Après son bac, Léna est engagée comme intérimaire à l’accueil d’un casino, où elle va rapidement grimper les échelons.  Antoine continue ses études et obtient un poste en région parisienne mais Léna refuse de le suivre. Elle se lie ensuite avec un croupier, Jérôme. Mais quand celui-ci, obtient une mutation, Léna met un terme à leur relation. C’est à ce moment-là qu’elle rencontre Juliusz Martin, une ancienne gloire du football cinquantenaire, reconverti en agent de joueur. Juliusz et Léna se rapprochent et l’homme lui révèle qu’il est à la recherche de sa mère qui l’a abandonnée à la naissance. Juliusz propose à Léna de partir avec lui au Danemark où sa propre fille vient d’accoucher. Mais une fois encore, Léna renonce. Elle reste à Sète avec Dany. Au retour de Carole, Dany leur révèle l’existence d’Inès. Carole décide d’aller voir sa grand-mère.

A Toronto, Hector meurt et Lucy décide de tout vendre et de rentrer à Sète, 22 ans après son départ. Elle sonne chez Dany, Léna et Carole.

« Familles, je vous hais ! » écrit André Gide dans les Nourritures terrestres. La vie impair et passe, c’est d’abord l’histoire de familles fracassées, déchirées, broyées : Dany Moreno n’est pas le fils de Manuel, sa mère, Inès l’a eue lors d’une brève rencontre avec un trapéziste suédois. Ils ne considèrent jamais leur fils tant attendu comme leur véritable enfant. Manuel et Inès se fâchent souvent avec lui au point que Dany se croit véritablement abandonné par sa mère. L’enfant béni devient l’enfant honni. Dany sera hanté par le fantôme de sa mère pendant 35 ans, en se demandant pourquoi elle l’avait abandonné. Léna et Carole ont le même rapport d’amour et de haine avec Lucy, leur mère qui ne les aime guère et les abandonne vraiment (ce n’est pas un quiproquo pour le coup) pour suivre Hector au Canada du jour au lendemain. A 18 ans, Lucy, avait fui, déjà, de chez son beau-père, à Lyon, pour suivre un braqueur en cavale, croisé dans la rue, de 15 ans son aîné. Du côté d’Hector, le sort n’avait guère été plus enviable : son père le battait et l’avait mis à la porte à 16 ans.  Pendant 12 ans, Dany vit avec Lucy avec le fantôme d’Hector immiscé entre eux, comme le cadavre de Camille entre Thérèse Raquin et Laurent. Quand Dany fréquente Valérie, l’infirmière rencontrée à la chorale, les enfants de celle-ci manifestent leur hostilité à son égard. Denis, le maître de chai, quitte sa femme et ses deux ados pour vivre avec Lucy. Son fils ne veut plus lui parler. Le père d’Aline, l’amie de Carole, est parti avec une collègue. Celui de Maggie MacKelly, lui aussi, était parti et sa mère s’était mise à boire en délaissant ses enfants. Au procès, le psychiatre fait remarquer que « La sujette a établi une relation forte, ambiguë et bivalente avec la victime, à la fois amante et repère maternel… transfert sur la victime au tempérament directif de l’image de la mère, associé à un projet de vie et professionnel… avec un engagement à sens unique pour l’une et de circonstance pour l’autre ». Les parents d’Antoine, l’ami de Carole, se sont séparés après la découverte d’une relation extra-conjugale du père avec une collègue. Juliusz Martin s’est séparé de sa femme qui avait demandé le divorce et obtenu la garde de leurs deux enfants. Elle était repartie au Danemark et il avait perdu contact avec ses enfants. Et Juliusz apprend à Léna que lui-même a été abandonné à la naissance par une mère d’origine polonaise qu’il cherche encore 50 ans plus tard. « Nul ne guérit de son enfance », chantait Jean Ferrat. Bien peu de familles résistent dans ce roman partagé entre des amours irrésistibles, irrépressibles et des haines tenaces, des rancunes, des rancœurs tenaces, quand elles ne sont pas exacerbées par l’incompréhension et l’aveuglement. Pourtant, au milieu de ce déluge de fin du monde, la maison de la colline apparaît comme l’arche de Noé et le mont Saint-Clair, à Sète, comme le mont Ararat, sous le patronage de Valéry et de Brassens. Dany en Noé, sauve dans cette arche Léna, Carole et peut-être même Lucy. Et celui qui a été le moins aimé, devient finalement celui qui est le meilleur, le plus généreux, le plus aimable.

Un autre thème majeur du roman est la musique : Manuel, le grand-père, est doué pour la guitare manouche et il passe à côté de la gloire en refusant de suivre ses amis gitans qui fondent le groupe Lover Men, à cause d’Inès. Dany, est calmé, dans son enfance, par la musique classique qui passe à la radio. A Sète, Hector, le passionné d’art lyrique, l’initie à l’opéra. Dany veut devenir chanteur d’opéra mais rechigne à apprendre le solfège. Pour cette raison, il est recalé au Conservatoire et doit se rabattre sur une chorale. Deuxième échec. Lucy, qui déteste l’opéra, écoute du rock. Elle est fan de Nirvana et attribue à la nouvelle du suicide de Kurt Cobain, la naissance prématurée de sa fille Léna.  A sa fille Carole, elle fait cadeau de son walkman et de 145 cassettes. Ainsi naîtra la passion de Carole qui la conduira à une gloire éphémère et tragique, grâce à la rencontre de Maggie Mac Kelly. La carrière de Carole est à la fois celle d’une catastrophe et d’un triomphe quasi « posthume ». Du grand-père à la petite-fille, la vocation musicale tourne court. Et pourtant, c’est la musique qui les fait vivre. Le roman de Jean-Michel Guenasia est d’ailleurs saturé de musique : Django Reinhardt, Manitas de Plata, Téléphone, Claude François, Johnny Hallyday, Les Démons de minuit, Ouragan, Joe Dassin, Carmen, Nabucco, Luis Mariano, Django’s Tiger, Minor Swing, Dom Juan, Raimondi, Karajan, La Bohème, Madame Butterfly, About a Girl de Kurt Cobain, Turandot, Caballé, Pavarotti dans Le Trouvère, Norma, la Tosca, José van Dam, Figaro, le comte Almaviva, Mozart, l’orchestre du Maggio Musicale Fiorentino, l’Opéra de Rome, Zubin Mehta, José Carreras, Placido Domingo, Nessun dorma, La Vie en rose, le Maria de West side Story, O Sole Mio, Chrissie Hynde, Largi al factotum du Barbier de Séville, Madamina de Don Giovanni, Sardou, Goldman, Garou, Notre-Dame-de-Paris, Debbie Harry, Amy Winehouse, Céline Dion, Nirvana, les Blues Brothers, Everybody Needs Somebody to Love, Pink, Adele, Lady Gaga, Back to Black, Yesterday, Paul McCartney, No Joke ! de Maggie McKelly, Madonna, Material Girl, Like a Virgin, White Flag, Skyfall, Smells Like Teen Spirit, Comme d’habitude, Don’t Let Me Be Misunderstood, Don’t Be Angry With Me, It’s Over,  Ram, Monkberry Moon Delight, My Serenade, Georgia on my Mind, Ricochet, Black Out, Pharell, Lana Del Rey, Souchon, Je te donne, I Want to Break Free, Frank Sinatra, Shakira… Cette passion omniprésente des personnages et de l’auteur pour la musique nous fait fortement penser à De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, roman de Jean-Michel Guenassia, paru en 2017. Carole et Maggie McKelly fréquentent d’ailleurs Le Petit Béret, sur le canal Saint-Martin, qui était déjà le quartier général de Paul et Léna dans le roman. Léna, la mère de Paul avait cru faire l’amour avec David Bowie. Lucy n’est pas loin de considérer que Carole est la fille de Kurt Cobain, plus que celle de Dany. Dans La Vie rêvée d’Ernest G., le héros Joseph Kaplan, est un grand amateur de Carlos Gardel. Les noms des artistes, des morceaux et des albums sont autant de repères chronologiques dans La vie impair et passe.

 

Dans ses précédents romans, Jean-Michel Guenassia nous avait habitué à voyager dans le monde, du Quartier Latin au Pays de l’Est, de New-Delhi à Londres, de Prague à Alger, d’Israël à la Russie, à plonger dans l’histoire, en croisant des grands témoins de l’histoire et de l’art, de Guevara à Van Gogh, de Sartre et Kessel à Bowie. La vie impair et passe dresse un tableau bien différent. L’histoire ne quitte pas les frontières de la France, et même si les personnages voyagent pour leur travail (les forains, Lucy), par obligation familiale (pour rendre visite à Carole en prison ou pour retrouver Inès au couvent), ou pour fuir (Lucy et Hector au Canada), leur situation est relativement sédentaire. Dany s’installe à Sète, Léna refuse de suivre Antoine en région parisienne, Jérôme à Miami, Juliusz au Danemark, pour rester à Sète, près de Dany. Carole revient dans la maison sur la colline, comme Lucy. Aucun témoin de l’Histoire, non plus dans ce roman. Les principaux protagonistes sont même des invisibles dans la société : les forains sont des marginaux, Hector, Lucy, Pat sont des délinquants qui se cachent, Carole devient une criminelle, Léna vit la nuit, Juliusz et Maggie sont des stars oubliées et meurtries. Plus qu’une fresque historique ou panoramique, La vie impair et passe nous propose donc plutôt une galerie de portraits, pas toujours flatteurs mais souvent attachants. On aime ces personnages non pour leur héroïsme, leur gloire, leur succès, leur cohérence, leur intelligence, leur supériorité mais pour leurs failles, leur fragilité, leurs échecs, leur impulsivité et leur sensibilité exacerbée et souvent désordonnée. Même Inès et Lucy, les mères indignes, même Hector, le voleur, même Carole, la criminelle, même ces maris infidèles et ces enfants dépassés et pleins de colère contre leurs parents. Guenassia plonge ces existences fragiles dans le tourment de destins qui leur échappent et leur fait faire souvent les mauvais choix.  L’expression « impair et passe » vient du jeu de roulette au casino. Léna est croupière au casino de Sète ; Sur France Info, Jean-Michel Guenassia a cet échange avec le journaliste qui l’interroge : « La vie, impair et passe. Finalement, la vie avance comme si on lançait des dés ? – À peu près, oui. Cela signifie qu’on ne maîtrise pas nos vies. Nous sommes tributaires des aléas, de mauvaises rencontres, de mauvais choix, et qu’une fois qu’on a raté la bifurcation, on ne revient pas en arrière. C’est une part de loterie. » A la fête foraine, on reproche à Dany d’avoir réglé le rhéostat de la machine à pinces trop haut ce qui faisait gagner trop de gens. Dany à la fête foraine, Léna au casino participent à ces jeux de hasard qui offrent du rêve et des espoirs de richesse et se concluent souvent par la perte. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », disait Stéphane Mallarmé. La Vie, impair et passe, c’est le jeu de dés que le destin s'amuse à lancer. Mais laisser a-t-il sa chance à chacun de retomber sur ses pieds ? Dans On ne badine pas avec l’amour, Perdican déclare : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ». Les (anti)héros de La vie impair et passe, et en tout premier lieu Dany, se trompent souvent, souffrent, sont malheureux, mais ils vivent. Et le roman de Guenassia est diablement vivant. Car, comme le dit Maupassant à la fin d’Une Vie : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ».

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 08:28

Edition Classiques et Cie,

Hatier poche n°43

(Les références paginaires sont données dans cette édition)

Le texte présenté ici, surligné pour mettre en évidence certains thèmes et certains passages, est un résumé.

Certaines coupes ont été réalisées. Pour retrouver le texte intégral, consulter l’original dans l’édition conseillée.

*

La liste des œuvres et des parcours inscrits au programme de première pour l'année scolaire 2026‑2027 et pour les épreuves anticipées de la session 2028 du baccalauréat est la suivante :

 

Classe de première de la voie technologique

Objet d'étude pour lequel les œuvres sont renouvelées

Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette (édition bilingue) / parcours : héroïsme et amour.

Zola, Thérèse Raquin / parcours : anatomie des passions.

Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle / parcours : tisser les mémoires, habiter le monde.

***

Élevée par sa tante, mercière à Vernon, Thérèse Raquin, orpheline, épouse à 21 ans, Camille, le fils de Madame Raquin, jeune homme chétif de santé fragile. Ils s’installent à Paris, où Madame Raquin a trouvé une petite mercerie, passage du Pont-Neuf. Camille est employé des chemins de fer d’Orléans. Chaque jeudi soir, la famille accueille des invités pour jouer aux dominos, notamment Laurent, ancien camarade d’enfance de Camille à Vernon. Thérèse et Camille deviennent amants et, à l’occasion d’une sortie à Saint-Ouen, les deux amants tuent Camille en le noyant dans la Seine. Camille a mordu Laurent au cou avant de tomber. Tout le monde déplore « l’accident », et, au bout de plusieurs mois, on se résout à marier Thérèse et Laurent. Mais la passion amoureuse a fait place à la peur et à l’angoisse. Lors de leur nuit de noces, ils ont des hallucinations, s’imaginant voir le cadavre de Camille dans leur lit. Dès lors, commence une longue descente aux enfers qui pousse les amants l’un contre l’autre jusqu’à une autre union, fatale. Eros et Thanatos.

***

  I. La mercerie Thérèse Raquin, passage du Pont-Neuf.

Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine.  À gauche, se creusent des boutiques obscures, des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre. (15) À droite, sur toute la longueur du passage, s’étend une muraille contre laquelle les boutiquiers d’en face ont plaqué d’étroites armoires ; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis 20 ans s’y étalent le long de minces planches peintes d’une horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s’est établie dans une des armoires ; elle y vend des bagues de 15 sous. Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices. Le passage du Pont-Neuf n’est pas un lieu de promenade. On le prend pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé par un public de gens affairés dont l’unique souci est d’aller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras ; on y voit encore des vieillards se traînant dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent là, au sortir de l’école, pour faire du tapage en courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, c’est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une irrégularité irritante ; personne ne parle, personne ne stationne ; chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup d’œil. Les boutiquiers regardent d’un air inquiet les passants qui, par miracle, s’arrêtent devant leurs étalages. Le soir, trois becs de gaz éclairent faiblement et irrégulièrement le passage. (16) Souvent, le passage prend l’aspect sinistre d’un véritable coupe-gorge. Les marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient à leurs vitrines ; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie d’un abat-jour, qu’ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce qu’il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirâtre des devantures, les vitres d’un cartonnier flamboient : deux lampes à schiste trouent l’ombre de deux flammes jaunes. Et, de l’autre côté, une bougie, plantée au milieu d’un verre à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boîte de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous son châle.

Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes. L’enseigne, faite d’une planche étroite et longue, portait, en lettres noires, le mot : Mercerie, et sur une des vitres de la porte était écrit un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges. À droite et à gauche s’enfonçaient des vitrines profondes, tapissées de papier bleu. Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l’étalage, dans un clair-obscur adouci. D’un côté, il y avait un peu de lingerie (17). La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l’obscurité transparente. De l’autre côté, dans une vitrine plus étroite, s’étageaient divers articles de mercerie, un entassement d’objets ternes et fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis 5 ou 6 ans. Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que la poussière et l’humidité pourrissaient. Vers midi, en été, on distinguait, derrière les bonnets de l’autre vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s’attachait un nez long, étroit, effilé ; les lèvres étaient deux minces traits d’un rose pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l’ombre ; le profil seul apparaissait, d’une blancheur mate, troué d’un œil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure (18) sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laissé des bandes de rouille. Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l’intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde ; à l’un des bouts, se trouvait un petit comptoir ; à l’autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. La pièce paraissait nue, glaciale. D’ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir : la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernière avait environ 60 ans ; son visage gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. Plus bas, assis sur une chaise, un homme d’une trentaine d’années lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, chétif, d’allure languissante ; les cheveux d’un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et gâté. Un peu avant 10 h, la vieille dame se réveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre chaque barreau de la rampe. En haut, le logement se composait de trois pièces. L’escalier donnait dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. À gauche était un poêle de faïence dans une niche ; en face se dressait un buffet ; puis des chaises se rangeaient (19) le long des murs, une table ronde, toute ouverte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se retirait chez elle. Le chat s’endormait sur une chaise de la cuisine. Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une allée obscure et étroite. Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit ; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s’étend au-dessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence dédaigneuse.

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 08:19

  II. Camille et Thérèse, cousins mariés

Madame Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de 25 ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette vente mirent entre ses mains un capital de 40.000 F qu’elle plaça et qui lui rapporta 2.000 F de rente. Cette somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, ignorant les joies et (20) les soucis poignants de ce monde ; elle s’était fait une existence de paix et de bonheur tranquille. Elle loua, moyennant 400 F, une petite maison dont le jardin descendait jusqu’au bord de la Seine. C’était une demeure close et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître ; un étroit sentier menait à cette retraite située au milieu de larges prairies ; les fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts de l’autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, s’enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.

Camille avait alors 20 ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit garçon. Elle l’adorait pour l’avoir disputé à la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L’enfant eut coup sur coup toutes les fièvres, toutes les maladies imaginables. Madame Raquin soutint une lutte de 15 années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration. Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des mouvements lents et fatigués. Sa mère l’aimait davantage pour cette faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu’elle lui avait donné la vie plus de 10 fois. Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l’enfant suivit les cours d’une école de commerce de Vernon. Il y apprit l’orthographe et l’arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une connaissance très-superficielle de la grammaire. (21) Plus tard, il prit des leçons d’écriture et de comptabilité. Madame Raquin se mettait à trembler lorsqu’on lui conseillait d’envoyer son fils au collège ; elle savait qu’il mourrait loin d’elle, elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une faiblesse de plus en lui. À 18 ans, désœuvré, s’ennuyant à mourir dans la douceur dont sa mère l’entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de commis. Il gagnait 60 F par mois. Il était d’un esprit inquiet qui lui rendait l’oisiveté insupportable. Il se trouvait plus calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail d’employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d’énormes additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l’hébétement qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le marchand de toile ; elle voulait le garder toujours auprès d’elle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en maître ; il réclama le travail comme d’autres enfants réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui avaient donné un égoïsme féroce ; il croyait aimer ceux qui le plaignaient et qui le caressaient ; mais, en réalité, il vivait à part, au fond de lui, n’aimant que son bien-être, cherchant par tous les moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l’affection attendrie de Madame Raquin l’écœura, il se jeta avec délices dans une occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thérèse.

Thérèse allait avoir 18 ans. Un jour, 16 années auparavant, lorsque Madame Raquin était encore mercière, son frère, (22) le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d’Algérie. « Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mère est morte… Moi je ne sais qu’en faire. Je te la donne. » La mercière prit l’enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta 8 jours à Vernon. Sa sœur l’interrogea à peine sur cette fille qu’il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était née à Oran et qu’elle avait pour mère une femme indigène d’une grande beauté. Le capitaine, 1h avant son départ, lui remit un acte de naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit, et on ne le revit plus ; quelques années plus tard, il se fit tuer en Afrique. Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes tendresses de sa tante. Elle était d’une santé de fer, et elle fut soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que prenait son cousin, tenue dans l’air chaud de la chambre occupée par le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même ; elle prit l’habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts et vides de regards. Et, lorsqu’elle levait un bras, lorsqu’elle avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, pris de faiblesse ; elle l’avait soulevé et transporté, d’un geste brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu’elle menait, le régime débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir (23) son corps maigre et robuste ; sa face prit seulement des teintes pâles, légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l’ombre. Parfois, elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d’en face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. Lorsque Madame Raquin vendit son fonds et qu’elle se retira dans la petite maison du bord de l’eau, Thérèse eut de secrets tressaillements de joie. Sa tante lui avait répété si souvent : « Ne fais pas de bruit, reste tranquille, » qu’elle tenait soigneusement cachées, au fond d’elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, auprès d’un enfant moribond ; elle avait des mouvements adoucis, des silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui montaient à l’horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de crier ; elle sentit son cœur qui frappait à grands coups dans sa poitrine ; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait. Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l’enfant élevée dans le lit d’un malade ; mais elle vécut intérieurement une existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l’herbe, au bord de l’eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le soleil, heureuse d’enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rêves fous ; elle regardait (24) avec défi la rivière qui grondait, elle s’imaginait que l’eau allait se jeter sur elle et l’attaquer ; alors elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les flots. Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante ; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de l’abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d’un fauteuil, songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait seule par moments la paix de cet intérieur endormi.

Madame Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond ; elle tremblait lorsqu’elle venait à songer qu’elle mourrait un jour et qu’elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle l’avait vue à l’œuvre, elle voulait la donner à son fils comme un ange gardien. Ce mariage était un dénouement prévu, arrêté. Les enfants savaient depuis longtemps qu’ils devaient s’épouser un jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la famille, comme d’une chose nécessaire, fatale. Madame Raquin avait dit : « Nous attendrons que Thérèse ait 21 ans. » Et ils attendaient patiemment, sans fièvre, sans rougeur. Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres désirs de l’adolescence. Il était resté petit garçon devant sa cousine, il l’embrassait comme il embrassait sa mère, par (25) habitude, sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui l’empêchait de trop s’ennuyer, et qui, à l’occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu’il la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon ; sa chair n’avait pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en riant d’un rire nerveux. La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant plusieurs minutes avec une fixité d’un calme souverain. Ses lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne pouvait rien lire sur ce visage fermé qu’une volonté implacable tenait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse devenait grave, se contentait d’approuver de la tête tout ce que disait Madame Raquin. Camille s’endormait. Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l’eau. Camille s’irritait des soins incessants de sa mère ; il avait des révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la provoquait à lutter, à se vautrer sur l’herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber ; la jeune fille se releva d’un bond, avec une sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à terre. Il avait peur. Les mois, les années s’écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage arriva. Madame Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa mère, lui conta l’histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa tante, puis l’embrassa sans répondre un mot. Le soir, Thérèse, au lieu d’entrer dans sa chambre, qui était à gauche de l’escalier, entra dans celle de son cousin, qui était (26) à droite. Ce fut tout le changement qu’il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d’égoïste, Thérèse gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant de calme.

  III. Déménagement à Paris.

8 jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère qu’il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Madame Raquin se récria : elle avait arrangé son existence, elle ne voulait point y changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice. « Je ne t’ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il ; j’ai épousé ma cousine, j’ai pris toutes les drogues que tu m’as données. C’est bien le moins, aujourd’hui, que j’aie une volonté, et que tu sois de mon avis… Nous partirons à la fin du mois. » Madame Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l’argent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. Le lendemain, elle s’était habituée à l’idée de départ, elle avait bâti le plan d’une vie nouvelle. Au déjeuner, elle était toute gaie. (27) « Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J’irai à Paris demain ; je chercherai un petit fonds de mercerie, et nous nous remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras ; tu te promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi. – Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. » La vérité était qu’une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait être employé dans une grande administration ; il rougissait de plaisir, lorsqu’il se voyait en rêve au milieu d’un vaste bureau. Thérèse ne fut pas consultée ; elle avait toujours montré une telle obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Madame Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l’avait adressée à une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se débarrasser. L’ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu noire ; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix modeste du fonds la décida ; on le lui vendait 2.000 F. Le loyer de la boutique et du premier étage n’était que de 1.200 F. Madame Raquin, qui avait près de 4.000 F d’économies, calcula qu’elle pourrait payer le fonds et la première (28) année de loyer sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices du commerce de la mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers ; de sorte qu’elle ne toucherait plus ses rentes et qu’elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu’elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un. « Ah ! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-là ! Il y a trois belles chambres en haut… Le passage est plein de monde… Nous ferons des étalages charmants… Va, nous ne nous ennuierons pas. » Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d’ancienne marchande se réveillaient ; elle donnait à l’avance des conseils à Thérèse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine ; le soir du même jour, elle s’installait au passage du Pont-Neuf.

Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, il lui sembla qu’elle descendait dans la terre grasse d’une fosse. Une sorte d’écœurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce ; ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étant descendus, elle s’assit sur une malle, les (29) mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer. Madame Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait l’obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en affirmant qu’un coup de balai suffirait. « Bah ! répondait Camille, tout cela est très-convenable… D’ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant 5 ou 6 h… Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. » Jamais le jeune homme n’aurait consenti à habiter un pareil taudis, s’il n’avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se disait qu’il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure. Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en désordre. Dès le premier jour, Thérèse s’était assise derrière le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place. Madame Raquin s’étonna de cette attitude affaissée ; elle avait cru que la jeune femme allait chercher à embellir sa demeure. Mais lorsqu’elle proposait une réparation, un embellissement quelconque, Thérèse semblait indifférente. Ce fut Madame Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d’ordre dans la boutique. Thérèse finit par s’impatienter à la voir sans cesse tourner devant ses yeux ; elle prit une femme de ménage, elle força sa tante à venir s’asseoir auprès d’elle.

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flânait toute la (30) journée. L’ennui le prit à un tel point, qu’il parla de retourner à Vernon. Enfin, il entra dans l’administration du chemin de fer d’Orléans. Il gagnait 100 F par mois. Son rêve était exaucé. Le matin, il partait à 8h. Il descendait la rue Guénégaud et se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l’Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course, qu’il faisait 2 fois par jour, ne l’ennuyait jamais. Il regardait couler l’eau, il s’arrêtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les échafaudages dont l’église, alors en réparation, était entourée ; ces grosses pièces de charpente l’amusaient, sans qu’il sût pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d’œil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s’il n’était pas trop pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement. Puis, il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s’occupant des passants, des voitures, des magasins. Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté les œuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de 20, de 30 pages, malgré l’ennui qu’une pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons à 10 centimes, (31) l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Thiers, et l’Histoire des Girondins, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il s’étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au fond, il s’avouait que sa femme était une pauvre intelligence. Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d’ailleurs une humeur égale et facile ; toute sa volonté tendait à faire de son être un instrument passif, d’une complaisance et d’une abnégation suprêmes. Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du quartier. À chaque 5 mn, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mécaniquement à ses lèvres. Madame Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, à vrai dire, c’était elle qui attirait et retenait la clientèle. Pendant 3 ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s’absenta pas une seule fois de son bureau ; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide. (32)

  IV. Les invités du jeudi soir.

Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. C’était toute une grosse histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres ; elle avait passé dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d’une gaieté folle. On se couchait à 11h. Madame Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant 20 ans, logé dans la même maison que la mercière.

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 08:15

Une étroite intimité s’était ainsi établie entre eux ; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la maison du bord de l’eau, ils s’étaient peu à peu perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les 1.500 F de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf ; le soir même, il dînait chez les Raquin. Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L’ancien commissaire de police prit l’habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de 30 ans, sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de 3.000 F dont Camille se montrait singulièrement jaloux ; il était commis principal dans le bureau de la police d’ordre et de sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la (33) sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite femme. Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer d’Orléans. Grivet avait 20 ans de service ; il était premier commis et gagnait 2.100 F. C’était lui qui distribuait la besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait un certain respect ; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait un jour, qu’il le remplacerait peut-être, au bout d’une dizaine d’années. Grivet fut enchanté de l’accueil de Madame Raquin, il revint chaque semaine avec une régularité parfaite. 6 mois plus tard, sa visite du jeudi était devenue pour lui un devoir : il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, mécaniquement, par un instinct de brute. Dès lors, les réunions devinrent charmantes. À 7h, madame Raquin allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le buffet. À 8h précises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique, venant l’un de la rue de Seine, l’autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier étage. On s’asseyait autour de la table, on attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand la réunion se trouvait au complet, madame Raquin versait le thé, Camille vidait la boîte de dominos sur la toile cirée, chacun s’enfonçait dans son jeu. On n’entendait plus que le cliquetis des dominos. Après chaque partie, les joueurs se querellaient pendant 2 ou 3 mn, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs. Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle prenait sur elle François, le gros chat tigré que madame Raquin avait apporté de Vernon, elle le caressait d’une main, tandis qu’elle posait les dominos de l’autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour elle ; souvent elle se plaignait d’un (34) malaise, d’une forte migraine, afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes ces têtes-là l’exaspéraient. Elle allait de l’une à l’autre avec des dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes de vieillard tombé en enfance ; Grivet avait le masque étroit, les yeux ronds, les lèvres minces d’un crétin ; Olivier, dont les os perçaient les joues, portait gravement sur un corps ridicule une tête roide et insignifiante ; quant à Suzanne, la femme d’Olivier, elle était toute pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures grotesques et sinistres avec lesquels elle était. L’air épais de la salle à manger l’étouffait ; le silence frissonnant, les lueurs jaunâtres de la lampe la pénétraient d’un vague effroi, d’une angoisse inexprimable. On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le tintement aigu annonçait l’entrée des clientes. Thérèse tendait l’oreille ; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle s’asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L’air humide de la boutique calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette rêverie grave qui lui était ordinaire. (35) Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son absence ; il ne comprenait pas qu’on pût préférer la boutique à la salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, cherchait sa femme du regard. « Eh bien ! criait-il, que fais-tu donc là ? pourquoi ne montes-tu pas ? … Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. » La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires écœurants. Et, jusqu’à 11h, elle demeurait affaissée sur sa chaise, regardant François qu’elle tenait dans ses bras, pour ne pas voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d’elle.

  V. Présentation de Laurent, ami d’enfance de Camille.

Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carré des épaules, qu’il poussa dans la boutique d’un geste familier. « Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-là ? » La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d’un air placide. « Comment ! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du côté de Jeufosse ? … Tu ne te rappelles (36) pas ? … J’allais à l’école avec lui ; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. » Madame Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu’elle trouva singulièrement grandi. Il y avait bien 20 ans qu’elle ne l’avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s’était assis, il souriait paisiblement, il répondait d’une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés. « Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de fer d’Orléans depuis 18 mois, et que nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C’est si vaste, si important, cette administration ! » Le jeune homme fit cette remarque, tout fier d’être l’humble rouage d’une grosse machine. Il continua en secouant la tête : « Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà 1.500 F…Son père l’a mis au collège ; il a fait son droit et a appris la peinture. N’est-ce pas, Laurent ? … Tu vas dîner avec nous. – Je veux bien, répondit carrément Laurent» Il se débarrassa de son chapeau et s’installa dans la boutique. Madame Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et (37) aurait pu assommer un bœuf. Laurent était un vrai fils de paysan, d’allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, l’air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps d’une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l’examinait avec curiosité, allant de ses poings à sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à 10 centimes, pour montrer à son ami qu’il travaillait, lui aussi. Puis, comme répondant à une question qu’il s’adressait depuis quelques instants : « Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon ? – J’ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant Thérèse en face. » Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hâta d’aller rejoindre sa tante. Elle souffrait. On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s’occuper de son ami. « Comment va ton père ? lui demanda-t-il. – Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés ; il y a 5 ans que nous ne nous écrivons plus. – Bah ! s’écria l’employé, étonné d’une pareille monstruosité. – Oui, le cher homme a des idées à lui… Comme il est continuellement en procès avec ses voisins, il m’a mis au collège, rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui (38) gagnerait toutes ses causes… Oh ! le père Laurent n’a que des ambitions utiles ; il veut tirer parti même de ses folies. – Et tu n’as pas voulu être avocat ? dit Camille, de plus en plus étonné. – Ma foi non, reprit son ami en riant… Pendant 2 ans, j’ai fait semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de 1.200 F que mon père me servait. Je vivais avec un de mes camarades de collège, qui est peintre, et je m’étais mis à faire aussi de la peinture. Cela m’amusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour… » La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. « Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su que je lui contais des mensonges, il m’a retranché net mes 100 F par mois, en m’invitant à venir piocher la terre avec lui. J’ai essayé alors de peindre des tableaux de sainteté ; mauvais commerce… Comme j’ai vu clairement que j’allais mourir de faim, j’ai envoyé l’art à tous les diables et j’ai cherché un emploi… Le père mourra bien un de ces jours ; j’attends ça pour vivre sans rien faire. » Laurent parlait d’une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au fond, c’était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d’une fatigue quelconque. La profession d’avocat l’avait épouvanté, et il frissonnait à l’idée de piocher la terre. Il s’était jeté dans l’art, espérant y trouver un métier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier ; puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de voluptés à bon marché, une belle vie pleine (39) de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait déjà 30 ans, vit la misère à l’horizon, il se mit à réfléchir ; il se sentait lâche devant les privations, il n’aurait pas accepté une journée sans pain pour la plus grande gloire de l’art. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s’aperçut qu’elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers essais étaient restés au-dessous de la médiocrité ; son œil de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D’ailleurs, il ne paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas outre mesure, lorsqu’il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta réellement que l’atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier dans lequel il s’était si voluptueusement vautré pendant 4 ou 5 ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances brutales lui laissa de cuisants besoins de chair. Il se trouva cependant à l’aise dans son métier d’employé ; il vivait très-bien en brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et qui endormait son esprit. Deux choses l’irritaient seulement : il manquait de femmes, et la nourriture des restaurants à 18 sous n’apaisait pas les appétits gloutons de son estomac. Camille l’écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce garçon débile, dont le corps mou et affaissé n’avait jamais eu une secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d’atelier dont son ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. Il questionna Laurent. « Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré leur chemise devant toi ?  (40) – Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui était devenue très pâle. Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire d’enfant… Moi, je serais gêné… La première fois, tu as dû rester tout bête. » Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des lueurs rouges montèrent à ses joues. « La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois que j’ai trouvé ça naturel… C’est bien amusant, ce diable d’art, seulement ça ne rapporte pas un sou… J’ai eu pour modèle une rousse qui était adorable : des chairs fermes, éclatantes, une poitrine superbe, des hanches d’une largeur… » Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d’un noir mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres entr’ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle était comme écrasée, ramassée sur elle-même ; elle écoutait. Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L’ancien peintre retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, s’adressa brusquement à Camille. « Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. » Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta silencieuse. « Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau à 4h, je pourrai venir ici et te faire poser pendant 2h, le soir. Ce sera l’affaire de 8 jours. (41)C’est cela, répondit Camille, rouge de joie ; tu dîneras avec nous… Je me ferai friser et je mettrai ma redingote noire. » 8h sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier et Suzanne arrivèrent derrière eux. Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, selon lui. D’ailleurs c’était toute une affaire que l’introduction d’un nouvel invité : les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froideur. Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut plaire, se faire accepter d’un coup. Il raconta des histoires, égaya la soirée par son gros rire, et gagna l’amitié de Grivet lui-même. Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle resta jusqu’à 11h sur sa chaise, jouant et causant, évitant de rencontrer les regards de Laurent, qui d’ailleurs ne s’occupait pas d’elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs âcres et puissantes qui s’échappaient de sa personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte d’angoisse nerveuse.

  VI. Les dess[e]ins de Laurent.

Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un petit cabinet meublé qu’il payait 18 F par (42) mois ; ce cabinet, mansardé, avait à peine 6 m2. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant de rencontrer Camille, comme il n’avait pas d’argent pour aller se traîner sur les banquettes des cafés, il s’attardait dans la crèmerie où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui coûtait 3 sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, flânant le long des quais, s’asseyant sur les bancs, quand l’air était tiède. La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d’attentions amicales. Il épargna les 3 sous de son gloria et but en gourmand l’excellent thé de madame Raquin. Jusqu’à 10 h, il restait là, assoupi, digérant, se croyant chez lui ; il ne partait qu’après avoir aidé Camille à fermer la boutique. Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des préparatifs minutieux. Enfin l’artiste se mit à l’œuvre, dans la chambre même des époux ; le jour, disait-il, y était plus clair. Il lui fallut 3 soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec soin le fusain sur la toile, à petits coups, maigrement ; son dessin, roide et sec, rappelait d’une façon grotesque celui des maîtres primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une académie, d’une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait à la figure un air renfrogné. Le 4e jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des pinceaux ; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait des hachures courtes et serrées, comme s’il se fût servi d’un crayon. À la fin de chaque séance, madame Raquin et Camille s’extasiaient. (43) Laurent disait qu’il fallait attendre, que la ressemblance allait venir. Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le comptoir ; pour le moindre prétexte elle montait et s’oubliait à regarder peindre Laurent. Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s’asseyait et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait cependant pas l’amuser beaucoup ; elle venait à cette place, comme attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui plaisait.

Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son extase recueillie. Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de longs raisonnements ; il discutait avec lui-même s’il devait, ou non, devenir l’amant de Thérèse. « Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m’examiner, à me mesurer, à me peser… Elle tremble, elle a une figure toute drôle, muette et passionnée. À coup sûr, elle a besoin d’un amant ; cela se voit dans ses yeux… Il faut dire que Camille est un pauvre sire. » Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son ami. Puis il continuait : « Elle s’ennuie dans cette boutique… Moi j’y vais, parce que je ne sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du Pont-Neuf. C’est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans… Je lui plais, j’en suis certain ; alors pourquoi pas moi plutôt qu’un autre. » Il s’arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la Seine d’un air absorbé. (44)

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 08:11

« Ma foi, tant pis, s’écriait-il, je l’embrasse à la première occasion… Je parie qu’elle tombe tout de suite dans mes bras. » Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. « C’est qu’elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. Je ne l’aime pas du tout, d’ailleurs. Je vais peut-être m’attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. » Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles d’une liaison avec Thérèse ; il se décida seulement à tenter l’aventure, lorsqu’il se fut bien prouvé qu’il avait un réel intérêt à le faire. Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l’aimait pas ; mais, en somme, elle ne lui coûterait rien ; les femmes qu’il achetait à bas prix n’étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. L’économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. D’autre part, depuis longtemps il n’avait pas contenté ses appétits ; l’argent étant rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point laisser échapper l’occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites : Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément quand il voudrait ; en admettant même que Camille découvrît tout et se fâchât, il l’assommerait d’un coup de poing, s’il faisait le méchant. La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et engageante.

Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l’heure. À la première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans l’avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses jouissances : Thérèse apaiserait les brûlures de son sang ; madame Raquin le cajolerait comme une mère ; (45) Camille, en causant avec lui, l’empêcherait de trop s’ennuyer, le soir, dans la boutique. Le portrait s’achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse restait toujours là, accablée et anxieuse ; mais Camille ne quittait point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l’éloigner pour une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu’il terminerait le portrait le lendemain. Madame Raquin annonça qu’on dînerait ensemble et qu’on fêterait l’œuvre du peintre. Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le portrait était ignoble, d’un gris sale, avec de larges plaques violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus éclatantes sans les rendre ternes et boueuses ; il avait, malgré lui, exagéré les teintes blafardes de son modèle et le visage de Camille ressemblait à la face verdâtre d’un noyé ; le dessin grimaçant convulsionnait les traits, rendant la sinistre ressemblance plus frappante. Mais Camille était enchanté ; il disait que sur la toile il avait un air distingué. Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu’il allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Madame Raquin redescendit à la boutique. L’artiste resta seul avec Thérèse. La jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita ; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, l’occasion ne se représenterait peut-être plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. Puis, d’un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant (46) les lèvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, et, tout d’un coup, elle s’abandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils n’échangèrent pas une seule parole. L’acte fut silencieux et brutal.

  VII. Les amants.

Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, fatale, toute naturelle. À leur première entrevue, ils se tutoyèrent, ils s’embrassèrent, sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l’aise dans leur situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites. Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d’une voix nette et assurée, le moyen qu’elle avait trouvé. Les entrevues auraient lieu dans la chambre des époux. L’amant passerait par l’allée qui donnait sur le passage, et Thérèse lui ouvrirait la porte de l’escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, madame Raquin, en bas, dans la boutique. C’étaient là des coups d’audace qui devaient réussir. Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité brutale, la témérité d’un homme qui a de gros poings. L’air grave et calme de sa maîtresse l’engagea à venir goûter d’une passion si hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un congé de 2h, et il accourut au passage du Pont-Neuf. (47) Dès l’entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de l’allée. Il lui fallut attendre qu’elle fût occupée, qu’une jeune ouvrière vînt acheter une bague ou des boucles d’oreilles de cuivre. Alors, rapidement, il entra dans l’allée ; il monta l’escalier étroit et obscur, en s’appuyant aux murs gras d’humidité. Ses pieds heurtaient les marches de pierre ; au bruit de chaque heurt, il sentait une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s’ouvrit. Sur le seuil, au milieu d’une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s’échappait d’elle une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement lavée. Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n’avait jamais vu cette femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des sourires passionnés. Cette face d’amante s’était comme transfigurée ; elle avait un air fou et caressant ; les lèvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tordue et ondoyante, était belle d’une beauté étrange, toute d’emportement. On eût dit que sa figure venait de s’éclairer en dedans, que des flammes s’échappaient de sa chair. Et, autour d’elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chaudes, un air pénétrant et âcre. Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se jeta éperdument dans la volupté. Elle s’éveillait comme d’un songe, elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d’un homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous ses (48) instincts de femme nerveuse éclatèrent avec une violence inouïe ; le sang de sa mère, ce sang africain qui brûlait ses veines, se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. Elle s’étalait, elle s’offrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l’agitaient. Jamais Laurent n’avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal à l’aise. D’ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une telle fougue ; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse l’épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. Quand il quitta la jeune femme, il chancelait comme un homme ivre. Le lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se demanda s’il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui donnaient la fièvre. Il décida d’abord nettement qu’il resterait chez lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance physique que lui causait ce spectacle devint intolérable. Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du Pont-Neuf. À partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l’acceptait pas encore, mais il la subissait. Il avait des heures d’effrois, des moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait désagréablement ; mais ses peurs, ses malaises tombaient devant ses désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.

Thérèse n’avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les circonstances avait pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu son être entier, expliquant sa vie. (49) Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur sa poitrine, et, d’une voix encore haletante : « Oh ! si tu savais, disait-elle, combien j’ai souffert ! J’ai été élevée dans l’humidité tiède de la chambre d’un malade. Je couchais avec Camille ; la nuit, je m’éloignais de lui, écœurée par l’odeur fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté ; il ne voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec lui ; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je ne sais comment je ne suis pas morte… Ils m’ont rendue laide, mon pauvre ami, ils m’ont volé tout ce que j’avais, et tu ne peux m’aimer comme je t’aime. » Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine sourde : « Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m’ont élevée, ils m’ont recueillie et défendue contre la misère… Mais j’aurais préféré l’abandon à leur hospitalité. J’avais des besoins cuisants de grand air ; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans la poussière, demandant l’aumône, vivant en bohémienne. On m’a dit que ma mère était fille d’un chef de tribu, en Afrique ; j’ai souvent songé à elle, j’ai compris que je lui appartenais par le sang et les instincts, j’aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les sables, pendue à son dos… Ah ! quelle jeunesse ! J’ai encore des dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées que j’ai passées dans la chambre où râlait Camille. J’étais accroupie devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je faisais du bruit… Plus tard, j’ai goûté des joies profondes, dans la petite maison du bord de l’eau ; mais j’étais déjà abêtie, je savais à peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m’a enterrée toute vive dans cette ignoble boutique. » (50) Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits battements nerveux. « Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m’ont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse… Ils m’ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m’explique pas comment il y a encore du sang dans mes veines… J’ai baissé les yeux, j’ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j’ai mené leur vie morte. Quand tu m’as vue, n’est-ce pas ? j’avais l’air d’une bête. J’étais grave, écrasée, abrutie. Je n’espérais plus en rien, je songeais à me jeter un jour dans la Seine… Mais, avant cet affaissement, que de nuits de colère ! Là-bas, à Vernon, dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais déchiré le corps. À deux reprises, j’ai voulu fuir, aller devant moi, au soleil ; le courage m’a manqué, ils avaient fait de moi une brute docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écœurante. Alors j’ai menti, j’ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre. » La jeune femme s’arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de Laurent. Elle ajoutait, après un silence : « Je ne sais plus pourquoi j’ai consenti à épouser Camille. Je n’ai pas protesté, par une sorte d’insouciance dédaigneuse. Cet enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts s’enfoncer dans ses membres comme dans de l’argile. Je l’ai pris, parce que ma tante me l’offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour lui… Et j’ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec lequel j’avais déjà couché à 6 ans. Il était aussi frêle, aussi plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d’enfant malade qui me répugnait tant jadis… Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas jaloux… Une sorte de dégoût (51) me montait à la gorge ; je me rappelais les drogues que j’avais bues, et je m’écartais, et je passais des nuits terribles… Mais toi, toi… » Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou énorme… « Toi, je t’aime, je t’ai aimé le jour où Camille t’a poussé dans la boutique… Tu ne m’estimes peut-être pas, parce que je me suis livrée tout entière, en une fois… Vrai, je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J’aurais voulu te battre, le premier jour, quand tu m’as embrassée et jetée par terre dans cette chambre… J’ignore comment je t’aimais ; je te haïssais plutôt. Ta vue m’irritait, me faisait souffrir ; lorsque tu étais là, mes nerfs se tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh ! que j’ai souffert ! Et je cherchais cette souffrance, j’attendais ta venue, je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c’était cette sorte de nuée ardente, dans laquelle tu t’enveloppais, qui m’attirait et me retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes… Tu te souviens quand tu peignais ici : une force fatale me ramenait à ton côté, je respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je paraissais quêter des baisers, j’avais honte de mon esclavage, je sentais que j’allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me prendre dans tes bras… » Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et glaciale, se passaient des scènes de passion ardentes, d’une brutalité sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus fougueuses. (52) La jeune femme semblait se plaire à l’audace et à l’impudence. Elle n’avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans l’adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu’elle montait se reposer ; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les commencements, Laurent s’effrayait. « Bon Dieu ! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de tapage. Madame Raquin va monter. – Bah ! répondait-elle en riant, tu trembles toujours… Elle est clouée derrière son comptoir ; que veux-tu qu’elle vienne faire ici ? elle aurait trop peur qu’on ne la volât… Puis, après tout, qu’elle monte, si elle veut. Tu te cacheras… Je me moque d’elle. Je t’aime. » Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n’avait pas encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, l’habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le danger épargne ceux qui l’affrontent en face, et elle avait raison. Jamais les amants n’auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur amour, dans une tranquillité incroyable. Un jour, pourtant, madame Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût malade. Il y avait près de 3h que la jeune femme était en haut. Elle poussait l’audace jusqu’à ne pas fermer au verrou la porte de la chambre qui donnait dans la salle à manger. Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, montant l’escalier de bois, il se troubla, il chercha fiévreusement son gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de (53) la singulière mine qu’il faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, dans un coin, et lui dit d’une voix basse et calme : « Tiens-toi là… ne remue pas. »  Elle jeta sur lui les vêtements d’homme qui traînaient, et étendit sur le tout un jupon blanc qu’elle avait retiré. Elle fit ces choses avec des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante. Madame Raquin ouvrit doucement la porte et s’approcha du lit en étouffant le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait sous le jupon blanc. « Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma fille ? » Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d’une voix dolente qu’elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la laisser dormir. La vieille dame s’en alla comme elle était venue, sans faire de bruit. Les deux amants, riant en silence, s’embrassèrent avec une violence passionnée. « Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien ici… Tous ces gens-là sont aveugles : ils n’aiment pas. » Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle était comme folle, elle délirait. Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les paupières, perdu dans une sorte d’extase diabolique. (54) « Regarde donc François, dit Thérèse à LaurentOn dirait qu’il comprend et qu’il va ce soir tout conter à Camille… Dis, ce serait drôle, s’il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours ; il sait de belles histoires sur notre compte… » Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit un frisson lui courir sur la peau. « Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, me montrant d’une patte, te montrant de l’autre, il s’écrierait : “ Monsieur et Madame s’embrassent très fort dans la chambre ; ils ne se sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux ; ils ne troubleront plus ma sieste.” » Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, la contemplait toujours ; ses yeux seuls paraissaient vivants ; et il y avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient éclater de rire cette tête d’animal empaillé. Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement ; il restait au fond de lui un peu de ce malaise qu’il avait éprouvé sous les premiers baisers de la jeune femme. (55)

  VIII. Double jeu.

Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. D’ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Madame Raquin s’était prise pour lui d’une amitié maternelle ; elle le savait gêné, mangeant mal, couchant dans un grenier, et lui avait dit une fois pour toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs du passé. Le jeune homme usait largement de l’hospitalité. Avant de rentrer, au sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les quais ; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité ; ils s’ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à venir manger la soupe de madame Raquin. Laurent ouvrait en maître la porte de la boutique ; il s’asseyait à califourchon sur les chaises, fumant et crachant, comme s’il était chez lui. La présence de Thérèse ne l’embarrassait nullement. Il traitait la jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait des galanteries banales, sans qu’un pli de sa face bougeât. Camille riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des monosyllabes, il croyait fermement qu’ils se détestaient tous deux. Un jour même il fit des reproches à Thérèse sur ce qu’il appelait sa froideur pour Laurent. Laurent avait deviné juste : il était devenu l’amant de la femme, l’ami du mari, l’enfant gâté de la mère. Jamais il n’avait vécu dans un pareil assouvissement de ses appétits. Il s’endormait au fond des jouissances infinies que lui donnait la famille Raquin. D’ailleurs, sa position dans cette famille lui (56) paraissait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de son calme ; l’égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait une femme comme une autre, qu’il ne fallait point embrasser et qui n’existait pas pour lui. S’il ne l’embrassait pas devant tous, c’est qu’il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence l’arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur de Camille et de sa mère. Il n’avait point conscience de ce que la découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. De là ses tranquillités béates, ses audaces prudentes, ses attitudes désintéressées et goguenardes. Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l’hypocrisie savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de 15 ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D’ailleurs, elle n’exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans éveiller l’attention par une brusquerie plus grande.

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